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Chapitre 56 Un peu partout.

Après avoir télégraphié à mademoiselle Bochet de venir la retrouver à Saint-Pétersbourg, Vassilissa se remit à la fenêtre pour guetter le retour de son fiancé. La journée était grise et triste ; le mois de septembre n’est pas des plus gais en Russie. Le temps parut bien long à la jeune fille, et beaucoup de tristes pensées se succédèrent dans son esprit, la laissant de plus en plus abattue.

Maritsky parut enfin, mais pâle et défait comme après une maladie. Elle le regardait sans oser l’interroger… Il la prit dans ses bras avec tendresse.

— Eh bien ? fit-elle timidement.

— Elle est intraitable ! répondit-il avec un geste de désespoir. Je n’avais pas idée d’un entêtement pareil. J’ai bataillé pendant deux heures ; toutes les cinq minutes elle était au pied du mur, et malgré cela elle venait à bout de reprendre le dessus. Elle a une manière de répondre à ce qu’on ne lui dit pas et de ne pas répondre à ce qu’on lui dit qui est bien ce qu’il y a de plus fatigant au monde. De guerre lasse, je suis parti : rien n’est fait, ou plutôt tout est à recommencer.

— Oh ! je la connais, dit tristement la fiancée, il n’y a pas moyen de discuter avec elle ; et encore elle n’a pas osé se mettre en colère devant toi…

— Elle n’a pas osé ! s’écria Maritsky. Ah ! si tu l’avais entendue ! « Cette fille perverse, cette enfant dénaturée… ce monstre d’ingratitude !… » Moi, je lui répétais : « Cette jeune fille qui sera ma femme dans quelques jours… » Elle s’arrêtait, modérait sa voix et ses expressions, et repartait de plus belle ! Pour une scène, ça a été une scène bien réussie !

— Elle a crié ? demanda ingénument Vassilissa.

— Tant qu’elle a pu ! Elle en est tout enrouée. Je ne comprends pas comment une femme du monde, une personne de notre aristocratie peut s’oublier au point de faire des éclats de voix que les domestiques doivent entendre de l’autre bout de la maison !

— Elle est comme cela quand on lui tient tête, répondit la jeune fille. Elle n’a pas l’habitude de rencontrer de la résistance, elle perd complètement possession d’elle-même. Qu’allons-nous faire ? ajouta Lissa après un silence.

— Nous y retournerons demain ensemble… Elle compte sur moi pour te décider à faire des excuses, ce qu’elle appelle des excuses complètes.

— Veux-tu que je lui en fasse ? demanda la jeune fille après un court silence.

Maritsky, au lieu de lui répondre, la regarda avec des yeux pleins de larmes.

— Si tu crois que ce soit le seul moyen d’en finir, dit-elle ; si par là ton repos et celui de tes parents peuvent être assurés, je crois que je pourrais prendre sur moi de faire ce qu’elle désire… Je ne la reverrais jamais, alors, car je mourrais sans lui pardonner. Il faut que tu me dises que tu le désires, qu’en faisant ainsi je te prouve mon amour… Sans cela…

Elle secoua tristement la tête, et sa voix s’éteignit.

Maritsky se mit à genoux devant elle.

— Tu es un ange, dit-il, pendant qu’une vraie larme roulait sur sa joue. Tu es la plus courageuse et la plus dévouée des femmes. Jamais je ne t’aimerai assez pour ce que tu viens de dire là.

Il la serra longuement sur son cœur et s’assit près d’elle.

— Non, reprit-il, je ne veux pas que tu t’humilies ; je ne veux pas que toi, généreuse et bonne, tu demandes pardon de ton martyre à cette vieille folle…

Vassilissa lui mit la main sur la bouche.

— Elle m’a élevée, dit-elle, sans ses bienfaits, je ne serais pas de celles à qui tu peux donner ton nom.

— Je t’aurais aimée dans n’importe quel rang, paysanne ou servante…

Le cœur de Lissa but avidement ces paroles passionnées ; mais sa raison lui fit secouer la tête avec un sourire.

