Chapitre 7 Comment le prince s’arrêta en route.
Certes, la comtesse n’avait jamais songé à donner sa fille au prince Chourof ; on avait bien le temps de penser à la marier. Mais si Vassilissa épousait « ce pauvre imbécile », – comme disait la noble dame dans un subit accès de pitié dédaigneuse, – elle serait la plus riche et la plus noble dame du pays ! Jamais Zénaïde ne pourrait faire un plus beau mariage… et, même en admettant qu’elle trouvât un époux qui portât un aussi grand nom et qui eût une aussi belle fortune, ce ne serait pas dans le pays. La maison du prince dominait de toute sa hauteur et éclipsait de toute sa richesse le beau patrimoine des Koumiassine…
Et cependant cette fortune, que le hasard envoyait à une pauvre orpheline, n’était-elle pas une manifestation visible de la volonté de Dieu ?
Avec ses imperfections, la comtesse avait une foi ardente, une piété sincère : elle n’eût pas voulu faire le mal, pour tout au monde… Mais le difficile était de savoir où était le mal.
Évidemment, elle n’avait pas le droit de refuser pour sa nièce le magnifique mariage qui s’offrait ; d’un autre côté, si elle lui parlait, ne serait-ce pas en quelque sorte l’influencer ? Vassilissa n’avait-elle pas été habituée à considérer comme un ordre la moindre parole de sa tante ? Ne croirait-elle pas obéir en acceptant la main qu’allait lui offrir le prince ?
La comtesse passa une très mauvaise nuit, et, pendant deux jours, toute sa famille fut consignée à sa porte. Les jeunes filles ne s’en inquiétèrent pas beaucoup : ces accès – de migraine, disaient les gens ; de mauvaise humeur, pensait Zénaïde – n’étaient pas rares.
Celui-ci dura jusqu’à la veille du jour fixé pour le retour à Pétersbourg.
Ce jour-là, – c’était un mardi – la comtesse commença à croire que ses terreurs étaient le fruit de son imagination. Le prince n’avait pas paru ; il connaissait la date du départ… il n’allait pas arriver sans doute pour faire sa demande au milieu des paquets !
La famille, réunie à déjeuner, vit entrer la comtesse souriante et reposée, qui dit quelque chose d’aimable à chacun en particulier et qui daigna manger une côtelette de veau à la jardinière.
La journée se passa très bien. Mais le soir, Après le dîner, pendant que les deux jeunes filles jouaient du piano à tour de bras, un bruit de clochettes se fit entendre ; un traîneau s’arrêta devant le perron et, tout aussitôt, le maître d’hôtel, ouvrant la porte à deux battants, annonça d’une voix effarée, car ce n’était pas son office :
— Le prince Chourof !
Le prince, très pâle, s’inclina devant les jeunes filles, qui s’étaient levées.
— Puis-je voir madame la comtesse ? demanda-t-il à Zénaïde.
— Maman est dans le salon, répondit celle-ci, non sans remarquer l’air inquiet du visiteur.
Le prince, précédé d’un domestique, passa devant les demoiselles avec un salut et entra dans le salon, dont la porte se referma. Les jeunes filles reprirent leur morceau à quatre mains, mais avec une sourdine.
Au bout de dix minutes, la comtesse, pâle aussi, les yeux brillants, entra dans la salle.
— Ma nièce, dit-elle, allez tenir un instant compagnie au prince Chourof. J’ai des ordres à donner…
Vassilissa se dirigea vers le salon.
Elle trouva le prince debout, inquiet, nerveux.
— Madame la comtesse a permis que je vous parle, mademoiselle, dit-il d’une voix un peu sourde.
— Ma tante m’a chargée de vous tenir compagnie pendant qu’elle donne des ordres, répondit ingénument l’orpheline.
Le prince tournait et retournait son idée sans oser l’énoncer. Une insurmontable angoisse, la crainte du ridicule, le souvenir de son ancienne mésaventure, le tenaient à la gorge et l’empêchaient de retrouver ses paroles.
