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Partie 2 · La psychologie d’un assassin

Àpeine débarqué du chemin de fer, j’eus juste le temps de faire les visites officielles obligatoires avant d’aller au parquet, où devait avoir lieu la confrontation de Pranzini avec le cocher Berne, qu’il prétendait ne plus connaître et qu’il avait pris à la journée pour le promener dans Marseille.

Quand j’entrai dans le cabinet de M. Reverdin, juge d’instruction, je vis se lever devant moi un gaillard robuste au cou de taureau, le visage coupé par des favoris courts, ayant dans les yeux cette langueur orientale des Levantins. Il y avait en cet homme une sorte de sauvagerie dissimulée sous beaucoup de fourberie ; ses yeux se détournèrent de moi.

— Je ne suis pour rien dans cette affaire.

Telle fut la première parole que je lui entendis prononcer, parole qui, durant cette sinistre histoire, revient comme un refrain, ponctuant l’embarras de l’accusé devant une question qu’il sent dangereuse.

On venait d’apprendre que le dimanche, dans l’après-midi, un facteur lui avait apporté à l’hôtel de Noailles un chargement volumineux dont l’affranchissement seul coûtait 5 fr.

Ce paquet, Pranzini l’avait sous le bras au moment où il montait en voiture. Il ne l’avait plus en descendant. Il s’en était débarrassé pendant qu’il était à Longchamps.

Je n’avais aucun doute sur la culpabilité de cet homme cinq minutes après l’avoir vu pour la première fois.

Sur son front, il y avait encore une large raie noire, formée par du sang extravasé, trace visible de sa soi-disant congestion, et preuve certaine qu’il avait tenté de se suicider.

J’observais ce visage avec curiosité et, malgré l’apparente sécurité de cet homme, il me semblait voir une épouvante singulière au fond de ces yeux d’un bleu sombre, frangés de cils noirs, dont le regard coulé en dessous avait une sorte de féminité féline.

Quoique sa jaquette fût fripée, sa chemise salie, il avait trouvé le moyen, je ne sais devant quelle glace, de remettre un peu d’ordre dans sa toilette, et lisser les cheveux châtains assez rares qui coupaient son front large et un peu dégarni aux tempes.

Le visage était plein, mais sans empâtement de graisse.

Bien qu’il fût sans cravate et un peu affalé, il avait conservé cette allure de rastaquouère si facilement reconnaissable pour les hommes de police ou de justice, et quoiqu’il fût loin d’être mathématiquement beau, il était le type même de cet homme à femmes que je connaissais si bien, ce miroir à filles, où elles viennent toutes se faire prendre comme des alouettes, et qu’on retrouve aussi bien dans les affaires de bandes de voleurs que les grandes affaires d’assassinat.

Ce premier interrogatoire de Pranzini, auquel j’assistai, fut pour moi la preuve la plus claire de sa culpabilité. La seule chose qui restait incertaine, c’était la psychologie de cet homme, car il semblait intelligent et il s’entêtait contre toute évidence à nier les choses les plus simples.

Le cocher Berne, un type de Marseillais inénarrable que je vois encore, son feutre sur l’oreille, dans les couloirs du Palais de Justice, eut ce premier jour maille à partir avec son client qui niait avec énergie l’espèce d’abattement dans lequel il s’était trouvé durant deux longues heures, restant incapable même d’indiquer au cocher la route qu’il devait prendre.

Pranzini niait avec une obstination douce.

Tout à coup, Berne étend solennellement le bras et d’une voix de stentor, avec le plus pur accent marseillais :

— Ze zure que ze dis la vérité. Ze le zure, monsieur le zuze, sur l’honneur que ze porte, et sur les cendres de ma pauvre sœur qui est morte… du choléra.

Nous partîmes tous d’un éclat de rire tel que Pranzini lui-même s’y associa. Sa figure perdit un instant cette expression farouche qui m’avait frappé dès que je l’avais aperçu.

