‹ Les KoumiassineChapitre 48 sur 59 · Chapitre 48 Un complot.

Chapitre 48 Un complot.

Pendant que les amoureux attendaient sans trop d’impatience la fin des délais que, dans sa bonté, le ciel impose aux époux avant de leur passer au cou les chaînes de l’hyménée : production d’actes de décès ou de naissance, autorisation de la famille, etc., etc., Justine Adamovna ne perdait pas son temps.

Sa petite police particulière avait travaillé d’une façon tout à fait méritoire et lui avait appris deux choses très importantes.

Premièrement, la veille du jour où elle avait quitté Pétersbourg pour aller chercher sa fille, madame Gorof avait reçu une lettre chargée. Or, la loi suivant laquelle s’effectuait alors en Russie la remise des lettres chargées exigeait que le destinataire se présentât en personne au bureau central, ou bien transmit ses pouvoirs à une autre personne, le tout accompagné de longues formalités de police. La prudente Justine avait appris de la sorte que la lettre chargée venait du prince Chourof – obligé de donner son nom et son adresse à l’extérieur de l’enveloppe.

C’était un grand point, mais ce n’était pas tout ; une seconde information lui avait appris que le même prince Chourof avait également envoyé une lettre chargée à mademoiselle Bochet, et que celle-ci avait aussitôt quitté sa villégiature pour s’installer auprès de Vassilissa, qui, vêtue selon son rang, se promenait tous les jours à Pavlovsk.

Donc, mademoiselle Gorof vivait aux dépens du prince, attendant sans doute que celui-ci vint la rejoindre, et Justine se disait avec amertume qu’il ne tarderait pas à l’épouser. Tout à coup – ô miracle ! – une lettre de Vassilissa à l’adresse de son oncle fut déposée à la maison Koumiassine. Le comte se trouvait alors absent… On n’a jamais su par quel prodige Justine se rendit maîtresse du contenu de la lettre ; – toujours est-il que le soir même elle savait d’une manière positive que mademoiselle Gorof se préparait à devenir madame Maritsky dans le plus bref délai.

Cette nouvelle stupéfia d’abord la protégée. Quoi ! cette méchante fille, indocile, insolente, qui l’avait outragée de toutes les façons, allait épouser un beau jeune homme, qui n’était pas le prince Chourof ? Mais alors… le prince ?…

Une clarté céleste illumina mademoiselle Justine. Alors, c’était bien simple ! le prince avait acquitté une dette, et Maritsky passait en second lieu. Quoi de plus élémentaire ?

C’était élémentaire, et cependant Justine ne put s’empêcher de s’incliner devant la haute sagesse qui avait présidé à cet arrangement.

— Je ne l’aurais pas crue si forte ! se dit-elle avec une sorte d’admiration.

Ce n’était pas assez que d’avoir pénétré tous ces mystères ; les belles âmes ne peuvent se résoudre à garder leurs joies pour elles seules.

Justine s’assit à son bureau, celui-là même qui servait à sa vertueuse correspondance avec la comtesse, et de la plume habituée à écrire des rapports sur les établissements de charité – ô chastes muses, voilez votre face ! – Justine assigna un rendez-vous – oui ! un rendez-vous ! – à Nicolas Tchoudessof.

Nicolas Tchoudessof pensait à tout autre chose lorsqu’il reçut la lettre. En voyant les caractères pour ainsi dire officiels de l’adresse, il s’imagina recevoir quelque message bureaucratique et mit le message dans sa poche sans l’ouvrir. Quelques heures plus tard, cependant, il se reprocha sa négligence, chercha la missive oubliée, et la signature de Justine, signature discrète, deux initiales entrelacées, fit sur lui l’effet que les anciens attribuaient à la tête de Méduse.

Le plus désagréable souvenir lui était resté de sa dernière campagne sous les ordres de cette vaillante fille. Il lut cependant et regarda sa montre : l’heure était proche, si proche qu’elle était même un peu entamée… Il prit un drochki et, prompt comme l’éclair, vola au lieu du rendez-vous.

Le jour baissait, les réverbères s’allumaient de toutes parts dans l’air poussiéreux de cette soirée d’août ; le square peu soigné des Ingénieurs, où Justine devait l’attendre, était parsemé de papiers de toutes sortes, enveloppes de bonbons ou de saucisses ; des peaux d’oranges oubliées par les balayeurs depuis le printemps parsemaient les massifs d’arbrisseaux malingres ; quelques femmes de chambre devisaient avec des artisans ; le lieu était vulgaire, l’heure déplaisante, la poussière suffoquait Tchoudessof ; il ne put s’empêcher de faire un rapprochement mental entre l’endroit, dépourvu de toute fraîcheur, et la demoiselle qui s’avançait vers lui, voilée et impatiente.

— Vous êtes en retard, lui dit-elle d’un ton de reproche enjoué.

