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Partie 2 · La chasse à l’homme

Le lendemain, les journaux de Bruxelles apportèrent un récit romanesque fait par une dame américaine appelée Mac Donald. Voici en résumé ce que cette femme, qui affirmait avoir quitté Paris la veille du crime, avait raconté aux journalistes belges :

« J’accompagnais une Américaine à Anvers. Mon amie partait pour l’Amérique, et moi je restai dans cette ville quelques jours.

» Je fis la rencontre de Geissler place Verte, à Anvers. Il s’était approché de moi, me demandant où se trouvaient les bureaux de la Compagnie du « Red Star Line ».

» Mon interlocuteur, s’apercevant que je parlais difficilement le français, me parla en allemand.

» Voici comment j’ai été appelée à croire que mon compagnon de voyage s’appelait Geissler.

» Dans un café où nous prîmes une consommation, je l’observai et je remarquai que ses cheveux étaient teints. Il semblait soucieux et dévoré de remords ; il ne but pas la bière du pays qu’on lui servait, mais avala une carafe d’eau.

» Il me demanda alors de lui panser une blessure qu’il avait à la main et qui paraissait le faire beaucoup souffrir. Il me raconta qu’il avait déserté de France et qu’il avait été blessé dans une lutte terrible avec ses supérieurs.

» La blessure ressemblait à une profonde morsure ; je la pansai.

» Il me donna un mouchoir pour étancher le sang ; pendant ce temps, il me parlait de ses voyages dans le monde entier, puis il me quitta.

» Je gardai le mouchoir ; je ne m’aperçus que plus tard qu’il portait les initiales G. G. ».

Cette femme, sur l’instigation de journalistes, était allée faire sa déclaration à la police ; elle avait été reçue par le commissaire de la rue Frère-Orban et, tout en lui remettant le mouchoir marqué G G qu’elle possédait, avait ajouté ce détail important que l’inconnu d’Anvers avait voulu lui faire cadeau de bijoux de prix.

Il fut décidé que mon voyage commencerait par Bruxelles et non par Nancy et, le soir, je prenais l’express de 6 heures 30.

En arrivant, à minuit, à l’hôtel Mangelle, je me faisais cette réflexion que s’il est difficile de trouver une aiguille dans une botte de foin, il est plus difficile encore de trouver un homme dans l’Europe, quand on n’a pour indices qu’un nom probablement faux et une vieille valise contenant de vieilles chaussettes et de vieilles chemises. Je me rappelais la scie connue : « Étant données la longueur du bateau et la hauteur du grand mât, trouver l’âge du capitaine ! » L’énigme que j’avais à déchiffrer n’était pas plus simple !

J’avais emporté la valise de l’hôtel Cailleux, et, quand je la plaçai sur la table de ma chambre, je ne pus m’empêcher de faire cette remarque que, dans tous les bazars du monde, on devait, chaque jour, en vendre des centaines de semblables. Quant aux chemises, aux cols… je me rendais bien compte que c’était folie d’espérer trouver dans toute l’Europe leur propriétaire. Il y avait bien le médaillon renfermant la petite photographie sans aucune marque d’une femme coiffée à la mode de 1830… mais pouvais-je espérer reconnaître cette femme, si je la rencontrais par hasard, dans la rue ?

Cependant, ce n’était que dans le hasard que j’espérais, dans le hasard, le meilleur collaborateur de la police… car c’est lui seul qui a permis les coups de maître…

J’avais aussi cette belle confiance dans le succès qui, dit-on, fait gagner les batailles.

Àmon réveil à Bruxelles, j’eus ma première désillusion. Lorsque je me présentai au commissariat de la rue Frère-Orban, j’appris que mon Américaine, madame Mac Donald, avait disparu, ennuyée d’être en butte aux indiscrétions des journaux. Elle avait même négligé de payer son logeur. Mais elle avait remis au commissaire le fameux mouchoir G G que lui avait donné un inconnu. Il ne ressemblait nullement aux mouchoirs trouvés dans la malle du Geissler de l’hôtel Cailleux et la marque était toute différente.

Il me suffit, en effet, d’un examen un peu attentif pour m’apercevoir que le mouchoir était marqué C C et non G G.

