Chapitre 40 Zénaïde s’assure du renfort.
En quittant sa cousine, Zénaïde était retournée au salon, où son absence n’avait pas été remarquée, et se glissant près du piano, elle se mit à feuilleter des cahiers de musique.
Le prince Chourof, qui la guettait, s’approcha d’elle en louvoyant avec une habileté vraiment extraordinaire.
Que n’avait-il pas souffert, le pauvre prince, depuis le moment où, s’asseyant dans sa calèche, il avait donné l’ordre à son cocher de se diriger sur Koumiassina !
Il avait regretté cet ordre ; trois fois il avait ouvert la bouche pour le contremander et s’était renfoncé dans son coin, laissant aller ses chevaux. Étonné de ne pas se voir ordonner de tourner bride aux endroits où son maître se décidait d’ordinaire à revenir sur ses pas, le cocher avait ralenti l’allure de son quadrige. Peine superflue ! Le prince était résolu à fouler la terre de Koumiassina ce jour même, – et son équipage l’avait déposé devant le perron, stupéfait de sa propre audace et enhardi par cet acte d’énergie.
La comtesse, par bonheur, avait déjà du monde : deux ou trois vieilles filles, le juge de paix du district, le vieux général sourd dont Zina avait si irrévérencieusement parlé, et quelques voisins ou voisines.
C’était un dimanche, et l’on était toujours sûr, à moins qu’on n’arrivât de trop bonne heure, de trouver du monde chez la comtesse, qui tenait table ouverte ce jour-là.
Le prince fut mieux reçu que nul n’eût osé le prédire. La comtesse elle-même eût été fort en peine de dire pourquoi elle lui avait si gracieusement donné sa main à baiser ! Peut-être était-ce une secrète affinité de caste qui lui faisait reconnaître dans le prince un honnête homme de son monde, au milieu de ce troupeau de menue noblesse. Peut-être aussi un vague instinct lui conseillait-il de multiplier ses amabilités à tous et à chacun, pour faire contrepoids à la cruauté… pardon ! à la sévérité légitime qu’elle déployait envers Vassilissa.
Tant il y a que le prince, enchanté de cette réception, fut brillant, eut de l’esprit et charma tout le monde.
Depuis la lettre anonyme qui l’avait fait voler au secours de Vassilissa, Chourof était devenu un autre homme. Sa vie, jusque-là sans but comme celle d’une grande partie de la noblesse russe de son temps, lui était devenue précieuse depuis qu’il la sentait utile à d’autres qu’à lui.
En l’appelant si délibérément au secours d’une opprimée, Zina avait constaté aux yeux du prince sa propre valeur morale, dont jusque-là il ne s’était pas douté ; et, à la joie d’être utile, s’était mêlée une douce satisfaction d’amour-propre.
— La jeune comtesse a discerné en moi des qualités sérieuses, se disait le brave garçon, tout radieux ; et cette entente tacite, cette sorte de complicité muette avec « la jeune comtesse » lui était douce ; si bien qu’il se prit plus d’une fois à y rêver, tantôt pour en rire, tantôt pour en sourire seulement avec une sorte de contentement de soi-même.
Quel fut le bouleversement du prince quand il apprit par ce mot sec : « Elle est malade » et par le clignement d’yeux de Zina que Vassilissa non seulement souffrait, mais encore était dans la plus complète des disgrâces !
Un instant, il crut même en être la cause ; mais l’aménité de la comtesse à son égard lui démontra que sa personne n’avait rien à voir là-dedans.
C’était donc une nouvelle disgrâce, toute différente de la première.
Les quelques mots de Zina l’avaient jeté dans une perplexité mille fois plus grande, et, lorsqu’elle rentra, il se hâta, avec prudence, de reprendre l’entretien interrompu.
— Jouons une valse, prince, voulez-vous ? dit Zina en le voyant s’approcher.
En même temps, elle jeta à sa mère un regard suppliant.
— Il y a si longtemps que je n’ai joué à quatre mains, lui dit-elle.
