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Partie 2 · Les maîtresses de Pranzini

Le père Guttentag, qui ne se rendait pas compte le moins du monde de la gravité de son affirmation, attendu qu’il ne savait pas un mot de l’affaire de la rue Montaigne, le père Guttentag m’avait dit formellement : « Je reconnais l’écriture de mon fils, ce doit être lui qui a écrit sur ces manchettes : Gaston Geissler. »

Quelle terrible accusation ! pourtant je ne m’emballai pas sur cette piste. Depuis que j’avais été le chercher à Marseille, je croyais Pranzini seul coupable. Néanmoins, je cherchais vainement à m’expliquer cette série de coïncidences étranges :

Cet Allemand se faisant inscrire sous le nom de Henri Geissler à l’hôtel Cailleux et disparaissant la nuit du crime, alors que l’assassin de Marie Regnault laissait la carte de visite de Gaston Geissler !

Ce linge du prétendu Henri Geissler, marqué G G, ce qui semblait indiquer tout naturellement que le prénom d’Henri avait été pris faussement et que le véritable nom du disparu était bien Gaston Geissler.

Ce n’était rien encore : après une course fantastique à travers l’Allemagne, je retrouvais les traces du disparu.

Geissler était un faux nom ; il s’appelait Georges Guttentag !

Autant de charges contre lui. Un homme prend un faux nom, ou pour faire un mauvais coup, ou pour se cacher quand il est fait.

Si la justice n’avait eu que ce coupable présumé, il est probable que le juge aurait aussi déclaré qu’une preuve certaine de sa culpabilité était cette similitude d’initiales voulue.

Et pour comble de malchance, ce pauvre diable, qui semblait accablé par une sorte de fatalité, était condamné involontairement par son père qui reconnaissait son écriture dans les manchettes trouvées sous les cadavres des femmes assassinées !

Certes, jadis, bien des condamnations capitales ont été obtenues avec des preuves moins décisives.

Eh bien ! malgré tout, je n’étais pas le moins du monde convaincu de la culpabilité de Guttentag.

Et, dans la lettre que, le soir de ma découverte, j’avais adressée à M. Taylor, je disais : « J’attends un télégramme pour savoir si j’ai découvert un innocent ou un coupable. »

Le télégramme, d’ailleurs, ne vint point, et je rentrai à Paris sans être fixé d’une façon définitive.

Mais il me suffit d’une heure de conversation avec le prisonnier de Mazas pour être aussi persuadé de son innocence que l’étaient d’ailleurs M. Taylor et M. Guillot.

C’était le type de l’errant qui, n’ayant réussi à rien, un beau jour, las de rouler sa bosse par le monde, avait résolu d’en finir avec la vie. Mais il n’avait point voulu mourir sous son nom. Il avait voulu épargner cette honte à sa famille.

« J’ai pris, me dit-il, le nom de Geissler, qui est aussi commun en Allemagne qu’en France celui de Dubois ou celui de Durand. Quant au prénom d’Henri, je l’ai pris également par hasard, parce que c’est encore un de ceux que dans mon pays et surtout dans ma religion — il était juif — on donne le plus facilement aux enfants. »

C’était si extraordinaire que Guttentag, en descendant de l’hôtel Cailleux, eût donné non seulement le nom de Geissler, mais celui d’Henri, le prénom de Pranzini, que l’imagination des journalistes travailla, comme c’était fatal, et qu’on publia des romans sensationnels, racontant que les deux hommes étaient étroitement liés et que, par conséquent, ils étaient les deux complices.

La confrontation ne donna aucun résultat, bien entendu, et nous parvînmes à reconstituer, heure par heure, l’emploi du temps de Guttentag, depuis le moment où il avait quitté l’hôtel Cailleux jusqu’à celui où deux agents l’avaient retiré de la Seine, c’est-à-dire cinq heures du matin.

Et cela était d’autant plus difficile que le pauvre diable ne connaissait pas du tout Paris, qu’il avait marché au hasard et qu’il eut le plus grand mal à nous indiquer les endroits où il était passé, notamment une brasserie du faubourg Poissonnière où il était resté plusieurs heures devant l’unique bock qu’il s’était payé en guise de dîner, avec les derniers sous qui lui restaient.

Quelle terrible leçon, pourtant, que cette fantastique aventure ! Je n’ai jamais pu y songer sans frémir à la pensée qu’il eût suffi peut-être d’un hasard de plus pour que la conviction de tous fût faite et que le malheureux Guttentag fût considéré comme le seul et le véritable assassin. Supposez, en effet, Pranzini gardant son sang-froid, jetant les bijoux à la Seine et venant tranquillement faire sa déposition à la Sûreté, supposez en même temps Guttentag ayant connu Marie Regnault, supposez que le concierge qui ne reconnaissait pas Pranzini l’eût seulement à peu près reconnu, lui ! Sa culpabilité éclatait à tous les yeux.

Et on ne peut pas dire que je commets là une hérésie policière, car plusieurs fois, au cours de ce livre, je montrerai des témoins de la meilleure foi du monde, reconnaissant des innocents et ne pouvant reconnaître des coupables.