J’avais fait le voyage de Bruxelles pour arriver à cette constatation ! On s’était trompé simplement parce que les initiales du mouchoir remis par madame Mac Donald étaient des lettres gothiques.

Pour me consoler, sans doute, un journaliste belge rappela que sept ans auparavant un nommé Geissler avait été soupçonné d’avoir tué une servante près de la porte de Hall. On l’avait arrêté puis relaxé.

Le lendemain matin, je pouvais interroger cet homme dans le cabinet de M. Rossel, le commissaire de la division centrale mort depuis et remplacé par M. Bourgeois, magistrat de police aussi intelligent que sympathique.

En quelques minutes, le pauvre garçon nous eut tous convaincus qu’il ne pouvait être l’homme de l’hôtel Cailleux, attendu qu’il y avait plusieurs mois qu’il n’avait quitté Bruxelles. Tout son quartier s’offrit pour lui donner un alibi.

J’étais furieux ; je secouai sur la capitale de la Belgique, où l’on m’avait fait pourtant un si charmant accueil, la poussière de mes souliers. et pris le train de Cologne.

Àla frontière allemande, j’eus le désagrément de revoir, pour la première fois depuis la guerre, des casques pointus ; mais mon chauvinisme farouche de jadis s’était un peu calmé avec le temps, et je savais que, pour mener à bien la mission qui m’était confiée, il fallait que j’eusse recours à l’aide bienveillante des policiers allemands. Et puis, à ce moment, je revis par la pensée mon retour d’Amérique, sur le steamer « le Strasbourg », et l’inoubliable refus du capitaine de pavoiser le jour de l’anniversaire de Sedan, à cause de ma présence à bord. C’est ainsi que, sans s’en douter, on devient assez raisonnable dans la vie, parce qu’il le faut, parce que les événements sont plus forts que la volonté.

Au moment où le douanier pénétra dans le wagon, il se passa un petit incident assez amusant. Ce brave homme ne savait pas un mot de français ; moi, pas un mot d’allemand. Néanmoins, je compris d’instinct la phrase sacramentelle : Haben Sie nichts zu declarieren ? Je fis de la tête un signe négatif ; mais le bon douanier voulait sans doute accomplir consciencieusement sa besogne, et la petite valise de Geissler, la petite valise de l’hôtel Cailleux, que j’avais placée dans le filet, attira ses regards.

— Machen sie mir das auf bitte ? me dit-il.

Je ne comprenais pas cette fois et ne voulais pas comprendre. Il me répugnait d’ouvrir cette vieille valise d’une propreté douteuse. Je crois que j’aurais fini par être arrêté comme un simple contrebandier si un fort aimable officier qui se trouvait dans le compartiment ne m’avait averti que j’étais obligé d’obéir. Alors, à la stupéfaction de mes voisins, j’ouvris la valise de Geissler, et étalai son linge sale !

L’extrême amabilité avec laquelle me reçut M. Von Koning, Polizei Präsident, c’est-à-dire préfet de police, à Cologne, me consola bien vite de mon petit différend avec la douane.

En quittant la gare, je m’étais rendu au domicile du consul de France, M. Brande, qui était absent ; mais son beau-frère, M. Hellmers, se mit aussitôt à ma disposition et me conduisit chez le préfet de police.

M. Von Koning mit en campagne tous ses agents.

Au bout de cinq minutes de conversation, j’avais compris que l’arrestation de Geissler. était, pour un policier allemand, une question. d’amour-propre, uniquement parce qu’il semblait prouvé que Geissler avait pris part au crime de la rue Montaigne et était un complice. de Pranzini. Si je m’étais laissé aller à dire ce que je croyais réellement, personne ne se serait occupé « d’une recherche sans intérêt ».

Je donnai au préfet de police de Cologne une photographie sensationnelle des victimes et un portrait de Pranzini, ce qui parut l’enchanter, et, pendant qu’il faisait faire des recherches dans tous les hôtels de la ville pour savoir si Geissler n’y avait point habité, il me confia à un commissaire de police, M. Blum, qui parlait fort bien français et m’accompagna chez les principaux marchands de tabac de la ville.

J’étais venu à Cologne uniquement parce que j’avais trouvé dans la valise de l’hôtel Cailleux plusieurs de ces sacs en parchemin portant l’adresse de différents marchands de tabac de Cologne, tels qu’en Allemagne on en donne à quiconque achète quatre ou cinq cigares à la fois.

