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Chapitre 39 Les enfants doivent obéissance et soumission.

Les jeunes filles revinrent à la maison lentement, car la faiblesse du matin avait repris Vassilissa.
À peine rentrée dans la grande chambre, celle-ci fut prise de frissons : elle se mit au lit, et la fièvre se déclara bientôt.

La comtesse, prévenue de cet accident, envoya chercher un médecin ; mais en Russie les distances sont effrayantes : la ville voisine était à vingt-cinq verstes ; le médecin n’arriva que le lendemain, dans l’après-midi.

Vassilissa n’avait plus de fièvre. La torpeur qui avait suivi son évanouissement de l’avant-veille était revenue. Le médecin n’était pas bien savant, et, de fait, il aurait fallu une clientèle plus variée que n’était la sienne pour lui donner la clef de ces affections étranges qui déroutent parfois les célébrités médicales les plus renommées.

Il conseilla le repos, les fortifiants, le sulfate de quinine si la fièvre reparaissait ; pas d’émotions surtout ! ajouta-t-il quand il apprit que la maladie avait débuté par un évanouissement causé par une commotion morale.

Là-dessus, le brave homme partit. Que celui qui eût pu mieux dire lui jette la première pierre.

La comtesse, à vrai dire, ne croyait pas à la maladie de sa nièce. Une maladie qui ne se traduisait que par la faiblesse et une somnolence invincible n’était pas une maladie, à son sens ; Vassilissa mangeait une aile de poulet, des œufs à la coque, buvait de bons bouillons, du vin de Bordeaux. Que fallait-il de plus pour la remettre sur pied ?

Après avoir accordé trois jours de répit à la maladie, la comtesse vit là une ruse pour obtenir par la pitié une seconde réconciliation semblable à la première, et, outrée de cette prétention exorbitante, elle fit transporter Vassilissa dans une petite pièce attenante à sa chambre à coucher, et qui n’avait pas d’autre issue.

La fenêtre donnait sur le jardin, qui n’était qu’à cinq pieds au-dessous, et la lumière entrait à flots. Mais pour une enfant malade, cette pièce riante devenait une prison, et toutes les prisons sont noires.

Pour plus de vigilance, la comtesse fit enlever la porte qui donnait dans sa chambre : l’ouverture béante fut masquée par un rideau, et Vassilissa se trouva ainsi absolument séparée du reste du monde.

Au bout de vingt-quatre heures, la comtesse fut bien forcée de s’apercevoir que sa nièce était réellement malade : on ne joue pas ainsi l’hébétude et la torpeur quand on est activement surveillée.

Vassilissa souffrait. De quel mal ? Le médecin n’avait pu le dire.

On le rappela, il n’en dit pas plus long que la première fois. Comme la première fois, il recommanda le calme, – pas d’émotions.

La comtesse n’en tint pas compte, et pour cause.

— Maladie romanesque ! disait-elle. Faudrait-il céder parce que cette petite fille aurait assez mauvais caractère pour s’en rendre malade !

La comtesse était arrivée à ce point d’aberration où tous les événements, quels qu’ils soient, paraissent subordonnés à l’idée que l’on poursuit. Pour moins que rien, elle eût fait entrer les éléments dans ses combinaisons. Il fallait que sa nièce obéit… le reste n’était plus rien. À partir du jour où elle lui aurait dit : « Ma tante, je ferai ce que vous voudrez », Vassilissa eût été choyée comme une reine, et l’on se serait bien gardé de la presser pour l’exécution de sa promesse. La comtesse se flattait d’obtenir bientôt ce beau résultat, grâce auquel sa nièce acquerrait les vertus d’humilité et de soumission qui lui faisaient si grandement défaut.

Les jours passaient cependant, et Vassilissa ne montrait point de symptômes d’affaissement moral. Tous les matins et tous les soirs sa tante entrait dans sa chambre et lui disait d’une voix calme :

— Avez-vous réfléchi, ma nièce ? Êtes-vous décidée à m’obéir ?

— Non, ma tante, répondait la courageuse victime.

— Fort bien. Réfléchissez.

La comtesse se retirait là-dessus, et la longue journée d’été, étouffante et poussiéreuse, passait sur le corps somnolent de la jeune fille. Nous disons le corps, car son cerveau, bien affaibli, n’avait de vie que pour la résistance.

Cet emprisonnement durait depuis huit jours, lorsqu’un soir Vassilissa vit une tête s’élever au-dessus du bord de la fenêtre. Nous avons dit que cette fenêtre donnait sur la partie la moins fréquentée du jardin, du côté du potager.

Il y avait des hôtes au salon ; plusieurs personnes avaient passé la journée chez la comtesse.