Mais son rire s’éteignit bientôt quand il vit paraître les deux filles de la « maison fermée » de la rue Ventomagy, avec lesquelles il était confronté pour la seconde fois. Ces deux pauvres créatures entrèrent dans le bureau du juge, fort intimidées par les gendarmes et tout l’appareil de la justice. Une des observations les plus intéressantes qu’il soit donné de faire dans l’étude de la police, est justement cette timidité extrême des filles, ces aboyeuses de rue qui, tout à coup, deviennent de pauvres moutons dociles dès qu’elles se trouvent en présence, d’une force matérielle ou morale. Elles tremblent de la même façon devant l’amant qui frappe et devant le gendarme qui peut mettre en prison.

Elles auraient été plutôt jolies toutes deux, si elles n’avaient été aussi fardées. La première qui prit la parole, Amélie Fabre, une grande fille-brune, reprit confiance très vite, et parla avec netteté :

— Le dimanche 20 mars, dit-elle, vers quatre heures et demie ou cinq heures, une voiture s’arrêta devant la porte. Nous descendîmes toutes, quand on nous dit qu’il y avait un monsieur au salon. C’était monsieur, ajouta-t-elle en désignant Pranzini.

Pranzini fit signe de la tête que c’était vrai.

— Monsieur, reprit-elle, fit son choix dans le salon ; il choisit mon amie, puis me fit signe de monter aussi. Quand nous fûmes dans la chambre, mon amie s’absenta quelques minutes. Alors monsieur me donna la montre. « C’est un objet de valeur », lui dis-je fort étonnée, car les clients n’ont pas l’habitude de faire des cadeaux semblables. « Non, me répondit-il, c’est du toc, ça vaut trente francs. Je te la donne, seulement tu me remettras cinq francs pour le cadeau de ton amie et dix francs pour payer la maison. » Quelques secondes après, il me demanda encore cinq francs. Je lui donnai deux pièces de dix francs. Il a remis dix francs à mon amie. Sa conversation était très drôle. Il nous a demandé si nous avions des bijoux et quand nous les mettions. Puis, il nous a dit qu’il avait quatre frères, qu’il venait d’Alexandrie, et qu’il avait eu une très grosse mer. Il avait du taffetas gommé aux mains et il disait que c’étaient des gerçures, attendu qu’il avait eu très froid sur le bateau. Quand il se fut rhabillé, au moment de sortir, il tira de sa poche des boucles d’oreilles en turquoise et voulut nous les vendre. Sur notre refus, il nous les donna.

— Cette femme ment, dit simplement Pranzini, mais sans regarder la fille Amélie Fabre.

— Vous n’êtes point monté avec elle ? demanda le juge.

— Si, reprit Pranzini, mais je ne lui ai rien donné ; je me suis contenté de payer réglementairement la maison.

— Pourquoi cette femme mentirait-elle ?

— Elle veut sans doute sauver un client ordinaire de la maison qui lui a remis ces bijoux, et qui est probablement le véritable auteur du crime.

Puis, il ajouta le refrain ordinaire de ses dénégations :

— Moi, je ne suis pour rien dans cette affaire.

Déjà, je n’avais aucun doute sur la culpabilité de Pranzini ; mais après cette confrontation, j’aurais été bien naïf s’il m’en était resté.

La fille Fabre donna encore quelques détails importants. Pranzini lui avait fait la réponse classique des assassins et des voleurs quand elle lui avait demandé d’où lui venaient ces bijoux :

— Je les ai trouvés rue de Noailles, lui avait-il dit.

Ensuite, il était venu comme un scrupule à cette fille.

— J’ai, dit-elle, montré les bijoux à la sous-maîtresse qui les a montrés à madame, je veux dire à la patronne, laquelle envoya prévenir monsieur Court.

Marie Doury, l’amie d’Amélie Fabre, confirma ce récit ; la patronne, la sous-maîtresse firent de même.

Il était évident que Pranzini avait reçu les bijoux dans le paquet qui lui avait été envoyé de Paris ; nous l’interrogeâmes à ce sujet.

— Que contenait le paquet qui vous a été adressé ? demanda M. Reverdin, le juge d’instruction.

— Des objets sans valeur, répondit Pranzini.

— Quels objets ?

— Des ressorts de montre.

— Des ressorts de montre pour lesquels on a payé 5 francs de port ?

— Je ne sais pas.

Pressé de questions, Pranzini finit par raconter que c’était un inconnu rencontré à la gare de Lyon avant son départ qui lui avait fait cet envoi ; puis il nomma un prétendu docteur Henry Forster, dont le nom revint plusieurs fois au cours de cette instruction.