L’homme qui avait dans sa valise cinq ou six sacs de ce genre, portant tous l’adresse d’un marchand de tabac de Cologne, avait fait évidemment un séjour dans cette ville.

Me voilà donc allant chez tous les marchands, et faisant traduire par le commissaire Blum le signalement de Geissler, à toutes les blondes Fraulen qui débitent du tabac dans la vieille ville allemande.

Dans la plupart des boutiques, on me fit des réponses évasives. Les jeunes filles avaient tant vu de fumeurs qu’elles ne se souvenaient pas… Mais chez M. Camille Rube, Hohertdgasse, 102, une fillette brune et fort intelligente me dit qu’elle connaissait très bien mon homme. Malheureusement, elle ne l’avait plus revu depuis cinq semaines. C’était un pauvre diable, dont le linge et les habits étaient râpés. La dernière fois qu’il était venu, il avait dit en souriant tristement :

— Je vais fumer mon dernier sou.

Ce n’était pas grand’chose, mais cela était quelque chose ; et, un instant, j’eus un vif mouvement de joie quand, en rentrant à la Préfecture de police, je vis M. Von Koning s’avancer vers moi tout joyeux, et me dire :

— Eh bien ! nous le tenons, votre Geissler !

Les agents avaient découvert, en effet, qu’un individu de ce nom avait logé à l’hôtel de l’Europe du 29 janvier au 2 février. Je courus. à cet hôtel et j’appris qu’un homme d’une trentaine d’années, portant des moustaches châtain, répondant absolument au premier signalement donné à l’hôtel Cailleux, était parti sans payer sa note, soit 24 marks 55 pfennigs. Les détails furent encore pour moi plus significatifs. Ce Geissler était toujours préoccupé et sombre comme le mien. Allais-je donc avoir la chance inespérée de trouver mon gibier presque au début de la chasse ?

Un autre agent venait bientôt encore nous donner des nouvelles de notre Geissler. Ce diable d’homme avait décidément la manie de s’en aller des hôtels sans payer ce qu’il devait. On venait de retrouver sa trace à l’hôtel Tills. Là, il avait laissé une ardoise de 41 marks 90 pfennigs, et sa valise était restée engagée.

Je saisis ladite valise avec une impatience extrême, et j’y trouvai une profonde déception. Dans celle-là aussi, il y avait du linge. Mais, hélas ! il ne portait point les mêmes marques que celui de l’hôtel Cailleux. Le mirage s’évanouissait ; il eut bientôt tout à fait disparu. Un des hôteliers avait gardé l’adresse de son locataire fugitif et avait écrit au père, qui habitait la Bavière. La carte postale par laquelle celui-ci avait répondu indiquait que ce Geissler ne pouvait avoir été à Paris le 16 mars.

Ma conviction était faite, d’autant plus que dans la valise de l’hôtel Tills, j’avais trouvé une photographie de Geissler, un Geissler imberbe et portant monocle : ce ne pouvait être mon Geissler de l’hôtel Cailleux !

Àla hâte, le lendemain, j’écrivis à M. Taylor :

» Je suis en chemin de fer entre Cologne et Berlin, en pleine course de train rapide, et j’ai beaucoup de peine à tracer quelques lignes à cause de la trépidation. Je vous envoie la photographie de Geissler, celui qui, comme notre individu de l’hôtel Cailleux, pose des lapins aux hôteliers. Je suis certain que ce n’est pas notre homme… Comme je l’ai toujours dit, le Geissler de l’hôtel Cailleux ne doit pas être revenu en Allemagne : tout ce qu’on peut espérer, c’est trouver des traces de son passage et peut-être son identité. C’est en tout cas une mission bien difficile…… »

Il fallait que je fusse bien désespéré pour écrire ces choses ! Mais ma ténacité reprit bien vite le dessus, et j’arrivai à Berlin décidé à remuer toute l’Allemagne pour retrouver l’homme qui avait acheté la valise et les vieux faux-cols que je trimballais avec moi.

M. Taylor était aussi très sceptique. Il m’écrivait chaque jour pour me mettre au courant de ce qui se passait à Paris. Je trouvai à l’hôtel Continental, à Berlin, où j’avais annoncé que je descendrais, ses premières lettres.

