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Chapitre 6 La Chambre bleue du prince Chourof.

Le prince Charmant, comme l’appelait Zénaïde, s’appelait en réalité Alexandre Chourof.
C’était un garçon d’environ trente-cinq ans, un peu épais, un peu bête, laid, comme l’avait dit la jeune railleuse, mais d’une bonté sans exemple. Son grand défaut était une timidité outrée qui le rendait parfois ridicule, surtout quand elle s’augmentait de la politesse excessive qui lui était particulière.

Quelque dix ans auparavant, il avait pris part, comme officier, à la défense de Sébastopol. Un jour qu’il était dans une redoute avec quelques camarades, son colonel tendit un papier en disant :

— Qui est-ce qui va porter ça là-bas ?

Ça, c’était un ordre ; là-bas, c’était un retranchement situé à deux cents pas tout au plus. Mais l’espace qu’il fallait traverser était absolument découvert, et les obus y pleuvaient.

Chourof tendit la main, prit l’ordre et partit tranquillement ; il ne pensait pas aux boulets, il pensait à ses camarades qui le regardaient aller :

— Je dois avoir l’air bien gauche, se disait-il en lui-même.

Un obus tomba à quelques pas de lui, éclata et le couvrit de poussière. Il s’arrêta… pour se secouer et faire un bout de toilette, afin de ne pas être trop ridicule quand il remettrait à son supérieur l’ordre qu’il tenait à la main.

L’année suivante, il donna sa démission, en se disant :

— Décidément, je suis trop ridicule.

Rentré dans la vie civile, il songea à se marier, mais il ne se maria pas, parce que la jeune fille qu’il recherchait fut prise d’un accès de fou rire, un jour qu’il lui parlait sérieusement.

Depuis ce dernier insuccès, il s’était retiré dans ses terres et vivait en gentilhomme campagnard.

Là, du moins, il était à l’abri de la malignité pétersbourgeoise ; la plupart de ceux qui l’entouraient n’avaient ni son éducation intellectuelle, ni son savoir-vivre, ni son immense fortune, ni ses goûts artistiques ; et chez lui il se sentait roi.

Mais sa grande maison, si riche et si spacieuse, lui semblait bien vide ; son brave et honnête cœur, plein de pensées affectueuses, cherchait à s’épancher. Il voulait se marier, en un mot.

Seulement, son premier échec l’avait rendu prudent. Il regarda autour de lui – il vit une princesse Chourof toute trouvée : c’était Vassilissa. Elle avait tout ce qu’il lui fallait. Elle était pauvre, il est vrai, mais qu’avait-il besoin d’une fortune ? La sienne, supérieure encore à celle de la comtesse Koumiassine, lui permettait d’épouser une mendiante, pour peu qu’il voulût s’en passer la fantaisie.

Restait à savoir si la jeune fille s’associerait à ses projets.

Il avait eu tout l’été pour s’en informer, mais, avec sa timidité habituelle, il avait remis de jour en jour, et voilà qu’au moment où la comtesse se préparait à retourner à Pétersbourg, il se trouvait menacé de se voir enlever la fiancée qu’il convoitait.

C’est alors qu’il imagina de donner une petite fête dont Vassilissa serait la reine, sans ostentation, et qui pourrait disposer en sa faveur le cœur de la jeune fille. Après quoi, il mettrait à ses pieds sa fortune et son cœur.

Le prince Charmant voulait être aimé pour lui-même, non pour son immense fortune. Il s’efforça de plaire.

La comtesse dérogeait aux usages en menant sa famille chez un célibataire. Mais ce célibataire était l’homme le plus riche du pays, son honorabilité était universellement prônée ; et d’ailleurs, elle se sentait flattée secrètement d’être invitée à l’exclusion de toute autre pour être, en quelque sorte, la marraine de la nouvelle installation. Si habituée qu’elle fût, par sa haute position, à se voir rendre hommage, la comtesse était affamée d’honneurs et de distinctions.

Ce fut donc de la meilleure grâce du monde – non sans un certain air de condescendance – que la comtesse, descendant de voiture, appuya sa main sur celle de son hôte, qui s’était avancé jusqu’au bas du perron, nu-tête et en habit noir, pour lui faire honneur.

