Partie 2 · La « Crevette » et l’« Américain »
Au mois de janvier 1886, alors que les restaurants de nuit étaient encore à la mode, une femme se signalait parmi les habituées du Café Américain par l’étalage de ses bijoux et même par le luxe de ses toilettes.
On l’appelait la « Crevette », un peu par jalousie, car elle avait de gros succès à l’Éden, où elle était une des familières du promenoir, et des succès non moins sérieux dans la grande salle du Café Américain.
Marie Aguétant, ainsi se nommait cette soupeuse, occupait au 52 de la rue Caumartin un petit appartement situé sur la cour.
C’était une femme dite « sérieuse » ; elle possédait de fort beaux bijoux dont elle aimait à se parer, et ses amies savaient qu’elle avait de grosses économies cachées dans son armoire à glace.
Elle avait pour amant régulier M. X…, caissier d’un cercle, ce qui ne l’empêchait pas, quand l’occasion s’en présentait, d’introduire chez elle des individus rencontrés à l’Éden ou au Café Américain.
Le 14 janvier, on la vit à l’Éden ; elle sortit vers dix heures du soir, en compagnie d’un homme vêtu d’un pardessus clair et coiffé d’un chapeau en feutre de forme basse et carrée comme on les portait alors ; quoique cet individu ne parlât à aucune autre femme, on le connaissait à l’Éden comme un « babitué » de Marie Aguétant. Celle-ci, d’ailleurs, avait parlé plusieurs fois de lui en l’appelant son « Américain » ; il n’était connu à l’Éden que sous ce nom.
La « Crevette » et son compagnon gagnèrent très vite la rue Caumartin, voisine de l’Éden ; la bonne attendait sa maîtresse. Elle entra dans la chambre, alluma la lampe et prépara le lit.
C’était une Alsacienne portant le nom de Barbe Burg, qui n’était que depuis quelques jours au service de Marie Aguétant. Elle n’avait jamais vu l’homme qu’amenait sa maîtresse ; elle remarqua qu’il tournait obstinément le dos à la lumière, comme pour l’empêcher de regarder les traits de son visage et d’en garder le souvenir.
Pendant ce temps, Marie Aguétant se déshabillait ; elle était déjà presque dévêtue quand la domestique se retira dans la cuisine. Là, sans doute, Barbe Burg s’assoupit sur une chaise, car l’homme put sortir sans être entendu.
La bonne, vers deux heures, se réveilla en sursaut et se dit :
« Mon Dieu, que va-t-il arriver ? Voilà le moment où va rentrer Monsieur ! »
En effet, M. X…, l’amant en titre, rentrait toutes les nuits vers trois heures.
Elle alla frapper à la porte de la chambre et n’obtint pas de réponse ; terrifiée, elle descendit jusqu’à la loge de la concierge pour « demander un conseil ».
— Restez tranquille, lui dit celle-ci, vous verrez que tout s’arrangera ; il ne faut pas se mêler de ce qui ne vous regarde pas.
M. X…, l’amant officiel, n’arriva que vers quatre heures du matin et fut tout étonné de trouver ouverte la porte de la rue ; il pénétra dans l’appartement à l’aide de sa clef et traversa la cuisine où la femme Burg lui déclara avec embarras que « Madame était avec un Monsieur ».
Rendu furieux par cet aveu, il se dirigea en toute hâte vers la chambre à coucher, mais il eut quelque peine à ouvrir la porte qui avait été pour ainsi dire barricadée au moyen du lit déplacé.
En entrant, il aperçut sa maîtresse étendue sans mouvement sur le tapis. Il la crut évanouie et s’approcha pour la secourir. Mais en essayant de la soulever, il vit qu’elle portait à la gorge une affreuse blessure ; la tête presque détachée du tronc retomba en arrière. Le tapis était inondé de sang. La chambre ne présentait aucun désordre : le lit n’était pas défait ; sur une chaise, étaient jetés pêle-mêle les vêtements de la victime ; un jupon était à terre non loin du corps.
La fille Aguétant avait été assaillie à l’improviste, au moment où elle procédait aux soins de sa toilette. L’autopsie permit de constater que le meurtrier, placé derrière elle, avait dû renverser la tête et « avait frappé au cou à l’aide d’un instrument très coupant ». L’artère carotide et l’artère jugulaire avaient été tranchées et l’hémorragie avait causé la mort si rapidement que la victime n’avait pu proférer un seul cri.
Le corps, par ailleurs, ne portait aucune trace de violence. C’était la preuve qu’il n’y avait pas eu lutte avant le coup mortel.
Puis, le meurtrier, sans se livrer à d’inutiles recherches, avait été droit au but, en homme bien renseigné.
L’armoire à glace seule avait été ouverte.
On y retrouva sur une tablette et vide l’écrin du collier que possédait Marie Aguétant ; dans le tiroir entr’ouvert, un sac également vide coupé par une lame tranchante et arraché sur les côtés.
Dans ce tiroir, d’après les déclarations de X…, devaient être renfermés les écrins, et le sac devait contenir des bijoux, des titres de rente nominatifs et une somme d’argent évaluée à trois ou quatre mille francs.
L’assassin, après avoir fait main basse sur tout l’argent et tous les objets précieux de sa victime, après avoir poussé le lit de façon à obstruer l’une des portes de la chambre, était sorti par une autre, ouvrant sur le salon, qu’il avait pris soin de fermer à clef derrière lui.
Il avait réussi à quitter l’appartement sans être entendu de la bonne, et la maison sans être remarqué par les concierges qui, appelés dans leur premier sommeil par un coup frappé au carreau de la loge, avaient tiré machinalement le cordon.
L’examen le plus minutieux ne révéla aucun indice de nature à trahir le coupable, et les recherches de la justice pour le découvrir demeurèrent longtemps inutiles.
J’ai emprunté tous les détails de ce récit au résumé si clair, si précis de l’affaire Prado que fit M. l’avocat général Sarrut. Je n’étais pas à la Sûreté au moment où le crime fut commis. Et quand le hasard permit d’arrêter l’assassin, je m’occupai fort peu de cette affaire, que M. Guillot dirigea tout seul, le service de la Sûreté n’ayant pas été mêlé à cette arrestation. Néanmoins, il m’est impossible de la laisser passer sous silence, car elle est en quelque sorte le complément de l’affaire Pranzini au point de vue de la psychologie du tueur de filles et de l’exposé des difficultés sans nombre que rencontre la police quand elle doit rechercher et trouver un assassin inconnu.
M. Taylor était encore chef de la Sûreté quand Marie Aguétant fut assassinée.
Au moment du crime, c’était l’époque du grand surmenage. Il cherchait déjà vainement l’assassin de M. le préfet Barrême, l’auteur du dépeçage de la femme de Montrouge, etc., etc., et l’agent Prince, chargé spécialement de chercher l’assassin de Marie Aguétánt, n’eut pas la chance de le retrouver.
On fit défiler, à la Sûreté, toutes les habibituées des restaurants de nuit ; toutes donnèrent un signalement assez complet de l’« Américain » mystérieux, mais aucune ne savait son nom ou son domicile.
L’Américain, bien entendu, ne reparut pas dans les restaurants de nuit, ni à l’Éden ; les meilleurs limiers de la Sûreté, comme disaient alors les reporters, passèrent des nuits nombreuses à souper au Café Américain ; on ne découvrit aucune piste… Tous les bijoux de Marie Aguétant avaient été volés ; on en avait un signalement exact qui fut envoyé partout. Cela ne servit à rien.
L’Américain resta aussi mystérieux que le fameux Jud, l’assassin du président Parisot, et l’on ne parla guère de l’affaire de la rue Caumartin qu’au moment de l’arrestation de Pranzini.
Il y eut alors un bijoutier qui crut reconnaître en Pranzini un homme qui était venu lui proposer des bijoux qu’il pensait avoir appartenu à Marie Aguétant… Il fut prouvé que Pranzini n’était pas à Paris au moment du crime et qu’il n’avait jamais connu Marie Aguétant.
Quoique l’affaire ne fût pas définitivement classée, comme disent improprement les journalistes, on ne s’en occupait guère au service de la Sûreté. J’avais une lourde tâche quotidienne qui ne me permettait pas d’aller rechercher les vieilles affaires oubliées…
Cinq mois environ après l’exécution de Pranzini, un soir d’hiver, le 28 novembre, vers dix heures, les gardiens de la paix qui faisaient leur ronde sur le Cours la Reine entendirent tout à coup des cris de : « Au voleur ! Arrêtez-le ! » En même temps, un homme s’élançait hors de l’hôtel du Palais, laissait tomber une cassette, et s’enfuyait poursuivi par les domestiques.
Comme le fuyard se voyait serré de trop près, il braqua sur eux un revolver. Les deux domestiques eurent une seconde d’hésitation ; l’homme en profita pour gagner la berge de la Seine, et il allait disparaître dans le brouillard, quand il se sentit saisi à bras-le-corps par le gardien de la paix Moumont qui était accouru avec un de ses collègues pour barrer le chemin au voleur.
Mais celui-ci, sans dire un mot, fit feu ; la balle traversa la joue droite du gardien de la paix Moumont et sortit derrière l’oreille.
Moumont était de ces obscurs héros du devoir qui savent mourir pour respecter la consigne ; c’était de ces braves gardiens de la paix qui, soit qu’il s’agisse d’une personne à sauver, soit qu’il s’agisse d’un criminel à arrêter, ne songent jamais au danger, et risquent leur vie pour moins de deux mille francs par an.
Quoique perdant son sang à flots, il ne lâcha pas l’homme jusqu’à ce que son camarade l’eût désarmé et l’eût ficelé.
Alors il tomba sans connaissance.
L’individu ainsi arrêté déclara simplement se nommer Prado y Ribo et refusa de faire connaître son adresse et ses antécédents.
L’enquête commencée apprit tout à coup des choses étranges.
Ce Prado était venu loger à l’hôtel du Palais dans des conditions bizarres. Il était arrivé avec une malle vide et presque aussitôt s’était lié avec un personnage aussi mystérieux que lui, un certain L… qui disparut quelques heures après cette aventure et qu’on ne revit pas tant que durèrent l’instruction et le procès.
Prado s’était présenté à l’hôtel du Palais comme courtier en bijouterie, et s’était placé à table à côté du vieux L… qu’il avait rencontré à Genève et dont il connaissait la situation sans que l’autre s’en doutât.
Il savait que cet homme avait quitté l’Espagne sans esprit de retour, qu’il traînait avec lui un petit trésor, une petite cassette pleine de pierres précieuses.
