Chapitre 28 Où le marquis de Souday regrette amèrement que Petit-Pierre ne soit pas gentilhomme
Les deux jeunes gens, que le marquis de Souday poussait devant lui, s’arrêtèrent sur le seuil de la salle à manger.
L’aspect de la table, en effet, était formidable.
Au centre se dressait, comme la citadelle antique dominant toute la ville, un majestueux pâté de sanglier et de chevreuil ; un brochet d’une quinzaine de livres, trois ou quatre poulets en daube, une véritable tour de Babel de côtelettes, une pyramide de lapereaux à la sauce verte flanquaient cette citadelle, au nord, au midi, à l’est et à l’ouest, et, comme pour leur servir de postes avancés, la cuisinière de M. de Souday les avait entourés d’un épais cordon de plats qui se touchaient les uns les autres, et qui garnissaient les approches d’aliments de toutes sortes : hors-d’œuvre, entrées, entremets, légumes, salade, fruits et marmelades ; tout cela pressé, entassé, amoncelé dans une confusion peu pittoresque, mais pleine de charme, cependant, pour des appétits qu’avait aiguisés l’air incisif des forêts du pays de Mauge.
Aussi, lorsqu’on se leva de table, le marquis de Souday, que la satisfaction de son appétit avait rendu fort expansif, était enchanté de son jeune ami.
On rentra au salon ; mais Petit-Pierre, au lieu de se réunir aux deux jeunes filles, au comte de Bonneville et au marquis de Souday autour de la cheminée, alla droit à la fenêtre et appuya son front contre la vitre.
Au bout d’un instant, et comme le marquis de Souday faisait au comte de Bonneville force compliments sur son jeune compagnon, le nom du jeune gentilhomme, prononcé d’une voix brève et avec un accent impérieux, le fit tressaillir.
C’était Petit-Pierre qui l’appelait.
Il se retourna vivement, et courut plutôt qu’il ne marcha au jeune paysan.
Celui-ci lui parla tout bas pendant quelques instants et comme s’il lui donnait des ordres.
Après chaque phrase de Petit-Pierre, Bonneville s’inclinait en signe d’assentiment.
Quand Petit-Pierre eut fini, Bonneville prit son chapeau, salua et sortit.
Petit-Pierre alors s’avança vers le marquis.
— Monsieur de Souday, dit-il, je viens d’affirmer au comte de Bonneville que vous ne trouveriez pas mauvais qu’il prît un de vos chevaux pour faire une tournée dans les châteaux des environs, et donner rendez-vous ce soir, à Souday, à ces mêmes hommes contre lesquels vous êtes entré ce matin en lutte ; on les trouvera sans doute encore réunis à Saint-Philbert. Voilà pourquoi je lui ai enjoint de se hâter.
— Mais, fit le marquis, quelques-uns de ces messieurs me garderont peut-être rancune de la façon dont je leur ai parlé ce matin, et feront probablement quelques façons pour venir chez moi.
— Un ordre décidera ceux-là qu’une invitation trouverait rétifs.
— Un ordre de qui ? demanda le marquis étonné.
— Mais de Mme la duchesse de Berry, dont M. de Bonneville a les pleins pouvoirs. Maintenant, demanda Petit-Pierre avec une certaine hésitation, peut-être craignez-vous qu’une pareille réunion au château de Souday n’ait une funeste conséquence pour vous et votre famille ? En ce cas, marquis, dites un mot ; le comte de Bonneville n’est pas encore parti.
— Corbleu ! dit le marquis, qu’il parte, et au galop, dût-il crever mon meilleur cheval !
†
Le même jour, à cinq heures de l’après-midi, le comte de Bonneville était de retour.
Il avait vu cinq des principaux chefs, et ceux-ci devaient être au château de Souday, entre huit et neuf heures.
C’étaient Louis Renaud, Pascal, Cœur-de-Lion, Gaspard et Achille, leurs noms d’emprunt.