— Vous me recevez comme un archevêque, cher prince ! dit-elle en entrant dans le vestibule plein de fleurs.

— Votre visite ne m’honore pas moins, répondit galamment le prince en regardant du coin de l’œil si Vassilissa était de la partie.

Il fut bientôt rassuré, et les deux cousines, marchant à pas comptés derrière la comtesse, entrèrent dans la grande salle au moment où l’orchestre invisible, placé dans une galerie supérieure, entamait une des plus jolies valses de Strauss.

— Ta valse favorite ! dit tout bas Zénaïde à sa cousine. Oh ! le monstre !

En attendant le dîner, les rafraîchissements furent servis, puis le prince, suivi de toute la cohorte qu’il avait conviée, se mit en marche dans les appartements somptueux qu’il venait de faire remettre à neuf.

On s’extasia comme il convient. La comtesse, armée de son lorgnon, se fit expliquer la généalogie des portraits de famille pendant que les enfants s’attardaient aux meubles précieux, aux objets rares et curieux, aux bibelots contenus dans des vitrines.

On monta ensuite au premier étage ; tout fut visité, depuis les grands appartements jusqu’aux chambres d’amis. Le prince enfin, tirant une petite clef de son gousset, ouvrit une porte, non sans quelque confusion, et s’arrêta sur le seuil.

— Je vous demande pardon, mesdames, ceci est ma chambre ; mais je ne l’habite pas pour le moment. Vous pouvez entrer.

Un cri d’admiration partit de toutes les bouches.

La chambre était tendue de velours bleu pâle ; des torsades de grosses perles rattachaient les draperies ; le lit énorme, en argent repoussé, disparaissait dans des flots de point d’Angleterre et de soie bleue. Des stores de point d’Angleterre tamisaient le jour. Le tapis était fait de peaux d’agneaux rasées, blanches. Tout le reste du mobilier était en argent et en porcelaine de Sèvres.

— Ah ! prince, quelle folie ! ne put s’empêcher de dire la comtesse… Mais c’est une chambre de blonde ! Et vous n’êtes pas une blonde, que je sache ! ajouta-t-elle en riant.

Le regard du prince avait glissé sur Vassilissa, qui paraissait en vérité faite pour ce cadre splendide… La comtesse fit un brusque mouvement et battit en retraite.

— C’est très beau, prince, je vous en fais mon compliment, dit-elle d’une voix moins douce, – mais c’est une véritable folie !

Le pauvre homme tomba dans une de ces interminables séries d’excuses qui avaient le don d’amuser si fort Zénaïde, et toute la compagnie redescendit pour dîner.

Le repas était ordonné avec une magnificence digne du reste. L’orchestre de vingt-quatre musiciens, tous choisis et dressés par le maître du logis, vivant chez lui à ses gages, ne cessa de jouer pianissimo les morceaux favoris de Vassilissa.

La comtesse n’eut bientôt plus de doutes, et son attention se porta sur la jeune fille.

Mais celle-ci ne se doutait de rien : sa candeur la défendait trop. Elle acceptait les hommages assidus du prince comme une politesse délicate adressée indirectement à sa tante.

Au bout de deux heures, sans qu’il fût possible de s’expliquer pourquoi, tout le monde s’ennuyait plus ou moins. La comtesse, prétextant les huit lieues qui la séparaient de sa demeure, demanda ses voitures.

Le pauvre prince Charmant, tout contrarié de n’avoir pu dire un mot en particulier à la dame de ses pensées, s’approcha d’elle timidement au moment où il distribuait à toute la compagnie des bouquets de fleurs rares coupées dans ses serres.

— Aimez-vous le bleu, mademoiselle ? dit-il à Vassilissa en lui présentant un bouquet de roses blanches.

— C’est ma couleur favorite, répondit la jeune fille sans penser à mal.

Le prince rêva de ce mot toute la nuit et les jours qui suivirent.

La comtesse en rêva aussi… mais à un tout autre point de vue.

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