Partie 2 · L’amour d’une femme
Pranzini me l’avait répété souvent à Marseille : « Vous savez bien, monsieur, que je ne puis être l’assassin, puisque j’ai passé la nuit du crime rue des Martyrs, près de ma maîtresse, madame S… »
— Cet alibi n’existe plus, m’avait dit M. Taylor ; madame S… a avoué la vérité. Mais il ne faut pas que Pranzini s’en doute ; demain, nous le confronterons avec sa maîtresse.
Nous arrivâmes au Dépôt comme la nuit tombait. M. Guillot et M. Bouchez, procureur général, attendaient dans le cabinet de M. Taylor. Pourtant, avant d’interroger l’inculpé, ils le laissèrent dîner dans une chambre de la Sûreté.
Àhuit heures du soir, Pranzini, harassé de fatigue, fut introduit devant le juge. Cet interrogatoire fut celui où il s’enferra le plus, allant jusqu’à dire qu’il avait été à la Morgue voir les corps des trois victimes, alors qu’ils n’y avaient point été exposés.
M. Guillot le laissa jusqu’à minuit s’embourber dans ses mensonges. Le magistrat savait bien que le lendemain tout cet échafaudage s’écroulerait misérablement quand madame S… paraîtrait et dirait la vérité.
Je n’ai jamais vu, pendant ma longue carrière, plus dramatique confrontation.
Dans ce décor froid et banal qu’est le cabinet d’un juge d’instruction, Pranzini, très calme, était assis devant le bureau de M. Guillot. Il répétait, pour la centième fois : « Je ne suis pour rien dans cette affaire », quand tout à coup la porte s’ouvre et madame S… paraît.
Je la voyais pour la première fois et je fus violemment ému devant l’élan de tendresse presque maternelle qui l’entraîna vers cet homme dont l’amour lui coûtait si cher… mais le procès-verbal si sec, d’ordinaire, du greffier, atteint cette fois une intensité tragique telle que je ne saurais mieux dire, et que je crois devoir, le reproduire comme le dicta M. Guillot, — un savant metteur en scène, qui préparait à merveille les effets de cour d’assises :
« Au moment où madame S… entre, elle paraît très émue ; elle jette un regard sur Pranzini et lui dit d’une voix suppliante :
» — Tu sais bien, Henri, que tu n’as pas couché chez moi la nuit du mercredi au jeudi de la Mi-Carême. Je ne voulais pas te croire coupable ; c’est pour cela que je n’ai pas dit la vérité tout de suite. Je t’en conjure, si tu es innocent, dis où tu as couché, puisque cela pourrait te justifier.
» Pranzini. — Que veux-tu que je dise, puisque c’est avec toi que j’ai passé la nuit ? Pourquoi veux-tu me faire mentir ?
» Madame S… — Je veux au contraire que tu dises la vérité. Voyons, Henri, regarde-moi bien en face, ne te détourne pas ; tu sais bien que tu as découché.
» Pranzini. — Non.
» Madame S… — Peux-tu dire cela ?
» Pranzini. — Non.
» Madame S… — Il est impossible que tu soutiennes cela devant moi ; sois donc sincère, je le veux ; songe donc que mon honneur est en jeu !
» Pranzini. — J’ai dit la vérité.
» Madame S… — Rappelle-toi donc ! Il n’est pas possible que tu persistes. Encore une fois, regarde-moi.
» Des larmes coulent sur les joues de l’inculpé.
» Madame S… — Pourquoi ne me regardes-tu pas ? Il est certain que tu as découché. Pourquoi le cacher ? Tu me ferais croire que tu es coupable ; je voudrais pourtant que ton innocence soit prouvée !
» Pranzini. — Alors, je ne discute plus, si c’est comme cela.
» Madame S… — Il vaudrait bien mieux dire la vérité. Songe donc au mal que tu m’as fait ! Rappelle-toi tout ce que tu m’as dit !
» Pranzini. — Je n’ai rien fait, je ne suis pour rien dans toute cette affaire.
» Madame S… — Je ne puis te croire coupable : tu étais bon, tu étais doux, tu n’aurais pas fait de mal à une mouche ; tu aimais à embrasser les enfants, et tu aurais assassiné cette petite fille ? Non, voyons, cela n’est pas vrai. Mais, alors, il faut prouver ton innocence ; il faut parler ; il faut dire où tu étais pendant cette nuit ; il faut dire ce que tu sais. Je t’en prie, je t’en conjure, il le faut absolument !
» Pranzini. — Je n’en sais rien : je suis venu chez toi, coucher sur le canapé.
» Madame S… — Le soir, en revenant du cirque, souviens-toi de la confidence que tu m’as faite ; elle était terrible et, cependant, je ne pouvais te croire coupable !
» Pranzini. — Je ne t’ai rien dit.