Nous eûmes tant de difficultés à retrouver la simple brasserie où il était resté fort tard, qu’il est probable qu’on ne l’eût jamais découverte si l’on avait été persuadé de sa culpabilité !

Les plus petits détails l’auraient accusé et ce n’eût pas été un alibi que d’avoir été repêché dans la Seine à cinq heures du matin, à l’heure où, d’après les experts, le crime avait été commis, au contraire, c’eût été une preuve de plus et les magistrats auraient mis certainement sur le compte du remords ou du dépit de n’avoir pas trouvé assez d’argent, cette tentative de suicide, si la justice n’avait eu que Guttentag à se mettre sous la dent. Et puis qui sait si, par une sorte d’auto-suggestion, les experts n’en seraient pas arrivés à se persuader que le crime avait eu lieu plus tôt.

Ces simples notes pourront, je crois, fournir des données précieuses aux romanciers qui auraient la fantaisie d’exploiter le riche filon des erreurs judiciaires.

Tout cela prouve qu’en matière de police il faut croire à tout, s’attendre à tout et que l’invraisemblable est souvent la vérité.

Cette affaire Pranzini, du reste, est en quelque sorte le spécimen du drame judiciaire le plus fantastique et le plus empoignant ; on y trouve à la fois toute l’horreur des récits d’Edgar Poë, le tableau cynique. d’une fin de siècle corrompu, et l’exposé de ce que peut et ne peut pas la police ; enfin, le triomphe du hasard nouant et dénouant l’intrigue, la dirigeant et l’expliquant comme le chœur de la tragédie antique ! Avec cela, des silhouettes pittoresques d’hommes et de femmes exotiques font comme un cadre bizarre à cet étrange tableau.

Chaque jour amenait la découverte d’un détail nouveau, démontrant, d’une façon plus claire, la culpabilité de Pranzini.

Un Monsieur Arthur Geissler s’était spontanément présenté au bureau de M. Guillot et avait raconté qu’il connaissait Pranzini depuis longtemps ; il l’avait trouvé comme interprète à l’hôtel royal de Naples, alors que, lui-même, en était secrétaire. À cette époque Pranzini avait commis un vol ; il en avait toujours voulu à M. Geissler de l’avoir indiqué comme étant le voleur.

Cette déposition apportait une lumière singulière et l’on comprenait comment Pranzini avait imaginé de laisser le nom de son ennemi Geissler à côté du cadavre de ses victimes.

En même temps, on reconstituait peu à peu la vie étrange de cet aventurier cosmopolite.

Fils de parents italiens, Pranzini était né en Égypte, à Alexandrie. Doué d’une facilité extraordinaire pour apprendre les langues, il avait fait des études rudimentaires dans une pension anglaise, études qui lui avaient permis d’entrer comme employé à l’administration des postes. C’est là qu’il commit son premier vol ; condamné à six mois de prison, sa peine finie, il était parti pour Constantinople où il s’était fait engager comme interprète à l’hôtel d’Angleterre.

Renvoyé encore de cette place, il s’était associé avec un Allemand et un Américain⠀⠀ pour acheter une petite pacotille ; tous trois avaient parcouru les Indes et la Perse. Puis Pranzini était revenu à Alexandrie avec un peu d’argent ; il s’était mis à jouer et, en quelques semaines, avait perdu tout son petit pécule. Il était entré comme interprète dans l’armée anglaise qui faisait l’expédition du Soudan. Après la campagne, il était revenu au Caire, possesseur, encore une fois, de quelques billets de mille francs.

Quand il avait eu tout mangé, il était parti pour la France.

Ce n’était pas tout ; il avait été encore employé en Italie à la Compagnie des Pulmann-car, où il avait commis d’autres vols.

L’avant-veille du crime, il s’était présenté chez une personne qui l’avait connu à Alexandrie et lui avait demandé à emprunter une petite somme d’argent.

On retrouva le chapelier chez lequel, le lendemain du crime, il était allé acheter un chapeau rond et auquel il avait donné l’adresse du docteur Forster, au Grand-Hôtel, — le docteur Forster dont Pranzini avait pris le nom pour s’envoyer à Marseille les bijoux de Marie Regnault !

Les preuves de la culpabilité de l’homme que j’avais ramené de Marseille étaient certaines. Il n’avait pu dire où il avait passé la nuit du crime ; il avait semé à Marseille les bijoux de Marie Regnault ; il portait sur la cuisse et aux mains des cicatrices provenant évidemment de blessures qu’il s’était faites à lui-même, en luttant contre ses victimes. Tout l’accusait, tout le condamnait ; on n’avait point retrouvé le couteau qui avait servi à commettre le crime, mais on avait découvert le coutelier chez qui il était allé l’acheter. Sa fuite de Paris, son trouble, sa tentative de suicide convaincraient certainement les jurés.

Tout à coup, Pranzini trouva une explication nouvelle de l’emploi de son temps dans la nuit du crime.

— Je l’ai passée, dit-il, chez une dame du monde que je ne puis nommer et que je ne nommerai pas, même le cou sous la guillotine.