Prado se mit à parler espagnol, et charma la femme et la fille de son voisin. Le 28 novembre, se disant très lancé dans le journalisme parisien, il leur offrit un soi-disant billet de faveur, une loge pour le Châtelet qu’il avait bien et dûment payée 45 francs au bureau de location.
C’était le moyen le plus simple et le plus ingénieux de se débarrasser des gardiens du coffret qu’il convoitait.
Vers neuf heures du soir, pendant que toute la famille était au théâtre, il s’introduisit dans la chambre de L…, mais il eut une surprise désagréable. Le matin même, celui-ci avait acheté un petit coffre-fort. Avec une pince-monseigneur, ce coffre-fort fut forcé. Prado s’aperçut alors que la cassette y était vissée, et il lui fallut dévisser les écrous.
Cette opération fut longue et bruyante. Prado attira ainsi l’attention des domestiques de l’hôtel.
Un valet de chambre nommé Zambeau avait été très étonné de voir le nouveau locataire pénétrer chez M. L… Il resta en observation.
— Envoyez-moi chercher une voiture, lui demanda Prado quelques instants après, et priez le chasseur de monter chercher cette cassette très lourde, pour la descendre.
— Pardon, fit Zambeau, vous n’aviez pas de cassette quand vous êtes entré dans la maison ?
— Est-ce que cela vous regarde ? répondit l’homme avec insolence. Faites avancer la voiture, je vous répondrai en bas…
Au moment où il allait franchir le seuil de l’hôtel, portant lui-même la cassette, Zambeau se mit encore en travers et lui dit :
— Vous ne sortirez pas avant de m’avoir expliqué…
Prado perdit la tête, il lâcha la cassette et se sauva.
Je viens de raconter comment il fut arrêté.
On l’écroua à Mazas. Il était inculpé d’une façon mal définie de vol avec effraction, car L…, apprenant ce qui s’était passé en revenant du Châtelet, s’était hâté de rentrer en possession de sa cassette, avait demandé son addition, puis était parti le lendemain matin dès l’aube, sans laisser sa nouvelle adresse. Or, il faut, en matière de vol, sinon avoir une plainte du volé, au moins bien connaître son identité, et savoir ce que le voleur a tenté de prendre.
Mais en dehors de cette tentative de vol avec effraction, il y avait contre Prado une accusation très précise et très grave, car elle pouvait entraîner la peine de mort : celle de tentative de meurtre contre un agent de l’autorité, dans l’exercice de ses fonctions.
M. Anquetil était le juge chargé d’instruire cette affaire, et bien entendu son instruction n’avançait pas beaucoup, le volé persistant à ne pas venir témoigner et le voleur continuant à se taire sur son identité.
Mais le hasard, je l’ai déjà dit bien souvent, est le meilleur des agents de la police.
Deux jeunes femmes, Mauricette C… et Mathilde D…, se présentèrent, un beau matin, chez M. B…, bijoutier, rue des Filles-Saint-Thomas, à Paris, et lui offrirent des bijoux à acheter.
M. B… était très prudent ; d’un autre côté, l’attitude des deux femmes lui avait donné quelques soupçons. Il remarqua sur une des montres qu’on lui avait offertes le nom de son confrère Forgerit, bijoutier à Royan ; il lui écrivit. M. Forgerit lui répondit par dépêche : « J’ai été dévalisé ! »
Mathilde D… fut arrêtée au moment où elle venait toucher le prix des bijoux qu’elle avait vendus ; elle conduisit le commissaire de police dans une maison meublée de la rue de Richelieu, où l’on arrêta son amant, un sieur José Garcia, ancien préfet espagnol, et toute une bande aussi espagnole que le préfet : un sieur Roberto Andrès, ancien négociant, qui s’était ruiné pour sa maîtresse, la femme Encarnacion Pablo ; un aventurier étrange nommé Ybanes, et une fille Eugénie F…, sur la déclaration de laquelle fut arrêtée Mauricette C…, qui s’était présentée avec Mathilde D…, chez le bijoutier de la rue des Filles-Saint-Thomas.
Comme le vol avait été commis à Royan, toute la bande fut expédiée à Marennes, siège du parquet de l’arrondissement, et livrée à un juge d’instruction, qui, naturellement, avait beaucoup de peine à démêler cette affaire très embrouillée.
Il semblait établi qu’aucun des accusés n’avait été à Royan et tous affirmaient que les bijoux qu’ils avaient essayé de vendre leur avaient été remis par un comte de Linska, amant de Mauricette C…, dont l’existence était certaine, — car il avait habité avec sa maîtresse la maison meublée de la rue de Richelieu, siège de l’association. — Depuis, il avait disparu, et l’on ne pouvait le retrouver.
Il y avait du reste une bonne raison pour cela. Linska était à ce moment à Mazas sous le nom de Prado et personne n’aurait eu l’idée de l’y venir chercher.
Il est même probable que le bon juge d’instruction de Marennes ne serait jamais arrivé à débrouiller cet écheveau, si un incident nouveau et inattendu ne s’était passé à la prison de Marennes.
Eugénie F… et Mauricette C… étaient toutes deux les maîtresses du comte de Linska et n’avaient pas la passivité des femmes d’Orient, qui acceptent si bien la polygamie.
Eugénie F…, d’une bonne famille de Boulogne, avait été mariée puis avait abandonné son mari pour suivre ce prétendu comte de Linska, qui l’avait jetée dans la prostitution.
Mauricette C…, une jeune brunette, fine, idéale, aux allures de vierge, était la fille d’une commerçante de Bordeaux ; elle avait été séduite par le même Linska et avait de lui un enfant.
Le juge de Marennes ne pouvait parvenir à s’expliquer comment ce Linska, personnage qui lui apparaissait presque légendaire, avait pu entraîner en même temps ses deux maîtresses dans une affaire de vol !
D’ailleurs, il se passait d’étranges choses à la prison de Marennes et la tâche du juge ne devait pas être facile.
Le gardien-chef était au plus mal avec le juge d’instruction. Il avertissait, paraît-il, les accusés de tout ce que le magistrat devait faire contre eux. De son côté, le juge faisait, a-t-on dit, espionner le gardien par des détenus et tout le monde se trahissait… On se passait des lettres et on les escamotait.
Les deux maîtresses se disputaient et se réconciliaient. Les femmes trouvaient que la détention préventive était trop longue et que Linska, qui aurait pu d’un mot les disculper (elles se l’imaginaient), en faisant connaître sa personnalité et son rôle dans le vol de Royan, ne se conduisait pas bien envers elles.
Un jour, Mauricette C… dit à sa rivale avec effusion :
— C’est tout de même malheureux d’avoir un enfant de ce misérable !
— Je crois bien, répliqua Eugénie F…, dont la jalousie se trouvait surexcitée au suprême degré par cette pensée de l’enfant de l’autre, je crois bien que c’est malheureux pour votre enfant d’avoir pour père un assassin !
— Que dites-vous ! s’écria la petite Mauricette, un assassin ?
— Je n’ai rien dit… ne me demandez rien…
On la pressa, on fit venir la gardien-chef qui insista, et Eugénie F… déclara qu’elle avait juré sur la tombe de sa mère de ne pas révéler un secret terrible.
— Il faudrait, ajouta-t-elle, que je sois dégagée de mon serment.
On fit alors appeler le pasteur protestant, car elle était de la religion réformée. On soumit au ministre évangélique ce cas de conscience délicat.
La sœur supérieure fut consultée.
Le pasteur protestant et la religieuse catholique, réunis dans une sorte de tribunal de conscience, dont faisait partie un gardien-chef de prison, furent d’avis qu’Eugénie F… devait parler, que son serment ne comptait pas et qu’elle engagerait sa responsabilité en se taisant. Eugénie fit alors appeler le juge et se décida à faire des révélations.
Sinistrement dramatiques ces révélations d’une maîtresse jalouse qui, pour se venger, condamne à mort son amant. Elles laissent bien loin les tergiversations de madame S…, la maîtresse de Pranzini. Madame S… n’était qu’une pauvre femme dont un juge d’instruction avait su toucher le cœur, une malheureuse qui avait eu peur de la prison. Eugénie F… était l’amoureuse tragique qui se venge.
Dans son récit, elle commença par raconter comment elle s’était laissé séduire par la figure de Linska, par la caresse de son regard… un regard de rastaquouère comme celui de Pranzini… Puis elle en vint à ce qui s’était passé le jour du crime.
« Le 14 janvier 1887, dit-elle, j’étais dans une très grande misère ; j’avais dû demander à mon propriétaire vingt francs pour dégager un manteau dont j’avais besoin. J’ai donné douze francs pour dégager le manteau, et j’ai remis le reste à Prado. Ce jour-là, nous avons dîné chez Ybanez. Lui est parti : nous ne l’avons pas revu de la soirée. Je suis rentrée me coucher. Il était onze heures et demie ou minuit moins un quart quand il est arrivé. J’étais étonnée, car, tous les autres jours, il rentrait à deux ou trois heures du matin. Il m’a dit en arrivant : « Tu ne sais pas, on vient d’assassiner une femme. » Je lui ai demandé comment il le savait. Il m’a répondu : « Par tout le monde ; cela se connaît déjà sur le boulevard. » Toute la nuit, il a été couvert de sueur ; il me repoussait quand je m’approchais de lui ; je remarquai qu’il avait un coup d’ongle sur la main ; je lui demandai : « Qu’est-ce que cela ? » Il me raconta qu’il l’avait attrapé en jouant avec un enfant. À diverses reprises, il s’est levé et a été laver ses mains ; il me disait : « Je ne sais pas ce que j’ai aux mains, mais je sens une odeur très drôle. » Le lendemain matin, il m’a donné de l’argent ; je lui ai demandé comment il avait pu s’en procurer. Il m’a répondu qu’il avait rencontré, la veille au soir, au Grand-Hôtel, un ami qui lui avait donné deux cents francs. Il y avait sur le billet une ou deux coupures très nettes : je le lui ai fait remarquer.
— Le choléra est en Espagne, me dit-il, et on coupe les lettres à la frontière pour les désinfecter. C’est sans doute pour cela que le billet a été coupé.
Il m’en a donné ensuite un autre et je suis sortie pour faire mes commissions. Le même matin, il a brûlé sa chemise dans le fourneau ; elle avait une goutte de sang, j’ai cru qu’elle provenait de l’égratignure. Dans l’après-midi, j’ai senti une odeur très mauvaise. C’était lui, qui brûlait ses bottines. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu : « Parce que ça me plaît. » Je n’ai pas insisté ; avec lui, c’était inutile. Le même soir, j’ai été au restaurant en sa compagnie. On vendait des journaux qui parlaient de l’assassinat de Marie Aguétant ; il en a acheté plusieurs, et a dit qu’après tout, il n’y avait qu’une femme de moins ; qu’il les tuerait bien toutes pour en débarrasser l’univers ! Il est rentré ce soir-là, très tranquille, et la nuit s’est passée comme toujours. Le lendemain, il devait dîner à la maison, mais il est rentré le soir et m’a dit : « Vite, accompagne-moi chez Ybanez. Je pars pour l’Espagne ; je vais vendre mes propriétés. »
» Il a quitté ses vêtements clairs pour en prendre des foncés ; nous sommes partis ; en route, il a encore acheté un pantalon ; nous avons dîné chez Ybanez, puis nous sommes partis pour la gare. Prado, seul dans une voiture, moi et Ybanez dans une autre voiture.
