Partie 2 · Les dernières victimes de Pranzini
Comme pour mieux prouver que Pranzini exerçait réellement une attraction bizarre, étrange, magnétique, sur les femmes, les plus jolies des Parisiennes se disputèrent une place à la cour d’assises pour le voir juger, et aux suspensions d’audience, les jupes se pressaient autour du banc des accusés ; le président, M. Onfroy de Bréville, dut faire venir un piquet de gardes républicains. Un chroniqueur écrivait le lendemain de la première audience :
« Une femme du monde, mère de trois enfants, me disait hier : « Ah ! cet homme, vingt-cinq louis pour pénétrer dans sa cellule et causer une heure avec lui ! »
Et le journaliste ajoutait :
« Les indiscrétions du docteur Brouardel ont divinisé Pranzini ; son auréole suggestionne tous les cerveaux féminins de Paris. »
Et c’était vrai, dans une certaine mesure ; jamais on ne vit, à la cour d’assises, tant de falbalas et de bijoux. Il faisait très chaud et, dans les silences qui suivaient les questions précises du président, le bruit des éventails fiévreusement agités emplissait l’immense. salle comme un vol de grosses mouches.
Dès que Pranzini se levait, on voyait une foule de jolies mains braquant sur lui, des lorgnettes mignonnes, comme à l’Opéra quand paraît le ténor favori.
M. Onfroy de Bréville, à un moment donné, s’interrompit pour adresser une verte semonce à une jolie blonde qui, prenant le prétoire pour son boudoir, avait sorti de sa poche une petite glace à main, une boîte d’or et, le plus tranquillement du monde, se poudrait les joues, se pomponnait, s’arrangeait les frisons…
Il y eut encore d’autres scènes typiques qui faillirent amener le président à ordonner l’évacuation de la salle.
Beaucoup de dames avaient apporté, dans de petits paniers, des collations peu frugales, certaines avaient même des demi-bouteilles de champagne, et comme tout le monde n’a pas l’adresse des maîtres d’hôtel qui savent déboucher silencieusement le Champagne, à un moment très pathétique on entendit une joyeuse pétarade…
Je ne dirai rien de ce que furent les débats. Aucun fait nouveau n’y fut révélé, et Pranzini, se cramponnant à ses mensonges, continua à nier avec un entêtement imbécile. Cette fois, M Demange, malgré son grand talent et la science de ses attitudes, ne put sauver cette tête sur laquelle étaient hypnotisés tant de regards de femmes.
« Un jury de femmes l’eût acquitté, disait Albert Wolff ; un jury d’eunuques l’eût condamné à être brûlé à petit feu. »
Le jury de la Seine, qui était composé de braves gens, jugeant simplement avec leurs consciences, le condamna à mort.
Avec cette sorte de fatalisme qui était la caractéristique de sa nature, Pranzini accepta philosophiquement sa condamnation. C’est à peine s’il avait pâli quand le président avait lu l’arrêt le condamnant à avoir la tête tranchée.
M. Onfroy de Bréville ajouta la formule ordinaire : « Pranzini, vous avez trois jours francs pour vous pourvoir en cassation. »
Lui, très calme, ayant gardé tout son sang-froid, répondit d’une voix claire :
— Et je maintiens à déclarer que je suis innocent.
Transporté à la Roquette, il resta ainsi maître de lui jusqu’au dernier moment ; il s’imaginait que les agents chargés de le surveiller rédigeaient des rapports sur son attitude et ses moindres gestes, rapports qui pouvaient influer sur la décision de M. Grévy.
Il avait été condamné le 13 juillet. C’était un superstitieux : il prétendait que la date lui avait porté malheur, et il avait refusé de signer son pourvoi un vendredi. Je reçus de lui un jour cette lettre curieuse qui montre bien le caractère étrange de l’homme :
« G. R., 27 juillet 1887,3 heures.
» Veuillez me permettre de vous demander une faveur que j’espère vous ne voudrez point me refuser. L’inspecteur Latrille, chargé de la surveillance ici, est un très brave homme, tout dévoué à son devoir ; mais il a une manie de trop longuement causer et à haute voix avec les gardiens compagnons des surveillances, soit de nuit comme de jour, sans se gêner si je dors ou si le tapage qu’il fait parfois est insupportable. Les deux autres sont très convenables, point causeurs du tout et tranquilles ; aussi je n’ai qu’à vous prier de vouloir, si cela était possible, car je désire ma tranquillité et repos, remplacer Latrille par un autre que vous croirez. Je vous prie, monsieur, de croire que la raison exposée en est la seule et que Latrille, sauf cette différence qui n’a aucune importance sur l’ordre de service, n’a manqué jamais, je vous le répète, à remplir ses devoirs à la mission qui lui a été confiée. Je vous serai bien reconnaissant si cette demande que je sollicite serait maintenue dans toute la réserve possible.
