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Chapitre 55 Zina fait une visite sans permission.

Au lieu de se faire reconduire à la gare, les dames Gorof rentrèrent dans leur petit appartement de Saint-Pétersbourg. Maritsky arriva dans l’après-midi, suivant qu’il avait été convenu, et courut chez elles.

Le bouleversement de cette petite maison, où rien n’était à sa place, où la table dressée à la hâte portait encore le plateau du déjeuner servi tant bien que mal par les soins de madame Gorof, n’était pas fait pour diminuer l’impression pénible que produisit sur le jeune homme la vue du visage de sa future belle-mère décomposé par les pleurs.

— Cela ne va pas ? fut sa première parole.

— Pas du tout, répondit tristement la malheureuse femme. La comtesse veut que Lissa lui demande pardon, et celle-ci ne veut pas.

— C’est-à-dire, Alexis, interrompit la jeune fille, que je lui ai demandé pardon, mais elle veut autre chose ; il lui faut des excuses pour mon refus d’engager ma parole sans savoir qui l’on me proposait.

— C’est trop fort ! s’écria Maritsky.

— C’est comme cela, pourtant ; elle n’en veut pas démordre. Je te le demande, à toi, puis-je, dois-je céder ?

Maritsky réfléchit pendant un moment, qui parut long à sa fiancée.

— Non, lui dit-il tendrement, tu ne dois pas lui demander pardon pour cela ; ce serait à elle de se faire pardonner son sot entêtement, son stupide…

Un coup de sonnette lui coupa la parole, fort à propos pour la comtesse, car il n’était pas au bout de son rouleau. Madame Gorof courut ouvrir, et au même instant Zina, riant, pleurant, bondissant comme un chevreau, se précipita dans la chambre. Miss Junior, plus effarée que jamais, courait après elle et commença par ramasser l’ombrelle que la jeune comtesse avait jetée à terre afin de mieux embrasser sa cousine.

— Oh ! Zina, Zina ! s’écria Vassilissa, qui fondit en larmes, depuis le jour où tu m’as portée dans tes bras !… – Elle m’a portée, je n’avais plus de forces, continua-t-elle en se tournant vers Maritsky ; je ne sentais plus rien ; je n’ai pu ni la remercier ni l’embrasser… Je serais morte sans elle… Alexis, mon fiancé, ma cousine Zénaïde, dit-elle en s’apercevant qu’elle avait oublié la présentation de rigueur.

— Bonjour, mon cousin, je vous fais mon compliment sincère ! dit Zina en tendant la main au jeune homme avec cette grâce parfaite qui était son apanage.

Maritsky baisa cette aimable main de jeune reine, et Zina embrassa sa cousine plus étroitement que jamais. Miss Junior adressa au bel officier son petit compliment anglais, aussi sec qu’un pruneau, et resta debout les deux ombrelles à la main, malgré les instances de madame Gorof pour la faire asseoir.

— Miss Zina, dit-elle, à présent que vous avez vu votre cousine, retournons à la maison.

— N’y comptez pas, miss Junior, répondit Zénaïde en secouant la tête ; je ne m’en irai que lorsque je n’aurai plus rien à dire.

— Oh ! si madame la comtesse le savait…

— Ce n’est pas moi qui irai le lui raconter, répliqua la jeune indomptée avec son sang-froid habituel ; si vous aimez à rester debout, vous êtes bien libre ; moi, j’aime à m’asseoir. Si tu savais comme nous avons couru, dit-elle en se laissant tomber sur le vieux canapé vermoulu, tenant toujours Vassilissa par la main. Alors tu es heureuse ?

— Heureuse, oui ! mais pas mariée ! Je ne sais quand cela s’arrangera…

— Oui ! au fait, maman me dit tout le temps que cela ne me regarde pas, tu sais que je n’interroge jamais les domestiques, – excepté tantôt le cocher qui m’a dit où tu demeures – miss Junior, on lui dit aussi que cela ne la regarde pas… Pauvre Missy !

Ses yeux rieurs lancèrent un regard amical à l’Anglaise qui avait fini par s’asseoir sans lâcher les ombrelles, mais qui par l’extrême roideur de son attitude protestait contre cette démarche imprudente.

— Elle est très bonne, ma miss Junior, dit vivement Zina. Je la fais bien enrager – moins que mon frère cependant ; – sa conscience est toujours aux prises avec ma volonté, mais elle est très bonne et très patiente – et puis, elle finit toujours par faire ce que je veux, et c’est bien gentil.