La comtesse acquiesça de la tête. Sa fille avait touché la vraie corde. Tout ce qui pouvait servir à perfectionner l’éducation de Zina prenait aux yeux de la mère une importance sans égale.
La valse fut bientôt ouverte sur le pupitre. Le prince l’avait choisie dans le tas de musique, parce qu’il pouvait l’accompagner les yeux fermés. Après les huit premières mesures, les conversations reprirent un peu partout dans le salon.
— Je viens de la voir ! dit Zina en faisant un trille. Elle est enfermée.
— Comment avez-vous fait ? répondit le prince, qui attaquait la basse avec fureur.
— Par la fenêtre !
Le prince, abasourdi, fit une série de fausses notes telles que la comtesse leva la tête.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, dit-il à haute voix du ton le plus poli, j’avais oublié la reprise.
Ils recommencèrent de plus belle, et la valse continua sans encombre.
— Elle ne vous épousera pas, je vous en préviens ! dit Zina en détachant consciencieusement un pizzicato.
— Ça ne fait rien ! répondit son interlocuteur sur un vigoureux plaqué.
— Comment !… ça ne vous fait rien ? répéta Zina.
À son tour elle fit une fausse note, mais se hâta de réparer sa bévue par une gamme chromatique des plus brillantes. La comtesse, qui avait froncé légèrement le sourcil, reprit sa causerie un instant suspendue.
— Si elle ne m’aime pas, je n’y peux rien ! répondit le prince. Mais ce n’est pas une raison pour la laisser souffrir.
— Philosophe ! répondit Zina dans un langage télégraphique qui était bien d’accord avec les circonstances.
— Que faut-il faire ? reprit Chourof, flatté par le sourire bienveillant qui avait accompagné l’apostrophe de la jeune fille.
— L’enlever, comme et quand vous voudrez, et la conduire en lieu sûr. C’est à vous de voir…
— Comment nous entendre ? dit-il.
— Venez souvent. Mais hâtez-vous. Elle est très faible.
— Écrire ? jeta le prince, au milieu d’une fusée éblouissante que Zina envoyait jusqu’aux cordes les plus aiguës.
— Oui… remettre à moi seule le billet…
Le final couvrit le dernier mot, prononcé un peu trop haut, peut-être, et les deux exécutants se levèrent pour recueillir les compliments de l’assemblée. Entre nous, ils les avaient bien mérités.
— Vous avez un joli talent, prince ; je ne vous savais pas si bon musicien ! dit la comtesse. Il faudra venir jouer un peu avec ma fille, qui perd l’habitude des duos depuis que ma nièce est indisposée.
— Mademoiselle Gorof n’est pas dangereusement malade, j’espère ? demanda une des visiteuses avec intérêt.
— Non, répondit la comtesse en souriant d’un air entendu. Je la crois moins malade qu’elle ne se plaît à le penser. Il y a un peu d’entêtement là-dessous.
Et l’on parla d’autre chose.
Prétextant la longue distance, le prince fit bientôt demander son équipage. Il poussa un soupir de soulagement en respirant l’air frais de la nuit. La chaleur du salon, l’éclat des bougies, le bruit des conversations l’avaient harassé. L’idée qu’une enfant sans défense souffrait, enfermée, prisonnière à quelques pas de ce salon brillant où les visiteurs se bourraient de glaces parfumées, lui faisait une impression étrangement douloureuse, semblable à quelque cauchemar.
Quelle confiance lui témoignait Zénaïde, cependant !
Il se sentit touché jusqu’aux larmes. L’idée que cette jeune fille le considérait comme le chevalier naturel de l’infortune, qu’elle le mettait de moitié dans son ingénieux complot, qu’elle se fiait à lui au point d’entrer en correspondance avec lui, correspondance secrète et faite pour la perdre si leur secret était découvert, – toutes ces pensées jetèrent le prince dans une sorte d’extase.
— Quel courage et quelle énergie ! se dit-il plein d’admiration. Elle est bien supérieure à sa cousine !
