Partie 2 · Les deux assassins
Le surlendemain du crime, une note du service des garnis nous avertit que, dans la nuit même de l’assassinat de la rue Montaigne, un individu, qui se faisait appeler Henri Geissler, avait disparu d’un hôtel où il habitait, l’hôtel Cailleux, dans les environs de la gare du Nord.
Henri Geissler ! Gaston Geissler ! L’assassin pouvait avoir facilement changé de prénom. Une heure à peine après la réception de la note du service des garnis, j’étais à l’hôtel Cailleux, et je saisissais, dans la chambre toute simple qu’occupait le voyageur disparu, une méchante valise, un sac en papier qui avait contenu des cigares, un portrait de femme dans un vieux médaillon et des chemises très simples qui, chose étrange, étaient marquées G. G.
— Gaston Geissler, s’écrièrent les agents qui m’accompagnaient.
En effet, le rapprochement était fatalement indiqué.
Cet individu s’était fait appeler Henri Geissler (et son linge était marqué G. G.). Gaston Geissler était entré à l’hôtel Cailleux le 5 mars et il en avait disparu dans la nuit du 16 au 17, dans la nuit du crime, à la suite d’une discussion avec l’hôtelier qui le menaçait de le mettre à la porte s’il ne payait pas sa chambre. Il semblait que la culpabilité de cet inconnu éclatait précise, lumineuse.
Pourtant, je n’avais pas le moins du monde l’enthousiasme de mes hommes. Était-ce le scepticisme de M. Taylor qui commençait à me gagner ? Il me semblait que la coïncidence, si étrange qu’elle fût, n’était pas une preuve décisive… Néanmoins, je saisis avec le plus grand soin, dans la chambre de l’hôtel Cailleux, tous les objets ayant appartenu à Geissler, y compris le fragment d’un manifeste électoral de Breslau qui avait servi à envelopper de la charcuterie.
Ce manifeste, qui était d’un socialiste allemand, me parut immédiatement avoir une importance. Ce pouvait être le hasard qui l’avait mis là, froissé, déchiré, dans cette chambre d’hôtel, mais il semblait au moins probable que le voyageur qui l’avait eu en sa possession était passé par Breslau.
L’émotion fut grande à Paris, quand on sut la découverte faite à l’hôtel Cailleux, et je crois qu’il est intéressant pour le lecteur de reproduire quelques extraits de journaux du temps. Il se rendra compte facilement de l’état de l’opinion publique à cette époque.
Déjà les reporters avaient commencé à filer le chef de la Sûreté… Quelques journalistes qui avaient appris que j’étais parti en expédition, mais qui ne savaient pas où, guettaient mon retour quai de l’Horloge. Ils montrèrent alors une très grande habileté, me laissèrent monter à la Sûreté, et, interpellant le cocher que je venais de quitter, ils lui dirent d’un ton sévère :
— C’est vous qui venez de conduire Goron ?
— Parfaitement, répondit le cocher, quelque peu intimidé.
— C’est bien, nous allons vérifier.
Et ils montèrent dans la voiture. Le cocher, croyant avoir affaire à des employés supérieurs de la Préfecture de police, peut-être au préfet lui-même, il me le dit plus tard, du moins, car j’eus la curiosité de faire une enquête sur ce bizarre incident, — les conduisit à l’hôtel Cailleux, où le quiproquo continua.
Le patron de l’hôtel, lui aussi, crut recevoir la visite de hauts fonctionnaires, et, chapeau bas, bien bas, comme chantait Vautier dans le Petit Duc, leur fit visiter la chambre de Geissler et leur donna les renseignements les plus complets.
Allez donc, après cela, parler du secret de l’instruction et de la possibilité pour un chef de la Sûreté de garder soigneusement le mystère de ses opérations !
Parmi tous les récits de journaux, je cite celui de l’Intransigeant qui était un des plus précis :
« À son dernier voyage de Paris à Nancy, l’assassin présumé était descendu à l’hôtel Cailleux, situé à l’angle de la rue de Saint-Quentin et de la rue de Dunkerque. Il s’y est installé le 5 mars. On lui a présenté une chambre dont le loyer était de 5 francs par jour. La trouvant trop chère, il a demandé à être logé au sixième.