En conséquence, à huit heures du soir, Oullier n’étant pas revenu, – au grand désespoir du marquis, – la porte du château fut confiée à Mary, qui ne devait ouvrir qu’à ceux qui frapperaient d’une certaine façon.
Le salon, contrevents fermés, rideaux tirés, fut destiné à la conférence.
Dès sept heures du soir, quatre personnages attendaient dans ce salon : c’étaient le marquis de Souday, le comte de Bonneville, Petit-Pierre et Bertha.
Mary, nous l’avons dit, faisait le guet dans une espèce de petite logette percée, du côté de la grande route, d’une fenêtre à travers les barreaux de laquelle on pouvait voir qui frappait, de manière à n’ouvrir qu’après s’être assuré de l’identité du visiteur.
Enfin, à huit heures précises, on entendit frapper à la porte et l’on reconnut, aux trois coups espacés d’une certaine façon, que ce devait être un des chefs convoqués.
— Ah ! fit Petit-Pierre, en allant vivement à la porte.
Mais le comte de Bonneville l’arrêta d’un geste et d’un sourire respectueux.
— C’est juste, dit le jeune homme.
Et il alla se perdre dans le coin le plus obscur du salon.
Presque au même moment, le chef convoqué apparaissait dans l’encadrement de la porte.
— M. Louis Renaud, dit le comte de Bonneville assez haut pour que Petit-Pierre entendît et pût, d’après le nom de guerre, connaître le nom véritable.
Le marquis de Souday alla au-devant de Louis Renaud avec d’autant plus d’empressement qu’il avait reconnu dans ce jeune homme un de ceux qui, comme lui, avaient été pour une prise d’armes immédiate.
— Ah ! venez, mon cher comte ; vous êtes le premier arrivé ; c’est de bon augure.
— Si j’arrive le premier, mon cher marquis, dit Louis Renaud, ce n’est pas, j’en suis certain, que j’y aie mis plus d’empressement que mes compagnons ; c’est que, étant plus rapproché de vous, j’ai eu moins de chemin à faire.
Et, en achevant ces mots, celui qui s’annonçait sous le nom de Louis Renaud, quoique revêtu d’un simple costume de paysan breton, se présentait avec une grâce juvénile si parfaite et saluait Bertha avec une aisance si aristocratique, que ces deux qualités, devenues des défauts, lui eussent considérablement nui s’il eût été forcé d’emprunter, même momentanément, les manières et le langage de la caste sociale à laquelle il avait emprunté son costume.
Ces devoirs de politesse rendus au maître de la maison et à Bertha, le comte de Bonneville eut son tour.
Mais celui-ci, comprenant l’impatience de Petit-Pierre, qui, pour être caché dans son coin, ne rappelait pas moins sa présence par des mouvements dont le comte de Bonneville semblait pouvoir donner seul l’interprétation, aborda nettement la question.
— Mon cher comte, dit-il à Louis Renaud, vous connaissez l’étendue de mes pouvoirs ; vous avez lu la lettre de Son Altesse royale Madame, et vous savez que, momentanément du moins, je suis son intermédiaire auprès de vous… Quel est votre avis sur la situation ?
— Mon avis, mon cher comte, je l’ai dit ce matin, pas tel peut-être que je vais le dire ici ; mais, ici, où je sais être avec d’ardents partisans de Madame, je puis risquer la vérité tout entière.
— Oui, la vérité tout entière, dit Bonneville ; c’est ce qu’il faut surtout que sache Madame ; et, ce que vous me direz, mon cher comte, vous n’en avez aucun doute, ce sera comme si elle l’entendait.
— Eh bien ! mon avis serait de ne rien commencer avant l’arrivée du maréchal.
— Le maréchal, fit Petit-Pierre, n’est-il point à Nantes ?