Vassilissa le regardait, un peu effrayée de cette agitation anormale.
— Vous partez demain, mademoiselle ? dit-il enfin.
— Oui, monsieur.
— Cela ne vous fait pas de peine de retourner à Pétersbourg ?
Vassilissa hésita une seconde, ne comprenant pas la portée de la question :
— Non, dit-elle, je suis bien partout avec Zina.
— Et parmi… les voisins… ceux qui fréquentaient cette maison… vous ne regrettez personne ?
La jeune fille regarda son interlocuteur ; celui-ci se tenait les yeux baissés.
— Non, prince, dit-elle lentement, en croyant répondre à une question banale ; je n’ai pas d’amies de mon âge dans les environs, et ma cousine me suffit.
— Vous l’aimez bien ?
— Plus que tout au monde ! s’écria-t-elle avec ardeur.
— Vous ne sauriez vous résoudre à la quitter ?
— J’en mourrais de chagrin ! répondit la jeune fille avec la même conviction.
Le malheureux prince regarda un instant Vassilissa.
— Adieu, mademoiselle ! dit-il à voix basse.
— Comment, vous partez déjà ?
— Oui… La comtesse est très occupé… je pars.
— C’était bien la peine, pensa Lissa, de faire huit lieues pour aller et huit lieues pour revenir !
— C’est dommage que vous ne restiez pas pour prendre le thé, ajouta-t-elle tout haut. Il sera prêt tout de suite.
— Non, merci. Vous serez heureuse à Pétersbourg, n’est-ce pas ? dit-il avec une singulière expression de déchirement.
— Mais oui, du moins je l’espère, monsieur.
— Tant mieux !…
Le prince arracha avec effort ce mot de son cœur déchiré :
— Adieu !…
— Au revoir, prince, dit Lissa en le reconduisant jusqu’à la porte.
Elle était seule depuis un moment, assez perplexe, se demandant ce que tout cela voulait dire, lorsque la porte s’ouvrit et la comtesse Koumiassine entra.
— Où est le prince ? dit-elle avec étonnement.
— Il est parti, ma tante. Vous ne l’avez pas vu ?
— Non… Peut-on vous féliciter ?
— De quoi donc, ma tante ?
— Est-ce que le prince ne vous a pas demandée en mariage ?
Vassilissa poussa un cri. Tout était clair maintenant ! Et elle avait découragé cet homme qui l’aimait, qui était bon, qu’elle estimait…
— Non, ma tante, je ne savais pas que ce fût son intention, dit-elle lentement.
— C’est qu’il aura changé d’avis. Il voulait être aimé pour lui-même.
Vassilissa regarda sa tante bien en face : les yeux des deux femmes se rencontrèrent ; au bout d’une seconde, la comtesse baissa les siens.
— Je regrette, ma tante, dit Lissa avec douceur, que vous ne m’ayez pas prévenue de ses intentions.
— C’était à lui de les expliquer : je lui en ai laissé la liberté.
— C’est juste, ma tante.
Elle fit la révérence.
— Eh bien ! vous ne me remerciez pas de la bienveillance que j’ai mise à vous procurer un entretien avec l’homme qui vous recherchait en mariage ?
Vassilissa regarda sa tante encore une fois, et cette fois, au souvenir des bienfaits qu’elle lui devait, ce fut elle qui baissa les yeux.
— Je vous remercie, ma tante, dit-elle avec simplicité.
Elle s’approcha de la comtesse et baisa respectueusement la main qui lui était tendue… Puis elle sortit, alla droit à sa chambre, se jeta sur son lit, et ses larmes jaillirent, non de regret pour le beau mariage manqué, mais de chagrin pour l’homme honnête et bon qu’elle avait affligé sans le savoir, et aussi d’amertume pour la façon dont elle avait été jouée.
La comtesse, en faisant scrupuleusement son examen de conscience devant son Créateur, ce soir-là, ne trouva rien à se reprocher.
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