» Il ne sortait qu’à deux heures de l’après-midi de sa nouvelle demeure et rentrait fort tard dans la nuit, ne prenant pas ses repas à l’hôtel.
» Le 16 mars au matin, on lui présenta la note montant à 30 francs. Il secoua la tête et répondit en allemand : Nicht.
» Le soir, quelques heures avant le crime, il disparaissait de la maison, ne laissant pour gage qu’une petite valise jaune qui a été saisie. Cette valise ne contenait que des objets insignifiants.
» Geissler était, à ce moment, à bout de ressources. Il n’avait sur lui que quelques francs.
» Il avait consommé une tasse de café dans l’établissement attenant à l’hôtel et avait ensuite déclaré n’avoir pas un sou en poche.
» Geissler parlait très mal le français ; aux phrases qu’il prononce dans cette langue, il mêle des mots allemands. »
En quittant l’hôtel Cailleux, mes agents étaient allés faire une enquête à la gare du Nord. Et le Gaulois affirmait que c’était à Bruxelles qu’on recherchait Geissler.
Àla dernière heure, en revanche, l’Agence Havas publiait la note suivante :
« L’assassin de la rue Montaigne n’est pas encore arrêté ; on a des raisons de croire qu’il n’a pas quitté Paris. »
Il y avait aussi les informations fantaisistes des reporters, destinés à devenir des romanciers. Voici un échantillon curieux de ce reportage romanesque :
« Nous disons qu’un lien secret unissait Geissler à sa victime ; la police s’occupe d’éclaircir ce mystère qui pourrait avoir une très grande importance au point de vue de l’instruction.
» On est de plus en plus persuadé que la petite Marie était, non la fille d’Annette, mais de Marie Regnault, qui avait de sérieuses raisons pour cacher sa maternité.
» Si l’assassin est arrêté, cette affaire sera grosse de révélations.
» Un autre point embarrasse les magistrats instructeurs : Geissler est-il ou n’est-il pas le vrai nom de l’assassin ? C’est toujours tout au moins celui sous lequel il était connu à Paris des personnes qui le fréquentaient.
» Dans l’après-midi d’hier, M. Goron a reçu une importante déclaration, celle d’un négociant, M. X…, qui connaissait particulièrement l’assassin.
» Ce dernier lui avait, mercredi dernier, la veille du crime, donné rendez-vous pour le vendredi suivant, pour lui restituer une somme assez importante qu’il lui avait empruntée. »
Il n’y avait pas un mot de vrai dans tout cela.
Mais les autres récits étaient exacts. M. Guillot était furieux, le parquet aussi, et le lendemain soir, on pouvait lire dans le Temps :
« Au parquet, l’on se montre très irrité des indiscrétions commises au cours de l’enquête, et grâce auxquelles les journaux ont pu faire connaître au public la trouvaille des manchettes et de la ceinture de l’assassin.
» D’après les magistrats, le meurtrier, ayant tué les trois personnes qui, pensait-il, le connaissaient seules dans la maison, devait se croire assuré de l’impunité, lorsque, au contraire, pour employer l’expression très caractéristique d’un juge d’instruction, il avait laissé sur le lieu du crime sa carte de visite. Dès le premier moment, il était connu, et l’on savait dans quel garni il était descendu, et on savait aussi qu’il y avait laissé sa valise de cuir jaune que M. Taylor a transportée à son cabinet ; des agents apostés aux abords de la maison guettaient le coupable qui, se croyant inconnu, aurait pu revenir, pensent les magistrats, chercher sa malle ou l’envoyer chercher par quelqu’un qui aurait été filé. L’assassin ayant appris, au contraire, que son identité était établie, toutes ces mesures ont échoué. »
M. Guillot me fit très grise mine ; peu s’en fallut qu’il ne m’accusât d’avoir livré moi-même mon cocher à l’indiscrétion des reporters.