» Madame S… — Comment ? je te vois encore sur la chaise-longue ! Tu t’es mis à pleurer. Tu m’as parlé pour la première fois de madame de Montille ; tu m’as dit que tu l’avais rencontrée un jour dans sa voiture aux Champs-Élysées, que c’était une bonne fille et qu’elle ressemblait à une personne que tu avais beaucoup aimée. Tu m’as dit que tu avais été passer la nuit du 16 chez elle ; que, vers trois heures, on avait frappé trois coups, et que la femme t’avait dit : « J’ai peur ; cache-toi pour qu’on ne te voie pas ; c’est un misérable qui vient pour de l’argent. Tu m’as raconté ensuite qu’elle t’avait jeté tes effets et que tu avais été te mettre dans une armoire, juste en face de sa chambre ; que tu avais entendu les pas de deux hommes ; que tu avais entendu même les cris de la femme et que tu étais resté dans l’armoire jusqu’à six heures du matin ! Je t’ai demandé pourquoi tu n’avais pas porté secours à cette femme ; tu m’as répondu qu’elle t’avait dit : « Cache-toi et ne bouge pas. »
» Pranzini. — Je n’ai rien raconté de tout cela.
» Madame S… — Alors, j’invente ; laisse-moi donc croire à ton innocence au lieu de contredire tout ce que je suis obligée de déclarer, et ce qui me cause une immense douleur ! Au lieu de chercher à me faire passer pour une menteuse, moi qui ai été si bonne, si dévouée pour toi, reviens donc à la vérité !
» Je vous ai aimé pendant sept mois sans intérêt ; j’ai eu foi en vous ; je me suis imposé des sacrifices pour vous ! Vous me parliez de votre vieille mère ; du désir que vous aviez de la rendre heureuse… Tenez, vous pleurez en ce moment.
» Elle s’approche de lui et, pleurant elle-même, elle se met à genoux et ajoute : Henri, je vous en supplie à genoux, dites la vérité ; je ne puis croire que vous soyez coupable ; si vous savez quelque chose, parlez ; justifiez-vous, et si vraiment vous êtes innocent, dites où vous avez passé la nuit, dites ce que vous avez vu dans la chambre, dites comment vous avez eu les bijoux de la femme ; par grâce pour moi, pour votre mère, parlez donc !
» Pranzini, après avoir versé quelques larmes, jette un regard irrité sur madame S… et répond d’un ton sec :
» — Je ne suis pour rien dans cette affaire. »
Pourtant, une crise de sanglots s’empara de Pranzini et, pendant qu’on entraînait madame S…, éperdue, il s’affaissa sur sa chaise. Il fallut le reconduire dans sa cellule.
Je causai longuement avec madame S…
Grande, mince, et d’une tournure élégante, elle était le type même de la première des grands magasins de mode. Son histoire était simple ; elle touchait à la cinquantaine et, un soir, rue de la Paix, en quittant son travail, elle avait rencontré Pranzini qui lui avait parlé de cette voix caressante qu’il savait prendre avec les femmes. Elle avait oublié que ses cheveux grisonnaient aux tempes ; toutes les ardeurs endormies chez cette femme dont la vie n’avait point été heureuse s’étaient réveillées : elle avait été fascinée par le regard du Levantin et s’était donnée toute.
Ce que fut cette liaison ? Il ne fallait pas avoir une grande expérience de la vie parisienne pour le comprendre.
Madame S… s’était raccrochée à ce dernier amour comme à une dernière épave. Elle avait nourri Pranzini, trop heureuse de travailler pour lui faire la vie douce, — un peu de tendresse maternelle se mêlant, sans qu’elle s’en doutât, à l’ardeur de sa suprême passion.
Un soir, son amant n’était pas rentré. Toute la nuit elle l’avait attendu, tourmentée sans doute par la jalousie si terrible chez les femmes de cet âge. Néanmoins, quand il était venu le soir la prendre à son magasin, elle avait pardonné ; ils étaient allés au cirque ensemble.
Puis, dans la nuit, une hallucination avait saisi l’assassin ; il n’avait pas avoué son crime, il avait inventé un roman bien sombre, quelque chose comme une réminiscence d’Edgar Poë.
Elle avait certainement alors deviné tout. La tendresse maternelle avait dominé jusqu’à l’horreur du crime et du criminel.
C’était avec son argent que Pranzini était parti pour Marseille. Elle, qui était honnête et droite, n’avait pas hésité à mentir. Elle avait dit que son amant était resté auprès d’elle la nuit du crime, et qu’il était parti pour Londres, sachant qu’il était à Marseille.
