‹ Les KoumiassineChapitre 38 sur 59 · Chapitre 38 Autre proposition.

Chapitre 38 Autre proposition.

La comtesse n’avait pas reconnu son injustice, comme le supposait la tête fantasque de sa nièce. Une injustice ? Laquelle ? À propos de quoi ?
Non : elle avait reconnu le doigt de Dieu dans le mal soudain qui avait frappé sa nièce, et, la jugeant assez punie pour cette fois, elle se disposait à continuer le plan de rééducation qu’elle avait mûri la veille.

— Du reste, je ne crois pas, se disait-elle, que ce soit aussi difficile que je l’avais supposé. Décidément, ma nièce n’a pas l’âme méchante, son entêtement est un défaut de caractère et non un vice du cœur. Elle n’est pas ingrate, elle n’est qu’orgueilleuse et obstinée : donc, il y a de la ressource. Par la même occasion, je mettrai sa discrétion à l’épreuve…

Et puis, une petite voix secrète lui disait tout bas qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, et que, pour achever de vaincre cette fille obstinée, il ne fallait pas attendre que ses forces fussent revenues.

C’est dans ces sentiments qu’elle attendit sa nièce, après le dîner, dans la tente de coutil rayé. Zina la lui amena et se retira, en fille bien dressée.

La comtesse offrit à Vassilissa, près d’elle, un siège bas, fort commode pour une convalescente, et lui caressa affectueusement les cheveux.

Le soleil penchait vers l’occident ; le ciel encore bleu prenait par endroits des teintes verdâtres ; de légers nuages se coloraient en rose ; d’autres, d’un jaune d’or, flottaient au zénith, poussés par un vent léger ; l’herbe se redressait après la chaleur du jour, et Vassilissa, fortifiée d’ailleurs par un bon repas, se sentait revivre.

— Il est convenu, mon enfant, que vous serez désormais raisonnable ? dit la comtesse avec bonhomie.

— Oui, ma tante ! dit gaiement Vassilissa.

— Eh bien ! je vais vous confier un secret ; j’ai dans l’esprit une affaire qui vous concerne.

Vassilissa sentit brusquement renaître toutes ses terreurs, mais ne dit mot.

— Cependant, comme elle ne vous concerne pas seule et que les indiscrétions peuvent devenir dangereuses pour… pour tout le monde en général, – vous allez me donner votre parole d’honneur de ne parler à personne de ce que je vais vous confier. Connaissez-vous l’importance d’une parole d’honneur ?

— Je vous en donne ma parole d’honneur, ma tante ! répondit loyalement Vassilissa d’un ton qui prouvait bien qu’elle parlait en femme et non pas en enfant.

— Eh bien, ma chère Vassilissa, voici ce que c’est. Vous m’avez promis une entière confiance, vous verrez que je n’en suis point indigne ; mais il faut auparavant que vous me prouviez, par quelque sacrifice, que votre soumission n’est pas une vaine parole. Êtes-vous prête à faire la première chose que je vous demanderai ?

De peur de rompre la bonne entente qui semblait exister, Lissa se décida à répondre affirmativement, mais avec un palliatif.

— Je crois que oui, ma tante, dit-elle avec une aisance destinée à faire passer le mot : je crois… pour une plaisanterie, en cas de besoin.

La comtesse n’insista pas. Elle avait une autre idée.

— Voici ce dont il s’agit. On m’a parlé d’un jeune homme qui prétend à votre main. Il est jeune, bien de sa personne, noble de naissance ; il possède une fortune très satisfaisante…

Le cœur de Vassilissa bondit. Ce jeune homme serait-il Maritsky ? Avait-il écrit ou fait écrire ? Elle attendit.

— Puis-je lui faire répondre que vous agréez sa demande ? acheva la comtesse.

— Sans le connaître, ma tante ? dit évasivement Lissa.

— Vous n’avez pas assez de confiance en moi, mon enfant… Puis-je vouloir autre chose que votre bien ? Vous serez dame et propriétaire…

Vassilissa gardait le silence et sentait s’évanouir comme une ombre le rêve insensé qu’elle avait entrevu.

— Vous voulez absolument savoir son nom ? reprit la comtesse. Songez que c’est une marque de défiance et que nous étions convenues… Enfin, je veux bien vous le dire – mais sous le sceau d’un inviolable secret. J’ai votre parole, c’est M. Kouznof, notre ispravnik.

Un silence glacial suivit ces paroles. Vassilissa leva la tête et regarda sa tante. La douceur d’aujourd’hui n’était qu’un piège ; c’est la cruauté, l’arrogance de la veille qui étaient la réalité ! De quel métal était faite cette femme, qui jouait avec elle comme un chat avec une souris avant de l’égorger froidement ?