— Qu’avez-vous fait de ces prétendus ressorts de montre ? interrogeai-je.

— Je les ai jetés au palais de Longchamps, dit Pranzini. Et puis, à quoi servent toutes ces questions ? je ne suis pour rien dans cette affaire.

Des fouilles avaient été ordonnées dans le palais. On n’avait rien trouvé. Nous résolûmes de mener Pranzini à Longchamps et de nous faire indiquer par lui le chemin qu’il avait parcouru. Il nous mena, comme il était naturel, aux endroits où il n’était pas allé. Mais cette promenade eut pourtant une importance décisive.

Une foule énorme maintenue par les gendarmes se pressait pour voir l’homme dont l’arrestation à cette heure, passionnait la France entière.

Tout à coup, on entendit une jeune femme s’écrier :

— Té, c’est lui, oui, c’est lui, je le reconnais.

Comme vous pensez, on nous amena cette jeune femme qui tenait, les water-closets du palais de Longchamps.

— Monsieur, dit-elle, est venu vers trois heures et demie, quatre heures, dans l’après-midi de dimanche ; il est entré dans une cabine et il y est resté près de vingt minutes.

— Je ne connais pas cette femme, répondit Pranzini.

Mais il devint très pâle.

— Comment, monsieur, vous niez être entré dans ma boutique ? N’importe, moi je vous reconnais bien et je vous reconnaîtrais entre dix mille. Vous êtes le seul client qui, de ma vie, m’ait donné dix sous de pourboire !

Il faut avoir entendu le ton de cette exclamation, lancée avec le plus pur accent provençal, pour comprendre ce qu’elle contenait de surprise admirative et aussi d’amour-propre froissé. Une fois dans sa vie, cette femme avait vu entrer dans son buen-retiro un homme qui lui avait donné une pièce de cinquante centimes, une pièce blanche qui marquait cette journée d’un rayon spécial, et cet homme ne la reconnaissait pas !

Elle voulut forcer Pranzini à avoir de la mémoire. Elle donna des détails techniques que je ne veux point reproduire, mais qui prouvaient bien que Pranzini était entré dans le buen-retiro sans autre but que de jeter des objets évidemment compromettants.

Je donnai l’ordre immédiatement de faire vider la fosse, mais on m’apprit qu’il n’y en avait point. Chaque matin, les tinettes étaient transportées au dépotoir de la Madrague. Un gendarme partit pour ordonner aux vidangeurs de faire des recherches immédiates.

En même temps, on avait trouvé la femme avec laquelle Pranzini avait passé la nuit du samedi au dimanche. Je la vis au Palais de Justice ; c’était une assez belle fille, ayant le type des Arlésiennes. Elle répondait au surnom d’Argentine, et se disait artiste lyrique.

Voici la déposition qu’elle me fit :

« J’étais au café de Monte-Carlo ; il était environ une heure et demie du matin. Je vis un assez beau garçon me regarder, me sourire, puis venir s’asseoir à ma table. La conversation s’engagea ; il fut fort galant, et comme il me semblait gentil, j’acceptai qu’il m’accompagnât. Il paya les consommations, et nous rentrâmes chez moi, rue de la République. Il était très pressé de se coucher ; néanmoins, je lui demandai de me faire mon petit cadeau, et il me remit une pièce de 20 francs, que je plaçai sous le chandelier qui était sur ma table de nuit. Au matin, il se leva brusquement, et quand il fut habillé et qu’il eut son chapeau sur la tête, il me dit avec brutalité :

» — Tu vas me rendre le louis que je t’ai donné hier.

» Je protestai violemment ; alors il sortit de sa poche un petit revolver à crosse d’ivoire, et il me dit d’une voix qui me donna la chair de poule :

» — Si tu ne me rends pas mon louis, je te tue.

» Plus morte que vive, je me cachai la tête sous les couvertures ; je l’entendis soulever le chandelier et prendre la pièce de 20 francs. Je ne me décidai à regarder que lorsqu’il fut parti, faisant claquer la porte derrière lui. »

On confronta Pranzini avec Argentine. L’homme, cette fois, avait repris tout son sang-froid ; il ne nia plus avec un entêtement bête ; il répondit très simplement :

— Le récit de cette femme est exact, sauf sur un point ; je ne l’ai pas menacée ; c’est de bonne volonté qu’elle m’a rendu le louis que je lui avais donné.