» Henri Pranzini. »
Tout le caractère, à la fois orgueilleux et servile, de ce rastaquouère se révèle dans cette lettre en même temps qu’une force de volonté extraordinaire. Cet homme, que l’échafaud attendait, qui savait que la mort était tout près de lui, se trouvait incommodé du bavardage d’un agent !
En outre, il est intéressant de rapprocher cette lettre de celle signée Gaston, trouvée chez Marie Regnault ; on y voit des incorrections du même genre et l’esprit hautain de l’homme apparaît, d’une façon identique, dans les deux missives.
Il est certain que si Pranzini avait écrit cette lettre avant le jugement, c’eût été un argument nouveau pour l’accusation.
Pranzini portait malheur à tous les agents qui le gardaient. Il en est un autre nommé F… qui paya d’une longue mise à pied une mauvaise plaisanterie dont il s’était rendu coupable. Celui-là avait écrit au crayon, sournoisement, dans un coin de la cellule, sur le mur :
Mon vieux Pranzini,
Tu ne mangeras plus de macaroni.
On fit une enquête. F… s’accusa lui-même et, comme il est nécessaire et juste que les gardiens d’un condamné à mort le respectent, le pauvre agent fut frappé sévèrement.
Àla Roquette, Pranzini continua à être le point de mire de la curiosité publique. On polémiquait dans les journaux sur la nécessité de son exécution ou de sa grâce. Des femmes écrivirent des lettres anonymes au Président de la République pour demander que l’assassin de la rue Montaigne ne fût pas guillotiné.
Enfin, M S… rentra en scène. Elle, qui avait contribué si incontestablement à le faire condamner en disant la vérité, considéra qu’il était de son devoir de sauver sa tête. Elle vint trouver M Wilson à l’Élysée et par son intermédiaire obtint d’être introduite auprès de M. Grévy.
Elle se jeta aux pieds du Président et, le soir, tous les journaux publiaient des interviews de la pauvre modiste !
Mais rien ne pouvait sauver Pranzini ; l’horreur de son crime était telle que, puisque la peine de mort existait, il était impossible de soustraire ce grand coupable au suprême châtiment.
L’exécution fut fixée au lundi 31 août.
Ah le cabotinage de la guillotine !
Jamais peut-être il ne s’affirma d’une façon plus audacieuse ; jamais peut-être, il ne se passa, place de la Roquette, de scènes plus ignobles.
Plusieurs nuits durant, tout ce que Paris, compte de névrosées s’y firent conduire pour ne pas manquer la dernière de l’homme qui les intéressait toutes.
Des files d’équipages s’allongeaient sur le boulevard Voltaire. Tous les cabarets étaient envahis par une foule de filles et par cette popúlation particulière, rôdeurs, souteneurs, qui ne manquent point une exécution, se disant sans doute qu’il est des choses auxquelles faut s’habituer !
Je n’entrai pas dans la cellule de Pranzini, par une sorte de scrupule. Quand je l’avais arrêté, à Marseille, je m’étais laissé emporter par mon ardeur de néophyte, qu’irritait l’entêtement absurde d’un accusé obstiné à nier ce qui était l’évidence même. À Longchamps, quand Pranzini, reconnu par la jeune fille qui tenait les water-closets, avait déclaré qu’elle mentait, je n’avais pu m’empêcher de lui dire : « Vous, mon garçon, vous vous y prenez d’une telle façon qu’on vous coupera le cou. »
Je sentais bien que Pranzini, depuis ce jour, avait une dent contre moi. Aussi, voulant éviter une scène pénible, je me tins à l’écart pendant toute l’exécution. D’ailleurs, faut-il l’avouer ? était-ce une dernière superstition de Breton ? il m’eût été désagréable de recevoir la malédiction d’un mourant, ce mourant fût-il un assassin.
Aussi me semble-t-il intéressant de donner ici le rapport textuel qu’adressa au procureur général mon collègue et ami Baron, rapport qui était d’une exactitude scrupuleuse et d’une simplicité émouvante.