C’était bête ; c’était le vieux procédé romantique. Pranzini, qui était un grand liseur, évidemment avait lu Gaboriau. Pourtant, ce fut la seule arme de la défense et c’est avec elle qu’on est parvenu à créer une sorte de légende sur ce sinistre assassin.

En imaginant ce suprême argument, Pranzini savait bien qu’on avait découvert les paquets soigneusement entourés de faveurs roses ou bleues des lettres de ses maîtresses.

Oui, ce rastaquouère étrange, qui n’avait même pas de linge, qui n’était pas beau, quoi qu’on ait dit, et qui n’avait pas l’ombre de distinction, avait pris au passage les cœurs de femmes qui n’étaient point, comme madame de Montille, de simples filles entretenues. J’avoue que nous eûmes bien des surprises, quand nous fûmes contraints de faire une enquête sur les maîtresses de Pranzini, et que les lettres que nous lûmes nous donnèrent d’étranges aperçus sur la perversité du cœur féminin.

Le sujet est délicat et certes je n’oublierai pour rien au monde qu’ici le secret professionnel est le strict devoir d’un honnête homme. Mais j’estime que sans nommer aucune des pauvres filles qui se laissèrent prendre à la vigueur athlétique du rastaquouère, et à la caresse de ses yeux, je dois détruire les légendes absurdes qui ont couru et courent sur des femmes très honorables qui ont été accusées d’avoir été les maîtresses de Pranzini, et qui ne l’ont même jamais connu.

Pranzini avait été l’amant d’une jeune fille américaine, qu’il avait rencontrée dans la cour d’un hôtel. Et, si invraisemblable que la chose puisse sembler, cette jeune fille était d’une excellente famille… Après avoir quitté Paris, elle lui écrivait d’Amérique. Voici ces lettres curieuses, dont je respecte le style exotique et bizarre.

» Nous sommes arrivés, hier, ici, et je m’empresse de vous dire que je soupire après vous et désire ardemment vous revoir.

» Ma famille, — mes frères, ma sœur et mon père — est heureuse de nous voir de retour ; elle avait toujours peur que quelque mal nous arrivât dans ce méchant Paris.

» Quelque chose, il est vrai, a eu lieu et je m’en réjouis, car mon désir le plus ardent est de vous revoir.

» Nous sommes arrivés hier matin au port et il est aussi beau que celui de Naples ; tous, Français et Italiens, étaient enchantés de la ville. Pour moi, en voyant tout cela, je n’ai eu ⠀ qu’un regret, c’est de ne pas vous avoir là à mes côtés.

» Si vous voulez venir bientôt, vous éviterez les tempêtes et la mauvaise mer de l’hiver, et exaucerez aussi le plus ardent de mes vœux. Vous êtes le seul homme que je voulusse posséder. Peut-être ne voulez-vous pas entendre parler de votre arrivée ici, car vous m’aviez dit que vous alliez venir si vous pouviez ; mais je voudrais vous voir, car je vous aime comme à Paris. Votre figure est toujours devant moi lorsque je vous ai quitté, et lorsque vous avez regardé dans la voiture, en quittant ce soir-là pour le Havre.

» Ma mère me charge de vous dire qu’elle a une bonne impression de vous, qu’elle vous tient dans ses affections, et, comme elle a des préjugés très prononcés, ce n’est pas souvent qu’elle prend quelqu’un en affection à la première vue comme elle l’a fait pour vous. »

Non-seulement Pranzini avait conquis la fille, mais aussi la mère ! Quant à la fille, elle s’était donnée toute ! Elle écrivait :

« Grand Dieu ! quand je pense que je me suis donnée à vous immédiatement, ce jour fatal, et que je me suis mise entièrement à votre merci, cela me fait trembler, car vous ne voudrez jamais croire que c’était uniquement parce que j’aimais pour la première fois de ma vie et que j’étais tellement aveuglée par mon amour que je ne pouvais vous refuser quelque chose. J’aurais dû attendre jusqu’à ce que vous m’eussiez promis de m’épouser et tenir on corps loin de vous jusqu’après le mariage… J’ai commis une faute terrible, à moins que vous ne veniez ici et ne me prouviez que ce n’est pas si terrible après !…

» Si je pouvais seulement avoir vos bras autour de moi de nouveau et si je pouvais vous dire combien je vous suis fidèle !

» Ma mère est surprise de la profondeur de mon amour pour vous ; mais elle croit à la fatalité et pense que je fais bien en suivant les impulsions de mon cœur. »

Et puis la petite Américaine explique pourquoi son amour lui est venu.

» J’étais bien aise de voir que vous êtes d’une grande force, ce soir-là où j’ai touché vos muscles de fer dans vos bras et où vous m’avez longtemps parlé des adversaires que vous aviez terrassés.