Les nouvelles qu’il me donnait de Paris étaient accablantes pour Pranzini. Celui-ci avait été reconnu par le coutelier qui avait vendu le couteau.

Il avait été reconnu non seulement par l’employé coutelier, mais aussi par la patronne de ce dernier.

Il n’y avait pas à douter de la sincérité de leur déclaration. Mais l’inculpé continuait à ne pas avouer.

Enfin Pranzini avait été conduit rue Montaigne, depuis 10 heures du soir, jusqu’à 2 heures du matin. La mise en scène n’avait rien produit ; il était resté impassible et toujours maître de lui. Il avait inventé cependant une allégation nouvelle. Il avait prétendu qu’il avait couché sur le canapé sans que la femme le sût. C’était pour des raisons particulières, disait-il, raisons qu’il ne voulait pas faire connaître, qu’il avait agi ainsi, semblant insinuer qu’il voulait éveiller la jalousie de sa maîtresse.

Le rapport qui m’était envoyé par mon secrétaire sur cette reconstitution du crime me donnait des détails encore plus dramatiques d’il est possible. Pranzini avait été d’un calme qui avait stupéfié les magistrats ; il s’était prêté avec une extrême complaisance à tout ce qu’on avait voulu, regardant avec une extrême tranquillité les horribles photographies de ses victimes.

M. Guillot avait même préparé une confrontation avec madame S…, qui n’avait pas mieux réussi.

— Je vous adjure, Pranzini, de dire la vérité, s’était écriée madame S…

— C’est vous qui ne la dites pas, avait répondu l’homme.

Enfin, M. Guillot avait fait coiffer Pranzini d’un chapeau haut de forme ; il l’avait fait passer devant le concierge, le collet de son pardessus relevé, et le concierge n’avait pu dire s’il le reconnaissait pour l’homme qui était passé devant sa loge à onze heures du soir, la nuit du crime !

Je comprenais que si la culpabilité de Pranzini était désormais aussi claire que le jour, il n’en était pas moins certain que tant que nous n’aurions pas trouvé le Geissler de l’hôtel Cailleux, la défense aurait une arme terrible entre les mains ; elle pourrait dire : « Vous n’avez pas la preuve matérielle que Pranzini a tué ; c’est peut-être un voleur, c’est peut-être un complice, mais l’assassin c’est le Geissler de l’hôtel Cailleux, c’est l’homme qui a laissé sa carte de visite sur le lieu du crime, c’est l’homme qui a disparu le 16 mars et que vous n’avez pas su retrouver ! »

Àtout prix, je voulais avoir Geissler.

Je trouvai Berlin couvert de neige, quoiqu’on fût au 15 avril. Et ce fut par un froid sibérien que je me rendis à l’ambassade de France, où M. Herbette me reçut avec d’autant plus d’empressement qu’il était curieux de connaître tous les détails de l’affaire Pranzini, et qu’il frissonna quand je lui exhibai les photographies des victimes égorgées.

Ces photographies, d’ailleurs, étaient mon meilleur passe-port ; tout le monde frissonnait en les regardant, et tout le monde m’en demandait ! Je fus obligé d’écrire à Paris à plusieurs reprises pour en avoir de nouveaux exemplaires. Il frissonna, lui aussi, M. le préfet de police, M. Von Richtofen ! Il frissonna, M. le conseiller d’État Buchler, chef de la Sûreté, quand le chancelier de l’ambassade, M. de Chappedelaine, me conduisit à la présidence de la police.

Mais, ce qui parut intéresser ces messieurs presque autant que les photographies, ce fut le manifeste socialiste de Breslau dont je portais précieusement les fragments avec moi. Je fus enchanté de voir que ce détail allait augmenter beaucoup l’intérêt que la police allemande portait au crime de la rue Montaigne. C’était, du reste, le moment où le socialisme préoccupait le plus nos voisins.

Ce manifeste avait été imprimé à l’occasion des élections du mois de février précédent, et la pensée vint, sans doute, à mes collègues allemands que le Geissler recherché par moi pouvait bien être un socialiste.

