Partie 3 · Escroquerie
Il y a une sorte de grammaire de l’escroquerie et du vol.
On peut dire que pour les bandits qui vivent en marge de la société, il est de grandes règles immuables auxquelles ils obéissent presque tous : cela pourrait s’appeler le code du parfait voleur : ce sont les moyens classiques et sûrs de mettre le bien d’autrui dans sa poche. Néanmoins, comme pour le dictionnaire de l’Académie, auquel on est obligé à tout instant d’ajouter des mots nouveaux, le dictionnaire de l’escroquerie a besoin, presque chaque année, de modifications et d’adjonctions.
Les escrocs ne sont point restés en dehors du grand mouvement scientifique du dix-neuvième siècle ; la pègre moderne a su profiter de toutes les découvertes de la science et se les assimiler parfois d’une façon fort ingénieuse. Le télégraphe, le téléphone et bientôt sans doute les rayons X…, tout sert et servira aux escrocs à perfectionner leurs moyens d’action.
Ce qu’il faut dire avant tout, c’est que l’escroc est un privilégié, car la loi pour lui est pleine d’indulgence.
Tandis que le dernier des cambrioleurs, qui a fracturé une porte pour voler dix francs, risque vingt ans de travaux forcés, l’escroc, qui a volé des millions, ne peut avoir que cinq ans de prison.
L’article 405 du Code pénal est ainsi conçu :
« Quiconque, soit en faisant usage de faux noms ou de fausses qualités, soit en employant des manœuvres frauduleuses pour persuader l’existence de fausses entreprises, d’un pouvoir ou d’un crédit imaginaire, ou pour faire naître l’espérance ou la crainte d’un succès, d’un accident ou de tout autre événement chimérique, se sera fait remettre ou délivrer des fonds, des meubles ou des obligations, dispositions, promesses, quittances ou décharges, et aura, par un de ces moyens, escroqué ou tenté d’escroquer la totalité ou partie de la fortune d’autrui, sera puni d’un emprisonnement d’un an au moins et de cinq ans au plus, et d’une amende de 50 francs au moins et de 3,000 francs au plus. Le coupable pourra être, en outre, à compter du jour où il aura subi sa peine, interdit, pendant cinq ans au moins et dix ans au plus, des droits mentionnés en l’article 42 du précédent Code ; le tout sauf les peines plus graves s’il y a eu crime de faux. »
Grâce à cette excessive douceur de la loi on a vu des hommes qui avaient volé des milliers et des milliers de pauvres diables, causé des suicides innombrables et tué ainsi plus d’êtres humains que Troppmann lui-même, s’en aller passer deux années seulement en prison où grâce à leur argent ils ont bien des douceurs que le cambrioleur ou le voleur ne peuvent acheter, obtenir bien entendu le bénéfice de la libération conditionnelle, puis reparaître sur le boulevard et même sur les marches de la Bourse, presque en triomphateurs…
Quelques-uns, qui avaient su mettre des millions à l’abri, le lendemain de leur sortie de Mazas, ont retrouvé toute leur puissance.
Néanmoins il ne me sera pas possible de parler beaucoup de ces voleurs privilégiés.
Dans le récit très simple de ce que j’ai vu lorsque je dirigeais la police de Sûreté, je ne pourrai dire que ce que je sais. Or, la plupart du temps, les affaires, dites financières, se faisaient en dehors de mon service.
Ce qu’il y a de plus piquant, c’est qu’au fond, dans la plupart des escroqueries financières, l’escroqué ne mérite pas beaucoup plus de sympathie que l’escroc, comme le joueur de bonneteau volé par le bonneteur n’a pas, au sens absolu du mot, un degré de moralité bien supérieur à celui de son voleur.
Au fond, tous deux jouent avec l’espérance de tricher impunément. Le joueur de bonneteau croit avoir vu passer la carte sur laquelle il ponte, le spéculateur qui donnait son argent à Macé-Berneau voulait qu’il lui rapportât 120 pour cent.
Et cela est si vrai que la justice est en quelque sorte paralysée devant les escrocs, qui ont de vastes bureaux luxueusement meublés et qui pompeusement s’intitulent banquiers…
Quand la police, qui sait bien ce qui se passe dans ces officines, veut intervenir, ce sont les volés qui poussent des cris d’orfraie. Non seulement les escrocs de haut vol, qui ont la main toujours ouverte et savent distribuer habilement l’argent qui leur coûte si peu à gagner, trouvent dans tous les mondes des protecteurs puissants, mais leurs défenseurs les plus énergiques sont les pauvres diables qui ont été assez naïfs pour leur confier leur argent.
Ce sont ceux-là qui protestent avec le plus d’indignation quand on suspecte l’homme généreux qui leur donne tous les mois dix pour cent de leur argent… Jusqu’au jour pourtant où ce bienfaiteur de l’humanité prend le bateau pour Douvres ou le train pour Bruxelles.