M. Guillot l’avait arrêtée ; il comprit que la prison ne ferait point parler cette malheureuse, qui certainement n’était pas complice ; il la remit en liberté, lui disant simplement : « Vous êtes libre : quand vous serez revenue à vous, vous direz la vérité. »
Le juge avait montré là une science profonde du cœur féminin. Le lendemain, madame S… venait frapper à la porte de son cabinet et lui faisait passer cette lettre :
» Après avoir réfléchi profondément, je me suis rappelée que la nuit du mercredi au jeudi M. Pranzini n’avait pas passé la nuit chez moi.
» Veuillez, monsieur le juge d’instruction, m’excuser de ne vous avoir pas mieux renseigné. J’ai été si affolée dans votre interrogatoire que j’ignore complètement ce que j’ai pu vous répondre.
» Veuillez agréer, etc… »
Une fois de plus, la femme avait livré celui qu’elle aimait, et cette femme était une dévouée qui aurait donné sa vie pour sauver son amant ! Le vieil axiome de police, que lorsqu’on tient la femme on est tout près d’avoir l’homme, restera éternellement vrai.
Madame S… devint, pendant quelques jours, la lionne de Paris, bien sans le vouloir. Caliban, dans le Figaro, organisa un plébiscite de femmes pour décider si la malheureuse avait eu raison de dire la vérité. Il se trouva beaucoup de femmes qui, dans un accès de romantisme, déclarèrent qu’une amante véritable aurait dû se faire condamner plutôt que de livrer l’homme qu’elle aimait. Ces déclarations héroïques sont fort belles, sans doute, mais très éloignées de l’égoïsme de la nature humaine.
La jalousie, la peur et aussi l’honnêteté, il faut le dire, dans un cas comme celui-là, sont les mobiles qui font agir les femmes. Elles sont rares, celles dont la volonté échappe à l’attraction puissante d’un de ces sentiments.
Aussi peut-on dire que l’affaire Pranzini est le drame judiciaire le plus passionnant qui soit. Je l’ai choisi, comme le type du roman vrai dans lequel la réalité, à chaque instant, touche à l’invraisemblance.
Dans sa cellule, où des agents de mon service ne le quittaient ni jour, ni nuit, Pranzini s’était repris tout à fait. Et c’était dans le mutisme le plus absolu qu’il recevait avec un fatalisme d’Oriental les coups nouveaux qui, chaque jour, l’accablaient.
Sa dernière faiblesse fut bien curieuse. Nous étions certains que c’était lui qui avait été, au bureau de poste de la place du Théâtre-Français, expédier le paquet qu’il avait reçu à Marseille. J’eus l’idée de le faire chercher un matin pour le mener à ce bureau, sous bonne garde, afin que l’employé pût le reconnaître. Il blêmit et répondit :
— C’est inutile : j’avoue que je suis allé au bureau de poste de la place du Théâtre-Français.
Plus tard, quand nous mîmes l’employé en présence de Pranzini, ce brave homme déclara qu’il lui était impossible de reconnaître son expéditeur !
Pranzini, qui niait avec obstination les choses les plus évidentes, avait avoué spontanément un fait grave dont il ne nous eût peut-être pas été possible d’établir la matérialité.
Tout naturellement, M. Guillot avait remis à M. Gobert, l’expert de la Banque de France, la fameuse lettre adressée à M. P… L’expert n’avait pu affirmer que les lettres étaient de la même main ! Il en avait été de même pour l’écriture des manchettes.
Et M. Gobert concluait : « Pranzini est un calligraphe de premier ordre ; il varie à l’infini son écriture. Il est très probable que les deux lettres sont écrites par lui, mais je n’oserais l’affirmer. »
Ne fit-il pas mieux, d’ailleurs, de dire loyalement la vérité et d’avouer son impuissance, que d’affirmer audacieusement, comme certains experts, la version de l’accusation, quitte à s’apercevoir ensuite, quand les gens sont morts au bagne, qu’ils se sont trompés ? — Je ne nomme personne.
La culpabilité de Pranzini ne pouvait faire aucun doute ; nous avions tous la conviction intime qu’il était le seul assassin. Mais du moment où on avait trouvé la piste du Geissler de l’hôtel Cailleux, il fallait la suivre. Comme dit un vieux proverbe, quand le lièvre est levé, il faut le chasser.
D’un autre côté, nous estimions que la disparition inexpliquée du Geissler de l’hôtel Cailleux était une arme dangereuse dans les mains de la défense de Pranzini. Il fut décidé qu’à tout prix on retrouverait l’homme disparu le jour du crime.
— Voulez-vous vous charger de cette besogne ingrate et difficile ? me dit M. Taylor.
J’avais l’audace et la confiance de la jeunesse. Je répondis oui ! sans hésiter.
Le soir, M. Taylor m’envoyait ce petit mot au crayon que je retrouve dans mes vieux papiers :
» Préparez-vous à partir le plus tôt possible pour Nancy, Cologne, Vienne, etc., etc. Demain matin, si c’est possible. Le secret sur votre mission.
» À vous,
» Taylor. »