« L’an 1887, le mercredi 31 août, à cinq heures du matin, nous, commissaire de police du quartier de la Roquette, agissant en vertu et pour l’exécution des œuvres de M. le procureur général près la Cour d’appel de Paris, en date d’hier, nous avisant que l’arrêt de la Cour d’assises du 31 juillet dernier, qui a condamné le nommé Pranzini à la peine de mort pour crime d’assassinat, recevrait son exécution à cinq heures du matin ;
» Nous nous sommes transporté, accompagné de M. Allier, notre secrétaire, au dépôt des condamnés, rue de la Roquette, 168, où étant nous avons trouvé :
» MM. Bernard, procureur de la République ;
» Atthalin, juge d’instruction ;
» Marmagne, greffier de la Cour d’appel chargé spécialement de la rédaction de l’acte de décès à la mairie du XI arrondissement ;
» L’abbé Faure, aumônier ;
» Taylor, chef de la Sûreté ;
» Goron, chef-adjoint ;
» Papillon, greffier de la Roquette, et enfin Beauquesne, directeur de la prison, qui, après avoir fait signer à l’exécuteur Deibler la levée d’écrou de Pranzini qu’il allait lui remettre, s’est avec les personnes soussignées, dirigé, à cinq heures moins un quart, vers la cellule n 2, occupée par Pranzini.
» Ce dernier, qui dormait profondément, a été réveillé par le brigadier de la prison.
» Puis, M. Beauquesne, après lui avoir annoncé le rejet de son pourvoi en cassation et aussi le rejet de son pourvoi en grâce par M. le Président de la République, lui a dit :
« Pranzini, vous avez eu du courage ; c’est le moment de continuer à en montrer. »
» Il a répondu :
« Oui, monsieur, » ajoutant :
« On ne m’a même pas accordé la grâce de voir ma mère ; c’est la seule grâce que je demandais ; je sais que je mourrai innocent. »
» Et comme on l’habillait, en même temps il a dit :
« Bien, merci », au gardien qui lui donnait ses chaussures.
» Interpellé par M. Beauquesne s’il voulait rester seul avec l’aumônier, il a répondu : Non, merci ; que l’aumônier fasse son devoir, moi je ferai le mien.
» On lui dit alors : « Pranzini, levez-vous » ; et au même moment, comme les gardiens l’aidaient à se lever, il a fait comprendre qu’il n’essaierait pas de se sauver en disant : « Oh ! soyez tranquilles. »
» Arrivé à la salle de la toilette, où il s’est rendu d’un pas précipité et assuré, et pendant que Deibler et ses aides lui liaient les bras et les jambes, il a dit :
« Je désirais une seule chose : c’est un sursis de trente jours que j’avais demandé dans une lettre adressée au Président de la République. Il me l’a refusé ! Dieu est grand ! a-t-il ajouté. Je suis heureux de mourir plutôt que d’obtenir une grâce et d’aller au bagne. »
« Alors, cherchant des yeux M. Taylor, qui était devant lui, il l’a interpellé en ces termes :
« Allons, monsieur Taylor, ne vous cachez pas. Vous avez mis des témoins qui n’étaient pas vrais dans ma cause. Malheur à celui qui… »
» Et n’a pas achevé sa phrase.
« Je meurs avec mon innocence. Soyez maudit. »
Vraiment M. Taylor n’avait pas de chance. Lui seul aurait pu répéter la fameuse phrase. de Pranzini : « Je ne suis pour rien dans cette affaire ! »
Et c’était à lui que Pranzini adressait sa dernière imprécation !
Comme beaucoup de criminels, à la dernière seconde, pour mieux garder son personnage, pour ne pas faiblir dans le rôle qu’il voulait tenir jusqu’au bout, il s’était raccroché au seul reproche réel qu’il pouvait faire à la justice. Il était incontestablement coupable et, malgré cette forfanterie de la dernière heure, il ne viendra à personne la pensée que Pranzini fût innocent.
Et cependant il disait vrai en affirmant ainsi au pied de l’échafaud qu’on avait mis dans son affaire des « témoins qui n’étaient pas vrais ».
Seulement, il se trompait encore d’adresse en s’en prenant à M. Taylor. Voici réellement ce qui s’était passé.
Au cours de l’instruction, nous avions appris que Pranzini, le jour même du crime, était entré dans un café du faubourg Saint-Honoré et avait longuement parlé du triple assassinat de la rue Montaigne. Nous n’avions pas pensé que le témoignage du patron et du garçon qui avait servi Pranzini fût utile. Le président de la Cour d’assises en décida autrement, et en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il les fit entendre. Malgré les protestations enragées de Pranzini, ils racontèrent qu’il avait donné au café tous les détails du crime avant que les journaux en eussent parlé.