Est-ce pour cela ? Est-ce pour m’être simplement agréable ? Toujours est-il que le chef mit à mes ordres ses meilleurs agents pour me guider à travers Berlin et m’aider dans mes recherches.

J’allai visiter tous les grands chemisiers de la ville en compagnie d’un agent d’origine polonaise nommé Czerwonsky, qui parlait très bien le français et qui était très obligeant. Nous emportions, dans le fiacre, la petite valise de l’hôtel Cailleux et Czerwonski me mena d’abord chez le chemisier dont le nom était marqué dans les faux-cols de Geissler.

La maison Nadge est une énorme fabrique de chemises et de faux-cols, qui en débite chaque mois des milliers et des milliers. Il était impossible aux vendeurs de dire qui avait acheté les faux-cols de ma valise.

Ensuite, nous nous occupâmes des chemises. Partout les fabricants se mirent à notre disposition avec un empressement qu’on ne trouve point toujours à Paris quand il s’agit de recherches de police.

J’appris que les chemises ne pouvaient avoir été achetées à Berlin. M. Nadge et plusieurs autres établirent que la fabrication était provinciale. « On ne fabrique pas aussi mal ici », me dirent-ils avec un certain orgueil.

Trois chemisiers qui passaient pour des experts déclarèrent, après un minutieux examen, que ces chemises ne pouvaient avoir été faites que dans des villes comme Leipzig, Dresde, Breslau, etc., etc.

Breslau ! la ville du manifeste électoral. Le préfet de police fut encore plus joyeux que moi quand nous lui apprîmes cette nouvelle. Décidément, les Allemands n’étaient pas fâchés de pincer un socialiste assassin ! Moi, cela m’était tout à fait indifférent, mais je profitais de cet état d’esprit particulier qui me donnait des concours fort utiles.

— Votre homme doit être compromis comme socialiste, me disait-on ; c’est pour cela qu’il a fui en France.

Je n’en savais absolument rien, mais je m’inclinais d’un air entendu, enchanté d’avoir à mon service toute la police de l’empire allemand.

Tous les journaux d’Allemagne, sur un ordre de la police, publièrent le signalement de la valise et de ce qu’elle contenait !

En même temps, tous les employés du préfet me donnèrent peu à peu les renseignements qui pouvaient m’être utiles.

Ainsi j’appris que Gaston est un prénom inconnu en Allemagne. Et, partant, de là, on me signala comme une piste très sérieuse celle d’un nommé Gaston Mortier qui venait de s’enfuir de New-York et qui était un socialiste dangereux !

On me parla aussi d’un Geissler, condamné à mort jadis, puis gracié, puis remis en liberté… Nous prîmes dans le Bottin de Berlin les noms de tous les Geissler ; des enquêtes furent faites sur eux sans donner de résultat.

Je partis pour Breslau, n’étant pas plus avancé que le jour de mon arrivée à Berlin, et ayant eu le désagrément d’apprendre par une dépêche que M. le conseiller Buchler avait bien voulu me communiquer que Geissler était inconnu comme socialiste.

Je dois avouer que je n’allais guère à Breslau que par acquit de conscience. Le Geissler de l’hôtel Cailleux avait dit à son hôtelier qu’il était né à Vienne, que ses parents y habitaient. J’avais dans ma poche un ticket d’abonnement à une compagnie de tramways trouvé dans la valise. Il me semblait que c’était à Vienne seulement que j’avais une chance toute mince, il est vrai, mais une chance de trouver mon gibier.

En arrivant le soir à Breslau, j’étais allé m’entendre avec les autorités pour le lendemain.

La nuit venue, j’avais parcouru la ville à la hâte, et comme je passais devant un bazar dont on éteignait les becs de gaz, j’aperçus à la devanture une valise qui, sans être tout à fait semblable à celle du Geissler de l’hôtel Cailleux, avait avec elle une vague ressemblance. Le marchand ne savait point un mot de français, moi pas un mot d’allemand ; il eût été bien difficile de nous entendre. Mais toute la nuit, je fus tenu en éveil par cette découverte due au hasard.

C’était la première fois depuis mon arrivée. en Allemagne que je trouvais une valise se rapprochant à ce point de celle que je traînais avec moi comme un boulet.