Sur ce point, Vassilissa se trompait. La comtesse ne tenait pas du tout à marier sa nièce avec Kouznof, quoique, après tout, avec ses idées sur la nécessité de « diriger » la frivole imprudence des jeunes filles, cette union lui semblait être ce qui convenait le mieux à Lissa. Les confidences de l’ispravnik, la veille, l’avaient mise en belle humeur, et elle s’était promis de mettre l’obéissance de sa nièce à l’épreuve en lui offrant ce prétendant. Si Vassilissa eût dit oui, elle l’eût serrée contre son cœur, l’appelant sa chère enfant, la louant de sa soumission, et elle n’eût probablement pas donné suite à ce projet. Peut-être même lui aurait-elle annoncé sur-le-champ que cette proposition n’était qu’une épreuve.

Mais le regard pénétrant de Vassilissa creusa soudain un abîme cent fois plus profond que la veille entre ces deux femmes désormais implacables ennemies.

— Vous ne répondez pas !… J’attends votre réponse, dit la comtesse avec hauteur.

— J’espère, ma tante, que c’est une plaisanterie ? dit Vassilissa presque du même ton.

Une idée traversa le cerveau de la comtesse : ne valait-il pas mieux avouer que c’était, en effet, une plaisanterie et renoncer à cette épreuve véritablement trop dangereuse ?

Pendant une demi-seconde, le sort de Lissa fut en suspens.

Mais le ton dont cette parole avait été prononcée excita la fibre dominatrice de la noble dame, et le mot irréparable sortit de ses lèvres.

— Je n’ai pas l’habitude de plaisanter, mademoiselle. Veuillez prendre un autre ton quand vous me parlez.

— Je n’ai pas cru, ma tante, que vous pussiez, de propos délibéré, offrir à la nièce du comte Koumiassine d’épouser l’ispravnik de ce canton. C’est ordinairement dans une autre classe de demoiselles à marier que ces messieurs vont chercher femme.

Lissa termina cette phrase avec un incroyable dédain. Tout l’orgueil de sa race parlait en elle.

— Votre mère n’était pas d’une classe plus relevée ! riposta la comtesse.

— J’en conviens ! mais mon père était votre cousin et d’antique noblesse ! Et c’est le mari qui anoblit la femme.

Pour le coup, la comtesse faillit tomber à la renverse. Qui donc avait pu enseigner à cette petite fille des préceptes aussi absolus ?

La bonne dame oubliait que, cent fois elle-même, à sa propre table, en compagnie des plus illustres hôtes, avait professé ces maximes et d’autres semblables.

— Quand on n’a pas de fortune, répliqua-t-elle en biaisant un peu, on n’a pas le droit d’être si difficile. Que reprochez-vous à ce monsieur ?

— Rien, ma tante. Je ne l’aime pas…

— Vous ne l’aimez pas ? Mais je l’espère bien, que vous ne l’aimez pas !

— Et vous m’avez dit vous-même qu’on doit aimer son mari.

Oui, c’est vrai, la comtesse l’avait dit, et elle se repentait cruellement de cette parole devenue une arme si puissante dans les mains de sa nièce.

— Je ne vous demande pas de l’aimer… je vous demande de me dire, par soumission, que vous consentez à épouser le mari que je vous propose. Dites-le-moi par obéissance.

C’était une grande concession, et la comtesse espéra qu’elle serait comprise. Sa nièce la regarda un instant et faillit accepter cette convention tacite qui mettait une feinte soumission en regard d’une feinte demande… puis elle se rappela comment on en avait agi avec elle lors de l’affaire Tchoudessof, et elle eut peur de se trouver prise au piège.

— Vous ne voulez pas me donner cette marque de soumission ? répéta la comtesse.

— Je ne puis, ma tante. Demandez-moi tout, excepté cela. C’est le bonheur ou le malheur de ma vie entière, et je n’ai pas encore dix-huit ans. C’est trop terrible.

— Alors, fit la comtesse, dont les yeux flamboyaient, vous refusez de m’obéir ?

— Pas de vous obéir, ma tante ! Je refuse d’épouser un homme qui n’a avec moi aucun rapport d’éducation, d’habitudes et de goûts… et que je n’aime pas.

— Vous finirez bien par plier, pourtant… dit la comtesse avec une rage froide en se levant.

Vassilissa ne répondit pas.

— Écoutez, ma nièce, dit la bienfaitrice, voici mon dernier mot : il ne sera pas dit qu’une petite fille m’aura tenu tête et m’aura bravée ouvertement après que je l’aurai comblée de bienfaits. Vous êtes entêtée – je suis d’un caractère ferme, – il faudra qu’une de nous deux cède… Eh bien, je vous jure que ce ne sera pas moi !