» Je n’aime pas les hommes qui sont tout gras et qui n’ont pas de muscles, vous comprenez ce que je veux dire : un bras mou qui est faible et tout à fait gras, et qui ressemble à celui d’une femme. Mais vous avez ce que j’aime, la force virile et du bon sens…

» Je vis dans la douce espérance que vous viendrez. Rappelez-vous que je suis toujours. votre confiante affectionnée et fidèle. »

Ainsi, ce rastaquouère avait trouvé le moyen de se faire présenter aux parents de sa · maîtresse, qui l’avaient accueilli comme un gendre possible… Et il avait laissé de chauds souvenirs à l’Américaine… cet homme dont M. Brouardel, à la cour d’assises, affirma la force physique d’une façon si saisissante !

Pranzini avait voulu affoler encore plus son amoureuse. Il lui avait écrit sous le nom d’un ami, M. Z…, pour lui annoncer « qu’il avait été grièvement blessé en duel ». La petite Américaine avait riposté par la lettre enfiévrée que voici :

« 7 mars 1887, 11 heures 15 soir.

» Cette nuit sont arrivées les terribles nouvelles de votre duel. Quand j’ai lu ces mots : « Ce pauvre Henri, dans quel état est-il depuis bientôt deux mois », je tremblais de tous mes membres et mon cœur a commencé à battre si fort que j’ai pu presque l’entendre. Je n’ai jamais lu le français aussi vite de ma vie et j’ai dévoré chaque mot, jusqu’à ce que je fusse arrivée à ce passage : « Il est hors de danger », et alors j’ai cessé de trembler ; mon cœur a sauté de joie et j’ai remercié Dieu de vous avoir sauvé la vie ; mon pauvre précieux chéri, combien vous avez dû souffrir. Combien je vous aime et vous plains de tout cela !

» Quelle horrible affaire, nous n’avons pas de duel chez nous : nous nous servons de nos langues au lieu d’épées… Mais tant de questions assiègent mon esprit. Je veux connaître tous les détails, où vous avez été blessé, si vous vous portez parfaitement bien de nouveau, et maintenant ma grande crainte est que vous ne receviez quelque nouvelle insulte et que vous vous battiez encore en duel. Ô mon chéri, je vous en prie, je vous en supplie à genoux de ne plus risquer votre vie. Souvenez-vous combien je vous aime. Que puis-je vous dire pour vous faire sentir mon énergie, ma confiance, ma détermination et ma fidélité, ainsi que ma confiance dans l’avenir et le bonheur pour vous, et si c’est pour vous, c’est naturellement pour moi, n’est-ce pas ?

» Ma figure était complètement blanche après avoir lu ma lettre à votre sujet aujourd’hui, et je tremble encore à l’idée de votre danger et je vous souhaite de tout mon cœur que j’eusse pu être avec vous pour vous veiller et vous soigner pendant cette longue et ennuyeuse maladie sur un lit de douleur. Et la seule consolation est que vous aviez votre mère. Combien j’ai souffert mentalement, malheureux ! parce que je ne recevais un mot de mon amour. Je n’ai pas voulu vous montrer combien j’étais attristée.

» Mais n’est-ce pas étrange ? j’ai toujours pensé : il est malade, trop faible pour écrire, et j’avais raison. Si la lettre de ce soir ne m’avait pas apporté des nouvelles, je ne sais comment je pourrais vivre.

» Veuillez assurer monsieur votre ami de ma gratitude et de mon profond respect pour sa longue lettre, dans laquelle il me dit tout.

» Je suis de nouveau heureuse, Dieu merci.

» J’ai été profondément touchée que vous m’aviez appelée par mon nom dans le délire de votre fièvre.

» La vie ne vous a pas été sauvée pour rien. »

Et c’était l’explication même du véritable mobile de cette horrible boucherie, cette intrigue étrange avec la jeune Américaine romanesque qui avait voulu unir ses jours à la destinée de Pranzini. Lui aussi était un imaginatif, et, comme il n’avait jamais rêvé d’autre bonne fortune que celle que pourrait lui donner une femme, il est probable que cette lettre reçue la veille du crime l’y avait sans doute décidé. À tout prix, il fallait qu’il partît en Amérique, parce que là-bas il pourrait épouser celle qui l’aimait. Il fallait de l’argent pour faire ce voyage, il tua pour s’en procurer.

Et cela est si vrai, que le lendemain du crime qu’il a peut-être commis pour elle, son premier soin, au lieu de songer à sa sécurité, est d’expédier à son Américaine sous le nom d’Henry Forster, la dépêche suivante :

« Complètement hors de danger.

» Vais à Nice avec ma mère.

» Écrivez là, restante.

» Henry. »

Mais ce roman n’était pas le seul de ce casseur de cœurs ; il y avait encore deux autres petits paquets de lettres particulièrement suggestives, qui ouvrent des horizons inattendus sur les passions féminines à cette fin de siècle.

Notez que parmi les maîtresses de Pranzini, je ne m’occupe que de celles qui furent réellement des femmes du monde.

Il y avait, notamment, une dame anglaise qui était la preuve vivante que, dans les brouillards de la Tamise, il y a des passions. tropicales ; elle lui écrivait :

(L’Américaine et l’Anglaise avaient la même formule épistolaire.)

