Partie 3 · La jeunesse de Rocambole
Le père d’Eugène Allmayer était un négociant occupant à Paris une situation importante ; lui-même avait reçu une excellente éducation, et était le préféré de la famille. On lui passa ses premières escapades, quand, à seize ans, il eut sa première maîtresse. Employé dans les bureaux de son père, il débuta par les carottes classiques pour lesquelles on ferma les yeux jusqu’au moment où disparut un carnet de chèques.
Deux jours après, le carnet fut retrouvé, mais un des chèques, revêtu de la signature fausse de M. Allmayer père, avait été payé à la maîtresse de son fils.
La bonne qui l’avait présenté à l’encaissement fut soupçonnée, presque arrêtée ; et puis le père, comprenant que son héritier était le seul coupable, retira sa plainte et se contenta d’administrer une verte correction au faussaire.
Mais le gaillard n’était point corrigé suffisamment. Peu de temps après, entrant dans le bureau de son père, il trouva un pli chargé qui venait d’arriver de Lyon.
Il s’en empara et prit le soir même le train pour Dijon d’où il écrivit à son père la missive suivante :
» Je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils, commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait dans le bureau ambulant une lettre à votre adresse venant de la maison X…, de Lyon. Saisi de remords, il m’a tout avoué. Je ne puis malheureusement pas vous rembourser tout de suite. Mais j’ai réuni la famille, et si vous vouliez bien ne pas porter plainte, d’ici quelques jours, nous pourrons parfaire la somme nécessaire au remboursement ; vous êtes père de famille, ayez pitié d’un père comme vous. Ne brisez pas tout un passé d’honneur, etc… »
Tout d’abord, M. Allmayer père crut naïvement qu’il allait être remboursé et attendit avec patience ; mais bientôt le hasard lui fit apprendre que son fils avait fait de grosses dépenses et que c’était lui qui avait dérobé la lettre chargée !
Cette fois, il força le bel Eugène à s’engager. Notre héros choisit les dragons, où son intelligence, sa bonne humeur et sa générosité — car il jetait l’argent par les fenêtres — lui concilièrent les sympathies de tous. Cela marcha bien tant qu’il put faire des dupes parmi les fournisseurs de la garnison ; mais un beau matin, se voyant tout crédit coupé, le jeune dragon entra chez son capitaine et rafla quelques objets d’art, qu’il alla vendre à vil prix.
Le colonel, après une enquête, sut que le voleur était Allmayer et le fit arrêter. Avant que le coupable fût écroué à la prison militaire, on le confia à un adjudant, avec les recommandations les plus sévères.
C’est alors qu’Allmayer préluda à la série fantastique de ses évasions.
Il avait été mis à la boîte ; le soir, comme on lui apportait sa nourriture, il appela l’adjudant.
— Mon lieutenant, dit-il, j’ai absolument besoin de sortir.
— Impossible.
— Vous ne voulez pas, cependant, que je salisse mon cachot ?
— Soit, mais deux hommes vont vous accompagner ; et surtout, ne restez pas longtemps.
Voilà donc le détenu, escorté de deux plantons et de l’adjudant, entrant dans l’endroit que vous savez, et naturellement l’adjudant resta à la porte… D’autres cavaliers en sortaient ou y entraient. Dans sa cabine, Allmayer, en un tour de main, avec un rasoir qu’il avait dissimulé dans sa veste, enleva ses moustaches ; puis, mettant deux louis dans la main d’un gros soldat du Poitou, il lui enleva son képi, sa blouse et ses sabots. À la sortie, il était méconnaissable à ce point que ni les plantons, ni l’adjudant ne le reconnurent. Il s’en alla tranquillement vers la porte du quartier ; une fois dans la rue il avisa un fiacre et fouette cocher !
Dix minutes, un quart d’heure se passèrent ; l’adjudant commençait à jurer. De guerre lasse, il entra à son tour dans le local d’où était sorti Allmayer et il ne trouva plus que la veste et les souliers de celui-ci. Le malheureux adjudant fut cassé pour manque de surveillance et Allmayer fut arrêté à la gare.