— Moi non plus ! dit Vassilissa, devenant blanche comme un marbre.

La comtesse fit un pas… Si ses yeux, comme disent les bonnes gens, avaient été des pistolets… Heureusement, elle se rappela la scène de la veille et ne voulut pas en donner une répétition.

— Vous voulez me mettre en colère ? dit-elle d’une voix brève, vous n’y parviendrez pas. La lutte est engagée, Vassilissa, vous serez brisée, je vous en préviens.

— Vous pouvez me faire mourir de chagrin, ma tante, dit la jeune fille, mais vous n’obtiendrez pas par la force un consentement que j’ai refusé à votre bonté, à vos paroles affectueuses. Après avoir refusé tout à l’heure, si je consentais dorénavant, ce serait une lâcheté.

Si Vassilissa avait été la fille de la comtesse, et si elle avait ainsi résisté à une tante quelconque, avec quel orgueil la comtesse l’aurait embrassée ! Mais c’est elle qui était la tante, et rien ne change autant le point de vue.

— Très bien, dit-elle. Quoi qu’il arrive, souvenez-vous que c’est vous qui l’aurez voulu.

La grande dame sortit de la tente de coutil et se dirigea vers la maison. Le bruit de sa robe de soie sur le gravier s’éloigna peu à peu, puis s’éteignit.

Vassilissa, restée seule, regarda le paysage. Devant elle, la rivière – infranchissable sans secours – bornait le jardin. Derrière elle, la maison, qui allait devenir une prison. À gauche, l’église, les maisons du prêtre et des desservants. À droite, à quelque distance, bornant la vue, un petit bois qui servait de cimetière aux paysans. On ne voyait pas les croix de sapin, mais on les devinait à travers la coudraie. Plus loin, derrière le cimetière, passait la route, la route qui menait à Pétersbourg, à la liberté… Mais le cimetière barrait le passage.

Et d’ailleurs, eût-elle pu s’échapper à travers le cimetière, que serait-elle devenue sur cette grande route, seule, sans passeport, sans argent ? Que faire ? Écrire à sa mère ? Mais la pauvre femme, qui n’avait pas eu le courage d’élever la voix lors de ses fiançailles avec Tchoudessof, où prendrait-elle l’énergie nécessaire pour venir disputer sa fille à la comtesse, pour faire un long voyage, seule aussi et sans argent ?

Vassilissa se tordit les mains.

— Quand je serai morte, se dit-elle, on m’enterrera là… Je prierai qu’on m’enterre là, au bord de la route qui va à Pétersbourg… On ne refusera peut-être pas d’accomplir mon dernier vœu !

Elle réfléchit un instant, tordant toujours ses mains par un mouvement nerveux.

— C’est fini, dit-elle, je suis condamnée. Pourvu que ce ne soit pas long !

Le pas léger de Zina, qui traversait la pelouse en courant, comme toujours, au lieu de prendre les allées, se fit entendre, et la jeune comtesse entra aussitôt dans la tente.

— J’ai vu rentrer ma mère, dit-elle, je suis venue te chercher. Qu’as-tu ?

— Ta mère est plus fâchée que jamais. Je ne peux pas obéir…

— Qu’est-ce qu’elle veut ? dit Zina courroucée.

— Elle veut… J’ai promis de ne pas le dire.

— Par exemple ! Elle t’a fait promettre cela ? C’est donc bien vilain ?

Vassilissa ne répondit pas.

— Voilà une idée ! Et tu dis que tu ne peux pas faire ce qu’elle veut ?

— Impossible !

— Elle est très fâchée ?

— Elle a juré qu’elle ne céderait pas – et j’ai juré de même que je ne céderais pas non plus. C’est la guerre, Zina, la guerre à mort entre elle et moi – moi, une fourmi qu’elle peut écraser sous son pied ! Je suis perdue… Mais je mourrai bravement.

Vassilissa releva la tête. C’était un bon soldat, comme disait sa cousine.

— Tu sais que je suis là pour te protéger ? dit Zina par manière de consolation.

— Que peux-tu, toute seule, contre ta mère ?

Zina, qui avait pris sa cousine sous le bras pour la soutenir, baissa la tête et réfléchit profondément.

— D’abord, je ne suis pas toute seule, dit-elle enfin : Dmitri m’aidera !

Lissa, pour ne pas attrister son amie, eut l’air d’acquiescer à cette idée. Mais, au fond de son cœur, elle n’espérait rien. Beau secours, en effet, que celui de Dmitri !… Chourof peut-être… Mais il ne pouvait pourtant pas provoquer la comtesse en duel !

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