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Chapitre 41 Entretien dans la serre aux ananas.

Le lendemain était le jour de charité de la comtesse.
Les paysans malades des villages environnants savaient que, deux fois par semaine, ils trouvaient à Koumiassina des conseils, des remèdes, du pain blanc, du bouillon, quelquefois un peu de vin.

La comtesse, si dédaigneuse, si acharnée à la défense de son autorité, se faisait alors patiente et douce ; sans se rebuter de l’odeur nauséabonde, elle démaillotait les enfants, tâtait les petits corps malades, pansait les plaies, parfois horribles, donnait sans frémir un coup de lancette dans un dépôt, saignait et vaccinait sans se plaindre de la fatigue et du dégoût.

En remplissant ces humbles devoirs de petite sœur des pauvres, l’altière comtesse ne se croyait pas supérieure au reste de l’humanité. Les dames russes ont, pour la plupart, l’habitude d’agir ainsi dans leurs terres. Les énormes distances entre les villes forcent les paysans à se passer de médecins, et les propriétaires considèrent généralement comme le plus élémentaire de leurs devoirs de donner des secours à ces pauvres gens. Les jeunes filles apprennent ainsi près de leurs mères quelques principes d’hygiène et un peu de médecine domestique. Une petite pharmacie se trouve dans chaque maison seigneuriale, et bien rarement les malades s’en retournent sans quelque soulagement.

La matinée avait été pluvieuse, de sorte qu’il n’était venu personne. À midi, le temps s’éclaircit, et moins d’une demi-heure après, l’antichambre et le perron étaient envahis par une foule de souffreteux appartenant au voisinage. Ceux qui venaient de loin étaient encore en route.

Comme d’habitude, la comtesse parcourait les rangs ; sa femme de chambre l’accompagnait, pour distribuer les médicaments et les friandises aux malades et aux convalescents.

La voiture de Chourof s’arrêta devant le perron au plus fort de cette consultation domestique.

— Excusez-moi pour le moment, je vous prie, mon cher prince, dit la comtesse sans se troubler. J’en ai encore pour une heure ou deux. Veuillez aller au jardin : ma fille va vous montrer les serres, et j’irai vous rejoindre.

Trop heureux de cette circonstance, sur laquelle il avait compté, mais qui aurait pu lui faire défaut, Chourof se dirigea vers le jardin, pendant qu’un domestique prévenait la jeune comtesse.

Celle-ci, escortée de l’inévitable miss Junior, parut bientôt, salua d’un sourire affectueux tous les visages hâves ou souffrants qui se tournaient vers elle, trouva – grâce innée que sa mère ne possédait pas, mais qu’elle tenait de son père – une bonne parole pour chaque misère, une caresse pour chaque enfant, et disparut promptement, laissant derrière elle un sillage de joie et de consolation.

La comtesse continua méthodiquement son œuvre de charité, sans enthousiasme comme sans répugnance. Quand elle était là, elle n’avait plus de nerfs.

Le prince était assis sur un banc, à l’entrée du jardin. À l’approche de Zina, il se leva ; elle lui tendit la main, il y mit un billet qu’il tenait caché dans la sienne, et la jeune fille le fourra prestement dans sa poche avant que miss Junior eût pu seulement répondre aux enquêtes réitérées du prince sur l’état de sa précieuse santé.

— Maman m’a dit de vous faire voir les serres, dit Zénaïde. Allons, prince, c’est une jolie promenade. Je suis sûre que, sans valoir les vôtres, elles auront l’heur de vous plaire.

On causa, on rit, on effleura la politique et la littérature ; miss Junior était charmée de l’amabilité du prince, qui, de sa vie, ne lui en avait dit si long.

Les serres étaient en partie ouvertes, à cause de la beauté de la saison. Les visiteurs admirèrent consciencieusement jusqu’au moindre ragot. Zina semblait prendre plaisir à compter les feuilles, pour ainsi dire, de chaque myrte et de chaque oranger. Jamais cicérone n’accomplit son devoir plus scrupuleusement.

— Maintenant, dit-elle, allons voir les ananas. Miss Junior ! ajouta-t-elle en anglais, si la chaleur doit vous faire mal, je vous conseille de ne pas venir avec nous.

— Oui, c’est vrai, j’ai la migraine toutes les fois que j’entre dans ces vilaines serres chaudes : mais que dira votre maman ?

— Maman ? Elle ne dira rien, vu qu’elle n’en saura rien. Allons, tenez, voilà un livre. Je l’avais dans ma poche. Asseyez-vous là. Si maman vient, vous la verrez de loin, et vous entrerez. Du reste, je ne serai pas longtemps. Vous comprenez qu’il ne s’agit pas de rôtir tout vivants ?

Zina ouvrit la porte de la serre et, d’un sourire, invita le prince à la suivre ; puis, de peur des vents coulis sur les ananas, elle referma la porte.

Le jardinier vint à leur rencontre ; elle le congédia d’un mot et se trouva seule avec Chourof dans la cage de verre.

— Je vous admire ! dit celui-ci. Vous pensez à tout.

Zina rougit et détourna brusquement la tête.