— Soit, dit-elle ; nous sommes libres de ne pas l’admirer ni l’aimer beaucoup ; mais je ne peux être une ingrate, et tu me feras plaisir en ne l’appelant plus…

— Vieille folle ? dit Maritsky en riant, je veux bien ; je trouverai un équivalent.

Les fiancés se mirent à rire ensemble. À cet âge, les impressions très vives se succèdent presque sans transition, comme chez l’enfant.

— Et si elle ne veut rien entendre ? reprit Vassilissa.

— J’ai mon idée, répondit mystérieusement le jeune officier. Je donne ma démission, car je ne peux me marier actuellement sans le consentement de mon colonel, et il ne me le donnera pas sans que j’aie celui de mes parents ; une fois libre, je trouverai bien un prêtre qui nous mariera, moyennant finance… Je t’emmènerai chez mes parents, et dès qu’ils t’auront vue, ils t’aimeront comme tu le mérites.

Vassilissa combattit longtemps cette proposition ; elle ne voulait pas apporter en dot à son fiancé les désagréments et les reproches qui accompagnent et suivent ces sortes de mariages ; mais Maritsky, à bout de bonnes raisons, lui déclara qu’il se brûlerait la cervelle si elle refusait plus longtemps.

Cet argument la décida. Madame Gorof ne fut pas si longue à convertir. Restait mademoiselle Bochet, qui se laissa gagner à ce projet aventureux avec une facilité extraordinaire. La bonne créature dont la vie s’était passée à enseigner la grammaire et le piano s’était d’abord sentie un peu mal à l’aise dans cette atmosphère de passion, de combats et d’orages, puis insensiblement elle y avait pris goût ; elle s’apercevait qu’il y a autre chose au monde que Noël et Chopsal et les exercices de Czerny. De vagues bouffées de jeunesse lui montaient au cerveau en contemplant cet amour impétueux et fou ; un peu plus, elle fût allée dire son fait à la comtesse. Mais ce n’était pas à elle que devait revenir cette mission périlleuse.

Ce n’était pas au comte Koumiassine non plus que devait échoir le dangereux honneur de faire entendre raison à sa femme.

Rappelé par télégramme – et Dieu sait si le laconisme de ce mode de correspondance s’était fait ce jour-là plus sec et plus anguleux que de coutume ! – le pauvre comte était arrivé dans l’après-midi. Son premier entretien avec sa femme le désarçonna complètement, car il se trouva tout à coup responsable là où sa conscience ne lui reprochait rien.

— C’est vous, lui dit sa moitié, vous qui êtes coupable de tout le mal ; vous avez toujours gâté cet enfant, et récemment encore, quand elle est venue se plaindre à vous de moi, votre devoir n’était-il pas de la rembarrer d’importance ?

— Mais, ma chère…

— Au lieu de cela, qu’avez-vous fait ? poursuivit impitoyablement la comtesse ; – vous l’avez choyée, caressée, et vous lui avez donné des sommes folles…

— Oh ! folles ! murmura piteusement le comte.

— Combien ?

— Six cents roubles, dit le comte, diminuant la vérité de moitié.

— Eh bien, qu’est-ce que je vous disais ? Six fois plus qu’il n’était nécessaire. Enfin, c’est votre faute, et vous seriez mal venu aujourd’hui à m’implorer pour elle.

— Cependant, ma chère amie, elle n’a rien à se reprocher, et la calomnie…

— Rien à se reprocher ! répéta la comtesse en fausset (c’était la voix de ses colères conjugales). Et son ingratitude envers moi ? Et la noirceur de ce complot de fuite dans lequel elle a entraîné votre propre fille ?

Le comte mordit sa moustache, mais cette fois pour s’empêcher de rire ; l’idée de ses braves enfants faisant évader Vassilissa sous le nez de la respectable comtesse n’avait pas cessé de chatouiller agréablement son orgueil paternel. Voyant qu’il n’obtiendrait rien, il abandonna la poursuite, mais non sans avoir déchargé son arme.