Faut-il le dire ? pour la première fois je crus que Pranzini avait dit la vérité, et tout ce que j’appris de cette affaire par la suite me confirma dans cette opinion.

Pranzini était si bien l’homme à femmes, ou plutôt l’homme à filles, qu’il est probable que l’artiste lyrique de la rue de la République s’était laissé prendre, elle aussi, à la caresse des yeux noirs du Levantin.

Le lendemain, on découvrit au dépotoir de la Madrague ce que Pranzini avait jeté dans les water-closets du palais de Longchamps ; on retrouva un bracelet garni de turquoises qui avait appartenu à Marie Regnault ; des fragments de bijoux, une petite glace ornée d’un cadre doré, une boîte d’allumettes en aluminium, etc.

En même temps, je recevais de Paris la nouvelle que la petite montre et les boucles d’oreilles données aux filles de la rue de Ventomagy avaient été reconnues formellement pour appartenir à madame de Montille.

Ma conviction était faite : cet homme incontestablement était un complice du crime de la rue Montaigne. Le rapport que me fit M. Balata, médecin à Marseille, me détermina à croire qu’il devait être l’assassin, celui qui avait frappé.

« Le 20 mars, dit M. Balata, me trouvant à la Permanence à minuit, M. Court, commissaire de police, est arrivé et m’a dit :

» — Je suis heureux que vous soyez là ; j’allais vous faire appeler pour examiner un homme qu’on vient d’arrêter.

» On le fait monter ; c’était l’accusé ; je remarquai qu’il était très pâle et qu’il avait le teint mat. Je l’examinai et lui dis :

» — Faites voir vos mains.

» Il me présenta d’abord la main gauche. Il y avait une petite coupure. Je lui demandai d’où elle provenait. Il me répondit qu’il l’avait faite avec un canif en coupant du pain. Il y avait un commencement de cicatrisation. Je regarde la main droite : près de l’annulaire, il y avait une petite plaie. Ce n’était pas une coupure, c’était plutôt une contusion. Je lui demandai également d’où elle provenait ; il me répondit qu’il se l’était faite en descendant de wagon. Je constatai qu’elle avait la même teinte que l’autre. Je le fis déshabiller et je trouvai un homme bien bâti, robuste… surtout des bras.

» En l’examinant plus minutieusement, j’aperçus à la partie antérieure de la cuisse une petite éraflure ; il me dit qu’il se l’était faite en se grattant avec la main droite, ce qui est impossible ; le lendemain, je revins le voir, sa figure était toute congestionnée. Je lui demandai ce qu’il avait eu ; il me répondit : « Un coup de sang. » Je l’examinai. Il avait le nez et les yeux très boursouflés, et, autour du cou, des stries sanguinolentes comme le sillon d’une strangulation. Et, là-dessus, je serai très affirmatif : ma conviction profonde, c’est qu’il a voulu s’étouffer. »

L’interrogatoire que je fis subir à Pranzini devant le juge d’instruction, M. Reverdin, et devant le procureur de la République, M. Dormant, fut saisissant.

— Pranzini, lui dis-je, le paquet que vous avez reçu de Paris contenait les bijoux de madame de Montille, la pauvre femme que vous avez assassinée.

Un tremblement nerveux agita les mains de l’homme, ses traits se contractèrent, ses yeux se fermèrent ; je crus qu’il allait avouer.

Mais il fit un effort sur lui-même et répondit d’une voix calme :

— Non, je ne suis pas l’assassin de Marie Regnault ; je l’aimais et je la respectais. Pauvre victime !

Puis, il sembla s’attendrir.

— Moi, tuer une femme que j’aimais ! Je suis incapable d’un acte aussi abominable.

Le procureur de la République, M. Dormant, lui parla alors du fameux Geissler, dont Pranzini, d’ailleurs, avait lu le nom dans les journaux.