Le spectre jauni de ses jeunes années passa devant les yeux de l’employé, qui chassa promptement cette image importune.

— J’avais un mauvais cheval à mon drochki, répondit-il.

Les gens qui arrivent trop tard ont toujours eu un mauvais cheval à leur drochki.

Elle l’entraîna vers le coin le plus désert du square, où ils trouvèrent un banc.

— Vous souvenez-vous de Vassilissa Gorof ? dit brusquement Justine.

— Si je m’en souviens ! J’ai de bonnes raisons pour ne pas l’oublier, répondit Tchoudessof en passant légèrement l’index de sa main droite sur son bras gauche.

— Voulez-vous vous venger ? murmura la protégée en plongeant ses yeux acérés dans ceux de son ami.

Celui-ci amortit sous ses paupières baissées l’éclair subit de son regard, et répondit innocemment :

— Me venger ? De qui ?

— D’elle et de lui.

— Qui, lui ?

— Le prince.

Tchoudessof garda le silence. Les grandes joies sont muettes, avons-nous dit.

— Pourquoi pas ? répondit-il doucement quand il fut maître de sa voix. Mais cela se peut-il ?

— Sans cela, vous en aurais-je parlé ? vous aurais-je dérangé ?

— Oh ! Justine Adamovna, le plaisir de vous voir…

La vieille fille laissa tomber sur lui un regard où une sorte de question se mêlait à je ne sais quel dédain amer.

— Laissons là le plaisir de me voir, vous n’en êtes pas friand d’ordinaire. Oui, cela se peut, vous dis-je.

— Mais, j’entends, cela se peut-il sans danger ?

— Sans danger aucun… pour nous, ajouta-t-elle en découvrant, dans un doux sourire, toute une rangée de perles jaunes d’un bel orient.

— C’est ainsi que je le comprends, répliqua Tchoudessof en montrant ses dents pointues, semblables à celles d’un loup.

Justine raconta alors les faits – rien que les faits, à son ami, le laissant libre de tirer lui-même les conclusions évidentes. Mais son ami ne l’entendait pas ainsi, il avait peu de goût pour les responsabilités.

— Alors, vous concluez ?… fit-il quand elle eut terminé.

— Vous le concluez aussi bien que moi, dit-elle avec humeur. Le prince paie, c’est probablement parce qu’il a acheté.

— Mais la vengeance ? Je ne saisis pas…

Justine pensa qu’en comparaison des femmes, les hommes sont bien bêtes.

— Elle veut se marier avec Maritsky, dit-elle avec une sorte de compassion pour le manque d’intelligence de son ami.

— Oui, eh bien ?

— Eh bien ! Maritsky a une famille, une famille très noble, très ancienne, irréprochable ; croyez-vous que cette noble famille consente a admettre la demoiselle quand elle saura la vérité ?

— Ah ! c’est juste ! Vous êtes extraordinaire, Justine Adamovna ! Je n’aurais pas pensé à cela. Et si la famille refuse, le jeune homme sera au désespoir…

— Et il tuera Chourof… en duel, bien entendu.

Les deux amis se mirent à rire avec un ensemble parfait.

— Mais il n’épousera pas la demoiselle ! acheva Tchoudessof.

— C’est ce qu’il faut ! qu’elle meure fille ! s’écria la protégée avec l’accent d’une haine implacable.

Tchoudessof l’écoutait ravi et se confirma de plus en plus dans l’opinion qu’elle irait bien toute seule.

— Mais les parents, comment l’apprendront-ils ?

— On écrit – et l’on ne signe pas, répondit Justine en regardant l’ourlet de son mouchoir.

— Fort bien ! c’est très ingénieux ; mais qui est-ce qui écrira ?

— Vous ! puisque c’est vous qui vous vengez ! riposta la protégée pleine de candeur.

— Moi ? non ! répliqua nettement Tchoudessof. J’ai une position. Je ne puis me compromettre. Je préfère y renoncer.

Ayant dit, il croisa ses jambes avec l’air d’un homme complètement détaché des choses d’ici-bas.

— Ce sera donc moi, murmura son amie d’un air sombre. Ah ! Tchoudessof, vous aurez fait de moi ce que vous aurez voulu toute votre vie !…

Le reste de cette pensée s’éteignit dans un soupir.

L’ami se leva pour couper court aux entraînements d’une situation qui rendait encore plus dangereuse l’heure propice aux épanchements.

— Vous êtes ma véritable, ma seule amie, dit-il avec effusion ; vous êtes bonne et dévouée. Je vous en remercie de tout mon cœur.

Un second soupir fut toute la réponse de Justine.

— Et… quand ferez-vous cette petite affaire ? reprit Tchoudessof d’un air distrait.

— Le plus tôt possible ; peut-être ce soir même ; en tout cas demain. Nous ne serons pas longtemps avant d’en connaître les résultats.

Le couple se serra affectueusement la main et se sépara.

q