» Au bout de quelques jours, j’ai reçu des lettres de Saragosse. C’est Ybanez qui me les apportait ; il m’a apporté aussi un jour 400 francs, avec lesquels j’ai payé quelques dettes, puis je suis partie chez maman. »
Elle se doutait alors que son amant était un criminel, mais elle n’en avait pas la certitude. Bientôt, elle l’eut tout entière. Elle était venue rejoindre Linska à Bordeaux, et, là, elle l’avait trouvé l’amant de la jeune Mauricette C… Alors, des scènes sans fin, des scènes terribles avaient éclaté. Un jour, Linska s’était jeté sur elle, un couteau à la main, lui disant :
— Il faut que je te tue !
— Oui, comme tu as tué l’autre, avait répondu Eugénie F… L’homme était resté terrifié et, apprenant bientôt que sa maîtresse avait un autre amant, il perdit littéralement la tête, craignant sans doute qu’elle ne fît à son nouvel amoureux une révélation dangereuse.
« Prado, qui soupçonnait quelque chose, me suivait, a dit Eugénie F… ; il a vu que j’avais des rendez-vous. Un jour il est rentré derrière moi et m’a mis son couteau sur la gorge. J’ai pu le lui arracher et je l’ai mis entre les persiennes et la fenêtre ; je me suis retournée ; il avait son revolver braqué. Effrayée, je me suis précipitée sur la sonnette. Les domestiques sont arrivés ; mais la porte était fermée. Je leur ai crié de l’enfoncer. Mais lui-même a ouvert. La bonne est restée quelques instants, puis elle est partie et je me suis couchée. C’est alors qu’il s’est approché et m’a dit : « Misérable, tu es la maîtresse d’un bandit et d’un assassin ; c’est moi qui ai tué Marie Aguétant. » Épouvantée, je lui ai répondu que je ne voulais pas être la maîtresse d’un bandit ; mais il m’a dit que malgré moi je serais toujours à lui, et il m’a fait de telles protestations d’amour que je me demandais si tout ce qu’il avait dit était vrai.
» Quelques jours après, il m’a fait le récit du crime. Il avait eu une première entrevue avec Marie Aguétant, mais il n’avait pu faire le coup ce jour-là, parce que la bonne avait emporté ses bottines. Le 14 janvier, il avait été la chercher à l’Éden ; ils étaient rentrés ensemble ; elle était à sa toilette, quand elle lui a dit : « Combien me donnes-tu, cette nuit ? » Alors, il l’a frappée. Je l’entends encore. Il m’a dit : « Elle s’est vidée en un instant. » Et il a ajouté : « Si tu savais comme ça sent mauvais du sang de femme… Pouah ! »
Le juge d’instruction de Marennes n’avait plus rien à faire des deux femmes ; il les renvoya à Paris et M. Guillot, qui avait commencé l’instruction de l’assassinat de Marie Aguétant, reçut à son tour les déclarations d’Eugénie F… et celles de Mauricette C…, les deux maîtresses ; car si Pranzini n’avait eu à lutter que contre une femme, madame S… Prado, lui, dut tenir tête à deux d’abord, et à trois ensuite, quand sa femme légitime, oubliée par lui en Espagne, vint se mettre de la partie.
M. Guillot, toujours habile metteur en scène, imagina la plus dramatique qui soit.
Après avoir interrogé longuement Prado, qui ne se croyait connu que sous ce nom, il l’appela tout à coup M. le comte Linska.
Puis, profitant de l’effarement de son inculpé, il donna l’ordre d’introduire Eugénie F…
Soutenue par le regard du juge, cette femme refit son récit. Prado en vain protesta, injuria sa maîtresse, chercha à la terroriser… M. Guillot lui avait ménagé encore une autre surprise. La porte se rouvrit et Prado vit paraître à son tour Mauricette C…
Cet homme, qui était un acteur incomparable, bien digne de jouer sur le théâtre de M. Guillot, joua la scène du sentiment avec une audace extraordinaire.
« Comment, s’écria-t-il, Mauri, c’est toi qui m’accuses, toi que j’ai tant aimée, toi la mère de mon enfant ?… Mais ce n’est pas possible, tu parles par jalousie, tu es poussée par cette femme qui veut me perdre, par Eugénie ?
» Eh bien, cette femme qui m’accuse d’assassinat, tu vas voir comme je la traite. Elle croit me faire trembler. Eh bien, c’est devant elle que je le déclare, je ne l’ai jamais aimée. Oui, cette femme si belle, qui parfois s’admirait dans la glace comme une statue, eh bien, c’était une femme dont on se sert, mais à qui l’on ne s’attache pas… Qu’elle le sache : je n’ai jamais aimé que toi, toi que j’ai connue vierge et qui es la mère de mon enfant… » Mais il ne pouvait plus émouvoir le cœur de Mauricette. Les deux femmes s’étaient réconciliées dans une haine commune contre lui.
Quand il rentra à Mazas, Prado comprit qu’il était perdu. Mais c’était un audacieux qui s’avouait jamais vaincu. Il voulut lutter jusqu’au bout, et il faut avouer qu’il fit une belle résistance.
M. Guillot s’était passionné pour cette affaire, comme magistrat, comme philosophe et comme romancier.
Un homme livré ainsi par ses deux maîtresses lui semblait une proie qu’il ne pouvait laisser échapper…
Il avait retrouvé dans les premières enquêtes qu’une femme, nommée Renée Meyer, était à l’Éden avec Marie Aguétant, le soir du crime… La malheureuse, atteinte de phtisie, était mourante ; elle ne pouvait venir au Palais de Justice, il alla à elle…
Il amena Prado devant son lit.
Mais celui-ci avait une présence d’esprit extraordinaire ; il regarda la mourante avec une ténacité de magnétiseur ; puis, adoucissant le mieux qu’il put le timbre de sa voix, il dit :
— Madame, il paraît que vous étiez avec Marie Aguétant le soir où elle fut assassinée, et que vous l’avez vue partir avec celui qu’elle appelait son « Américain ». On m’accuse d’un crime que je n’ai point commis ; il y va de ma tête…
Puis il ajouta, après une pause savante :
— Me reconnaissez-vous ?
Un tremblement convulsif agita les lèvres de la mourante, puis elle fit de la tête un signe négatif.
Hors de la présence de Prado, M. Guillot l’interrogea ensuite. Elle répondit, lassée :
— Il y a bien quelque chose dans le visage ; néanmoins, je ne saurais dire que c’est lui…
Puis elle supplia qu’on la laissât tranquille. Peu de temps après, elle mourait.
Mais la bonne et une couturière qui allait souvent chez Marie Aguétant, et qui avaient aperçu plusieurs fois « l’Américain », s’écrièrent rien qu’en voyant la photographie de Prado :
— Oui, c’est bien lui.
C’était un indice ; mais ce n’était pas une preuve suffisante pour faire tomber la tête d’un homme.
Eugénie F… vint au secours du juge. Pressée de questions, elle dit enfin :
« Un jour, il avait menacé de me tuer ; je me dis que je devrais peut-être bien prendre des armes contre lui, pour pouvoir le tenir, et comme il venait de déchirer une lettre arrivée d’Espagne, je me baissai et en ramassai un morceau ; c’était l’en-tête de cette lettre, en tête imprimé, et quelques lignes manuscrites ; je les plaçai soigneusement dans ma malle entre les plis d’un drap. Faites chercher ma malle, et dans tel endroit vous trouverez ce papier. »
Immédiatement on fit venir la malle, on l’ouvrit, on déplia le drap et on trouva un chiffon de papier qui, à lui seul, devait perdre Prado :
Puis le commencement de quelques lignes d’écriture.
C’étaient les premiers mots d’une lettre écrite par un revendeur de bijoux de Madrid…
Cette fois, le juge s’écria : « Je le tiens. »
M. Guillot n’hésita pas ; il alla trouver le ministre de la justice, lui exposa qu’il estimait ne pas devoir demander des recherches par voie diplomatique et obtint l’autorisation de partir lui-même pour l’Espagne.
Dernièrement, un autre juge d’instruction, M. Le Poittevin, a fait de même pour l’affaire du Panama.
À Madrid, le juge trouva la police espagnole empressée, comme toujours, à servir les magistrats français. Un des principaux chefs de la police, mon excellent ami, el señor Pita, apporta son concours le plus actif à M. Guillot. M. Pita mena le juge à la ciudad Rodrigo, sous des arcades sombres et basses, dans une boutique rappelant celles des usuriers du moyen âge, où l’on trouva une horrible vieille qui, interrogée par le magistrat espagnol, déclara que la lettre dont on lui représentait des fragments avait été écrite par son mari… un digne homme qui, ayant des démêlés avec la justice, avait jugé bon de partir pour un pays qu’elle ne connaissait pas.
Quand on lui montra le dessin des bijoux, elle les reconnut ! On lui fit chercher sur ses livres ; elle trouva trace de l’achat de plusieurs bijoux à la date même de janvier 1886, correspondant à celle de l’assassinat.
— Du reste, ajouta-t-elle, je me souviens parfaitement de la personne qui nous les a vendus, car ce gentilhomme, qui venait souvent chez nous, faisait la cour à ma fille Purita et lui avait même donné sa photographie. Tenez, je vais la chercher.
Et passant dans l’arrière-boutique, la vieille revint quelques instants après avec une carte photographique dans la main.
C’était la photographie de Prado !
De retour à Paris, M. Guillot fit venir Prado dans son cabinet et lui posa cette question :
— Vous affirmez toujours que vous n’avez jamais connu Marie Aguétant ?
— Jamais !
— Alors, comment avez-vous eu entre les mains les bijoux volés chez elle ?
— Je ne les ai jamais eus.
— Si, car je reviens de Madrid ; j’ai été à la ciudad Rodrigo…
Prado pâlit et faillit s’évanouir.
Le juge continua :
— Vous savez bien, chez le vieil Antonio qui vous a écrit cette lettre…
Et il lui montra le fragment déchiré.
Puis il termina, en disant :
— Et sa femme m’a remis la photographie que vous aviez donnée à la belle Purita.