— Fort bien, ma chère, dit-il en pivotant sur ses talons ; vous êtes maîtresse de vos actions, je le conteste moins que personne ; mais vous m’accorderez bien le même droit. Autant que vous, je suis le parent, et, de plus, le tuteur légal de ma nièce. Vous pouvez refuser votre consentement à son mariage, vous pouvez refuser votre témoignage à son innocence injuriée ; moi, hélas ! je n’ai pas qualité pour servir de protecteur à l’innocence, mais je puis conduire ma nièce à l’autel, – de même que je puis couper la figure à quiconque la regarderait de travers. – Et, je vous en donne ma parole, mon consentement pas plus que ma protection ne lui manqueront en cette occasion solennelle.

Là-dessus, le comte rapprocha ses deux talons, ses éperons sonnèrent ; il s’inclina galamment sur la main de sa moitié stupéfaite, la porta à ses lèvres et disparut léger comme un brouillard du matin.

La comtesse était si bouleversée qu’elle ne songea pas à le retenir. Quoi ! son mari se mêlait de lui tenir tête ! Mais c’était donc une conjuration ! Le monde entier conspirait-il contre sa dignité ?

Une ou deux fois seulement pendant les vingt-huit années de leur union, le comte avait exprimé des volontés opposées à celles de sa femme, mais il avait tenu bon, et la comtesse avait été contrainte de céder – de bonne grâce, pour couvrir sa défaite. Or, cette fois, son époux s’était exprimé avec une netteté qui ne laissait pas de place au doute : il le ferait comme il l’avait dit ; allaient-ils donner au monde le spectacle d’un ménage désuni ? Faudrait-il qu’après tant d’années d’une association si paisible, modèle de tous les mariages présents et à venir au point de vue mondain, le calme bienséant de cette union exemplaire fût remplacé par un orage retentissant ?

La comtesse mûrit ces réflexions pendant une heure ou deux, au bout desquelles sa disposition d’esprit n’était pas sans analogie avec celle qui la dominait au moment de l’évasion de sa nièce ; elle eût donné gros pour sortir de là avec les honneurs de la guerre.

Chourof, qui vint la voir dans la soirée, la trouva songeuse et distraite ; de sorte que le soin de la conversation retomba principalement sur Zénaïde.

Celle-ci, à l’exemple de sa mère, s’était fait un visage sérieux – un visage de jour maigre, disait-elle, – mais sous l’expression solennelle de sa jolie figure perçait on ne sait quelle folle gaieté, aussitôt réprimée. On parla de promenade, innocemment le prince fit une allusion au jardin d’été ; depuis les sourcils légèrement levés jusqu’à la fossette du menton, un sourire fugitif et narquois illumina le visage de la jeune comtesse, ce qui ne l’empêcha pas de mettre dans sa réponse toute la gravité désirable. Le pauvre prince avait vainement battu les allées de ce lieu de plaisance de deux à quatre heures. Zina n’avait eu garde d’apparaître.

Malgré ces velléités frivoles, Zénaïde sut maintenir l’entretien à une hauteur convenable, et même elle sut mériter un signe de tête approbateur de sa mère par la façon dont elle apprécia l’utilité des écoles privées pour l’éducation des enfants pauvres. En dépit de toutes les probabilités menaçantes, une heureuse harmonie régnait dans ce petit cercle, lorsque Justine Adamovna se présenta pour faire son rapport.

Justine – pour employer une expression vulgaire, à coup sûr, mais éloquente – était dans ses petits souliers, depuis l’arrivée inattendue, invraisemblable de la comtesse ; un événement survenu dans l’après-midi avait encore rétréci le diamètre de ces étroites chaussures, de sorte qu’elle pouvait à peine se tenir sur ses jambes : elle avait rencontré Maritsky dans l’escalier, et celui-ci lui avait jeté un regard si éloquent qu’elle en était restée muette ; son bonjour avait reçu pour toute réponse un salut militaire fort écourté ; l’infortunée en était à se demander si l’on avait des soupçons sur son compte, et son esprit travaillait à en perdre haleine.