» Où êtes-vous ? Endormi, maintenant ? Ce matin, je n’ai pu rester couchée à cause de vous. »

Elle en avait un tempérament, celle-là ! Elle écrivait encore :

« Mon amour magnifique, vos deux lettres me sont bien parvenues ici… c’est étrange, chéri, la force dont nous avons été entraînés l’un vers l’autre. Les attractions et les répulsions que nous ressentons en rencontrant des étrangers sont toujours instinctives et généralement vraies. Qui n’a pas dû reconnaître dix-neuf fois sur vingt la vérité de nos premières impressions d’accointance ? Nous n’aimons pas une personne ou nous la haïssons, pas la moitié aussi souvent pour de bonnes raisons morales ou intellectuelles que nous le faisons d’instinct. Parfois je rêve que vous êtes celui que j’ai cherché et que j’ai vécu une vie de joie avec vous. La nuit, lorsque tout est tranquille, sauf le chant des grillons, — les entendez-vous jamais ? — j’essaye de m’imaginer que celui que j’aime le plus dort à côté de moi sous la même couverture, dans la nuit fraîche, dans la tranquillité de la nuit d’août ; que sa face repose vers la mienne ; que son bras repose légèrement sur moi. Alors, je m’endors heureuse. »

Pranzini avait-il peur d’être mangé tout entier par cette affamée d’amour qui lui disait encore :

« Avec des océans d’amour, mon magnifique, et des baisers, je suis à vous. »

Ou bien, séparée de lui, la brûlante Anglaise avait-elle trouvé un autre pompier pour éteindre la flamme qui la dévorait ?

Toujours est-il que cette liaison avait été courte et qu’un beau matin Pranzini n’avait plus reçu de lettres enfiévrées.

La troisième amoureuse était une Parisienne, la grande dame qui a tant excité l’imagination des journalistes et, pour dire la vérité, celle de quelques maîtres-chanteurs.

Celle-là ne fut pas la maîtresse de Pranzini, heureusement pour elle, car il semble, au désir qu’avait Pranzini d’être reçu dans son appartement, qu’il avait un instant jeté son dévolu sur elle pour lui faire subir le sort de Marie Regnault.

Celle-là, c’est le type de la Parisienne tourmentée par une imagination trop vive, endolorie par les meurtrissures du monde et cherchant avec une dépravation instinctive un idéal bizarre. La pauvre femme croyait l’avoir trouvé dans Pranzini.

Quand on songe que celle-là était une femme occupant à Paris une situation, portant un nom connu, et qu’on voit dans ses lettres de quelle façon elle est entrée en relations avec Pranzini, cela ouvre de singuliers horizons aux audacieux qui veulent conquérir des femmes du monde : c’est dans un passage que Pranzini avait essayé d’aborder la jeune femme quinze jours avant le crime. Il lui avait glissé sa carte, et elle l’avait prise. Lisez : plutôt la première lettre :

« 1 mars 1887.

» Votre lettre ne laisse que de m’étonner beaucoup.

» Bien que vous soyez étranger, — ce que m’indiquent votre nom et votre style — il me paraît singulier que vous ignoriez qu’une femme du monde, de quelque nationalité qu’elle soit, n’accepte pas d’un inconnu une… causerie dans un passage.

» Vous ne connaissez, il est vrai, rien de ma position sociale, mais il eût été prudent, à tout hasard, d’user de plus de réserves et de forme. Je ne crois pas que ma première lettre ait autorisé une allure aussi cavalière.

» Je me demande, monsieur, ce qui a pu vous faire supposer que je cherche un idéal, et aussi que des déceptions ont établi mon jugement sur la valeur des sentiments masculins. L’allusion que j’y ai faite n’a rien qui me soit personnel : mon opinion est basée sur les observations journalières de la vie et ce ne sont pas les exceptions, rares du reste, qui pourraient la modifier.

» Ignorant mon nom, que le bizarre début de nos relations ne me permet pas de vous faire connaître, vous n’avez pas la facilité de vous faire présenter. Je vous fournirai l’occasion de le faire vous-même. Je passerai une heure au cercle, place Vendôme, vendredi ภtrois heures ; j’irai m’asseoir dans le salon de conversation ; venez à moi, je vous accueillerai comme une ancienne connaissance, malgré le très vague de nos souvenirs, et cette situation sera maintenue ou non, selon notre entretien.

» À vendredi donc. »

Pranzini va au rendez-vous. Et par sa conversation de rastaquouère, sans doute, par la caresse de ses yeux d’almée, comme disait M Demange, il prend la pauvre femme dans ses filets.

La conversation continue ainsi cinq jours après, le 5 mars :

» Les heures agréables et douces de la journée d’hier m’ont pourtant laissé une tristesse ; en vous quittant, j’ai eu comme une prescience d’adieu et senti planer dans l’air comme un désenchantement. Est-ce qu’il vous a atteint ?