Prado était comme frappé d’un coup de foudre ; il se remit pourtant et reprenant un peu d’aplomb, il répondit :
— Je suis bien obligé de reconnaître que j’ai vendu quelques-uns des bijoux dont vous me représentez les dessins ; mais je ne savais pas que c’étaient ceux de Marie Aguétant : ce sont des bijoux que j’avais trouvés dans le train en allant à Madrid.
— C’est la seule explication que vous ayez à donner sur la détention de ces bijoux et leur vente après le crime ? dit le juge. Eh bien ! votre interrogatoire est terminé. Vous êtes inculpé d’assassinat.
Enfin, comme pour mieux accabler Prado, — car cette réponse était sa condamnation même, puisque ce n’était qu’une réminiscence de l’affaire Pranzini, — une troisième femme entra en scène.
Trois femmes ! Il fallait qu’il succombât !
M. Guillot reçu une lettre de la malheureuse que Prado avait, quelques années auparavant, épousée à Madrid, lettre qui donnait d’étranges renseignements sur la moralité de l’individu.
La femme de Prado écrivait :
« Aujourd’hui que la Providence a mis mon mari dans les mains de la justice, je dois l’aider, car c’est un devoir de conscience.
» Ainsi, monsieur le juge, je vous dis :
» Mon mari est un infâme qui m’a maltraitée atrocement jusqu’au point de vouloir m’étrangler plusieurs fois, et une fois il y serait arrivé si un voisin n’était heureusement entré ; il me tenait le genou sur la poitrine et, avec les deux mains, il me serrait la gorge.
» Il me fit ce supplice, en une occasion, pour me faire donner ma signature au sujet de mes intérêts. Une autre fois, il m’a donné un narcotique, il y a de cela environ huit ans.
» Je vous envoie un reçu de la chambre des agents de change et de Bourse, qui représente la somme de 41,300 fr. que mon mari m’a soustraite.
» J’en avais d’autres qui ont disparu : toute ma fortune.
» Je crains, monsieur le juge, d’être importune avec ma longue lettre ; cependant je ne puis laisser sans vous les dire d’autres faits pareils.
» Je venais d’accoucher d’une fille, et n’ayant pas d’argent pour me nourrir, je priai mon mari, par l’intermédiaire de la personne qui me servait, de me donner de quoi acheter du bouillon. Il répondit à la domestique : « Laissez-la, qu’elle meure », et il appela un ami. Ils prirent du café, ce qu’il fallait pour faire un bon déjeuner et, pendant que je mourais d’inanition, il prenait toute l’argenterie qui restait pour le service de table et alla l’engager.
» La domestique vint me le dire immédiatement, car il était si mauvais qu’il aurait dit que les domestiques l’avaient volée.
» Dans une autre occasion où je venais d’accoucher aussi, il voulait me donner un verre de glace qui sûrement m’aurait tuée ; mais je refusai de le prendre et cela d’accord avec le médecin. Enfin, son but était de me tuer depuis que je lui avais livré tous mes biens.
» Si bien que je l’ai entendu dire à ses amis que le jour où il tomberait entre les mains de la justice, j’étais perdue, ce qui me faisait grand’peur.
» Il a aussi falsifié des lettres, prenant le nom d’un de mes oncles. En dernier lieu, il écrivit une lettre anonyme, m’excitant à me rendre dans une maison de prostitution, dans le but, si j’acceptais, de pouvoir m’accuser d’adultère.
» J’ai eu le malheur de m’énamourer de lui, à cause de sa jolie figure et de son élégance. Qui aurait cru que sous ce masque charmant se cachait un cœur de tigre ? »
Prado avait laissé de terribles cicatrices au cœur de son ancienne femme ; non seulement elle écrivit à M. Guillot la lettre dont je viens de donner le passage le plus saisissant, mais elle envoya à son mari lui-même une autre missive d’une violence extrême, dans laquelle elle lui faisait comprendre qu’elle serait heureuse de lui voir couper le cou. Il y avait, entre autres aménités, celles-ci :
« Si ton âme se voit retirée, j’irai à Dieu, en qui je crois chaque jour de plus en plus ; mais il m’a laissée en vie pour ton châtiment, n’en doute pas. »
Puis cette vindicative Espagnole, qui signait Dolorès Garciès de Marcilla de Linska, rappelait à Prado qu’il lui avait donné en 1886 une épingle et une bague qui devaient venir fatalement de Marie Aguétant, et elle terminait en le suppliant de donner au juge d’instruction des renseignements précis qui lui permettraient de faire annuler son mariage. Car Prado, en l’épousant, avait donné un faux état civil, et sa femme elle-même était incapable de pénétrer le mystère de son origine.
Quand cet aventurier reçut cette lettre, il réfléchit un instant, comprit qu’avant qu’elle lui eût été remise, elle avait été lue par M. Guillot, et écrivit aussitôt au juge :
« Mazas, 20 août 1888.
» Je vous remets la traduction littérale et textuelle de la gracieuse lettre de ma tendre ex-épouse, qui, tout en m’appelant son cher Louis, me prouve ingénument qu’elle éprouve pour moi de la rage. Je m’en aperçois.
» Je ne me donne pas la peine de commenter et de réfuter ce qu’elle dit.
» Elle était folle avant d’être malheureuse ; à plus forte raison aujourd’hui.
» La preuve est dans l’incohérence de ce qu’elle écrit.
» Je ne lui en veux pas ; au contraire, je la plains sincèrement.
» Pour les démarches à faire au sujet de l’annulation de mon mariage, je verrai avec le notaire.
» Veuillez agréer, monsieur, mes respectueuses salutations.
» Signé : Prado. »
Le caractère de cet homme étrange s’accusa bientôt d’une autre façon : il chercha à faire passer à Garcia, qui avait été remis en liberté, une lettre dans laquelle était tracé le plan d’évasion le plus ingénieux qu’un prisonnier ait inventé.
Prado, quand il s’était vu perdu par les deux femmes qui avaient été ses maîtresses, n’avait plus eu qu’une pensée : reconquérir Mauricette C…, et il avait fini par obtenir du juge de le laisser causer en tête-à-tête avec elle, sous prétexte de lui faire des révélations sur sa naissance, « pour que son enfant eût un nom ».
C’est donc à Mauricette C… qu’il avait remis cette lettre. Mais celle-ci la donna à la justice et non au destinataire. Cette lettre est peut-être le document le plus étrange de ce procès étrange. Elle montre quel flibustier résolu était cet homme, dont la plus grande faute évidemment fut d’abandonner un jour les pampas de l’Amérique du Sud pour l’asphalte des boulevards.
« J’ai trouvé, disait-il, un moyen qui, celui-là, ne demande de votre part ni courage, ni exposition. Aussi, je compte sur vous comme sur le Messie.
» Vous savez que Mauri parle avec moi, quand nous voulons, dans le petit cabinet du juge. Or, celui-ci aussi m’écoute en particulier quand je le lui demande.
» C’est grâce à ces circonstances que j’ai imaginé l’évasion la plus hardie qu’on puisse imaginer, sans risques et sûre.
» Je vais lui demander une entrevue ; je m’enferme avec lui ; je lui fais un préambule pour savoir ce que vaut une parole d’honneur, et puis, brusquement, je lui braque un revolver sous le nez, en lui disant : « Monsieur, je crois que vous êtes incapable de manquer à votre parole, — et c’est vrai. Vous allez me la donner que vous me laissez cinq minutes pour partir, sans bouger ni pousser un cri. Si vous ne voulez pas, — vous savez de quoi je suis capable ? eh bien ! foi de Prado, je vous brûle la cervelle et moi après ! La liberté ou la mort ! »
» C’est sûr qu’il y consentira.
» Il ne peut pas moins faire. Il sait que je suis capable de faire bien plus.
» Alors, je sors par la petite porte que je ferme au dehors et j’emporte la clef en cas qu’il manquerait à sa parole — ce que je ne crois pas — et j’ai de toute manière le temps de gagner la salle des Pas-Perdus.
» L’autre porte qui donne dans son bureau, je l’aurais fermée dès le début.
» Quand lui vient me parler, les gardes restent toujours dans son bureau.
» Vous voyez que, pour moi, c’est une évasion qui devient un amusement et qui fera rudement parler.
» Il ne s’agit que d’avoir le revolver, et comme une femme ne peut l’acheter, il faut que ça soit vous ; je crois que le rôle que je vous donne n’est pas au-dessus de vos forces, puisqu’il n’y a aucun danger.
» Quoi que ce soit qu’il arrive, ce revolver m’aura été donné par un surveillant de Mazas que je ne veux pas nommer pour ne pas le compromettre, etc.
» Enfin, vous savez l’homme que je suis : donc, de mon côté, il n’y a aucune crainte.
» D’autant plus que la chose est aussi sûre que de boire un verre d’eau, et le juge sera le premier à dire tout au moins que je l’ai intimidé avec une arme ; j’arrangerai cela avec lui.
» Il me semble voir la figure qu’il va faire devant mon revolver. Il ne demandera pas mieux de me voir loin à ce moment-là, surtout d’après l’idée qu’il a de moi. Aussi, est-ce sûr.
» Donc, aussitôt que vous aurez ma lettre, sans perdre un instant, vous irez m’acheter un revolver, de ceux qu’on appelle bull-dog (bouledogue). Ce sont des revolvers dont le canon est très court, mais d’un calibre fort, de 9 à 12 millimètres.
» Vous comprenez que pour intimider un homme, il faut une grosse balle, et si je me faire sauter la cervelle, je ne veux pas me rater et souffrir.
» Donc, de préférence, 12 millimètres.
» Vous verrez, quoique d’un si fort calibre, il rentre presque dans la poche d’un gilet.
» Je sais comment m’arranger pour le rentrer à Mazas et l’en sortir sur moi.
» En cas que vous n’auriez pas d’argent, trouvez-en, coûte que coûte, à tout prix.
» À la dernière extrémité, vous irez chez Eugénie F…, rue Saint-Georges, 46 ; vous lui direz que vous en avez besoin pour moi ; que c’est de ma vie qu’il s’agit, et surtout, vous lui direz qu’elle n’a pas à craindre, que je ne lui en veux pas comme elle pourrait le croire. Elle vous donnera de l’argent, quand même elle devrait l’emprunter. D’ailleurs, ce revolver ne peut coûter que de 20 à 30 francs.
» S’il y a quelque argent de reste, vous l’enverrez aussi pour que je prenne une voiture.
» Vous enverrez aussi un col de chemise.
» Il faut que tout soit fait à la minute, de manière que Mauri me l’apporte demain jeudi.
» Mon instruction n’a que deux ou trois jours à durer.