L’Anglaise sourit un peu, et ses yeux bridés exprimèrent une douce satisfaction. En réalité, les généreuses folies de son élève, tout en secouant d’une façon vraiment terrible ses pauvres nerfs jadis si paisibles, lui avaient inspiré la plus haute estime pour cette vaillante qui ne craignait rien.

— Et le prince ? demanda Vassilissa, je n’ai pas pu le remercier.

— Le prince ? répéta Zina, je le remercierai pour toi si tu veux, – il le prendra très bien de ma main, ajouta-t-elle en rejetant la tête en arrière avec un geste charmant d’orgueil féminin. Nous sommes très bons amis, fit-elle en rougissant, parce que Maritsky la regardait. Il est venu, tu sais ?

— Il est venu ? répéta le jeune officier.

— Oui ; il paraît que vous aurez peut-être besoin de lui… Au fond, qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a, répondit Vassilissa, qu’on accuse le prince de m’avoir enlevée, et moi de vivre à ses dépens…

— Eh bien ! fit Zina, maman va arranger tout cela !

— Elle ne veut pas.

— Comment, elle ne veut pas ? Nous allons bien voir ! Elle n’est plus méchante du tout, maman ; maintenant je fais presque tout ce que je veux. Elle est devenue très indulgente.

— Pas pour moi, toujours, répliqua Lissa en se rappelant la scène du matin.

— Elle t’a grondée ce matin ? Tu as été secouée ?

— Comme un prunier ! Elle m’a positivement chassée !

— Oh ! fit Zina, c’est sa grande ressource quand elle ne sait plus que dire, mais je t’assure qu’au fond elle est meilleure qu’elle en a l’air.

— Pourquoi n’y êtes-vous pas allé, vous ? dit-elle à Maritsky.

— Je m’y préparais, mademoiselle, quand vous êtes entrée…

— Eh bien, allez-y tout de suite, ça l’empêchera de trouver que je suis trop longtemps absente. Avez-vous avoué quoi que ce soit relativement à la part du prince dans l’évasion de Lissa ?

— Non, répondit la jeune fiancée ; je crois que ma tante ne s’en doute pas.

— Très bien ; n’en parlez pas, monsieur Maritsky, je n’ai rien dit non plus. Je lui en réserve la surprise pour plus tard ; mais à présent ça gâterait mes affaires. Allez, allez donc, dit-elle en pressant le jeune officier.

Quand il fut parti, elle emmena sa cousine dans une autre pièce, et, la regardant bien en face :

— Qu’est-ce que tu dirais, fit-elle, si j’épousais Chourof ?

— Oh ! s’écria Vassilissa avec effusion, que je serais contente ! Il aurait enfin la récompense qu’il mérite !

— Eh bien, ma chérie, tu peux te réjouir. Si je ne le pousse pas un peu, il n’osera jamais, mais cela ne m’embarrasse guère. Arrangeons d’abord ton mariage.

— Et tu l’aimes ? demanda Vassilissa en interrogeant le visage de son amie.

— Je l’adore ! répondit bravement Zina. Il n’est pas au monde d’homme meilleur, plus honnête, plus délicat… et il m’aime, vois-tu ! non pas à en perdre la tête, mais à devenir d’une intelligence prodigieuse. Pauvre cher prince Charmant ! C’est par remords que je l’épouse, tu sais, pour l’avoir si abominablement taquiné. Quand on pense que je l’ai trouvé bête, j’ai envie de me battre !

Elle se mit à rire. Miss Junior la réclamait piteusement dans la pièce voisine ; elle se décida à terminer ses alarmes et prit congé de Vassilissa.

— Quand te verrai-je ? dit celle-ci.

— Demain ; tu viendras chez maman…

— Elle m’a chassée !

— Oh ! ça ne fait rien, sois tranquille, tu peux te lever de bonne heure, car on t’enverra chercher. Je te dis qu’elle n’est pas méchante, elle est seulement un peu… Elle chercha le mot… Despote ! conclut-elle.

Vassilissa se rappela combien peu cette expression lui avait réussi le matin et sourit tristement.

— Je te dis de ne pas avoir de chagrin, répéta impérieusement la jeune comtesse. Que maman le veuille ou non, je te verrai demain.

Elle l’embrassa encore une douzaine de fois et sortit. Vassilissa, penchée hors de la fenêtre, la vit passer, légère comme Diane en personne, toujours flanquée de miss Junior, qui n’était pas sans ressemblance avec un chien basset appartenant à la meute de la divine chasseresse.

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