» Cette entrevue, qui devait fixer nos appréciations respectives, qu’a-t-elle eu dans votre esprit ? J’ai besoin que vous le disiez pour que mes hésitations cèdent le pas à l’élan qu’elles paralysent. J’ai besoin de vous croire pour que mes lèvres ne disent pas non, si mon cœur voulait dire oui… »

· · ·

Il y a comme une teinte de mélancolie dans cette lettre et aussi un besoin de confidence naïf ; la dame continue :

« Plus tard, peut-être vous ouvrirai-je mon âme, et vous y lirez tout ce j’ai souffert ; jusque-là, ne parlons que du présent et laissons dans l’ombre tout ce qui pourrait l’assombrir. »

Pranzini est pressé, il veut emporter d’assaut ses conquêtes. Et il a communiqué son ardeur à sa correspondante :

« Pas plus que vous, je ne désire renouveler notre promenade errante avec abandon ; je me fie à vous ; décidez de l’emploi de la journée de lundi, puisque je vous l’ai promise tendrement. »

Mais les femmes de cette catégorie trouvent pour la résistance des points d’appui inattendus dans leur éducation, dans les préjugés de leur enfance, dans leur orgueil, enfin.

La pauvre femme a compris qu’elle est allée trop vite et trop loin. Elle a peur de se laisser conduire par Pranzini dans un endroit indéterminé. Elle revient sur sa promesse et elle écrit :

« Quelque galant homme vous soyez, cela pourrait vous induire dans une erreur. »

Et elle laisse échapper cet aveu :

« Un auteur a dit : « Toute femme a dans sa vie une heure de faiblesse. » La mienne sonnait peut-être lorsque je vous ai rencontré, et voilà pourquoi, sans doute, votre recherche n’a pas eu le même sort que beaucoup d’autres qui l’ont précédée.

» Je vous verrai lundi dans la galerie de la Madeleine, quelques instants seulement pour vous serrer la main et vous dire les conditions que je mets à votre visite, que vous pourrez alors me faire quand il vous fera plaisir.

» À demain donc.

» X… »

C’était bien de filer le parfait amour que s’occupait Pranzini ! C’était une affaire qu’il menait et c’était une affaire sinistre sans doute.

Cette inconnue, dont le nom n’a jamais été connu que des magistrats, de M. Taylor et de moi, a failli payer cher sa fantaisie. Ce n’était point chez lui qu’il voulait emmener sa conquête : c’était chez elle qu’il voulait pénétrer, comme il pénétra chez Marie Regnault. Il l’a écrit avec sa lourde écriture de rastaquouère. La dame lui répond :

» Votre façon d’agir fort incorrecte est une énigme dont je renonce à chercher le mot.

Vous paraissez, malgré vos assertions tendres, peu désireux de me rencontrer, — si ce n’est chez moi, — pourquoi ? Cette insistance est si importune et si singulière que je ne sais à quelle supposition m’arrêter. Les lettres que vous m’adressez ressemblent plus à des lettres d’affaires qu’à… toute autre chose. Vous n’y répondez à rien de ce que je vous demande et semblez assez indifférent à ce que vous me donnez l’occasion de penser de votre courtoisie. »

Et elle termine :

« Mais voyons, ne nous fâchons pas. Je rentre mes griffes. Rendez-moi mes lettres et je vous recevrai. »

Plus rien, Pranzini ne répond pas. Il a rencontré Marie Regnault. Il est tout entier à la nouvelle affaire qu’il traite. La dame attend jusqu’au 16 le jour du crime — et elle lui écrit éperdue :

« Il m’est désagréable d’aller poste restante ; j’irai pourtant encore une fois, rue des Batignolles, vendredi et samedi.

» Je serais très désireuse de savoir si vous m’avez écrit à la Madeleine ou si vous y avez déposé mes lettres. La personne qui retire ses lettres aux mêmes initiales pourrait les avoir involontairement prises.

» Si vous ne les avez pas renvoyées, c’est que votre cœur, pas plus que le mien, n’a dit son dernier mot, et que, nos mutuels ressentiments calmés, nous nous reverrons, dites, « mio caro », le voulez-vous ? »

Et la malheureuse perdait la tête, elle ne pouvait croire que Pranzini l’eût trompée. Elle se demandait si lui et elle n’étaient pas les jouets de quelque méchante machination.

« Je suis si étonnée, disait-elle, de votre abstention, de votre silence, que je me demande si mes lettres ne sont pas interceptées, ce qui concorderait avec la demande de mes initiales à la poste. Peut-être, pour ce motif, cette lettre-ci vous parviendra-t-elle par une autre voie que la poste, ou bien la chargerai-je pour être sûre que vous l’avez reçue.

» Si vous connaissiez bien Paris, vous ne vous seriez pas formalisé de mes défiances : il s’y passe de si laides turpitudes, et tant d’hommes sont indignes de la confiance d’un femme qui ne veut jeter au vent ni sa réputation.

ni son cœur. » Il me paraît impossible que votre susceptibilité ne tombe pas devant mes explications et que vous vouliez me faire croire que rien de ce que vous avez exprimé n’était vrai.