Cette double déposition fit une profonde. impression. Moi, qui savais à quoi m’en tenir, j’étais dans la salle au moment où le patron du café et son garçon furent entendus. Je courus prévenir M. Taylor, et tous deux nous fîmes venir l’agent qui avait fait l’enquête. Nous lui fîmes préciser tous les détails, et, dûment convaincus que ces témoignages étaient inexacts, qu’à l’heure précise où Pranzini était entré dans le café de nombreux journaux du soir avaient déjà paru, donnant tous les détails du crime, nous courûmes chez l’avocat général pour le prévenir.
Le lendemain, dans son réquisitoire, il reconnut que ces témoignages, d’apparence si concluants, ne l’étaient point, puisque l’heure où Pranzini avait parlé était inexacte.
Mais cette rectification n’avait point frappé l’oreille de Pranzini. Son esprit était resté sur l’accusation.
Cet homme mourut avec courage, comme la plupart de ceux qui sont guillotinés. Mais tout ne fut pas fini place de la Roquette.
On s’occupa encore de lui quand il fut mort. Les journaux, donnant d’une façon aussi complète qu’indiscrète tous les détails de l’autopsie, furent lus avidement par une grosse moitié du sexe faible.
Cela ne suffit-il pas à expliquer comment et pourquoi des tziganes ont de si étranges succès, tandis que tant de grands hommes furent cocus, comme disait Molière ?
On aurait cru que Pranzini avait jeté un mauvais sort sur tous ceux qui, de par leurs fonctions, avaient été obligés de s’occuper de lui.
Il s’en fallut de peu qu’il ne fît encore des victimes après sa mort, et, parmi ces victimes, je faillis être au premier rang.
Le lendemain de l’exécution de Pranzini, je causais avec Rossignol qui était un de nos meilleurs agents, et en même temps un fouineur, un brocanteur, qui avait aidé M. Macé à réunir son musée criminel.
— Je voudrais bien avoir un souvenir de Pranzini, lui dis-je.
— Soyez tranquille, chef, me répondit-il ; j’aurai quelque chose de tout à fait extraordinaire.
Rossignol, qui n’avait peut-être pas une compréhension très complète de la piété qu’on doit avoir envers les morts, fussent-ils des décapités, et qui savait, d’ailleurs, qu’on avait relié un livre avec la peau de Campi, se dit que le souvenir qui pouvait m’être le plus agréable était évidemment ce à quoi l’assassin tenait le plus au monde quand il était vivant… c’est-à-dire sa peau.
Il s’entendit avec un garçon d’amphithéâtre nommé G… et se procura un morceau de la poitrine.
Il était temps, d’ailleurs, il n’en restait plus ; ce qui tendrait à prouver que le pauvre Rossignol n’était pas le seul à avoir eu cette idée macabre.
Quelques jours après, il rapportait trois porte-cartes, en cuir blanc, doublés de satin bleu.
Certes, personne n’aurait pu se douter qu’ils étaient faits avec de la peau humaine ; on aurait dit de la peau de mouton. J’avoue très simplement que je trouvai la chose très originale quoique un peu funèbre ; je mis un des porte-cartes dans mon tiroir et j’engageai Rossignol à donner à M. Taylor un de deux qui restaient.
M. Taylor reçut Rossignol sans enthousiasme, mais sans crier à l’abomination, et accepta le porte-cartes, tout en faisant une petite grimace, je le confesse, car, le soir, il me disait avec un peu de dégoût :
— Un drôle de cadeau qu’il nous a fait là, Rossignol !
— En effet, lui dis-je, vous avez raison.
Puis, la chose en resta là.
J’avais oublié le carnet au fond de mon tiroir quand, tout à coup, éclata un scandale épouvantable.
Àla suite de la rivalité de deux médecins, un agrégé et un interne, ce dernier fit paraître dans la Lanterne un article à sensation, racontant avec force détails qu’on spéculait sur la peau de Pranzini et accusant l’agrégé d’avoir permis cette spéculation.
L’agrégé riposta… ; une enquête fut solennellement ouverte par M. Brouardel, doyen de la Faculté.
Nous n’avions qu’à avouer notre faute. M. Taylor, Rossignol et moi, nous allâmes porter nos trois porte-cartes à M. Bouchez, procureur général.
Alors se révéla dans le Presse parisienne un respect pour les cadavres d’assassins que j’étais loin de soupçonner. De tous côtés, on exigea notre révocation.
C’était aller un peu loin, et des gens d’esprit, comme Aurélien Scholl, se mirent en travers, réclamant, si l’on devait nous frapper, qu’on poursuivît également tous les évêques qui détenaient des fémurs ou des tibias de saints ou saintes.
Et, pendant une grande semaine, on polémiqua sur la peau de Pranzini !