— Jusqu’ici la justice pense que c’est vous seul qui avez tué trois femmes, dit le procureur, avec force ; vous allégeriez les charges terribles qui pèsent sur vous si vous disiez quel est ce Geissler qui vous a aidé dans l’accomplissement de votre crime.

J’intervins alors et brusquement lui demandai :

— N’est-ce pas ce Geissler qui, dans la nuit de la Mi-Carême, vous a fait pénétrer chez madame de Montille ?

Très calme, Pranzini répondit :

— J’ai passé avec ma maîtresse, madame S…, la nuit de la Mi-Carême ; elle a dû le déclarer.

Le fait était vrai, je le savais.

— Madame S…, sans doute, est votre complice, repris-je ; d’ailleurs, elle est arrêtée.

Les yeux de Pranzini eurent un léger papillotement.

— Je n’ai pas de complice, fit-il, attendu que je n’ai jamais commis de crime.

Je venais de recevoir télégraphiquement la nouvelle qu’un homme très honorable, M. P…, qui connaissait fort peu Pranzini, avait communiqué à la Sûreté une lettre étrange que celui-ci lui avait adressée et qu’il avait reçue le dimanche soir, à l’heure même où celui qui l’avait écrite était arrêté au grand théâtre de Marseille ; voici cette lettre que je lus à Pranzini, car on m’en avait envoyé le contenu par dépêche :

« Paris, le 20 mars 1887.

» Si vous saviez dans quel état d’âme je me trouve, vous me plaindriez sûrement.

» L’affaire dont vous savez déjà par la presse tous les détails m’a jeté au lit.

» C’est à vous que je m’adresse au nom de votre honneur et loyauté, à vous, aussi bien qu’à madame D…, seules et uniques personnes dont je puisse compter pour vous prier chaleureusement, jusqu’à ce que l’affaire vienne au jour, à exécuter scrupuleusement ceci :

» Je ne puis exposer le nom d’une personne avec laquelle je vis presque maritalement : son avenir, sa personne y seraient en jeu. En conséquence, veuillez, je vous en supplie, dire à qui que ce soit que mon départ d’affaires pour Londres s’est effectué depuis le 16 ou le 17 passé et que, comme d’habitude, je n’ai pas mon jour d’arrivée fixé.

» Ce soir même, je quitte Paris pour Londres où vous m’adresserez toute correspondance ou autre communication importante, à savoir : pour revenir à Paris où l’honneur m’y imposerait. Vous adresserez donc At the general post office, London. J’irai en personne les prendre.

» Que Dieu aide la justice à lui donner le jour nécessaire afin de retrouver l’infâme et revenir plus sérieusement à Paris, mener mon tranquille séjour qui est en ce moment entravé.

» Je m’exagère peut-être ; mais c’est pour éviter bien d’ennuis que facilement vous comprenez, monsieur P…

» Au nom de votre mère et de vos sentiments intègres, obligez-moi, sincèrement, loyalement, comme vos principes vous l’imposeront.

» Donc, c’est entendu ; au revoir, le plus tôt qu’il nous soit permis.

» Donnez nécessairement les instructions à Pierre et à Louise.

» Madame, écrivez-moi, et n’oubliez pas votre toujours sincère.

» Au revoir, mes bons amis ; à bientôt.

» Peut-être n’approuverez-vous pas ce que je fais, mais il est indispensable à ne pas compromettre la personne que j’estime et respecte, leur faisant part que je vis avec elle.

» De tout cœur, et le plus vivement possible, je vous étreins la main.

» Henri. »

— Cette lettre, dit Pranzini, je l’ai écrite et l’ai mise moi-même à la poste.

— Ce n’est pas vrai, repris-je ; elle a été jetée à la boîte le dimanche, c’est-à-dire après votre départ.

Ici, Pranzini hésita un instant et il finit par dire :

— Je ne sais plus. La mémoire me fait défaut depuis ma congestion.

Nous avions toutes les preuves du mensonge, et la culpabilité de l’homme qui était venu par un coup si étrange du hasard se faire prendre lui-même apparaissait clairement à ma conscience. Cependant, un point restait terriblement obscur.

— Je ne suis pour rien dans cette affaire, répétait Pranzini avec obstination, et la preuve la plus certaine, c’est que la nuit du crime, je l’ai passée auprès de madame S…, ma maîtresse.

