Chapitre 57 La comtesse prend les choses de haut.
Le lendemain, à une heure précise, la voiture de la comtesse vint prendre Vassilissa – sans sa mère – tel était l’ordre précis de la comtesse, que la figure de madame Gorof remplissait d’un insurmontable ennui. Maritsky sauta sur un drochki et arriva en même temps qu’elle au perron de la maison Koumiassine. La porte s’ouvrit, ils entrèrent, et pendant qu’un domestique allait les annoncer, le jeune officier eut le temps de murmurer à sa compagne :
— Ne cède pas, je t’en prie !
Comme ils traversaient le salon bleu, Zina apparut dans l’embrasure d’une porte et leur fit un signe muet de protection et d’amitié ; avant qu’ils eussent pu répondre, elle avait disparu, et un moment après, ils se trouvèrent en présence de la redoutable comtesse.
Cette fois, Vassilissa ne fit aucun mouvement pour s’approcher de la main qui lui avait montré la porte le jour précédent ; après sa révérence, elle attendit l’invitation de s’asseoir que lui fit aussitôt sa tante.
Quand elle n’était pas en colère, la comtesse était encore plus polie avec ses ennemis qu’avec ses amis.
Un silence fort embarrassant s’était établi ; la noble dame adressa la parole à Maritsky.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle avec une sorte d’enjouement, avez-vous obtenu quelque chose de cette enfant rebelle ?
Un geste respectueux, mais négatif, fut la réponse. Vassilissa fort pâle, mais toujours résolue, prit la parole.
— Ma tante, acceptez les expressions de repentir que je vous ai offertes et que je suis prête à réitérer ; croyez à ma sincérité et ne me demandez pas plus de paroles que mon cœur n’en peut ratifier.
Elle levait sur la comtesse des yeux si pleins de tendresse, de prière et en même temps de dignité féminine, que Maritsky se tint à quatre pour ne pas se jeter à ses pieds. La comtesse fut un moment sans répondre.
— Alors, dit-elle enfin, je dois comprendre que vous aimez mieux renoncer à votre mariage que d’humilier votre orgueil ?
— J’aimerais mieux renoncer à mon mariage que de consentir par intérêt à faire une démarche que désavoue ma conscience. Je puis ne jamais épouser l’homme que j’aime, dit fièrement Vassilissa ; mais si je l’épouse, ce sera le front haut et la conscience pure de tout mensonge, de toute hypocrisie !
Hypocrisie ! La comtesse n’avait pas pensé à cela ! Peu lui importait au fond ce que penserait Vassilissa ; il s’agissait uniquement d’une concession matérielle, semblable à celle qu’elle avait exigée à Koumiassina, alors que sa nièce malade perdait ses forces tous les jours dans un isolement malsain et dangereux. Il y aurait donc hypocrisie à proférer des paroles de regret que désavouerait le cœur ! Évidemment, oui ! Alors, fallait-il persévérer jusqu’au bout, refuser son témoignage, laisser flétrir une innocente parce qu’elle n’aurait pas voulu être hypocrite ?
Ces réflexions entraînaient bien loin la comtesse, et cependant le temps pressait, car sa nièce et Maritsky attendaient ses paroles.
— Votre tort, dit-elle enfin, est précisément d’être incapable de contrition.
Vassilissa baissa la tête ; sur ce chapitre-là, en effet, la contrition lui était impossible.
— Mais madame, dit Maritsky, en cette circonstance, vous ne songez qu’à mademoiselle Gorof, et il me semble que j’y suis aussi pour quelque chose ! En ne faisant pas les démarches qui peuvent amener le consentement de mes parents, vous punissez votre nièce de ses torts réels ou non envers vous ; – mais moi, qui ne vous ai rien fait, contre lequel vous n’avez pas de griefs, pourquoi voulez-vous m’empêcher de me marier selon mon cœur.
— Eh bien ! épousez-la ! s’écria la comtesse au comble de la colère ; épousez-la telle qu’elle est, décriée, déshonorée… et vous serez malheureux toute votre vie avec elle. Une enfant aussi ingrate ne peut être qu’une mauvaise femme, une mauvaise mère ; épousez-la malgré vos parents, qui en mourront de chagrin, sans ma bénédiction, sans celle de Dieu, qui a dit : « Tu honoreras ton père et ta mère », et puissiez-vous être punis de votre ingratitude par celle de vos enfants !
Tout cœur russe est superstitieux. Combien plus celui d’une jeune fille malheureuse depuis longtemps déjà ! Vassilissa s’était levée au mot « déshonorée », blanche, roide, une main sur son cœur ; elle avait écouté les terribles paroles de sa tante, qui ressemblaient à une prophétie ou à une malédiction.
— Ma tante a raison, dit-elle à Maritsky plein d’angoisse, je ne peux obtenir sa bénédiction, celle de vos parents vous manquerait de même, – je ne veux pas vous porter malheur, – je ne serai jamais votre femme, oubliez-moi… Adieu…
Elle fit un pas et tomba sans connaissance ; Maritsky la souleva dans ses bras et la porta sur le canapé, et la comtesse lui fit respirer un flacon de sels qui ne la quittait pas.
En ce moment un coup de sonnette retentit en bas, mais on n’y fit pas attention dans le salon bleu.
Vassilissa ouvrit enfin les yeux, et fit sur-le-champ le mouvement de se lever pour partir. D’un geste plus tendre qu’impérieux, sa tante l’obligea de rester couchée.
— Je souhaite, madame, dit Maritsky à voix basse, qu’au jour du jugement vous et moi nous puissions nous présenter devant notre Créateur avec une conscience aussi droite, aussi pure que celle de cette malheureuse enfant. Elle entrera au ciel avec la couronne du martyre !
La comtesse ne répondit pas ; les dernières paroles de Vassilissa l’avaient vivement frappée par leur noblesse et leur élévation. Le travail inconscient commencé depuis la veille dans son esprit troublé s’acheva tout à coup. Elle hésita une seconde encore ; – céder, c’était plier son orgueil, faire acte de soumission, – elle, comtesse Koumiassine ! La pensée du jugement que venait d’évoquer le jeune homme l’emporta soudain vers le ciel ; aussi sincèrement qu’à Pâques, alors qu’elle faisait acte de religion d’un cœur fervent et contrit, elle offrit à Dieu le sacrifice de son orgueil.
— Vous avez raison, monsieur, dit-elle non sans émotion ; je n’ai pas la prétention d’être infaillible… Que Dieu soit juge entre elle et moi. J’ai cru bien faire… ; mais elle vient de montrer un courage et une abnégation qui peuvent racheter bien des défauts. Je désire que vous soyez heureux, ajouta-t-elle, et une larme tomba de ses yeux sur la joue pâlie de Vassilissa.
Celle-ci se souleva aussitôt et se jeta dans les bras de sa tante, qu’elle serra étroitement sur son cœur.
— Ah ! que je vous aime ! que je vous aime ! lui dit-elle à plusieurs reprises, pendant que Maritsky baisait la main de la comtesse avec un sentiment de respect sincère et d’affection véritable.
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