Le dîner relativement succinct se passa sans encombre ; près de la moitié de la soirée s’était écoulée de même ; elle n’avait osé lever les yeux autrement que de côté, pour étudier l’expression des visages. N’y voyant rien d’insolite, elle s’était rassurée cependant, et l’heure venue, elle apportait sa petite pancarte, indiquant soit les événements survenus à l’asile pendant le jour, soit l’absence totale d’événements.

La vue de la protégée avait commencé par faire une impression désagréable sur Zénaïde, qui n’avait pas oublié la manière dont elle s’était conduite avec Vassilissa pendant le grand carême précédent ; puis elle conçut soudain l’idée de se servir de Justine pour obtenir des informations sur ce qu’elle voulait savoir ; par cela même que cette utile personne était restée à Pétersbourg, elle devait être en mesure de lui donner tous les renseignements désirables.

Profitant du moment où l’on servait le thé, la jeune comtesse se dirigea vers la salle à manger au moment où Justine s’était réfugiée après la présentation de son rapport, et lui dit à brûle-pourpoint :

— J’ai entendu parler de certaine lettre anonyme ; avez-vous quelque soupçon du misérable qui a pu l’écrire ?

Justine, certainement, était une personne de grand mérite et possédait beaucoup d’empire sur elle-même ; mais attaquée si rigoureusement, elle perdit contenance, d’autant mieux qu’elle était loin de se douter combien peu Zénaïde pensait à la soupçonner. Elle devint verte, n’osant lever les yeux, resta rivée au sol et répondit d’une voix singulièrement enrouée :

— Non, mademoiselle. Qui est-ce qui vous en a parlé ?

Le timbre étrange de la voix, le changement de son visage avaient frappé Zénaïde ; c’est avec une intonation bien différente qu’elle reprit :

— Tout le monde en parle ici, d’ailleurs. Il m’a semblé que vous deviez être bien informée.

Justine sentit qu’il fallait lever les yeux à tout prix ; elle se décida donc à regarder la jeune comtesse, mais elle rencontra deux yeux si pleins de flammes, de mépris, d’indignation, qu’elle se hâta de revenir à sa modestie habituelle ; ses mains tremblantes plièrent soigneusement son ouvrage, et elle répliqua du ton le plus aimable :

— Je ne suis pas mieux informée que les autres.

— En êtes-vous sûre ? dit Zénaïde avec hauteur. Vous avez eu de tout temps l’habitude de savoir tout avant les autres.

— Que voulez-vous dire, mademoiselle ? s’écria la protégée d’une voix pleine de larmes.

Zina haussa les épaules et lui tourna le dos, plus qu’à demi convaincue de la vérité.

Encore un peu de conversation sérieuse, et le prince prit son chapeau.

Pendant qu’il traversait l’un après l’autre les salons presque obscurs, Zina, qui le guettait, vint à sa rencontre et lui dit à demi-voix :

— Demain, après midi, ici, vers deux heures, venez voir ma mère.

— Oui, mademoiselle, fit Chourof. Puis il ajouta d’un ton piteux : Je ne vous ai pas vue, aujourd’hui !…

— Ce soir ne compte pas ? répliqua Zina avec une ingénuité de commande.

— Non : si vous saviez ce que j’ai marché autour du jardin d’été !

La malicieuse jeune fille étouffa un petit rire argentin.

— Cela vous apprendra, dit-elle, à vous promener sans permission.

Elle lui tendit la main avec un regard si pénétrant et si doux que Chourof, éperdu, baisa cette main clémente.

Elle fit d’abord le geste de retirer vivement sa main, qu’il gardait dans la sienne ; un regard rapide autour de l’appartement lui ayant appris qu’ils étaient seuls, elle laissa les lèvres du prince s’appuyer encore une fois sur ses doigts roses, puis elle s’enfuit à travers les longues enfilades de pièces désertes. Une glace qui se trouvait là refléta son image vivement éclairée par les lampes dont elle se rapprochait… le prince contempla cette image jusqu’à ce qu’elle se fût fondue en un brouillard grisâtre, poussa un soupir et s’en retourna chez lui.

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