Néanmoins, comme il était obligé de compter à ce moment avec la Presse, ainsi qu’un simple chef de la Sûreté, il fit insérer le lendemain, dans la Gazette des Tribunaux, organe officiel du Parquet, dans les grandes occasions, la note suivante :
« Le magistrat instructeur, muni dès la première heure, par suite de ses perquisitions, de renseignements de la plus haute importance, pensait que le plus sûr moyen d’arriver promptement à une arrestation était de recommander le secret le plus absolu sur certaines particularités dont la divulgation devait favoriser la fuite du meurtrier.
» D’imprudentes indiscrétions commises par la Presse imposent à l’instruction une marche différente de celle qu’elle comptait suivre.
» En présence de publications trop complètes pour laisser le coupable dans l’ignorance des moindres détails pouvant l’intéresser, et trop inexactes pour associer le public à sa recherche, il devient nécessaire de donner son signalement et celui des objets qui paraissent avoir été volés.
» L’auteur présumé du crime serait un nommé Henri-Gaston Geissler, trente-cinq ans environ, taille 1 m. 70, mince, moustaches noires, teint bistré, physionomie sournoise et mauvaise, ayant l’air d’un déclassé, assez bien habillé. On le croit originaire d’Autriche. Il parle plusieurs langues ; il paraît avoir été peintre ou photographe ; il aurait fréquenté les femmes galantes et servi d’entremetteur.
» Les objets suivants paraissent avoir été volés :
» Une bourse en or à petites mailles avec un écusson ;
» Une bourse semblable en argent sans écusson ;
» Une petite montre en forme de cœur ornée d’émail bleu avec brillants ;
» Une bague dite jonc, avec un très gros solitaire ;
» Deux gros solitaires montés en boucles d’oreilles ;
» Une petite croix de cou avec brillants ;
» Un bracelet à mailles d’or avec diamants formant fermoir ;
» Deux petites breloques formant polichinelle et poisson :
» Toute personne ayant des renseignements à donner sur la victime devra s’adresser à M. Guillot, juge d’instruction. »
L’émotion fut très grande. Pour tout le public, l’assassin fat incontestablement Gaston Geissler.
Et naturellement l’on commença à blaguer M. Taylor qui ne savait pas arrêter l’introuvable Geissler. Un député-avocat, M. Eugène Delattre, adressa au ministre de l’Intérieur la lettre suivante, qui fit le tour de la Presse :
» Lors de la discussion sur l’assassinat du préfet de l’Eure, je disais à la Chambre : « Que le préfet de police offre une prime de 20,000 francs à qui trouvera l’assassin et, sous peu de jours, le coupable sera entre ses mains. »
» Cette proposition, écrivait le Journal des Débats, est la plus sensée qui ait été produite.
» Aujourd’hui, si les renseignements fournis par la Presse sont exacts, l’État va hériter de l’enfant de la dame Regnault. Ne serait-il pas juste de prélever sur cet héritage une prime de 20,000 francs au profit de celui qui trouvera l’assassin ?
» Cette méthode réussit à l’étranger ; un grand établissement financier, en France, l’a suivie, il y a peu d’années, avec plein succès.
» Recevez, monsieur le ministre, l’expression de mes sentiments dévoués.
» Eugène Delattre. »
Cette proposition fut approuvée ou combattue par un grand nombre de journaux. Paris fut remué par le mystère de ce crime, plus qu’il ne le fut peut-être par les scandales politiques dont j’ai parlé dans la première partie de cet ouvrage.
Je rappelle tous ces souvenirs en détail, parce qu’ils sont aujourd’hui des documents historiques. C’est l’histoire des luttes du Parquet, de la Police et de la Presse. Et c’était encore la Presse qui avait le dessus, puisque, malgré tous les désagréments qu’elle nous causait, on était obligé, en désespoir de cause, de s’adresser à elle et de lui demander de publier un signalement.