» J’attends et serai heureuse de vous lire. »

Elle ne recevra plus de réponse, la malheureuse ! Aussi, elle s’irrite. Et le jour même où Pranzini est arrêté à Marseille, le 20 mars, elle écrit, affolée :

» Les jours se succèdent et vous ne donnez pas signe de vie. Je me dis que je ne dois plus, ne veux plus vous écrire, et me voilà encore la plume à la main. C’est que vraiment je ne puis accepter avec indifférence ce qui se passe entre nous. Plus je relis votre dernière lettre, qui a huit jours de date, moins je comprends. Ce que vous dites est en opposition formelle avec vos actes. De nouveau, vous sollicitez l’autorisation d’une visite qui doit, ajoutez-vous, vous combler de vive émotion. J’accède, j’accepte le jour choisi par vous et vous ne paraissez pas ; de lettres, pas davantage. Dois-je me croire la dupe d’une mystification ?… »

Mais le sentiment qui s’est emparé de cette femme est plus profond qu’elle ne veut se l’avouer à elle-même. Elle s’était fait un petit roman, il lui est bien dur d’y renoncer. Elle voudrait le revoir, elle voudrait pardonner, et elle termine ainsi :

« Le chagrin n’a pas tardé à prendre un corps : il s’appelle le regret… le regret de cette heure rapide de douce causerie, pleine de promesses heureuses, de bonheurs entrevus, qu’une sorte d’oubli emporte, de cette heure qui restera un rayonnement dans la nuit profonde de mon âme.

» Je vous en supplie, mes lettres, ou faites un mea culpa et venez chercher l’absolution…

» Vous voyez que je ne suis pas courroucée, mais très triste. »

Cette lettre, M. Taylor l’a trouvée quand il vint faire sa première perquisition boulevard Malesherbes.

Deux jours après, en arrivait une autre. Elle voulait absolument le revoir, la pauvre femme, et elle le disait avec une naïveté touchante :

« Vous pouvez sans inconvénients ni crainte m’écrire chez moi.

» Soyez sérieux et franc, dites-moi ce que je dois faire et pourquoi vous gardez le ་ silence. Je vous promets d’accepter votre explication avec confiance et sans restriction ; ce que vous me direz, je le croirai.

» Vous le voyez, vous tenez en main le dernier fil bien fragile qui nous lie.

» Je vous dis à bientôt… ou à jamais.

» Vous me dites de laisser parler mon cœur, et le vôtre se tait… C’est imposer silence au mien.

» Vous ne pouvez comprendre, ne me connaissant que si peu, l’énormité qu’il y a pour moi à vous écrire dans les termes où je le fais.

» Si ce qui se passe est un jeu, je vous en prie, mettez-y fin.

» J’aurai une lettre dimanche, n’est-ce pas ? des lignes nettes et précises. »

Au lieu d’une lettre de Pranzini, ce fut une convocation de M. Guillot, juge d’instruction, qu’elle reçut.

La scène qui se passa dans le cabinet du juge fut terrible.

La malheureuse femme, quand elle vit ses lettres sur le bureau, fut prise d’un accès de désespoir tel, que peu s’en fallut qu’elle ne se servît d’un petit revolver qu’elle avait dans la poche.

« Je suis perdue, je suis déshonorée, disait-elle au milieu de ses sanglots ; je n’ai plus qu’à mourir. »

Son mari allait revenir d’un long voyage ; quand il débarquerait sur la terre de France, la première chose qu’il allait voir dans un journal, c’était le nom de sa femme accolé à celui d’un assassin.

Je n’ai pas assisté à cette scène, mais j’ai entendu M. Guillot la raconter avec une émotion sincère.

Le juge sut concilier son devoir de magistrat avec son devoir de galant homme. Il fit copier les lettres et rendit les originaux à la désespérée… Sur les copies, son nom avait été supprimé et jamais personne ne l’a prononcé, pas même Pranzini qui, du reste, se servit de sa discrétion pour influencer les jurés. Il prétendait ne pouvoir dire où il avait passé la nuit du 16 de peur de déshonorer une femme du monde. Et la preuve, disait-il, que cela était possible, c’est qu’il taisait le nom d’une femme du monde, d’une femme portant un nom très connu.

M. Guillot, plutôt que de perdre une malheureuse coupable d’imprudence, préféra sacrifier un argument décisif pour l’accusation. Car la ténacité qu’avait mise Pranzini à être reçu chez son inconnue, prouvait bien qu’alors il avait prémédité son crime, qu’il avait rêvé de dévaliser une femme. Avant même de savoir quelle serait sa victime, il parcourait Paris, faisant les yeux langoureux à toutes les femmes « quærens quem devoret ».

Non seulement le nom de l’imprudente ne fut jamais révélé, mais avec l’imagination qui les caractérise, des journalistes supposèrent que l’inconnue était une grande dame dont le nom se remarquait dans les comptes rendus. des fêtes mondaines.

C’est ainsi que parfois les innocents payent pour les coupables.

Le plus curieux, c’est que des misérables parvinrent à faire chanter l’innocente. Le syndicat de la presse s’émut et délibéra sur le cas d’un pauvre diable, mort depuis, qui avait écrit des lettres compromettantes.

J’estime, moi, que, sans manquer au secret. qu’il est de mon devoir de garder, je dois profiter de l’occasion qui m’est donnée de réparer une injustice.