Je savais, en effet, que la femme arrêtée avait formellement déclaré que Pranzini était resté près d’elle durant toute la nuit du 16 au 17.

Néanmoins, ce n’était pas du tout une preuve pour moi.

— Cela prouve simplement, dis-je à Pranzini, que votre maîtresse est votre complice. C’est elle, sans doute, qui a mis à la poste la lettre à M. P…

— Je n’ai pas de complice, répondait Pranzini, car je ne suis pour rien dans cette affaire.

Je m’irritais malgré moi contre cet entêtement dans la négation et le mensonge. Toutes les preuves s’accumulaient. Le concierge de l’hôtel de Noailles, un Alsacien nommé Kremps, était venu déposer qu’il avait vu Pranzini saisir avec un empressement fébrile le paquet que lui apportait le facteur. Une demoiselle Salmon, fille d’un horloger de la rue de Rome, elle, aussi avait reconnu Pranzini et avait raconté de quelle façon étrange il était entré dans son magasin, sans doute avec l’intention de vendre des bijoux, et que, n’osant pas, il avait acheté une montre en se faisant faire une facture au nom de Jouffroy.

Je n’avais plus rien à faire à Marseille, je n’avais plus qu’à ramener Pranzini à Paris.

Àdix heures du soir, il fut extrait de la prison et on le fit monter dans un fiacre entre deux gendarmes, le brigadier Souchière, blanchi sous le harnais, et le gendarme Pietrini, un jeune Corsé énergique, qui surveillait les menottes de son prisonnier avec un souci extrême de la discipline. À onze heures, on le fit monter dans un wagon de première classe, — je retrouve dans mes notes qu’il portait le numéro 11503, ce qui est un détail intéressant, à cette époque de reportage à outrance.

Jaume et moi, nous prîmes les deux coins du wagon, en face de Pranzini ; lui fut placé entre les deux gendarmes.

Il se plaignait vivement qu’on lui eût mis non seulement les menottes, mais encore les poucettes. Comme à son accent il s’était aperçu que le gendarme Pietrini était Corse, il lui dit en italien : « Le mie mane sono mortificate », mes mains sont meurtries. Sur mon ordre, on lui enleva les poucettes, ce qui, du reste, nous obligea à une surveillance plus grande pendant toute la nuit. Car ce que nous avions à craindre, c’était une nouvelle tentative de suicide.

Et, je ne sais par quelle chinoiserie administrative, il nous avait été impossible de prendre le rapide de Nice, ce qui augmentait de beaucoup la longueur du voyage.

J’allais oublier que c’est à la gare de Marseille que je fis la connaissance d’un homme qui n’était alors qu’un modeste fonctionnaire du ministère de l’intérieur, chargé de contrôler les commissaires de police de province et qui, plus tard, devint un de mes chefs. Je veux parler de M. Puybaraud dont le nom est devenu célèbre. Il me témoigna, ce jour-là, une extrême sympathie dont j’ai d’ailleurs, depuis, éprouvé tous les effets… Je serai probablement amené à reparler de lui, car il a tenu une certaine place dans mon existence, surtout à la fin de ma carrière administrative. Chacun sait cela à la Préfecture.

Pranzini, débarrassé des poucettes, avait pris une singulière position. Il avait gardé d’abord son chapeau à la main, puis l’avait placé sur le bras de fauteuil qui sépare les places. Enfin il avait appuyé son coude sur le rebord du chapeau, le tenant en équilibre.

Il semblait dormir, et c’était une comédie de plus. J’observais le chapeau qui aurait dû vaciller et tomber si le sommeil réellement s’était emparé du prisonnier. Le chapeau restait immobile, et bientôt je m’aperçus que Pranzini entr’ouvrait la paupière pour voir si nous dormions tous. Jaume, qui était un agent excellent, n’avait qu’un défaut : il lui était impossible de résister au sommeil. Bientôt, son ronflement sonore avait fait chorus avec celui du brigadier de gendarmerie. Il n’y avait que le petit Corse et moi qui ne dormions point.

Je lisais un livre quelconque que j’avais pris à la gare de Marseille ; mais mon regard, à chaque instant, allait chercher les yeux de Pranzini, dont les paupières se rabaissaient brusquement.

