Chapitre 5 Dans la neige.
Dix minutes après, Garassime, qui avait vraiment accompli des prodiges de rapidité, amena devant le perron un petit traîneau de cinquante centimètres de hauteur tout au plus.
La caisse arrondie du traîneau ressemblait à une barque dont on aurait coupé inégalement les deux extrémités ; le bout le plus large, qui n’avait pas un mètre, était borné par un petit dossier haut de deux pieds à peine. Une planche horizontale faisait le siège des promeneurs ; une autre planche sans dossier formait le siège du cocher. Une quantité de fourrures, de tapis, de coussins, cachaient la nudité de cet équipage primitif.
C’était un traîneau de paysan, à cette différence près que l’acajou massif remplaçant le bois blanc et que les ferrures étaient d’argent, ainsi que tous les ornements du harnais.
Érèbe était une jolie bête sortie directement du haras Orlof. Se robe, d’un noir sans tache, lui avait valu ce nom. Le harnais russe, sans œillères, tout revêtu d’argent, faisait valoir ses yeux brillants et sa jolie tête fine.
Garassime, droit comme un pieu, empaqueté dans sa robe russe de drap vert bordée de fourrures, coiffé du large bonnet de velours cramoisi à quatre angles, – pareil à un coussin de cérémonie vu de guingois, – tenait dans ses mains gantées les rênes de velours cramoisi comme son bonnet. Il était superbe, massif et immobile comme un homme de bois.
Au moment où les deux jeunes filles, soutenues sous le coude chacune par un domestique nu-tête, s’approchaient du traîneau, Érèbe, qui les aimait toutes deux, fit mine de vouloir aller à elles, probablement pour réclamer son petit morceau de sucre habituel.
— Prrr ! fit le cocher de cette voix de tête qui donne un accès de fou rire au Français qui l’entend pour la première fois.
Cette exclamation ferait partir ventre à terre un cheval de nos régions, mais elle signifie pour les chevaux russes : reste tranquille.
— Tu l’auras, tu l’auras ! dit tout bas Zénaïde en frottant doucement le nez de la jolie bête, qui faisait des efforts inouïs pour lui lécher la main ; seulement ne nous verse pas dans la cour ; je te le donnerai dès que tu nous auras versées dans la neige.
Garassime fit un mouvement imperceptible, et le cheval partit d’un trot allongé, régulier, qui donnait l’illusion du vol de l’hirondelle.
La maison fut bientôt loin. La route se bifurquait, toute blanche des deux côtés ; Garassime tourna la tête pour interroger.
— À la forêt ! dit Zénaïde.
Et le traîneau se dirigea vers la grande forêt.
En ce moment, un traîneau attelé de trois chevaux passa sur la route dont ils venaient de s’écarter.
— Tiens ! c’est le prince Charmant, dit Zénaïde. Quelle chance ! Nous nous amuserons bien à dîner.
— Sais-tu, dit Vassilissa, qu’il est très bon, au fond, le prince, quoiqu’il ne soit pas charmant du tout ? Il a beaucoup fait pour ses paysans ; il leur a fait cadeau de presque la moitié de son domaine. C’est beau, cela !
— Oh ! oui, mais je ne suis pas sérieuse, moi ; on ne pense pas encore à me marier, moi ; je n’ai pas encore de robes longues, moi !
Elle embrassa sa cousine au vol, sans tirer les mains de son petit manchon.
— Et, conclut-elle, je l’appelle le prince Charmant parce qu’il est un peu bête, et parce qu’il est prince. Voilà tout.
La jeune bavarde leva la tête :
— Oh ! Lissa, la forêt ! Regarde donc la forêt !
La forêt était devant elles, la haute forêt de sapins gigantesques. La neige immaculée, étincelante, n’avait pas encore été foulée. La route molle et blanche serpentait entre deux épais taillis d’un vert riche et sombre. Sur le bord du chemin, quelques arbustes perçaient de leurs branches grêles le tapis nouvellement tombé, et la haute muraille de vieux sapins se dressait au-delà, parfois coupée par un éboulement de neige qu’une cime trop chargée avait secouée en se redressant ; parfois quelque trou noir s’enfonçait dans le taillis, marquant le passage d’une bête fauve ; et au-dessus, le soleil, qu’on ne voyait pas, enveloppait les cimes d’un rutilement de diamants. Le ciel bleu vif était plein de rayons jaunes, l’ombre des sapins tombait bleue sur le sol ; et c’était un enchantement muet, que ne troublait aucun cri d’oiseau, aucun bruit, sauf le cliquetis argentin des harnais du cheval.
Érèbe enfonçait jusqu’au ventre dans la neige molle qui rejaillissait sur les promeneuses après avoir éclaboussé le cocher. Le jeune cheval levait haut ses pieds d’ébène et les plongeait courageusement dans le duvet glacé, s’ébrouant de temps à autre lorsque la poussière blanche lui chatouillait les naseaux.