» Je ferai aussitôt le malade pour n’être appelé que la semaine prochaine, afin que je sois resté quelques jours incommuniqué.
» Voyez si vous savez où je pourrais me cacher. Vous le direz à Mauri pour qu’elle me le dise.
» Moi, je sais bien où aller ; mais ce n’est pas sûr, parce que vous savez qu’on ne peut se fier à personne. D’autant plus que je voudrais rester à Paris pour gagner quelques milliers de francs que me donnera un journal pour publier ma vie, mon procès, etc…
» On m’en a déjà parlé.
» Vous voyez que, cette fois, je ne vous demande pas grand’chose pour me sauver la vie en compagnie de ma Mauri que j’aime tant, comme vous le savez.
» Si vous pouvez, passez-vous d’Eugénie ; mais, surtout, ne lui faites pas voir de lettres, que vous déchirerez d’ailleurs aussitôt.
» Si j’avais eu cette idée d’évasion plus tôt, je ne serais plus à Mazas, où vous savez ce que je souffre. Je compte sur vous. Il faut que sans faute elle puisse m’apporter ça demain jeudi. Un jour de retard me perdrait. D’autant plus que si je ne voyais pas qu’elle me l’apporte, je pourrais croire que réellement vous désirez ma mort et changer en fiel et en colère tous les bons sentiments de mon cœur et faire germer en moi des idées que je veux jusqu’alors tenir éloignées du genre de conduite que je m’étais imposé.
» Pensez un peu à tout ce que je ferais plutôt que de savoir que ma Mauri peut être à un autre. Je la perdrais elle-même.
» J’aimerais mieux la savoir en prison que possédée par un autre qui, je le sais, l’a demandée en mariage. Au moins, j’aurais le temps de revenir de la Nouvelle-Calédonie pour empêcher une telle monstruosité.
» Je la tuerais plutôt. Je l’aime tant, vous le savez bien.
» Mais, point de tristesse, soyons unis, aimons-nous. Prado vaut la peine d’être adoré, croyez-moi tous. Personne ne sait le cœur que j’ai. Au revoir, sauvez-moi. »
Mais cela ne suffit pas pour montrer ce que fut ce mystérieux Rocambole qui se laissa guillotiner sous un faux nom et dont l’acte de décès a été fait au nom de X…
Il avait une morgue très espagnole et une volonté de briller qui lui coûta cher. Profitant de l’auréole particulière que donne à Paris le mystère, il écrivit pour M. Guillot un long mémoire, où il avait la prétention de raconter sa vie, tout en laissant dans l’ombre son véritable nom, et taisant celui de l’illustre famille dont il prétendait descendre.
C’était un véritable roman écrit, faut-il le dire ? avec un sentiment profond de drame. Il racontait qu’il avait été élevé à Gigon par une femme en deuil qui souvent le menait prier sur une tombe qu’elle disait être celle de sa mère.
Il atteignait sa treizième année lorsque mourut, en 1868, la personne qui avait pris soin de son enfance. Il commit alors sa première effraction : il força une malle pour y chercher un volumineux paquet que sa mère adoptive semblait conserver précieusement ; il y trouva un album et des papiers qui lui apprirent le secret de sa naissance, secret tragique, affirmait-il, qu’il se refusait à révéler. « Quand j’ai été instruit par l’album, disait-il, j’ai pris l’équivalent de ce qu’on avait pu voler à ma mère : c’était le premier vol de ma vie et celui-là était un vol honnête. » Après un voyage en France dont il parle en termes énigmatiques, il aurait quitté l’Europe à quatorze ans pour voyager au Mozambique, à Calcutta, à Hong-Kong, à Haïti, à San-Francisco et New-York.
En 1872, il aurait été admis dans les bandes carlistes avec le brevet de sous-lieutenant. Là, il vécut d’expédients au jour le jour : une fois, il passa la frontière française et vola des bijoux pour une valeur de 8,000 fr., puis il rejoignit l’armée. Arrêté comme espion au siège de Saint-Sébastien, au cours d’une expédition galante, il fut délivré par la fille du gouverneur de la ville qu’il avait séduite.
Blessé par un éclat d’obus à la bataille de Somnosio et transporté dans une ambulance, il enleva la sœur de Saint-Vincent-de-Paul qui le soignait et qui appartenait, dit-il, à l’une des plus nobles familles d’Angleterre. Il l’épousa, et visita avec elle les lieux saints ; puis la ramena mourante en Italie ; elle expira en débarquant dans l’île d’Ischia.
Il aurait alors gagné la Havane, où il aurait volé en plein jour, dans une maison de prêts sur gage située au milieu d’une rue populeuse, pour 30,000 francs de bijoux sous les yeux de deux femmes terrorisées par ses menaces. « Deux heures après, dit-il, je me débarrassais des bijoux et je repartais en Europe. »
Après avoir assisté aux derniers combats de l’insurrection carliste, il se serait embarqué à destination du Pérou, et, à Lima, il se serait marié avec une femme qui lui aurait apporté une dot de 1,200,000 francs. De ce mariage serait né un enfant bientôt décédé. Sa femme elle-même n’aurait pas tardé à mourir de mort subite. Mais, déjà, il avait perdu au jeu 400,000 francs. Chassé par les héritiers, il serait revenu à Lisbonne, puis à Porto. Là, il aurait gagné la confiance d’un Italien auquel il aurait soustrait 5,000 francs seulement, par un sentiment de délicatesse, alors qu’il aurait pu lui dérober une somme bien plus importante. Puis, à l’aide de fausses clefs, il se serait introduit la nuit dans un magasin de bijouterie, où il aurait enlevé pour 40,000 francs d’objets précieux. Peu de temps après, il aurait de nouveau pénétré dans le même magasin, sans rien prendre, mais en déposant sur le comptoir un papier invitant le marchand à faire meilleure garde autour de ses bijoux.
Après une dernière expédition lointaine au Mozambique et à Madagascar, en 1878, de retour à Madrid, il ouvrit une maison de jeu où il attira des grecs auxquels il gagna 200,000 francs, à l’aide d’une roulette fausse : « C’est le seul argent, déclare-t-il, que j’aie pris avec satisfaction ; c’était voler des voleurs. » Cet argent fut perdu promptement par lui dans les cercles. Il raconte qu’il extorqua ensuite à une vieille femme une somme de 30,000 francs en jouant près d’elle la comédie de l’amour.
Enfin, en 1879, il fit à Saint-Sébastien la connaissance de Dolorès Garcès y Marcilla qui descendait, assure-t-il, des rois d’Aragon, et, le 1 novembre, il l’épousait à Madrid ; elle lui apportait une dot de 34,000 douros, soit 170,000 francs.
Tel est le résumé du gros roman que Prado s’était complu à écrire dans les longs loisirs qu’il avait à Mazas. Qu’y avait-il de vrai dans ce fantastique récit ? J’avoue sincèrement que je ne le sais pas d’une façon certaine. Prado, à la cour d’assises, déclara qu’il avait voulu se moquer de M. Guillot et montrer « qu’il avait encore plus d’imagination que son juge d’instruction ».
Il avait sans doute menti au juge, mais il devait y avoir cependant beaucoup de vrai dans la confession que Prado avait écrite.
C’était incontestablement un bandit de grande race, ayant l’audace et l’orgueil des grands flibustiers d’Amérique, dont peut-être il descendait. C’était un pirate des pampas égaré dans Paris, où il avait, malheureusement pour lui, continué les habitudes de violence des voleurs de grand chemin.
Mais s’il avait un orgueil immodéré qui le poussait de temps en temps à des vantardises dangereuses, il avait aussi la ruse des tziganes et des Slaves. Dans les rares confidences qu’il a faites, il a dit qu’il était à demi Espagnol et à demi Polonais.
Il ne mentait peut-être pas ce jour-là, et s’il ensorcelait les femmes d’une si étrange façon, c’était peut-être grâce au mélange cosmopolite de sa nature, qui lui donnait un charme indéfinissable capable de toucher le cœur des femmes.
Je ne l’ai vu que deux fois chez M. Guillot : un jour que le juge m’avait appelé pour contrôler je ne sais plus quelle affirmation de son inculpé, puis un matin dans sa cellule à la Roquette, quelques instants avant que sa tête ne tombât dans le panier de Monsieur de Paris.
Ce fut même dans cette seconde et dernière entrevue qu’il me parla le plus longuement, comme on le verra plus loin.
Il m’est resté le souvenir de la caresse de sa voix qui avait une chaleur extraordinaire et en même temps un timbre musical très doux.
En voyant ce petit homme, nerveux et sec, aux cheveux de corbeau, au teint olivâtre, on se demandait quel talisman il possédait pour séduire les femmes. En l’écoutant, on comprenait comment un si grand nombre d’entre elles étaient venues se faire prendre au piège de sa parole.
Quelques jours à peine avant sa comparution en cour d’assises, son audace s’affirma par un coup extravagant et que je crois unique dans les fastes judiciaires. Un journal, le Matin, ayant publié l’acte d’accusation rédigé par M. Sarrut, au mépris de la loi qui interdit avant l’audience la publication des pièces judiciaires, Prado traduisit le gérant devant la neuvième chambre, demandant 100,000 francs de dommages-intérêts « pour le préjudice qui lui avait été causé. »
Il fut, bien entendu, débouté de sa demande, bien que le journal fût condamné à l’amende, comme le voulait la loi ; mais la curiosité de cette audience fut le petit discours que Prado prononça pour défendre sa prétention.
« Ce n’est pas ici, messieurs, dit-il, que j’ai à répondre de l’accusation qui pèse sur moi. Dans quelques jours, je comparaîtrai dans une autre enceinte, et après le débat qui m’y attend, on verra ce qu’il reste des charges accumulées contre un innocent.
» Je ne viens donc pas aujourd’hui vous entretenir de mes infortunes. Je viens vous dire quels étaient mes sentiments le jour où le Matin a publié l’acte d’accusation au bas duquel je cherche vaguement la signature de Ponson du Terrail !
» Avec un intérêt dont je le remercie, mon avocat, M Comby, imbu des devoirs de sa noble mission, m’avait signalé la publication dont je me plains à votre justice, la publication de ce roman revêtu de la griffe officielle. Je m’en plains, messieurs ; je me plains de ce que l’on a publié, parce qu’on ne l’imprimait que dans un intérêt de spéculation privée.
» C’est pour emplir la caisse, c’est pour gagner à mes dépens des pièces de cent sous que l’on n’a pas craint de m’accabler d’avance sous le coup d’un jugement qui préjuge ma culpabilité, qui peut influencer un jury, qui me représente, avant toute sentence, comme le fameux Américain que l’opinion a stigmatisé de l’épithète d’assassin de Marie Aguétant. (Sensation.)