Louis Renaud, qui n’avait pas encore remarqué le jeune homme, tourna les yeux vers lui en entendant cette interpellation, puis salua, et répondit :
— Aujourd’hui seulement, en rentrant chez moi, j’ai appris qu’à la nouvelle des événements du Midi le maréchal avait quitté Nantes, et que personne ne savait, ni la route qu’il avait prise, ni la résolution qu’il avait arrêtée.
Petit-Pierre frappa du pied avec impatience.
— Mais, s’écria-t-il, le maréchal était l’âme de l’entreprise, cependant ! Son absence va nuire au soulèvement, diminuer la confiance du soldat. En son absence, tous les droits vont être égaux, et nous allons voir renaître parmi les chefs ces rivalités qui furent si fatales au parti royaliste dans les premières guerres de la Vendée.
Voyant que Petit-Pierre s’était emparé de la conversation, le comte de Bonneville s’effaça, démasquant le jeune homme, qui fit deux pas en avant et entra dans le cercle de lumière projeté par les lampes.
Louis Renaud regarda avec étonnement ce jeune homme, presque enfant, qui venait de parler avec tant d’assurance et de précision.
— C’est un retard, monsieur, dit-il, et voilà tout. Ne doutez point que, dès que le maréchal sera assuré de la présence de Madame en Vendée, il ne s’empresse de se rendre à son poste.
— M. de Bonneville ne vous a-t-il donc pas dit que Madame était en route et serait incessamment au milieu de ses amis ?
— Si fait, monsieur, et cette nouvelle m’a, pour ma part, causé une vive joie.
— Un retard ! un retard ! murmura Petit-Pierre. J’avais toujours entendu dire, il me semble, que tout soulèvement dans votre pays devait avoir lieu dans la première quinzaine de mai, afin qu’on pût disposer plus facilement des habitants des campagnes, qui, plus tard, sont occupés de leurs travaux ; or, nous sommes au 14 ; donc, nous sommes en retard. Quant aux chefs, ils sont convoqués, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur, répondit Louis Renaud avec une certaine gravité triste ; je dis plus, c’est que vous ne devez même guère compter que sur les chefs.
Puis il ajouta avec un soupir :
— Et pas sur tous encore, ainsi qu’a pu le voir, ce matin, monsieur le marquis de Souday.
— Mais alors, dit Petit-Pierre, il faudra donc renoncer à tout espoir, à toute tentative ?
— À tout espoir, oui, peut-être ; à toute tentative, non. Madame nous a fait écrire qu’elle était poussée par le comité directeur de Paris ; Madame nous a fait affirmer qu’elle avait des ramifications dans l’armée ; essayons ! Peut-être une émeute à Paris, peut-être une désertion parmi les soldats lui donnera-t-elle raison contre nous. Si nous ne tentions rien pour elle, Madame serait convaincue, en se retirant, que, si l’on avait tenté quelque chose, on eût pu réussir, – et il ne faut pas que Madame ait un doute.
— Cependant, si l’on échoue ? s’écria Petit-Pierre.
— Ce sera cinq ou six cents personnes qui se seront fait tuer inutilement, voilà tout ; et il est bon que, de temps en temps, un parti, dût-il échouer, donne ces sortes d’exemples, non seulement à son pays, mais encore aux nations voisines.
— Vous n’êtes point de ceux qui ont renvoyé leurs hommes, vous ? demanda Petit-Pierre.
— Si fait, monsieur ; mais je suis de ceux qui ont fait le serment de mourir pour Son Altesse royale. D’ailleurs, continua le jeune homme, peut-être l’affaire est-elle déjà engagée, et n’aurons-nous d’autre mérite que de suivre le mouvement.
— Comment cela ? demandèrent en même temps Petit-Pierre, Bonneville et le marquis.
— Il y a eu des coups de fusil tirés aujourd’hui, à la foire de Montaigu.
— Et on en tire en ce moment du côté du gué de la Boulogne, dit une voix inconnue et qui venait du côté de la porte, dans l’encadrement de laquelle apparaissait un nouveau personnage.
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