Comment Geissler avait-il pu connaître madame de Montiile ? Ni la mère Antoine, ni la concierge ne se souvenaient d’avoir même aperçu un individu répondant au signalement de ce Geissler donné par le propriétaire de l’hôtel Cailleux. Il fallait chercher dans toute la vie de cette femme. J’ai retrouvé la note que je rédigeai alors sur les indications fournies par mes agents :
« Marie Régnault, née en 1847, Chalon-sur-Saône. Elle avait une sœur, nommée Louise, de deux ans plus jeune qu’elle. Son père était huissier.
» Pour des raisons que l’on n’a jamais bien connues, il laissait péricliter son étude ; aussi avait-il de continuels besoins d’argent et ne tenait-il pas le rang qu’il devait occuper.
» Madame Regnault, de son côté, d’une santé très délicate, négligeait son ménage et s’occupait très peu de l’éducation de ses filles. La maison allait donc à l’abandon et les fillettes s’élevaient sans surveillance.
» En grandissant, elles devenaient très jolies. Les jeunes gens de la ville, qui pouvaient les courtiser à leur aise, organisaient en leur honneur des bals et des fêtes. Leur chute était fatale. Elle ne se fit pas du reste longtemps attendre.
» À dix-sept ans, Marie devenait la maîtresse du fils d’un des plus grands négociants de Chalon-sur-Saône, et quelque temps après, Louise se laissa séduire par le fils du procureur impérial, magistrat qui a actuellement une réputation de jurisconsulte des plus méritées.
» Marie Regnault se montra dès ses débuts d’une nature extrêmement volage. De dix-sept à dix-neuf ans, elle eut plusieurs amants, entre autres le jeune comte de M… Le comte de M… habitait dans la Côte-d’Or le château de M…, près du village de ce nom, et venait fréquemment à Chalon pour surveiller des propriétés qu’il avait dans les environs.
» C’est pendant un de ces séjours qu’il fit la conquête de Marie Regnault.
» En 1868, la jeune fille jeta carrément son bonnet par-dessus les moulins. Elle se laissa enlever par son premier amant, Albert X…, qui la conduisit en Allemagne, où ils séjournèrent pendant deux ans, tantôt à Coblentz, tantôt à Leipzig.
» En 1870, au moment de la déclaration de guerre, Marie Regnault revint en France avec son amant, dont les ressources étaient épuisées. Elle était déjà trop pratique pour conserver plus longtemps des relations avec un homme sans fortune ; aussi abandonna-t-elle Albert X…, pour se mettre avec un de ses amis, qui l’installa rue de Rome, 48, dans un joli petit appartement.
» Cette liaison fut de courte durée.
» Marie Regnault eut ensuite une série de protecteurs, parmi lesquels des hommes politiques actuellement encore très en vue. En 1871, elle déménagea pour aller habiter rue Caumartin, n 11, où elle resta deux ans. Puis, elle quitta cet appartement pour en prendre un beaucoup plus grand au n 66 de la même rue. Là, elle exigea un bail du propriétaire et y demeura pendant onze ans et demi. À la fin de l’année 1883, elle alla habiter rue Montaigne, dans l’appartement où elle a fini d’une façon si tragique.
» Madame de Montille menait une vie presque retirée. Elle sortait peu et restait des journées entières en robe de chambre. Elle se faisait faire, cependant, de très riches toilettes qu’elle mettait rarement et qui se trouvaient souvent démodées avant d’avoir été portées.
» Ses bijoux, dont on a tant parlé, étaient effectivement de toute beauté et représentaient une grande valeur. Elle avait, entre autres, un collier de perles, un diadème et une aigrette fort remarquables. Ce dernier bijou valait plus de 25,000 francs, affirmait-elle. À cette liste, il faut ajouter les deux solitaires qui ont été volés par l’assassin.
» Femme d’ordre par excellence, elle apportait un esprit de régularité étonnant dans tous les actes de sa vie. Ainsi, elle avait trois amants attitrés, et, chaque semaine, elle donnait un grand dîner au nom et aux frais d’un de ses protecteurs, qui amenait ses amis particuliers. De cette façon, il n’y avait jamais de rencontres fâcheuses. Pour chacun de ces dîners, elle mettait une robe différente et des bijoux spéciaux.