Àun moment, Pranzini se leva vivement. Je m’élançai, réveillant tout le monde.

Il était certain que cet homme, depuis le départ de Marseille et surtout depuis le moment où on lui avait retiré les poucettes, avait eu une pensée unique : se précipiter par la fenêtre du wagon… Le suicide ou la délivrance, au hasard de la chute !

Jaume lui-même se réveilla.

Pranzini, très calme, nous expliqua qu’un besoin…

Il descendit à la station suivante, à Lyon, au moment où le jour commençait à poindre. Une foule énorme attendait son arrivée. Les deux gendarmes le suivaient pas à pas et un piquet d’autres gendarmes maintenait les curieux. Quand il remonta en wagon, des cris de « À mort ! l’assassin ! » retentirent ; lui, très calme, jetant sur les curieux un regard méprisant, vint s’asseoir à sa place, et demanda à fumer une cigarette, que lui fit Jaume…

Cette longue insomnie de la nuit m’avait énervé et, avec une sorte de fièvre, je cherchais à deviner ce que pensait l’homme assis en face de moi, cet assassin énigmatique qui jouait la comédie du sommeil comme celle de l’innocence.

Et je m’efforçais à trouver la psychologie réelle de cet homme étrange, afin de pénétrer les derniers côtés mystérieux de cette horrible affaire. Pranzini et Geissler ne faisaient-ils qu’un même personnage ? ou bien n’y avait-il que Pranzini, un faux Geissler, laissant sur le lieu du crime de fausses cartes de visite ?

C’était l’hypothèse qui s’imposait en quelque sorte à mon esprit ; mais une énigme restait à déchiffrer, une énigme si obscure, qu’elle m’empêchait de m’arrêter tout à fait à ce qui me semblait pourtant la vérité.

Nous avions retrouvé les traces d’un Geissler disparu la nuit même du crime. La simple logique voulait que cet inconnu eût joué un rôle dans l’horrible massacre. Mais comme j’en ai fait souvent l’expérience, la logique est bien peu de chose, dans les affaires criminelles. Dans tous les cas, il fallait retrouver ce Geissler, et, s’il était innocent, c’était le seul moyen de pouvoir dire en toute sécurité : « Pranzini ! vous êtes le seul assassin. »

Et ce qui m’étonnait, ce qui me stupéfiait même, c’était le mélange d’imbécillité et de roublardise qui apparaissait chez cet homme. Évoquant devant mes yeux le crime lui-même, je cherchais à m’expliquer comment, après avoir tout combiné avec une infernale audace, il avait été assez maladroit pour venir se faire prendre dans une souricière.

C’était toute la psychologie de l’assassin que j’essayais de saisir.

Rastaquouère de la dernière des catégories, sans ressources autres que l’attraction animale qu’il exerçait sur certaines femmes, Pranzini était un de ces hommes qui semblent faits pour le crime.

Avec une audace de conquérant, une habileté de dramaturge, il avait préparé sa sanglante tragédie. Il avait tout prévu, sauf le secret du coffre-fort, et tout à coup il s’était trouvé dans la rue, n’ayant d’autre bénéfice de l’hécatombe sanglante qu’il avait faite que quelques bijoux qu’il ne pouvait vendre sans se faire arrêter…

Il ne pouvait se résigner à avoir tué trois créatures humaines pour rien.

Il se rendait bien compte que ces bijoux qu’il avait pris étaient la preuve certaine de son crime ; ils lui brûlaient la main, comme la tache de lady Macbeth, mais il n’avait pas le courage de s’en dessaisir !

Il était assez intelligent pour comprendre qu’il lui suffirait de les jeter dans la Seine du haut d’un pont pour qu’il fût impossible de trouver aucune preuve du forfait qu’il avait commis.

Mais non, il fallait qu’il les gardât !

Tout à coup, il avait appris que la police était venue au domicile qu’il s’était donné lui-même sur les cartes laissées chez madame de Montille. Alors, une folie l’avait pris, la folie de la peur : il avait voulu fuir à tout prix Paris, la police, le remords peut-être… mais il n’avait pas eu le courage de jeter à l’égout ces bijoux qui, pourtant, devaient l’accuser.