» Messieurs, j’ai le respect des journalistes. Je m’incrimine pas une profession que j’honore. Ceux que j’attaque, ce sont ces reporters sans vergogne qui ne craignent pas d’aller parmi les casseroles recueillir les cancans de cuisine pour s’en faire les éditeurs.
» Voilà pourquoi je réclame des dommages et intérêts. Je subis un préjudice qu’il n’est pas exagéré de chiffrer par une centaine de mille francs. Ma tête est en jeu. Vous ne me refuserez pas l’indemnité dont je n’entends, d’ailleurs, moi, tirer aucun profit, car je déclare, dès à présent, que je l’abandonnerai à la Ville de Paris pour ses pauvres. »
Prado, ce jour-là, eut un grand succès parmi les avocats, et tous les journaux déclarèrent que c’était un orateur.
Orateur, en effet, il le fut le surlendemain à la cour d’assises, où il lutta pied à pied contre l’accusation avec une présence d’esprit, un à-propos vraiment merveilleux, ironique devant le président, qui parfois resta embarrassé devant l’imprévu de ses réponses, d’une violence insolente envers Eugénie F…, qui l’avait vendu, d’une pitié hautaine envers Mauricette C…, la seule femme qu’il avait aimée, disait-il.
J’assistais à l’audience, et je le vois encore, disant : « Malheureuse, c’est la tête de son père que vous voulez jeter dans le berceau de votre enfant ! »
Mais il voulut être trop habile, il voulut faire croire que M. Guillot avait transformé son cabinet en boudoir, le laissant seul en tête-à-tête avec Mauricette pour le décider à faire des aveux.
Le seul incident que je veux rappeler, ce fut celui qui fut soulevé alors que les débats allaient être clos.
Pendant toute la durée de ces débats, Prado avait eu une attitude énigmatique qui avait beaucoup intrigué l’auditoire. À toutes les déclarations accablantes des témoins, il répondait, en haussant les épaules :
— Attendez, nous avons là, dans notre poche, de quoi confondre l’accusation.
Et il frappait sur sa jaquette avec une conviction très communicative.
On se demandait avec curiosité et anxiété ce qu’il allait sortir.
Il avait préparé un effet de mélodrame ; le président le lui coupa.
M. Horteloup, avant de donner la parole à Prado, qui avait réclamé l’autorisation de dire quelques mots pour sa défense, annonça que la justice voulait éclaircir un fait grave qui venait de lui être révélé.
En décembre 1885, un mois à peine avant le crime, Eugénie était allée habiter dans un hôtel de la rue Richer sous le nom de Marie Aguétant.
Il y avait là une coïncidence étrange et qu’il fallait élucider.
Prado fit une scène tragique.
Eugénie déclara que c’était vrai et expliqua que c’était son amant qui l’avait envoyée à l’hôtel de la rue Richer, et lui avait donné l’ordre de prendre le nom de Marie Aguétant, ce qui semblait assez vraisemblable, puisqu’il était établi que le fameux « Américain », à ce moment, était déjà l’amant de la « Crevette ».
Le président ayant alors dit :
— Linska, avez-vous quelque chose à répondre ?
Prado se leva, et s’écria avec indignation :
— Comment, si j’ai quelque chose à dire ? Mais, messieurs, ce que vous venez d’entendre, c’est la meilleure preuve de notre innocence. Car cette femme a menti. Ainsi, pendant que nous la croyions à Boulogne (Prado, durant tout le procès, employait ce pluriel pour parler de lui-même) en train d’aller chercher de l’argent, elle était tranquillement à Paris, dans un hôtel quelconque et sous quel nom ? celui de madame Aguétant ! Voilà cette preuve que nous avions déjà depuis plusieurs jours dans notre poche et que nous nous réservions de produire quand il le faudrait. Oui, cette femme a menti dans cette circonstance ; vous pouvez, aujourd’hui, juger de sa sincérité !
Eugénie riposta avec violence et dit que si elle n’avait point parlé de cela à l’instruction, c’était pour ne point l’accabler tout à fait. Immédiatement, Prado dévoila son plan de défense et montra qu’il était furieux de voir le coup de théâtre qu’il avait préparé échouer misérablement.
— Ainsi, dit-il, cette femme, qui m’accuse et demande ma tête, ne se souvient pas d’avoir porté le nom de la femme assassinée. C’est un détail sans doute qu’elle a oublié comme étant sans importance, puisqu’elle ne l’avait jamais dit jusqu’ici. Eh bien ! qui nous empêche de penser qu’elle le connaît, elle, l’assassin, et qu’elle est une complice, qu’elle a été à une époque l’amie de la victime, une lesbienne ? Mais pourquoi enfin n’a-t-elle pas donné ce détail à l’instruction ? pourquoi ne l’a-t-elle pas dit ? Cela me suffit ; cette femme est payée et par sa sincérité on voit ce qu’elle vaut.
M. Guillot m’avait chargé, la veille, de faire, à l’hôtel de la rue Richer, une enquête complète, et j’avais retrouvé le livre des voyageurs de 1883. J’avais apporté la page du mois de septembre, où on lisait : N 38. Haro de Mendoza, Luis de Linska, négociant à Montevideo, venant de Bordeaux. — Entré le 7 septembre et sorti le 4 octobre.
Linska avait donc habité cet hôtel, et c’était bien lui qui avait envoyé Eugénie F… L’arme de Prado était émoussée. L’incident n’eut d’autre effet que de convaincre davantage les jurés de la culpabilité de l’accusé.
Mais le lutteur ne s’avoua pas vaincu, et quand le président lui demanda :
— Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ?
— J’ai à la refaire, répondit-il.
Et il parla deux heures avec une véritable éloquence.
« Si je reprends la parole, dit-il en commençant, c’est qu’après le réquisitoire de M. l’avocat général j’en ai entendu cinq ou six autres dans lesquels on a montré un véritable acharnement contre moi. Je regrette que l’incident qui vient de se produire soit venu avant l’heure que j’avais résolue. Je voulais combattre l’accusation sur son propre terrain en montrant le peu de sincérité de la femme F…, sur les révélations de laquelle tout repose. Je voudrais aussi faire comprendre aux jurés tout ce que j’ai souffert pendant ma longue détention.
» Si j’ai commis quelques fautes vénielles, je crois avoir le droit de réclamer leur clémence pour ces erreurs.
» L’on m’a dépeint sous les couleurs les plus brillantes ; on a fait de moi un charmeur. Que ne suis-je un charmeur de vipères ! Elles ne m’auraient pas piqué ! Que ne puis-je vous charmer au point que vous me disiez : « Va-t’en chez toi ; va embrasser ton enfant. »
Ensuite, il recommença sa confession, et il expliqua son mariage avec une habileté consommée.
« Très jeune, j’ai été lancé sur cette vaste scène humaine où je me croyais appelé à jouer un rôle, car je sentais bouillonner quelque chose sous mon crâne. J’ai couru à la recherche d’aventures qui n’ont pas été heureuses, mais pas malhonnêtes. Le hasard m’a marié avec une femme un peu plus âgée que moi. Elle m’a apporté une dot et deux enfants qui sont morts en naissant ; j’en ai eu tant de chagrin que je me suis mis à jouer et que j’ai perdu. Ma conduite n’a pas été exemplaire, mais elle n’a pas été coupable. Je n’avais pas d’amour pour ma femme ; j’aurais eu de la tendresse pour la mère de mes enfants… »
Il en vint au rôle qu’Eugénie F… avait joué dans la vie, et il montra en elle la femme fatale qui doit être la perte de l’homme :
« Un soir, soir néfaste, Eugénie F… vint s’échouer à l’hôtel où je vivais ; je ne sais quel vent poussait vers moi cette vendeuse de faciles plaisirs. Elle partit, puis revint ; il m’arriva de la reconduire. Un matin, elle se réveilla ma maîtresse ; ses baisers semblaient des morsures ; j’avais je ne sais quel pressentiment que cette femme, la première courtisane que je connaissais, m’entraînerait à des conséquences que je ne pouvais pas prévoir.
» Elle me fit connaître les raffinements de la passion ; elle surexcita mes sens. J’ai pu lui dire que je l’aimais parce que j’éprouvais de la volupté, et si c’était l’amour, c’était l’amour qui s’envole au vent des passions, celui qui emporte la feuille sèche, qui enlève l’exubérance au parfum de la fleur, mais qui laisse intacte la sève du tronc. »
Ainsi, ce cabotin merveilleux savait augmenter par des oppositions l’intensité de ses effets. Après avoir parlé avec mépris de sa dénonciatrice, il s’attendrit tout à coup :
« Mauri, nature ardente, primesautière, mais tête de linotte, m’aimait bientôt autant que le lui permettaient son cœur et ses sens. Elle se suspendait à mes lèvres pour y entendre l’écho de la voix de mon âme, qui lui parlait non en ce langage borné qui n’est qu’un leurre, mais en cet autre langage enflammé, mystique, qui ne se parle qu’aux cieux, qu’on ne comprend qu’avec l’amour.
» La poésie n’exclut pas la possession du corps. Si j’ai été charmeur, c’est que mon âme s’élevait vers le firmament, cherchant à dérober un morceau de ciel bleu, afin de faire un tapis pour nous rouler dessus.
» Vierge, un jour elle sortit de mes bras femme. »
Puis, il en vint au coup de théâtre de l’accusation, à la nouvelle inattendue qu’Eugénie F… s’était fait inscrire à l’hôtel de la rue Richer sous le nom de Marie Aguétant.
« Ou elle est allée à cet hôtel à ma connaissance, sur mon indication, et alors je n’avais pas d’aveux à lui faire ; car si elle a porté ce nom de Marie Aguétant, c’est qu’elle a connu son meurtrier.
» Ou je n’ai pas su qu’elle y allait, et alors qu’a-t-elle fait, à mon insu, sous ce faux nom ? qui recevait-elle ? pourquoi ce mystère ? pourquoi, lorsqu’elle a donné les plus minutieux détails pour me faire condamner, n’a-t-elle pas donné celui-là ?
» Cette réticence la condamne : elle prouve tout au moins qu’elle n’est pas sincère, si elle ne prouve pas davantage encore contre elle ! »
Enfin, il finit par une péroraison vibrante dans laquelle il mit une apparence de sincérité :
« Il y a désormais entre le mal et moi une barrière infranchissable : c’est le berceau de mon enfant.
» Après avoir pris une mauvaise voie, je puis en prendre une autre et donner essor à ce qu’il y a de bon en moi.