» Madame de Montille tenait jour par jour le compte de ses recettes et de ses dépenses. Elle détestait les dettes et les changements. Depuis vingt ans, elle avait la même couturière et la même modiste, et c’était la même blanchisseuse qui, depuis dix-huit ans, était chargée de son linge.
» Aucune trace n’a été trouvée d’un amant de cœur auquel elle aurait donné de l’argent.
» Elle était fort avare et n’était généreuse que pour la fille de sa bonne, Annette Grémeret, originaire du même pays qu’elle, qui ne l’avait jamais quittée, qui était son amie plutôt que sa domestique.
» Celle-là connaissait tous les secrets de sa maîtresse, mais était assez discrète pour ne jamais laisser échapper un mot devant la vieille cuisinière qui ne sait rien et ne peut rien dire. »
Je reproduis cette note pour les romanciers modernes qui comprendront que les hommes de police doivent faire quelques études psychologiques.
Telle était, en effet, l’histoire de cette femme, banale au fond, comme celle de la plupart des filles galantes, et lugubre, quand on la rapprochait de la page d’album que nous avions trouvée chez Marie Regnault, page qui disait si bien la tristesse, la lassitude qui accablaient la pauvre créature quelques heures avant que le couteau de l’assassin lui eût ouvert la gorge. Geissler, si Geissler il y avait (et à l’encontre de M. Guillot ni M. Taylor, ni moi n’étions bien enthousiastes de cette hypothèse), ne pouvait être qu’un de ces amants de passage avec lesquels Marie Regnault cherchait à s’étourdir, à oublier sa peine… Un amant de cœur peut-être mais bien récent.
Il ne devait point être bien séduisant pourtant, d’après les détails que m’avait donnés le propriétaire de l’hôtel Cailleux. L’inventaire des objets trouvés dans la chambre, d’un autre côté, n’indiquait point une grande élégance :
La valise était de fabrication très commune ; il y avait dedans deux chemises marquées G. G., quelques cols portant la marque d’un chemisier de Berlin : « Madge, Mohrenstrasse, 27 » ; un trousseau de clefs, deux porte-monnaie en cuir noir avec doublure jaune, dans lesquels se trouvaient une pièce allemande de 2 pfennigs et une pièce de monnaie autrichienne, ainsi qu’un tout petit médaillon, formé d’un cercle d’or entourant le portrait d’une femme d’environ 50 ans, habillée et coiffée à une mode ancienne ; un ticket de tramway viennois, deux paires de chaussettes usées et les fragments du manifeste électoral de Breslau dont j’ai déjà parlé.
Les perquisitions successives et minutieuses que nous avions fait faire chez Marie Regnault ne nous avaient rien fait découvrir.
Je me trompe pourtant : M. Créneau avait trouvé, dans le tiroir de la table de nuit, des objets dont la vente publique est défendue et qui ne servent qu’aux prêtresses de Sapho.
Dans un élan de vertueuse indignation, M. Créneau avait même allumé un grand feu dans la cheminée, et fait un solennel auto-da-fé de ces témoignages de l’immoralité du siècle en général et de celle de Marie Regnault en particulier.
C’était une indication, sans doute, et cela prouvait que, lasse de tout, madame de Montille avait voulu connaître les mystères des amours maudites. Mais cela n’avait qu’un intérêt médiocre, car il était certain que l’assassin ne pouvait être une femme.
Le 21 mars, j’étais en train d’examiner encore une fois la valise de Geissler, cherchant dans tous les coins un signe quelconque, un indice vague que l’on ne retrouve parfois qu’après plusieurs examens successifs, quand on vint m’annoncer qu’un rédacteur du Journal des Débats voulait absolument me parler pour une affaire d’une extrême urgence.
On introduisit alors auprès de moi un jeune homme, M. Vandon, qui venait souvent à la Sûreté et qui me dit :
— Savez-vous que l’assassin de Marie Regnault est arrêté à Marseille ?
— Vous plaisantez, répondis-je.
— Tenez ! fit-il.