Quand il parcourait les rues de Paris, il entendait les crieurs de journaux hurler : « Les derniers détails du crime de la rue Montaigne. Le signalement de l’assassin présumé. » Et il se disait : « Dans quelques jours ils crieront : l’arrestation de Pranzini. » Il jetait autour de lui des regards effarés, s’imaginant que des gens le suivaient. Machinalement, il se regardait dans les glaces des devantures des magasins, croyant voir sur son front la tache rouge qui le désignait à la foule ! Il aurait couru, au hasard, devant lui, pour fuir, s’il avait osé.

Il était parti, comment ? Je n’en savais rien encore, mais il me semblait qu’il avait dû à tout prix obtenir de sa vieille maîtresse, la dame S…, l’argent qui lui était nécessaire pour le voyage.

À Marseille, incohérence fatale, une autre folie lui était venue. Ces bijoux qu’à tout prix il avait voulu garder, qu’il s’était fait envoyer par un complice, ou qu’il s’était adressés lui-même à l’hôtel de Noailles, ces bijoux sur lesquels il devait voir comme des taches de sang, lui avaient tout à coup fait horreur. Il n’avait plus eu qu’une pensée : s’en défaire ! Il les avait semés au hasard, dans les maisons de tolérance et dans les water-closets…

Ce n’était rien : s’il eût retrouvé la présence d’esprit qu’il avait eue pour commettre le crime, il aurait encore bien embarrassé la justice.

S’il avait dit très simplement à M. Court, à la permanence : « Oui, j’ai donné ces bijoux à ces filles, parce que cela m’a plu ; à la veille d’un grand voyage, je me suis payé cette fantaisie », on aurait envoyé savoir s’il demeurait réellement à l’hôtel de Noailles, le plus chic de Marseille, et comme, en définitive, on a toujours peur d’entendre le public et la presse crier à l’arrestation arbitraire, il n’est pas impossible qu’on l’eût tout au moins laissé en liberté provisoire, et qu’on lui eût donné ainsi le temps de s’enfuir plus loin.

Une fatalité pesait sur cet homme.

Il avait commis un crime affreux avec un sang-froid de sauvage. Il avait gardé ce sang-froid au sortir de la maison du crime, et presque dans la désillusion terrible de n’avoir rien trouvé de ce qu’il espérait, de n’avoir pu prendre que quelques bijoux, au lieu des titres de rente et des billets de banque qu’il convoitait, et brusquement la simple visite d’un agent lui avait fait perdre la raison !

Je songeais que si Pranzini n’avait pas eu une hallucination, s’il avait pu, par un grand effort de volonté, rester maître de lui, s’il avait eu l’énergie de dompter sa peur, l’audace de venir jusqu’à la Sûreté où on le demandait, très probablement M. Taylor ou moi l’aurions reçu avec beaucoup de politesse et aurions écouté avec intérêt les renseignements qu’il nous aurait donnés sur les habitudes de madame de Montille. Peut-être même lui aurions-nous demandé s’il ne connaissait pas ce fameux Geissler… Ce qui tendrait à prouver que si l’audace est nécessaire aux criminels pour commettre leurs forfaits, elle leur serait encore plus indispensable pour échapper au châtiment.

En arrivant à Melun, à la fin de l’après-midi, je fis un dernier effort :

— Voyons, Pranzini, lui dis-je, votre attitude est absurde. Vous niez tout contre l’évidence même, et vous dites que bientôt votre innocence sera reconnue parce que l’assassin sera arrêté ; alors, vous le connaissez ? nommez-le donc !

Pranzini laissa tomber sur moi un regard morne.

— Je ne suis pour rien dans cette affaire, répondit-il.

Et jusqu’à Paris il continua à faire semblant de dormir.

Espérant dépister les journalistes, M. Taylor était venu nous attendre à la gare de Charenton. Nous montâmes dans un petit omnibus avec Jaume et les gendarmes.

— Eh bien ! avez-vous pu apprendre quelque chose sur Geissler ? me dit M. Taylor.

— Geissler n’existe pas, lui répondis-je, il n’y a que Pranzini ; c’est lui, le seul, le véritable assassin.

— Il faudra tout de même trouver Geissler, répondit mon chef.

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