» Vous connaissez les sentiments de mon cœur, que j’ai souvent épanché ; ne l’étreignez pas dans un cachot, écoutez ce dernier cri de mon âme qui fait appel à vous. »
Mais le siège des jurés était fait. L’éloquence de Prado ne pouvait le sauver. En supposant que, dans toute cette procédure, on n’ait pas trouvé la preuve matérielle absolue de la culpabilité de Prado dans l’assassinat de Marie Aguétant, la vie de cet homme, avouée par lui-même, était telle, qu’il était impossible que des magistrats populaires comme les jurés ne subissent pas l’impression de ces preuves à côté, de ces preuves morales, décisives dans les procès d’assises. Toutes les présomptions étaient qu’il avait accompli ce crime, et il en avait incontestablement commis un autre, également passible de la peine capitale, en tirant un coup de revolver sur un agent dans l’exercice de ses fonctions.
Prado fut condamné à mort, malgré son éloquence personnelle et celle de M Comby, son habile défenseur, et les deux dénonciatrices, Eugénie et Mauricette, furent acquittées.
Bien des gens, depuis le procès de Prado, ont dit qu’il n’existait aucune preuve matérielle de sa culpabilité. Il ne faut pas oublier que dans ce procès il y avait deux crimes entraînant la peine capitale : l’assassinat de la Crevette, et la tentative de meurtre sur un gardien de la paix dans l’exercice de ses fonctions. Donc, le jury ayant répondu « oui » sur les deux questions, Prado ne pouvait échapper à la guillotine.
M. Carnot avait succédé à M. Grévy. Il n’était pas, comme son prédécesseur, partisan de l’abolition de la peine de mort. J’ai déjà dit ce que je pensais de la peine capitale au point de vue de l’exemplarité. J’ajoute qu’après l’affaire Dreyfus, il ne me paraît pas possible de livrer personne au bourreau.
Du moment où un traître, un homme qui a vendu sa patrie, sa mère, échappe au châtiment suprême, comment peut-on envoyer à la guillotine l’assassin d’une fille publique ?
Prado ne se fit aucune illusion sur le sort qui l’attendait.
Le brouillon de lettre qu’on va lire, écrit trois jours avant son exécution et qu’on ramassa froissé et à moitié déchiré dans sa cellule, montre d’une façon saisissante l’énergie morale de cet homme, qui eût peut-être été un héros dans les guerres d’indépendance de l’Amérique du Sud et qui, prisonnier de notre civilisation, est devenu un vulgaire assassin.
Voici cette lettre qu’il adressait à la mère de Mauricette, celle qu’il appelait sa femme, la malheureuse qui, bien innocemment, par une sorte de fatalité, s’était trouvée jetée dans cette aventure, et qui, après sa condamnation, s’était sentie prise d’une pitié extrême pour l’homme qu’elle avait aimé :
« Paris, 24/14 88.
» On vient de me donner une enveloppe dans laquelle j’ai trouvé une fleur et un bout de papier de ma pauvre enfant.
» Je suppose qu’il y avait une lettre de vous et quelques mots de plus de ma Marie-Louise.
» On me les a pris.
» Non content de m’assassiner, ils me torturent en me privant de vos nouvelles quand probablement mes heures sont comptées.
» C’est la justice, mère.
» Veuillez donc, je vous prie, récrire ; mais, cette fois, faites-le à mon avocat : M Comby, rue du Four-Saint-Germain, 54 bis.
» Avant-hier, je vous ai écrit une longue lettre de huit pages. Ce n’était qu’une suite de cris d’indignation et de douleur arrachés à mon âme. Dites-moi si vous l’avez reçue telle quelle.
» Je vous confonds avec ma fille dans un seul baiser qui emporte tout ce que ressent mon cœur meurtri et affectueux.
» Frédéric. »
La mort d’un tel homme fut simple, et comme dans ces mémoires j’ai le souci de ne rien dire qui ne soit l’expression simple et claire de la vérité, je veux me contenter de reproduire le récit que, le soir même, j’adressai au préfet de police.
Je ne suis pas un faiseur de phrases ; je n’ai aucune prétention littéraire, et j’estime que ce rapport de police, dans sa netteté froide et sèche, est aussi dramatique que le récit d’un romancier :
« Le nommé X…, dit Prado, dit Linska de Castillon, sans profession, ni identité connues, condamné, le 14 novembre dernier, à la peine capitale, pour assassinat et vol au préjudice de la fille Marie Aguétant, crime commis dans la nuit du 14 au 15 janvier 1886, a expié son forfait ce matin, à sept heures et demie, sur la place de la Roquette.
» Jusqu’au dernier moment, on avait laissé ignorer au condamné le rejet de son pourvoi en cassation, mais il paraissait s’en douter, à en juger par les propos qu’il tenait à ses gardiens. Hier soir, à la réception d’une lettre de son avocat, M Comby, qui l’exhortait à rendre patience, il disait aux agents qu’il comprenait ce que signifiaient les encouragements de son défenseur, et qu’il s’attendait d’un matin à l’autre à recevoir la visite de M. Deibler. « Pourvu que ça ne soit pas pour demain matin », ajoutait-il.
» Cette pensée paraissait l’obséder, car après avoir écrit une lettre à M Comby, et avoir lu jusqu’à 3 heures et demie, heure à laquelle il s’est couché, il s’est endormi seulement à 4 heures et demie et il dormait encore à 7 h. 15 quand MM. Beauquesne, directeur de la prison, Caubet, chef de la police municipale, Horoch, greffier de la Cour d’appel, Baron, commissaire de police du quartier, l’abbé Faure, aumônier, et moi avons pénétré dans sa cellule.
» M. Beauquesne l’a réveillé et lui a annoncé que son pourvoi en cassation était rejeté et qu’il devait se préparer à mourir.
» — Tant pis, a-t-il dit en se levant et en commençant à s’habiller.
» Comme le directeur lui demandait s’il désirait s’entretenir un instant avec l’aumônier, il a répondu : « Pas du tout… À quoi bon ? »
» Puis il a ajouté :
» — J’ai écrit à mon avocat… je ne savais pas que c’était pour aujourd’hui… C’est fort ennuyeux ! Cet avocat qui ne me prévient pas ! Il savait cependant que j’avais des dispo sitions à prendre… Il a attendu qu’on me conduise à la boucherie… Je vais aller là-bas faire la culbute sans avoir pris mes dispositions dernières.
» S’adressant ensuite à ses gardiens :
» — Je garde cette chemise, n’est-ce pas ?
» Et comme le directeur lui faisait signe d’enlever un tricot de coton, il l’ôta en disant :
» — Oui, il ne faut pas cela.
» Il a ensuite demandé à examiner quelques papiers lui appartenant qui se trouvaient dans un tiroir de sa petite table, les a tirés, en a déchiré une grande partie et, mettant la main sur un petit portrait d’enfant, il l’a tendu à l’aumônier en disant :
» — Tenez, monsieur l’abbé, c’est le portrait de ma petite fille : cela vous portera bonheur.
» Très à l’aise, et sans manifester la moindre émotion, il souriait même en tenant ce propos, de même qu’en tirant et déchirant ses papiers.
» Se tournant ensuite vers les assistants, il a dit d’un ton délibéré, mais sans forfanterie :
» — J’y suis, messieurs !
» Les gardiens lui ont donné le bras et l’ont conduit à l’avant-greffe. Pendant le trajet, il marchait vivement et d’un pas ferme.
» Quand l’exécuteur l’a fait asseoir sur un escabeau pour procéder à la toilette, il a tendu les jambes en disant :
» — Laissez-moi l’entrave assez longue, n’est-ce pas ?
» M’apercevant, il m’a dit avec une légère ironie : « Monsieur Goron, vous donnerez mes salutations à monsieur Guillot qui m’a fait condamner innocent ! »
» Puis, s’adressant à l’aumônier :
» — Si la mère de ma petite fille vous écrivait quelque chose, dites-lui bien qu’elle est encore plus misérable qu’Eugénie ; elle viendra ramasser ma tête pour son cadeau de noces ; elle pourra la jeter dans le berceau de son enfant ».
» L’aumônier lui demandant s’il voulait baiser le crucifix, il a mal compris et a répondu :
» Si vous voulez m’embrasser, je veux bien ; et il a tendu sa joue au prêtre qui l’a embrassé longuement.
» S’adressant toujours à l’aumônier, il lui a encore dit :
» — Je n’ai qu’une faveur à demander, c’est de me faire enterrer… c’est mon vœu le plus cher… Il me répugne d’être porté à l’amphithéâtre… Surtout, laissez-moi mourir tranquille… Ne me cassez pas la tête avec le bon Dieu ; nous savons tous ce que c’est, n’est-ce pas ?… Et ne vous tenez pas trop près de moi… on pourrait croire des choses…
» S’adressant encore à moi :
» — Monsieur Goron, je vous souhaite beaucoup de chance dans votre carrière… je vous jure, sur la tête de mon enfant, que je suis innocent !
» La toilette étant terminée, il s’est levé, soutenu par deux aides de l’exécuteur ; il a marché d’un pas ferme jusqu’au pied de la guillotine sans proférer une parole.
» À 7 h. 30, justice était faite.
» Placé dans le fourgon de l’exécuteur, le corps a été transporté au cimetière d’Ivry nouveau, l’ancien où étaient conduits jusqu’ici les suppliciés étant fermé aux inhumations depuis peu.
» Un délégué de la Faculté de médecine se trouvait là pour recevoir le corps et le faire transporter en vue d’expériences scientifiques.
» J’ai fait connaître à ce délégué les dernières volontés de Prado en ce qui concernait ses restes, lui disant que, dans ces conditions, je croyais devoir faire procéder à l’inhumation.
» Le délégué m’a répondu qu’il voulait bien déférer au désir manifesté par le supplicié, mais qu’il n’aurait pas obéi à un ordre de M. Prado qui n’était pas un sujet intéressant.
» Mon collègue de la circonscription de Gentilly, qui était présent et avait fait creuser la fosse, a exprimé le même avis que moi et les restes mortels du supplicié ont été placés dans une bière et enterrés dans un quartier inoccupé bordant l’avenue Sud.
» Prado est le premier, je crois, depuis plusieurs années, qui ait manifesté ses dernières volontés au sujet de l’usage à faire de son corps.
» Le commissaire de police, chef du service de la Sûreté,
» Goron. »
Quand tout fut fini, on dressa à la mairie du XI arrondissement l’acte de décès que voici :
« L’an mil huit cent quatre-vingt-huit, le vingt-huit décembre, à midi. Acte de décès de Louis-Frédéric de Linska de Castillon, dit Prado, dit Haro, dit Mendoza, dit Frédéric-Louis-Stanislas Grasset, âgé de trente-quatre ans environ, se disant né à Monterey (province de Léon-Mexique). Dernier domicile connu, Cours la Reine, 28, à Paris, décédé rue de la Roquette, 168, ce matin, à 7 h. 1/2. Supposé fils de Louis de Linska de Castillon et de Esperanza Haro de Mendoza, sur lesquels nous n’avons pas de renseignements. Marié à Dolorès Garcès y Marcilla, âgée de trente-neuf ans, sans profession, domiciliée à Madrid (Espagne).