Le bon Chourof se reprocha aussitôt de penser plus à Zina qu’à la malheureuse opprimée, et se bâta de réparer cette faiblesse.
— L’enlever ! se dit-il. C’est plus facile à dire qu’à faire… Et comme elle ne veut pas m’épouser…
Le prince fut tout surpris de voir que cette idée ne lui causait aucune peine, et qu’au contraire la tâche lui paraissait plus agréable sous cette nouvelle condition.
— Comme elle ne veut pas m’épouser, reprit-il, je ne peux pas me mêler ouvertement de cette affaire. Il faut même éviter que mon nom soit prononcé : la pauvre fille en souffrirait un dommage irréparable.
Là-dessus, le prince imagina un plan fort habile. Nous épargnerons au lecteur les indécisions, les résolutions prises et délaissées, les courses au bureau télégraphique le plus voisin, bref toutes les vicissitudes qui accompagnèrent la mise au jour de ce plan admirable.
Une semaine entière s’écoula. Zénaïde n’avait pu revoir sa cousine, et, comme elle n’était pas extrêmement patiente, elle commençait à trouver le temps d’une longueur démesurée. La vie, à Koumiassina, poursuivait son cours monotone, ce qui n’était pas fait pour la désennuyer.
Dmitri seul semblait partager son impatience secrète. Il tournait autour d’elle comme prêt à lui adresser quelque question, puis s’en allait sans rien dire.
Un jour enfin, comme ils se trouvaient seuls ensemble, après une bonne partie de jeu, Dmitri fourra sa petite main sous le bras de sa grande sœur et l’emmena délibérément dans un espace tout à fait dépourvu d’arbres, où personne ne pouvait se cacher, par conséquent, pour les entendre.
— Quelle envie as-tu d’aller là, au soleil ? lui dit sa sœur. Comme s’il ne faisait pas assez chaud !
— Il fait chaud, ma chère grande sœur, mais il y a parfois des loups dans les allées ombragées, répondit Dmitri d’un air entendu. Crois-moi, restons ici.
Le « crois-moi » était si drôle que Zénaïde embrassa son frère en riant, sans plus insister.
— Tu ris parce que j’ai parlé de loups ? répondit Dmitri d’un air capable. Il y a des loups dans nos bois, l’hiver ; ceux-là sont des vrais, – on s’en débarrasse avec un fusil, – mais il y a des loups ailleurs que dans les bois : il y en a dans le Petit Chaperon rouge, il y en a dans la chambre de Justine Adamovna, à Saint-Pétersbourg.
Zénaïde éclata de rire. Dmitri restait sérieux. Il reprit :
— Et il y en a ici à Koumiassina, fit-il en baissant les yeux.
— Où donc, mon cher savant ? fit Zina, que sa gravité amusait.
— Dans la chambre de la cousine Lissa, il y a un loup qui finira par la manger, dit Dmitri, les yeux attachés au sol.
Sa main trembla sur le bras de Zina, et un sanglot vite réprimé gonfla sa jeune poitrine.
Zénaïde, très surprise de cette explosion de sensibilité inattendue, enveloppa l’enfant de ses bras et le serra fortement sur son cœur. Les yeux du petit garçon rencontrèrent ceux de sa sœur aînée, et ils se comprirent aussitôt.
— Tu l’as vue ? lui dit Zénaïde à voix basse. Marchons, pour qu’on ne nous épie pas.
— Oui, je l’ai vue. Hier, pendant que maman était dans le jardin, je me suis faufilé, comme en courant après ma balle, jusque dans sa chambre. Il n’y avait personne. Je suis entré à quatre pattes, et je l’ai regardée. Elle dormait. Oh ! Zina, comme elle est changée ! Elle mourra !
— Ne pleure pas, je t’en supplie, dit Zénaïde émue elle-même jusqu’aux larmes : on te demanderait pourquoi.
— Je dirai que je me suis fait mal, et je ne mentirai pas ! s’écria l’enfant exaspéré.