Je sais qu’aujourd’hui encore les légendes ne sont pas mortes et que parfois l’on chuchote le nom de Pranzini quand, dans une fête, apparaît la très noble dame dont il s’agit.

Or, je puis affirmer, sur l’honneur, qu’elle n’a jamais connu Pranzini ; qu’elle n’a jamais été appelée chez le juge d’instruction, et que le rôle qu’on lui a prêté a été inventé de toute pièce par des hommes dont l’imagination était trop ardente.

Quant à celle qui se jeta aux pieds de M. Guillot, elle a été oubliée par tous ceux qui ont su son nom…

Je ne veux pas clore cette désolante histoire des maîtresses de Pranzini sans raconter l’aventure de sa dernière conquête, une petite actrice des Folies-Dramatiques qu’il avait connue au Bon-Marché : la comédie après le drame. Ils étaient aussi riches l’un que l’autre, et n’avaient même pas de quoi changer de linge ; mais elle portait une robe de soie, et lui une jaquette sortie de chez un bon faiseur. Ils s’étaient trompés tous les deux. La petite femme réclama, et sa missive très prosaïque est le complément nécessaire du portrait de l’aventurier.

» Vous voyez que vous avez agi très mal avec une femme honnête.

» Pas même l’honneur d’une réponse.

» Je vous dis que je suis dans la gêne. Vous me promettez 100 ou 150 francs pour le 15. Et je ne vois rien venir.

» De sorte que moi, pas riche, j’ai dépensé cinq ou six omnibus et ports de lettres pour vous relancer et vous rappeler votre promesse.

» Si vous trouvez cela délicat et digne d’un jeune homme qui me disait de si jolies choses !

» Eh bien, envoyez-moi cinquante francs, et j’oublierai ce vilain procédé. »

Pranzini ne répondit pas ; quand, ennuyée d’attendre, la pauvre femme vint jusqu’au boulevard Malesherbes, elle trouva M. Taylor.

Ce qui est utile à dire, c’est que ce type d’homme à femmes est très fréquent à Paris. Le rastaquouère de ce genre a été admirablement défini par Aurélien Scholl qui, au lendemain du procès de Pranzini, disait :

« On compte à Paris 40,000 individus qui ne dînent pas tous les jours ; mais même quand ils ne dînent pas, ils prennent tous leur café : c’est ce qui fait leur force.

» D’une tenue irréprochable, col droit, cravate de soie blanche à nœud marin, le coin d’un mouchoir brodé sortant de la poche, une fleur à la boutonnière, un éternel sourire aux lèvres, ces éperviers à moustaches prennent place sur la terrasse des grands restaurants au boulevard.

» Ils ont l’air de regarder les passants ; ils les guettent ; si la fascination pouvait quelque chose sur les porte-monnaie, si le fluide avait le pouvoir d’attirer les bijoux, on verrait les poches se vider, les broches et les boucles d’oreilles s’envoler pour se réunir dans le gousset du magnétiseur comme les molécules s’agglomèrent pour former une planète. Les hôtels, les garnis de tout ordre regorgent de Pranzinis. Une malle, un sac de nuit volé dans le filet d’un wagon, trois chemises, quelques mouchoirs marqués à des initiales différentes et un vieux gilet de flanelle, sale et déchiré, composent tout leur bagage.

» Sur la cheminée du rastaquouère, dans une coupe en porcelaine du Japon, coût : 1 fr. 80, une magnifique épingle de cravate, perle ou brillant, souvenir d’une nuit d’amour, et deux ou trois bagues de femmes où s’enchâssent des turquoises, petites fleurs bleues de l’idéal rêvé.

» L’homme de proie parle trois ou quatre langues, cinq ou six s’il est d’origine slave. Il a fait une saison à Marienbad ; il a sondé toutes les villes d’eaux d’Allemagne ; puis, on l’a vu à Dieppe, à Trouville, à Vichy, à Luchon, à Biarritz. Partout où il arrive il trouve un compatriote, cherchant comme lui à se mettre quelque chose sous la dent, une côtelette, un billet de banque, une femme. Ils se servent de maintien l’un à l’autre. Dès que celui-ci est parvenu à engager une conversation avec un baigneur, il lui présente son ami qui, lui, devient comte ou baron suivant les cas. En Allemagne, en Belgique, « chevalier » est une enseigne suffisante. Les plus grandes dames s’en contentent. En France, baron est un minimum. »

Aurélien Scholl avait raison.

Moi, j’ai connu, dans un des premiers hôtels de Nice, un de ces rastaquouères que Scholl a dépeints si bien. Celui-là, tous les soirs, était en smoking ou en habit, mais il ne portait qu’un plastron, un col et des manchettes ! Il n’avait même plus de chemise !

Ce qui ne l’empêchait pas d’être de toutes les fêtes, et de troubler la tête de jeunes filles du monde dont je connais encore les familles.

Je l’ai retrouvé, depuis, dans une maison centrale.

Aujourd’hui, la veste de bure a remplacé le smoking, mais il a du moins une bonne chemise de grosse toile !

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