Le lendemain matin, le consul me mit en rapport avec M. Sohcooh, chef de police, qui me confia à son chef de cabinet, M. Henrich Hoffmann, un policier très avisé, et un homme d’une extrême amabilité. Je lui racontai la découverte que j’avais faite la veille, et il envoya aussitôt un de ses agents au bazar dont j’avais eu soin de prendre l’adresse.

M. Hoffmann m’invita à déjeuner avec un commissaire de police de la ville, M. Fœder.

Comme nous sortions de table, l’agent revint, disant que toutes les valises du genre de celle de Geissler se faisaient à Breslau, chez un grand fabricant de malles, M. M…

Je lui confiai alors ma valise, et il revint bientôt avec le fabricant, porteur d’une planche sur laquelle était collé un morceau de papier rayé rouge et gris, la même doublure que la valise de Geissler !

M. M… reconnut parfaitement celle-ci pour être sortie de ses ateliers. Mais il lui était impossible de savoir qui l’avait achetée ; il vendait tous les ans des milliers de ces valises grossières dont le prix, je m’en souviens, était de trois marks.

C’était un maigre succès, mais c’était déjà un pas de fait. M. Hoffmann, qui s’était mis à ma disposition avec un zèle dont je ne saurais encore assez le remercier, avait envoyé ses agents faire une enquête chez tous les Geissler de Breslau, et Dieu sait s’il y en avait. Ils revinrent bredouille. Je crois même que pas un des Geissler de Breslau ne s’était absenté de la ville durant le mois de mars !

Cependant, je ne sais pourquoi, tout à coup une espérance m’était venue !

Vers la fin de l’après-midi, je vis arriver à la présidence de la police un agent amenant un chemisier de la ville, M. Monitz, qui avait reconnu les chemises pour avoir été vendues par lui à une madame Guttentag, dont il ne savait pas l’adresse.

C’était encore une déception ; je cherchais Geissler et je trouvais Guttentag.

Je saisis le Bottin de Breslau ; il y a trente-six Guttentag dans la ville ; j’allais être obligé de les voir, tous les uns après les autres ! Je pris le premier sur la liste et arrivai avec M. Hoffmann chez M. Isaac Guttentag, courtier assermenté.

Une bonne vint nous ouvrir ; elle nous déclara que son maître était sorti et qu’il était impossible de voir sa maîtresse, attendu qu’elle était en voyage.

— Mais où est M. Guttentag fils ? demanda M. Hoffmann.

— Nous n’en savons rien, répondit la bonne.

L’agent qui nous accompagnait montra alors la fameuse valise. La vieille Allemande fit signe qu’elle ne la reconnaissait point. Je tirai de ma poche le petit médaillon avec portrait de femme et le mis sous les yeux de la servante.

— Tiens ! fit-elle, le portrait de madame !

J’avoue que le cœur me battait fort et que j’éprouvai une satisfaction infinie quand la servante reconnut également les chemises, les mouchoirs, les chaussettes et les cols pour les avoir lavés plusieurs fois.

On peut deviner avec quelle impatience j’attendais le retour de M. Isaac Guttentag.

Ce vieillard, le type même de l’Allemand classique, me découragea par ses premières paroles.

« J’ai maudit mon fils, dit-il ; il est mort pour moi ; je ne sais rien de lui ; il est parti d’ici au commencement de mars sans me dire adieu ; je ne lui ai pas donné d’argent et je sais pas comment il a pu aller à Paris, ainsi que me l’a dit un de mes cousins. Je n’ai reçu aucune nouvelle de mon fils Georges et ne veux pas en recevoir ! »

Inutile de dire, n’est-ce pas, que nous nous étions bien gardé de raconter à ce brave homme que nous recherchions Gaston Guttentag, comme soupçonné d’avoir pris part au crime de la rue Montaigne.

Le vieillard reconnut le trousseau de clefs parmi lesquelles se trouvait celle de sa maison, puis le portrait de sa femme.

Enfin, chose terrible, quand je lui montrai les manchettes trouvées chez Marie Regnault, il ajouta avec le flegme dont il ne se départissait pas :

— C’est mon fils qui a dû écrire Gaston Geissler : je reconnais son écriture.

Ce que le vieillard n’avait pu me dire, le cousin qui avait correspondu avec Georges Guttentag devait le savoir. Il n’y avait pas une minute à perdre. La vieille bonne nous donna l’adresse de ce cousin, M. Georges Guttentag, qui portait le même prénom que le disparu.