La prisonnière crut d’abord que c’était quelque domestique étranger, oisif et curieux.

— Lissa ! dit la voix contenue de sa cousine.

Vassilissa, couchée comme d’ordinaire, se souleva sur son coude, leva la tête et entrevit confusément les traits de Zénaïde.

— Toi ! dit-elle, toi, ma chérie !

Zina, s’aidant de ses deux mains, et utilisant ses anciennes leçons de gymnastique, sauta dans la chambre. Ce qu’elle avait employé d’adresse et d’activité pour se procurer une chaise sans être vue est impossible à raconter ici. Il avait fallu voler cette chaise dans les communs, lui faire traverser la cour sous des prétextes ingénieux, la glisser dans le jardin… C’était une épopée que nous passerons sous silence, faute de temps.

Les deux cousines s’embrassèrent étroitement, et Zina frémit en sentant sous le linge la maigreur de son amie.

— Est-ce qu’on te donne à manger ? dit-elle avec horreur.

— Oui, oui, de tout ! Rassure-toi.

— Je t’ai apporté des fruits ; cache-les dans ton lit, dit Zina en vidant ses poches à la hâte… Aie patience, je travaille pour toi.

— Comment ? Tu as pu…

— Oui, le prince est ici.

— Ici ?

Le visage de Vassilissa s’anima d’une vive rougeur.

— Comment est-il venu ?

— Il fallait bien qu’il vînt ! L’imbécile, qui n’est pas venu plus tôt ! Je lui tirerai les oreilles comme il faut, pour sa bêtise. Dis-moi, Lissa… l’épouserais-tu, s’il voulait ?…

— Non, Zina, répondit-elle tout bas.

— Pourquoi ?

— Je ne l’aime pas assez… je…

— Un autre ? dit vivement Zina.

La rougeur de Lissa augmenta.

— Ça va être plus difficile, alors, dit la jeune comtesse pensive. Je supposais que tu l’aurais épousé… Il t’aurait enlevée, on vous aurait mariés chez lui, et voilà ! Tu ne veux pas ? vrai ?

— Non, dit faiblement Lissa. Il y a trois mois, oui ; – maintenant…

Depuis sa réclusion, elle ne pensait plus qu’à Maritsky. Elle se réfugiait dans cette vision comme dans une oasis pendant les heures où le sommeil la quittait. Son cerveau, épuisé par l’anémie, ne pouvait plus concevoir qu’une seule idée : – les yeux profonds dont le regard l’avait troublée la nuit de Pâques la poursuivaient jusque dans ses rêves.

— Eh bien ! dit Zina, prenant son parti, ça va être beaucoup plus difficile, mais je n’en suis pas fâchée. Comme il est bon, si tu savais !

— Le prince ?

— Oui. Il a demandé de tes nouvelles, on lui a répondu que tu es malade ; alors moi je lui ai cligné de l’œil… Qui est-ce qui disait qu’il était bête ? Il a compris tout de suite ! Pendant que maman causait avec le vieux général, qui est sourd comme un pot, tu sais, il faut crier très fort, – le prince est venu me trouver dans une fenêtre, je lui ai dit : « On la tourmente, il faut l’enlever. » Il a répondu : « Bien, je vais m’en occuper. » Et puis, nous avons parlé d’autre chose, parce que, tu comprends, on pouvait nous entendre. Si tu ne veux pas te marier avec lui, il faut que je lui dise…

— Oui, répondit Lissa.

— Naturellement, ça va changer bien des choses… Adieu, aie courage, tu vois que je ne t’oublie pas.

Elle embrassa sa cousine avec effusion et sortit par la fenêtre comme elle était venue.

Cette nuit-là, dans son sommeil, Lissa vit la route de Saint-Pétersbourg qui s’allongeait, s’allongeait indéfiniment ; tout au bout, un petit point noir lui tendait les bras : c’était Maritsky.

Mais, hélas ! le lendemain matin, en se retrouvant dans la petite chambre qui lui servait de prison, elle s’aperçut que ce n’était qu’un rêve.

— M’enlever ! se dit-elle. Quelle folie ! C’est une idée bien digne du tendre cœur de Zina. Mais on n’enlève pas ainsi une jeune fille ! Le prince pourrait le faire, qu’il ne le voudrait pas… Et puis, enlevée par un homme qui ne doit pas être mon mari !… C’est pour le coup que personne ne voudrait plus me recevoir…

La pauvre enfant retourna sa tête sur l’oreiller et se mit à pleurer amèrement.

— C’est fini, conclut-elle, je sens que je m’en vais. Celui qui m’enlèvera d’ici sera le fossoyeur.

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