Alors, ce sont ceux qui ont touché le plus longtemps les plus beaux dividendes qui sont les plus indignés et qui flétrissent avec la colère la plus violente l’inaction de la police !
J’avoue qu’entre les voleurs de profession, entre la pègre née dans les bouges de la cité et la pègre du boulevard, entre les misérables qui n’ont eu depuis leur enfance que les exemples les plus mauvais sous les yeux, et les beaux fils qui deviennent des escrocs uniquement parce que la fortune de leurs parents ne leur permet pas d’avoir les plus jolies femmes et les plus beaux chevaux, je préfère de beaucoup, si répugnantes qu’elles soient, la casquette à trois ponts et la blouse, au claque élégant et au frac sorti de chez le dernier faiseur.
Il est même impossible de dire, que le second soit moins dangereux que le premier, sous prétexte qu’il ne tue jamais.
L’escroc, il est vrai, par précaution, évite le plus qu’il peut le crime qui doit le mener en cour d’assises ; mais comme chez lui tout bon sentiment est mort, qu’il n’a que l’instinct de se défendre contre le châtiment, il lui arrive de glisser au crime, tout comme le cambrioleur qui trouve habitée la chambre dont il vient de fracturer la porte.
Aussi estimé-je que l’article 405 montre vis-à-vis des escrocs (les plus dangereux et les plus nombreux des malfaiteurs) une mansuétude que je crois préjudiciable à la sécurité publique.
Je vais essayer d’exposer aux lecteurs, par des souvenirs, par des exemples, ce qu’est exactement la haute et la basse pègre, depuis le petit filou qui entre dans un restaurant et dîne à l’œil, jusqu’au grand voleur qui emporte des millions ; depuis le cambrioleur qui a la spécialité des chambres de bonnes, jusqu’au voleur de génie qui se grime en commissaire de police, se fait la tête de M. Clément et vient dévaliser des maisons sous prétexte d’y faire des perquisitions.
Je veux commencer par l’histoire romanesque d’Allmayer, celui qu’on appela « le Rocambole moderne », filou bizarre qui, en effet, semble avoir appris la vie dans les œuvres de Ponson du Terrail et que Balzac avait deviné, mais qu’il avait rêvé plus grand quand il a tracé la double silhouette de Vautrin.
Je ne connais dans les fastes judiciaires qu’un héros de cour d’assises dont il procède : ce Coignard, plus connu sous le nom de Pontis de Sainte-Hélène qui, échappé du bagne de Toulon, était parvenu à se fabriquer un faux état civil et à se faire nommer lieutenant-colonel des gardes nationales de la Seine.
On sait que le faux comte de Sainte-Hélène fut arrêté un jour qu’en grand uniforme il passait la revue des troupes ; un de ses anciens compagnons de chaîne l’avait reconnu et dénoncé. On le renvoya au bagne où il mourut.
C’est aussi au bagne que se trouve en ce moment Allmayer, son digne successeur, le roi des escrocs de ce temps, et il n’en reviendra pas, du moins légalement, attendu qu’il fut condamné à vingt ans. Or on sait que quiconque est condamné à plus de cinq ans ne doit jamais quitter après sa libération ou la Nouvelle-Calédonie ou la Guyane.
Allmayer, d’ailleurs, ne fut condamné aux travaux forcés que parce qu’il avait commis l’imprudence d’agrémenter ses escroqueries de quelques faux.
Sans cela, il y a longtemps qu’on l’aurait revu aux premières représentations et sur le boulevard, le gardénia à la boutonnière.
Dans cette partie de mes Mémoires qui, je l’espère, pourra servir de guide utile aux honnêtes gens, en leur dénonçant tous les trucs qu’emploient les filous pour les dévaliser, celui-là mérite la première place.
Joli garçon aux joues pleines et roses, la lèvre ombragée d’une grande moustache blonde, les yeux très doux, les cheveux rares du viveur savamment ramenés sur les tempes, toujours d’une élégance irréprochable, même en prison, où il demandait comme une faveur spéciale de posséder une glace, Allmayer était le type du parfait escroc fin de siècle. D’une intelligence extraordinaire, d’une puissance d’assimilation que je n’ai vue chez aucun autre, appartenant à une excellente famille, ayant auprès des femmes un pouvoir de séduction plus grand encore que celui de Pranzini, il aurait pu se faire dans la société une place très large s’il n’avait été entraîné au mal par un instinct plus fort peut-être que son intelligence et sa volonté…
Je me suis occupé tout particulièrement de cet homme. J’avais engagé avec lui une partie intéressante, dans laquelle j’ai fini par triompher non sans peine. Je crois que le récit de cette lutte si longue contre l’intelligence d’un escroc est une des pages les plus curieuses de ma vie de fonctionnaire, et en même temps un document social du plus grand intérêt.