Et il me tendit une dépêche que son journal venait de recevoir de son correspondant de Marseille, dans laquelle celui-ci annonçait que, la veille, dimanche, dans la soirée, on avait arrêté, au Grand-Théâtre, pendant la représentation du Barbier de Séville, un individu nommé Pranzini, dont l’allure avait semblé louche, car il avait distribué des bijoux à des pensionnaires d’une maison de tolérance.
Il n’avait pu donner d’explications sur la provenance de ces bijoux ; on l’avait consigné, et au matin on l’avait trouvé évanoui dans sa prison. Il avait tenté de s’étrangler.
Alors, le commissaire central de Marseille avait eu l’idée de comparer les bijoux que l’homme avait distribués aux pensionnaires de la maison de tolérance avec le signalement des bijoux volés à madame de Montiile, signalement qu’il venait de recevoir.
J’étais stupéfait. Ainsi, c’était un journal qui nous apportait la nouvelle de l’arrestation de l’assassin de la rue Montaigne, ou tout au moins d’un complice, de celui qui recelait les bijoux volés ! Oh ! chinoiseries de l’organisation policière ! Sainte routine qui fait que la police ignore tous les progrès de la science et que le téléphone et le télégraphe ne profitent qu’aux voleurs, aux assassins… et aux journalistes… !
Je m’élançai chez M. Taylor qui fut aussi stupéfait et plus indigné que moi, s’il était possible. Nous courûmes au cabinet du préfet ; on n’avait reçu aucune dépêche.
Nous nous résignâmes à télégraphier nous-mêmes, non pas au commissariat central de Marseille, car nous n’en avions pas le droit, mais au préfet de Marseille, qui devait répondre au préfet de police lui-même.
Quelques heures après, une longue dépêche officielle nous donnait tous les détails de l’arrestation de Pranzini.
Le samedi soir, un individu assez bien mis était descendu du rapide de Paris, avait pris une voiture et s’était fait conduire à l’hôtel de Noailles où il était arrivé vers minuit et s’était fait inscrire sous le nom de Pranzini, docteur suédois, en partance pour Singapour. Puis il était sorti et avait essayé d’entrer aux Folies-Marseillaises, où une société artistique donnait un bal. Comme il n’avait point de carte d’invitation, on lui avait refusé l’entrée. Alors, il était allé au café de Monte-Carlo, qui est situé en face de l’hôtel de Noailles, et il était parti avec une femme qu’on recherchait.
Au matin, le voyageur était rentré à l’hôtel, s’était habillé, puis était allé entendre la messe dans une église !
Ensuite, il avait déjeuné au restaurant Pascal. Son repas fini, il avait fait demander une voiture ; on lui avait amené une calèche découverte, le n 112, que conduisait le cocher Berne. L’homme s’était fait conduire à l’hôtel de Noailles, en était redescendu avec un petit paquet sous le bras, puis avait demandé « où allait de préférence le grand monde ».
— À Longchamps, avait répondu le cocher.
— Eh bien, allons à Longchamps, dit le voyageur.
Arrivé devant la porte monumentale, il descendit, revint au bout d’une demi-heure, remonta dans le fiacre et fit un tour de promenade dans le Prado.
Mais il semblait énervé, impatient ; il demanda au cocher Berne de le conduire dans une « maison fermée », ainsi qu’on appelle à Marseille ces sortes d’endroits.
— La plus chic, dit le cocher, c’est rue Ventomagy, chez Aline !
— Allons-y, répondit le voyageur ; je la connais.
Là, l’homme était entré ; il était resté longtemps, puis, en sortant, il s’était fait conduire au restaurant Isnard, puis au Grand-Théâtre,
Cependant, son passage dans la « maison fermée » de la rue Ventomagy n’était point resté inaperçu. Il avait offert des bijoux de prix aux filles ; entre autres, une petite montre, des boucles d’oreilles.
Il est probable que l’honnête matrone qui dirigeait cette maison d’amour, comme on disait au dix-septième siècle, n’aurait jamais songé à prévenir la police, si, depuis quelques semaines, elle n’avait eu maille à partir avec le commissaire de l’arrondissement, M. Court, un homme énergique, qui avait voulu mettre un peu d’ordre dans ce quartier spécial de Marseille, où les prêtresses de Venus Meretrix ont élu domicile.