J’arrivai chez lui avec M. Hoffmann, qui voulait bien ne pas me quitter et continuer à me servir d’interprète.

Encore plus froid que son oncle, M. Georges Guttentag parlait avec une lenteur qui me désespérait d’autant plus qu’il me fallait attendre que M. Hoffmann me traduisît ses paroles. L’aimable conseiller, en souriant, me faisait signe de calmer mon impatience :

— Vous autres Français, me dit-il, vous êtes d’une pétulance !

— Il est parfaitement exact, dit le banquier Georges Guttentag, que mon cousin a quitté Breslau à la suite d’erreurs de jeunesse, sans gravité, d’ailleurs. Il est encore en ce moment à Paris, je crois, à moins qu’il ne soit déjà parti pour Brême ou Hambourg… Il y a quelques jours, j’ai reçu une lettre de lui, dans laquelle il me fait part de la situation terrible dans laquelle il se trouve ; voici cette lettre.

Et il tendit le papier à M. Hoffmann, qui me traduisit aussitôt ce qu’il contenait.

« Georges Guttentag avait été arrêté par des gardiens de la paix dans la nuit du 16 au 17 mars — la nuit du crime — à la suite d’une tentative de suicide et sous la simple inculpation de vagabondage, attendu qu’il avait déclaré n’avoir pas de domicile. Le tribunal correctionnel, qui avait à le juger, avait renvoyé son jugement à huitaine, Guttentag ayant dit qu’il recevrait de l’argent de sa famille pour retourner en Allemagne… »

Ici, M. Hoffmann s’arrêta, comme un peu confus.

— Je n’ose vous lire la fin, me dit-il ; c’est tellement extraordinaire ! Voyez plutôt vous-même.

Je me saisis avidement du papier et lus au-dessous de la signature Guttentag, écrit en français :

« Mazas, 1 division, cellule n 85. »

Le moment n’était guère propice aux réflexions philosophiques… Je pressai de questions le banquier Guttentag qui continua :

« Je lui ai envoyé avant-hier 250 francs pour lui permettre de gagner Hambourg ou Brême et s’embarquer pour l’Amérique… Il est possible que mon cousin ait déjà reçu cet argent et soit en route… »

Il n’y avait pas une minute à perdre. M. Hoffmann et moi, nous courûmes au télégraphe où je lançai la dépêche suivante :

« 20 avril 1887,7 h. 50 soir.

» Paris de Breslau.

» Préfet de police, Sûreté, Paris.

» Homme Cailleux, pas Geissler, se nomme Georges Guttentag, détenu à Paris, Mazas, 1 division, n 85.

» Il attend argent par consul ou ambassadeur et va être relaxé ; doit partir de Paris pour Brême et Amérique après réception argent.

» Aviser de suite.

» Goron.

» Polizei præsidium. »

Puis, je revins à la Préfecture de police, où le préfet, à ma prière, télégraphia immédiatement à Hambourg et à Brême le signalement de Georges Guttentag, avec l’ordre de le garder s’il s’embarquait sur un navire en partance.

Il me semblait que je vivais un rêve depuis quelques heures ; les événements s’étaient succédé avec une telle rapidité qu’il m’était, presque impossible de les fixer dans mon esprit.

J’étais harassé de fatigue, — je rentrai dans mon hôtel de l’Aigle-Blanc pour me coucher. Cependant, avant de m’endormir, j’écrivis brièvement à M. Taylor pour lui donner le détail de mes recherches ; ma lettre finie, je me mis à songer à la fantastique aventure que je venais de vivre…

Ainsi, j’avais couru toute l’Allemagne à la recherche d’un homme que j’avais sous ma main, à Mazas, qu’il me suffisait d’envoyer chercher par deux agents pour le mettre à la disposition de M. Guillot !

Et machinalement, je me rappelai un article de Capus que j’avais lu le matin dans un journal de Paris qu’on m’avait envoyé, article où, blaguant mon voyage, l’auteur me représentait cherchant Geissler au Kamtchatka. Là, je consultais une vieille femme qui avait reçu les confidences du fuyard et elle me répondait : « Il m’a nommé la ville où il doit aller, mais le nom est très dur à prononcer : Asn… Asn…

» — Asnières ? m’écriais-je.