Il paraît que notre histoire avait surtout beaucoup indigné M. Spuller, qui était alors ministre de l’instruction publique.
Au conseil des ministres, il demanda formellement notre révocation et des poursuites judiciaires… pour violation de sépulture ! M. Fallières, qui avait de l’esprit et qui se doutait bien que le ridicule de cette vertueuse indignation finirait bientôt par apparaître, décida que nous serions d’abord simplement poursuivis. On verrait ensuite à nous révoquer si nous étions condamnés.
Donc, un juge d’instruction fut nommé ; c’était M. Levasseur, un excellent homme, un peu solennel, mais d’une grande droiture d’esprit.
J’estimai alors que je devais écrire au juge et j’adressai à M. Levasseur une lettre qui commençait ainsi :
» Mon devoir d’honnête homme m’oblige à vous faire savoir tout d’abord que si, dans cette malheureuse affaire, il y a un coupable, ce coupable, c’est moi. C’est moi qui dois en endosser toute la responsabilité. »
J’expliquai ensuite que si j’avais repoussé avec indignation l’offre de Rossignol, celui-ci certainement n’y aurait pas donné suite, et que M. Taylor n’avait accepté le porte-cartes que son agent lui avait donné qu’uniquement pour faire comme moi, pour ne pas avoir l’air de me désapprouver.
Mes complices, y compris G…, ce garçon d’amphithéâtre, ne voulant pas plus que moi jouer les Avinain, avouaient avec une égale ingénuité ; l’instruction fut rapidement close… par une ordonnance de non-lieu.
M. Gragnon, en même temps, était allé trouver le ministre et lui avait démontré à quel point il serait odieux de sacrifier aux mânes d’un assassin ceux-là mêmes qui l’avaient fait condamner.
« Pranzini a fait trois victimes pendant sa vie, dit le préfet à M. Fallières ; n’estimez-vous pas qu’il est inutile qu’il en fasse d’autres après sa mort ? »
Mais on voulait donner une satisfaction à l’opinion publique.
La clôture de cette émouvante affaire se fit avec une solennité bien propre à nous émouvoir.
Les coupables furent convoqués dans le cabinet de M. Levasseur.
Là, le juge alluma dans sa cheminée un grand feu, quoiqu’on fût au mois de septembre, et, prenant avec des pincettes les porte-cartes, il les jeta dans la flamme.
Quand ils furent complètement brûlés, avec ses pincettes, M. Levasseur remua la cendre… afin qu’il ne restât rien des macabres porte-cartes !
En même temps, il rédigeait un procès-verbal que tous nous signâmes et qui, si ma mémoire me sert bien, était à peu près conçu en ces termes :
« Nous, Levasseur, juge près du tribunal de la Seine, constatons qu’en présence de MM. Taylor, chef de la Sûreté, Goron, sous-chef, Rossignol, brigadier de ce service, G…, garçon d’amphithéâtre, avons incinéré trois portefeuilles confectionnés avec la peau d’un nommé Pranzini, exécuté le 31 août dernier, place de la Roquette. »
Et ce fut tout.
Le Tintamarre se chargea de tirer la moralité de cette affaire :
Si vous t’nez à vot’ squelette,
Ne fait’ pas comme Pranzini.
Mourez plutôt dans vot’ lit
Que d’ claquer à la Roquette.
Vot’ corps n’ s’ra pas découpé
En morceaux pour la Sûreté.
Il y eut pourtant un autre épilogue, plus. triste, à cette affaire. Comme toujours, hélas ! ce fut le plus faible, le plus humble qui paya pour les autres. Malgré nos efforts, à M. Taylor et à moi, G…, le pauvre diable de garçon d’amphithéâtre, fut révoqué par la Faculté.
Le malheureux fut le bouc émissaire de tous les chefs de la Sûreté passés, présents et futurs, qui avaient, ont ou auront la manie de la collection, et de tous les étudiants en médecine qui, par tradition, se faisaient jadis faire des blagues à tabac avec des seins de femmes, ou dressaient sur leur cheminée des trophées de tibias encadrant des crânes.
G…, peut-être du chagrin que lui causa sa révocation, mourut quelque temps après.
Celui-là fut vraiment la victime posthume du rastaquouère assassin.
L’éminent doyen de la Faculté n’aurait-il pas mieux fait de montrer la même indulgence que le préfet de police ? Il doit savoir aujourd’hui qu’il est une heure pour tous, où le besoin de cette indulgence se fait sentir.
Il est vrai que Cornélius Herz, plus vivant que jamais, n’en veut point à l’honorable doyen de l’avoir condamné à mort.