M. Court, ce soir-là, était par hasard de permanence. Car Marseille, alors, était en avance sur Paris et possédait une permanence où à toute heure du jour et de nuit on était certain de trouver un commissaire de police. M. Court fut frappé par la déposition de la matrone ; avec un flair policier auquel je suis heureux de rendre hommage, il estima qu’il fallait savoir quel était ce consommateur généreux qui donnait aux filles de maisons publiques des montres enrichies de brillants et des boucles d’oreilles.
— Où retrouver cet homme ? demanda-t-il à l’estimable industrielle de la rue Ventomagy.
— Oh ! ce n’est pas difficile, répondit-elle, c’est le cocher 112 qui nous l’a amené et nous lui avons remis une commission de 5 francs, comme c’est l’habitude de la maison quand on conduit chez nous un client qui paye bien.
Un agent retrouva le cocher Berne qui dormait sur son siège en attendant son voyageur devant le Grand-Théâtre.
— Je vais vous le montrer tout de suite, dit-il.
Et, entrant dans la salle, il désigna l’homme qui, étalé dans un fauteuil, semblait considérer le programme avec la plus grande attention. Un agent, très poliment, vint prier le spectateur de le suivre et le conduisit devant M. Court, sans qu’il fît l’ombre d’une résistance.
— D’où tenez-vous les bijoux que vous avez donnés aux filles d’une maison publique ? demanda le commissaire.
— Moi, répondit l’homme avec une tranquillité parfaite, je n’ai rien donné à personne.
Mis en présence des filles et du cocher qui l’avait conduit toute la journée, il déclara ne point les connaître.
M. Court, dans ces conditions, estima qu’il devait garder cet individu à sa disposition au moins jusqu’au lendemain.
Au matin, le chef de la Sûreté de Marseille, qui avait pris vacances toute la journée du dimanche, trouva sur son bureau, arrivé de la veille, le signalement complet des bijoux de Marie Regnault. Il fut frappé de la ressemblance de la montre et des boucles d’oreilles données aux filles de la rue Ventomagy avec les bijoux de la femme assassinée. En même temps, on lui apprenait qu’on avait trouvé l’homme évanoui dans le violon, où il avait passé la nuit.
Pranzini avait le visage congestionné ; il avait essayé de s’étrangler avec la doublure de son paletot, qu’il avait déchirée. Un médecin, appelé auprès de lui, avait même constaté une raie rouge autour de son cou.
— Où habitez-vous, à Paris ? lui avait demandé le commissaire.
— Chez ma maîtresse, madame S…, rue des Martyrs.
Tels étaient les premiers renseignements stupéfiants qui nous arrivaient de Marseille, quelques heures après que tous les journaux du pays les avaient publiés !
On cherchait Geissler et on trouvait Pranzini. Évidemment, c’était le même…
Non, c’était impossible. Le parquet de Marseille avait à la hâte envoyé un signalement de l’homme arrêté, et si peu exacts que soient les signalements, ce ne pouvait être celui du voyageur de l’hôtel Cailleux.
Avant tout, il fallait s’assurer de la maîtresse de Pranzini… M. Taylor et M. Guillot arrivèrent à une heure du matin au domicile de madame S…, et après une courte perquisition l’arrêtèrent.
Moi, pendant ce temps-là, je roulais avec Jaume dans le rapide de Marseille, M. Taylor m’ayant chargé de compléter l’enquête faite là-bas et de ramener Pranzini.
On était un peu ennuyé au service de la Sûreté que cet homme eût été se faire prendre Marseille, et l’on avait une vive curiosité de savoir si Geissler n’était pas un mythe. Celui-là, tout au moins, nous aurions bien désiré l’arrêter nous-mêmes !
Pendant le voyage, causant avec Jaume, j’émettais toutes les hypothèses les plus plausibles sur le crime. Il était impossible que deux hommes eussent commis cet assassinat ; un seul avait frappé… l’autre alors ne pouvait être que le recéleur des objets volés…