— C’est beau ! dit à voix basse Vassilissa, qui regardait les ombres bleues succéder aux rayons jaunes, à mesure que le chemin tournait et mettait la forêt entre elles et l’occident.
— C’est superbe ! mais voilà le moment de verser. Allons, Garassime, verse-nous, et nous donnerons du sucre à ton cheval !
— Permettez, mademoiselle… si la comtesse savait…
— La comtesse, pour le moment, c’est moi. Si tu ne veux pas nous verser, nous n’irons pas nous promener avec toi.
— Alors, tenez-vous bien, dit le brave homme en faisant claquer les rênes sur le dos de son cheval.
— Au contraire ! cria Lissa en éclatant de rire.
Érèbe, familier avec cet exercice, fit un soubresaut, et les deux gamines, au milieu d’un pêle-mêle de coussins et de fourrures, roulèrent ensemble dans la belle neige immaculée et douce comme un édredon. Après sa prouesse, le cheval s’était arrêté. Garassime riait d’un bon rire paternel.
Zénaïde se releva, et, sans se secouer, fouilla dans sa poche.
— Tiens, mon ami, dit-elle à Erèbe en lui présentant du sucre, tu l’as bien gagné.
Le cheval remercia en secouant la tête, et fit sonner son harnais.
— Allons, Garassime, en route ! Encore ! verse-nous encore ! s’écria Zénaïde en s’asseyant dans le traîneau.
Le cocher rendit la main à Érèbe, et, pendant une demi-heure, les deux jeunes filles s’amusèrent à rouler dans la neige, jeu inoffensif qui donnait à leurs visages roses, à leurs yeux brillants, une expression adorable de joie et de santé.
— Allons, Zina, dit enfin Vassilissa, il faut rentrer.
— Ta montre avance !
— Du tout, elle retarde !
Elles éclatèrent de rire ensemble.
— À la maison, Garassime ! dit Zina d’une voix pleine de regrets. Dis, on ne voit pas que nous avons roulé dans la neige ?
— Oh ! si ça ne se voit pas ! C’est-à-dire, mademoiselle, qu’on dirait que vous avez passé un hiver dans la forêt, avec les loups.
— Secoue-moi, je te secouerai, dit Zina en rompant une petite branche dont elle se mit à fouetter les vêtements de sa cousine.
Pendant cinq minutes encore, elles folâtrèrent comme de jeunes chattes, se poussant et roulant dans la neige et défaisant l’ouvrage commencé. Enfin, lasses de rire et de jouer, elles s’assirent gravement, réparèrent le désordre des fourrures et donnèrent l’ordre du retour.
Dès qu’elles eurent quitté leurs vêtements de promenade et revêtu le costume officiel du dîner, elles allèrent remercier encore une fois la comtesse pour le plaisir qu’elle leur avait procuré.
— Avez-vous été sages, mes enfants ? demanda la comtesse.
Elle avait une manière de faire cette question qui donnait à Zina des envies folles de s’enfuir pour rire à son aise.
— Oh ! oui, maman, nous sommes toujours sages, répondit la jeune espiègle avec un aplomb magnifique. Et le prince ? Où donc est-il ?
— Qui vous a dit qu’il était venu ? demanda la comtesse en fronçant légèrement les sourcils.
Elle abhorrait les cancans.
— Nous avons aperçu son équipage de loin.
— Ah ! c’est bien, fit la noble dame rassérénée. Le prince est venu nous inviter à dîner chez lui après-demain. Il pend la crémaillère, c’est-à-dire qu’il a fait meubler à neuf sa maison, et il désire nous en faire les honneurs.
— Oh ! maman, nous aussi ? s’écria Zina, rouge de plaisir.
— Tout le monde !… c’est-à-dire moi, vous deux, votre frère et les personnes chargées de votre éducation.
— Quel bonheur ! c’est si amusant d’aller si loin !
— Le prince a l’intention de nous donner un concert ; il a demandé la permission d’emporter quelques-unes de vos valses à quatre mains, pour les faire apprendre à son orchestre. Il a choisi sur le piano celles qui lui ont plu.
La comtesse reprit sa lecture. Les deux jeunes filles coururent au piano.
— C’est drôle, dit Zénaïde à sa cousine tout bas, il n’a pris que les tiennes !
— Comment, les miennes ?
— Oui, celles que tu préfères, celles dont tu joues le primo. Le monstre ! je lui ferai une scène. Tu verras comme il est drôle quand il se confond en excuses.
— Assez jasé, petites filles ! dit la comtesse, de la pièce voisine. Mettez-vous au piano et jouez quelque chose à quatre mains… de la musique sérieuse !
Zina fit une moue énorme, puis, riant malicieusement, elle fouilla jusqu’au fond du casier et en retira un oratorio qu’elle entama vigoureusement, secondée par sa cousine.
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