» Dressé par nous, Léon Champenault, adjoint au maire, officier d’état civil du XI arrondissement de Paris, sur la déclaration de Édouard Horoch, âgé, de cinquante ans, demeurant boulevard Edgar-Quinet, 77, et de Louis-Gustave Salmon, âgé de quarante-six ans, demeurant avenue du Maine, 69, tous deux greffiers à la Cour d’appel, qui ont signé avec nous après lecture.
» Signé : Horoch, Salmon, Champenault ».
Tout comme Pranzini, Prado ne mourut pas tout entier. Il laissa un ferment de discorde et l’on polémiqua sur son cadavre. On m’avait attaqué violemment pour avoir accepté de Rossignol un porte-cartes taillé dans la peau de Pranzini. On m’attaqua non moins violemment pour avoir exigé que la dernière volonté du mort fût respectée et empêché les médecins de tailler encore des lanières de cuir dans la peau de cet autre supplicié. Ainsi le veut la logique du monde.
Pendant toute une semaine, les journaux furent remplis d’interviews de médecins protestant contre la prétention d’un condamné à mort de disposer de son corps.
Le plus amusant, c’est que c’étaient les mêmes qui m’avaient attaqué pour l’affaire Pranzini !
Un célèbre professeur, notamment, qui s’était si fort indigné de la profanation des restes de Pranzini, et qui avait provoqué ou accepté la révocation du malheureux garçon d’amphithéâtre, exhala violemment la mauvaise humeur qu’il éprouvait en voyant un cadavre lui échapper.
Je me souviens même que, dans une conversation que publia le Matin, ce très distingué savant regretta de n’avoir pu étudier sur Prado le problème de la survie de la conscience après la décapitation…
Il me semblait pourtant que, même avant l’exécution de Prado, l’on savait à n’en pouvoir douter qu’un homme dont la tête est violemment séparée du tronc perd, momentanément du moins, l’usage de ses facultés, et qu’il est incapable d’exprimer son opinion sur les événements du jour !…
Mais, il est dans les destinées des chefs de la Sûreté d’avoir des difficultés avec les médecins.
Cette fois, pourtant, je ne fus pas traduit devant un juge d’instruction. L’on finit par trouver que ma théorie était la bonne, et que le dépeçage obligatoire était une aggravation à la peine de mort que la loi n’avait pas prévue…
Avec la loyauté que j’ai toujours apportée dans les discussions de ce genre, je dois avouer qu’après tout, les médecins n’avaient pas absolument tort. Je fis une enquête à ce sujet et me convainquis qu’il était exact que l’enseignement médical manquait de cadavres — et surtout de cadavres sains, de corps d’hommes surpris par la mort en pleine santé, et c’était même la seule raison pour laquelle on faisait fabriquer à grands frais des pièces anatomiques de cire, donnant l’illusion de la nature. — Une fois de plus, c’était la loi qui était la coupable, la loi qui aurait dû dire ce qui serait fait du cadavre du supplicié, et qui, dans ce cas comme dans tant d’autres, n’avait pas su prévoir…
Depuis, on a toujours fait droit aux dernières volontés des suppliciés, et la Faculté, qui continue à envoyer sa voiture funèbre à toutes les exécutions, ne réclame pas quand elle revient à vide du Champ de Navets.
Tel fut l’épilogue de la mort de Prado, ce tueur de filles, ce rastaquouère, comme l’assassin de Marie Régnault, mais un bandit d’une plus grande allure, quelque chose comme un pirate de la Savane égaré sur le boulevard.
Pranzini n’était qu’un spéculateur de l’assassinat, Prado était un gredin qui avait des passions suffisamment violentes pour intéresser la foule blasée.
C’était un amoureux presque sincère quand il parlait de Mauricette C…
Esprit bizarre, il écrivait à son ami Garcia :
À Mazas, 6 division.
» En cas où vous voudriez un souvenir de carcere duro, comme disent les Italiens, je vous fais cadeau de ce quatrain :
Dans tes rudes entrailles de granit et de fer,
Mazas, j’ai vu faiblir les esprits les plus fermes.
Le Dante a pu rêver les horreurs de l’Enfer ;
Toi, tu les fais sentir à ceux que tu renfermes.
» Frédéric. »
Prado, lui, était un fantaisiste de l’assassinat.
Au fond, tous deux rentraient purement et simplement dans cette catégorie : les assassins de filles, catégorie beaucoup moins nombreuse qu’on ne s’imagine et qu’elle ne pourrait l’être. Car, quand on songe aux conditions de vie spéciales des malheureuses créatures « folles de leur corps », comme on disait jadis, on se demande comment, chaque matin, on n’en trouve pas une assassinée par quelque client de hasard…
Depuis dix-huit ans, mes prédécesseurs, MM. Macé, Khun, Taylor, mon successeur M. Cochefert et moi, n’avons eu à rechercher que les assassins de huit ou neuf femmes vivant de la galanterie : Marie Fellerat, Marie Alliaume, Hélène Stein, Marie Aguétant, Marie Régnault, Marie Gagnol, Louise Lamier, la fille Jouin, etc., etc.
Je dois dire que ces sortes d’affaires sont les plus difficiles de toutes, justement à cause du grand nombre de clients et de l’ignorance du concierge, et des locataires de la maison, du dernier amant de passage.
C’est pour cela, sans doute, que mes prédécesseurs et moi n’avons pu livrer à la justice que Maisonneuve, l’assassin de Marie Alliaume, Pranzini, Prado.
Alors, qu’en définitive, dans ces mêmes dix-huit dernières années, une quantité d’autres assassins ont été arrêtés.
Tout comme Campi, Prado emporta dans la tombe le secret de sa naissance. Cependant j’ai tout lieu de croire que la déclaration que fit à un rédacteur du Voltaire le docteur Bétancès, quelques jours après l’exécution, est exacte. Tous les Parisiens connaissent le docteur Bétancès, délégué des insurgés cubains, un vétéran des luttes pour l’indépendance. J’estime que l’article publié alors par le Voltaire est la conclusion la plus inattendue au récit fantastique des crimes de Prado. Je ne crois pas que l’Europe ait frémi en apprenant qui était Prado, comme le prétendait son avocat, M Comby, mais cette révélation complète fort bien la silhouette de ce bandit exotique.
« J’ai été reçu, disait le rédacteur du Voltaire, par un homme distingué, à la figure énergique et intelligente, entourée d’une crinière grisonnante. Ce chevalier de la Légion d’honneur parle la langue française comme un Parisien.
» Je commence par lui demander si c’est bien à l’insurgé condamné à mort de Costa-Rica que j’avais l’avantage de m’adresser.
» — À lui-même, monsieur.
» — Le Figaro dit que vous savez le nom du père de Prado ?
» — C’est exact.
» — Qui était-ce ?
» — Prado est le fils de Prado, l’ancien président de la République du Pérou. Et sa mère est inconnue : il était fils naturel.
» — Comment le savez-vous ?
» — Par des amis que nous avions en commun.
» Lorsque l’insurrection de Cuba éclata, le père fut le seul chef d’État qui reconnut aux insurgés le droit de belligérant. Son fils crut devoir aller plus loin ; il prit une part active à l’insurrection.
» Vous savez que le gouvernement espagnol a des bateaux à vapeur qui font le service des passagers et le commerce entre les îles Antilles.
» Douze jeunes gens résolurent de s’emparer d’un des vapeurs du gouvernement espagnol et d’aller ravitailler les insurgés en pénétrant dans l’île par le port de la Havane. Ces insurgés choisirent Prado pour leur chef. Ils s’embarquèrent avec soixante passagers. Une fois au large, Prado descendit seul dans le salon où le capitaine présidait à la table du dîner.
» — Au nom de la liberté, que personne ne bouge ! s’écria-t-il. Nous ne voulons faire de mal à personne, mais nous nous emparons du bateau.
» Personne ne bougea ; seul, le capitaine, qui se trouvait là dans une fâcheuse situation en sa qualité de chef responsable du vapeur, s’élança à la gorge de Prado. Mais celui-ci l’étendit raide mort d’un coup de revolver.
» L’arme à la main, Prado remonta sur le pont et commanda la manœuvre. L’équipage lui obéit. Il débarqua les passagers sur la côte et reprit le large. Après avoir tenté vainement d’entrer à la Havane, le vapeur fut obligé de fuir devant deux vaisseaux de guerre envoyés à sa poursuite par le gouverneur espagnol.
» Prado voulut gagner l’Amérique du Sud ; mais il se trompa de route et après bien des aventures finit par échouer sur les côtes de la Chine. Peu de temps après, il débarqua à San-Francisco, à bord d’un bateau marchand ; c’est là qu’il rencontra un mien ami, le docteur Bassan, lequel est actuellement de passage à Paris.
» Le docteur s’intéressa à ce jeune audacieux et le rapatria. »
Ne vous semble-t-il pas que ces révélations complètent assez bien la physionomie de ce Fra Diavolo américain ?
Tout comme Pranzini, Prado excita la verve des poètes, et je retrouve dans mes papiers des vers que m’envoya M. Georges Docquois, un écrivain que connaissent bien les lecteurs du Journal.
BALLADE DE PRADO FICHU
À Eugénie Forestier.
Gibier des suprêmes bastilles ;
Bouture de vagues Linskas
Éteints au pays des mantilles,
Des bonbons fins et des polkas ;
Élégant croqueur de pastilles ;
Pâle suiveur de Pranzini ;
Castillon, des fausses Castilles,
Qui qui s’fiche de toi ?… C’est Nini.
Ah ! certes, d’esprit tu pétilles,
Tes mots sont des plus délicats.
Paris mettra ses apostilles,
Si tu veux des certificats
De diseur d’exquises broutilles.
Mais, de ton bagoin si verni,
Malgré que tu nous émoustilles,
Qui qui s’fiche de toi ?… C’est Nini.
On n’en trouve pas par flottilles,
De ta valeur, des avocats.
Oui, mais voilà, tu t’entortilles…
Hélas ! tu n’es plus dans le cas
De séduire les plus gentilles !
Et maintenant que c’est fini,
De manger au plat de lentilles,
Qui qui s’fiche de toi ?… C’est Nini.
envoi
Prince noir des rouges courtilles,
Prado narquois, triste puni
Qu’on supprime pour des vétilles,
Qui qui s’fiche de toi ?… C’est Nini.
Georges Docquois.