» — Asnières, oui, c’est cela », répondait la vieille femme.

Àpeu de chose près, le journaliste avait dit la vérité.

Àla joie immense que j’éprouvais d’être parvenu, grâce au hasard, à m’acquitter de la mission difficile et presque impossible dont j’avais été chargé, se mêlait un peu de confusion. N’y avait-il pas, en effet, un côté burlesque dans cette histoire ?

Pourtant, en réfléchissant, je comprenais que ce qui s’était passé se passerait encore bien des fois tant que la police parisienne aurait l’organisation rudimentaire qu’elle possède, tant que le chef de la Sûreté ne serait pas averti, au moins par un rapport succinct, de toutes les arrestations faites à Paris, et des circonstances dans lesquelles elles ont été opérées.

Un brigadier de gardiens de la paix avait ramassé sur la berge de la Seine un individu baragouinant de l’allemand ; le lendemain, un secrétaire de commissaire avait su de lui qu’il s’appelait Guttentag et l’avait envoyé au Dépôt. Ni le brigadier, ni le secrétaire, qui ne voyaient pas l’affaire Pranzini avec la même fièvre que nous, n’avaient pu se douter que Guttentag, qui se disait sans adresse, était l’homme mystérieux inscrit à l’hôtel Cailleux sous le nom de Geissler.

Tandis que M. Taylor ou moi, si nous avions connu cette arrestation et ses détails, nous qui ne cessions de penser au crime de la rue Montaigne, nous aurions été certainement frappés par la coïncidence des dates et nous n’aurions pas tardé à être fixés, surtout si l’individu, par le moyen d’un interprète, avait déclaré qu’il avait laissé ses bagages dans un hôtel.

Encore une réforme nécessaire, cette communication au chef de la Sûreté des arrestations opérées.

Mais il faudrait rompre des lances contre la bureaucratie, car, alors que le chef du service criminel ne sait rien, c’est un chef de bureau qui centralise tout…

Tout à coup, mes réflexions furent interrompues par un bruit léger que j’entendais dans les deux chambres contiguës à la mienne.

Elles étaient occupées par deux journalistes français, un reporter du Temps, et Félix Dubois, alors au Soleil, et qui, depuis, est devenu un célèbre explorateur, car il a rempli au Pays noir des missions autrement difficiles et périlleuses que celle de filer un chef de la Sûreté, qui ne se cachait pas.

Tous deux ne m’avaient pas lâché depuis Cologne.

Au moment où j’étais entré à l’hôtel, ils s’étaient bien aperçus, à ma mine satisfaite, que quelque chose de nouveau s’était passé.

J’avais absolument refusé de leur répondre, disant qu’il était impossible d’informer les journaux de ce que j’avais fait avant que mes chefs fussent avertis.

J’entr’ouvris légèrement la porte et vis mes compatriotes qui descendaient sur la pointe du pied ; je me dis avec un peu de malice :

« Mes bons amis, vous allez à la chasse aux nouvelles, vous reviendrez bredouilles. »

Hélas ! même à Breslau, les reporters français furent, cette nuit-là, plus malins que la police. Parvinrent-ils à soudoyer un employé du télégraphe ou bien un agent leur communiqua-t-il la nouvelle ? Toujours est-il que le lendemain matin, à Paris, le Soleil paraissait avec le récit complet de l’arrestation de Geissler, l’homme mystérieux de l’hôtel Cailleux. Félix Dubois était parvenu à télégraphier à son journal vers deux heures du matin.

Il se produisit même un incident fâcheux. M. Bernard et M. Guillot, vers 11 heures, en arrivant au Palais de Justice, achetèrent le journal à un crieur, et quand ils l’eurent lu, envoyèrent chercher M. Taylor auquel ils reprochèrent amèrement de ne pas les avoir avertis la veille au soir.

Mon chef dut avouer alors qu’il avait reçu ma dépêche vers neuf heures, mais que ne croyant point aux fantaisies du hasard, il s’était dit simplement : « Goron est fou ! » Il avait gardé le télégramme dans son buvard : et il avait trouvé inutile d’aller à Mazas. Il y alla avec M. Guillot.

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