D’un coup d’ongles de sa main droite, il marqua trois ou quatre raies sanglantes sur le dos de sa main gauche. Zina n’eut pas le temps de l’en empêcher.
— Voilà ! dit-il, je peux pleurer, maintenant !
Avec quelle ardeur enthousiaste Zina salua son frère dans ce jeune héros ! Elle l’embrassa encore, avec passion cette fois, et passa un bras sur son épaule, le serrant ainsi contre elle pendant qu’ils continuaient à marcher.
— Elle est très malade, alors ? reprit-elle d’une voix altérée.
— Je te dis qu’elle mourra ! Et c’est notre mère qui est le loup ! Sais-tu que c’est horrible, ma sœur ? Qu’est-ce qu’elle a pu lui faire, à notre mère, pour qu’elle la tourmente ainsi ?
— Je ne sais pas. Elle ne peut pas le dire. On le lui a défendu.
— Oh ! le loup ! le loup ! murmura Dmitri en serrant son poing fermé. Sais-tu, Zina, qu’en ce moment-ci je n’aime plus du tout maman ?
Zénaïde s’efforça de calmer cette petite âme exaspérée par l’injustice.
— Qu’elle la renvoie, si elle ne l’aime plus ! disait Dmitri avec la logique de l’enfance. Mais elle n’a pas le droit de la faire mourir, puisque ce n’est pas sa fille ! Oh ! si j’étais plus grand ! ajouta-t-il avec rage.
— Que ferais-tu ?
— Je la ferais sauver une nuit ! J’enverrais des voleurs, de faux voleurs, à l’autre bout de la maison ; maman irait voir ce que c’est, on ferait beaucoup de bruit, et pendant ce temps-là, pst ! plus de Vassilissa ! Le loup n’aurait plus rien à manger.
Zina avait hésité jusque-là à faire de Dmitri son confident, se disant qu’il était bien jeune ; mais décidément une âme aussi énergique et un cœur si dévoué pouvaient lui être d’un grand secours.
— Écoute, dit-elle, promets-moi de ne jamais rien dire… quand même tu verrais des innocents punis injustement.
— Même alors ? fit Dmitri inquiet.
— Même alors, ou bien je ne te dirai rien.
— Je te le promets… ma parole ! fit l’enfant.
— On va enlever Vassilissa.
— Vrai ? s’écria l’enfant transporté.
— Prends garde ! Oui, on la sauvera.
— Qui ?
— Le prince.
— Mon bon ami ? Oh ! que je l’aime ! dit Dmitri, qui se mit à gambader dans l’excès de sa joie.
Les égratignures de sa main le rappelèrent à la réalité, et il se rapprocha de sa sœur.
— Tu peux nous être utile. Il y aura une lettre bientôt, pour nous dire ce qu’il faudra faire. Si je ne peux pas la porter à Lissa, tu la lui porteras, toi.
— Oui, oui ! j’irai à quatre pattes, comme hier ! s’écria l’enfant. À quatre pattes ! À quatre pattes !
— Tu es un bon garçon, toi, dit Zina, touchée de cette expansion d’une âme généreuse.
— J’apprends à être bon en te regardant faire, toi, ma bonne, mon excellente, ma chérie ! s’écria le petit garçon en lui sautant au cou. Et le loup ne la mangera pas !
— Et maintenant, va jouer tout seul, pour qu’on ne soupçonne pas que tu fais partie d’une conspiration.
Dmitri partit en courant. Comme ils rentraient, à l’heure du dîner, la comtesse remarqua la figure fiévreuse de son fils.
— On dirait que vous avez pleuré, lui dit-elle. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— J’ai pleuré, maman, dit Dmitri.
— Pourquoi ?
Le petit garçon allongea sa main où les quatre raies rouges étaient bien marquées.
— Pour cela ? Un garçon ! Cela en vaut vraiment la peine ! Je vous croyais plus courageux, mon cher ! fit la comtesse d’un ton méprisant.
Dmitri jeta un regard à sa sœur et se sentit pleinement récompensé par celui qu’il reçut en échange.
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