— Aie ! pensa Chourof. Lourdaud que je suis ! voilà un compliment qui a l’air d’une méchanceté… Oh ! pardon, mademoiselle, murmura-t-il, croyez bien que jamais ma pensée…

— Je ne peux vous prêter aucune pensée qui me fasse rougir, dit noblement la jeune comtesse en tournant vers lui son visage encore empourpré. C’est la faute des circonstances si je me suis mise dans le cas d’éprouver quelque confusion… Ne croyez pas, monsieur, ajouta-t-elle vivement, que je puisse faire pour moi-même ce que je fais à présent pour une autre… Mon audace m’étonne… Mais ne perdons pas un temps précieux ! Qu’avez-vous à me dire ?

— D’abord, je veux vous dire, mademoiselle, répondit le prince d’un ton grave et pénétré, que je n’ai jamais rencontré nulle part autant de véritable courage uni à une telle abnégation de soi-même. Mon estime et mon respect vous sont acquis entre toutes les femmes.

Zina remercia d’un signe de tête, et le sourire reparut sur son visage.

— Et puis ? dit-elle avec enjouement.

— Vous avez dans votre poche un plan de conduite qui doit être suivi de succès. Madame Gorof est à la ville voisine.

— Ma tante Gorof ? Oh ! c’est bien cela ! Quelle bonne idée !

— Mademoiselle Gorof ne pouvait partir qu’avec sa mère. J’ai prévenu celle-ci ; elle attend – dans des transes que vous pouvez vous imaginer – que sa fille la rejoigne. Il faut que vous tentiez l’évasion sans mon secours. Pour que votre cousine sorte la tête haute de cette maison, il est nécessaire que je passe la soirée ailleurs, chez un voisin que votre tante connaisse. C’est ce qu’on appelle un alibi, je crois.

— C’est très bien, prince, très bien pensé ! À mon tour, je vous admire.

— Mademoiselle Gorof trouvera tout ce dont elle aura besoin dans la voiture. Le cocher m’est dévoué ; je l’ai fait venir d’une autre terre, on ne le connaît pas ici, et il s’en retournera chez lui ; tout est à la ville voisine, prêt à venir au signal. Quel jour ?

— Demain, s’il est possible, répondit Zina sans hésiter : elle s’affaiblit de jour en jour.

— Mais qu’a-t-elle ?

— Elle se meurt de chagrin. Vous m’excuserez, prince, d’éviter ce triste sujet.

Le prince s’inclina. Il n’était plus bête du tout et comprenait à demi-mot les choses les plus abstraites.

— Demain soir, alors ? Comment la ferez-vous sortir sans que votre mère le sache ?

— J’ai mon idée, dit Zina en baissant la tête. Ma mère sera occupée ailleurs… Mais ceci est mon secret.

— Fort bien. Peut-elle marcher ?

Les bras de Zina descendirent piteusement le long de sa robe.

— Marcher ? J’ai grand-peur que non ! Faut-il aller loin ?

— Hélas ! mademoiselle, ce n’est pas bien loin, mais c’est terrible : il faudra traverser le petit cimetière ; plus près nous serions découverts ; la route fait là un coude qui nous protège. N’avez-vous ici personne de confiance ?

— Personne, répondit la courageuse fille. Mais, s’il le faut, je la porterai. Je suis grande et forte.

Le prince s’inclina profondément et baisa avec un respect sans bornes le bout de la ceinture de la jeune comtesse.

— Ceci, mademoiselle, dit-il, est l’hommage d’un homme qui se sent bien peu de chose auprès de vous.

Zina, troublée d’abord par cette marque de dévotion, la première qu’elle eût reçue d’un homme de son rang, releva la tête et tendit la main à Chourof.

— Je crois, dit-elle, prince, que nous sommes dignes de nous entendre.

Chourof eut grande envie de baiser cette main, un peu grande, mais admirable de lignes, qui se présentait si franchement à lui, mais il se dit que le moment était mal choisi, et il lui imprima l’étreinte chaleureuse d’un camarade, d’un ami.

— Allons ! dit Zina. Vous n’oublierez pas de dire à ma mère que, de votre vie, vous n’avez vu d’aussi beaux ananas. Rien ne peut lui faire autant de plaisir.

Elle allait sortir, quand elle s’arrêta, saisie de douleur…

— Ah ! dit-elle, imprudente ! Il faut de l’argent pour voyager, et je n’ai presque rien ! J’aurais dû écrire à mon père !

— Madame Gorof y pourvoira, répondit le prince discrètement. Elle s’est procuré une somme suffisante…

Zina n’osa regarder Chourof, mais la rougeur de son cou et de ses joues ne put être uniquement attribuée par lui à la chaleur de la serre.

— Vous êtes bon, dit-elle enfin, et je vous remercie au nom de ceux qui souffrent.

Et la conversation reprit aussitôt, variée et intéressante, jusqu’au moment où la comtesse vint rejoindre le trio dans le jardin.

Zina profita de cet instant de répit pour s’esquiver, et miss Junior pour aller achever sa sieste interrompue.

Un regard assura Zina que sa mère emmenait le prince dans la tente de coutil, et elle se dirigea sans hésiter vers la chambre de la comtesse.

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