Il fut condamné à cinq ans de prison pour vol.
Comme il était écroué à la prison du Cherche-Midi, il chercha encore à s’évader ; il parvint je ne sais comment à se cacher dans un sac de vieux papiers et à se faire porter dans une salle de débarras.
Malheureusement, on fit un contre-appel des détenus, il fut découvert dans sa cachette et dut faire sa peine jusqu’au bout ; il alla finir son temps de service au bataillon d’Afrique, à Tlemcen.
En 1886, il revint à Paris.
Avec cette habileté vraiment extraordinaire qu’il possédait de jouer la comédie et de faire étalage de bons sentiments qu’il n’avait pas, il se jeta aux genoux de son père, déclarant qu’il se repentait de ses fautes et qu’il voulait devenir honnête homme. Il parvint à obtenir son pardon, et commença par mener une vie très régulière, dînant tous les soirs dans sa famille, ne sortant que rarement, et toujours en habit noir. Je crois même qu’on cherchait pour lui, étant donné qu’il était très intelligent, une bonne situation dans les affaires, où il pût refaire sa vie et gagner de l’argent.
Peu à peu, il était rentré en relations avec tous les amis de sa famille et sur la ligne de Chatou où il habitait chez son père, il s’était retrouvé avec un commissionnaire en marchandises, M. Edmond K…, qui l’avait connu au collège et, le voyant élégant, spirituel, homme du monde, gai compagnon, se prit pour lui d’une grande affection et lui ouvrit sa maison.
M. K…, qui était associé avec son frère, s’était aperçu plusieurs fois, après le départ d’Allmayer, que des lettres placées sur le bureau avaient disparu. Il se garda bien d’accuser son ami dans lequel il avait la plus entière confiance. Mais, un beau jour, se produisit un incident inattendu.
Le 6 septembre 1886, un mois juste avant mon entrée à la Sûreté, M. C…, banquier, boulevard Bonne-Nouvelle, recevait par téléphone une communication de M. K…, le négociant commissionnaire, ami d’Allmayer. On lui demandait à quel cours il prendrait une traite de 1,659 livres sterling tirée du Canada sur une maison de Londres et endossée par M. K… Le banquier ne pouvait être étonné de cette proposition, car peu de temps auparavant il avait demandé à M. K… de vouloir bien faire des affaires avec lui et il croyait avoir reconnu sa voix dans le téléphone. Il répondit en donnant ses conditions qui furent acceptées et la personne qui téléphonait dit simplement :
« C’est entendu, je vous envoie la traite et vous prie de remettre les fonds au porteur. »
Vingt minutes après, un individu se disant employé de M. K… se présentait chez le banquier, porteur de la traite, et le caissier lui en soldait le montant, escompte déduit, soit exactement 41,702 fr. 90 cent.
Le soir même, la valeur était expédiée au correspondant de la maison C…, à Londres, et celui-ci la retournait le lendemain à son patron pour faire approuver une surcharge figurant dans l’endos.
Un employé de la banque porta la traite chez M. K…, qui répondit que l’endos n’était pas de sa main et que les fonds ne lui avaient pas été versés.
M. K… ajouta que l’effet en question avait été envoyé par sa maison à Montréal pour l’acceptation deux mois auparavant. Le pli le contenant avait donc été détourné ; un faux endos y avait été apposé et la négociation en avait été frauduleusement faite.
Qui était le coupable ?
On soupçonna d’abord deux employés de M. K… Leur cas était grave ; ils avaient l’habitude, aux heures où il n’y avait pas grand’chose à faire dans la maison, de s’amuser à imiter la signature de leur patron. On retrouva de faux paraphes jusque sur leurs buvards.
Ils furent arrêtés, bien entendu, et passèrent même quelques nuits sur la paille humide des cachots.
Ce fut d’ailleurs Allmayer qui les fit remettre en liberté.
Comme il était l’intime des deux frères K…, il s’était mis à la disposition de M. Edmond K… qui suivait cette affaire ; il l’avait accompagné au Palais de Justice et à la Sûreté.
Allmayer fut donc cité devant M. Villers, le juge d’instruction, comme témoin.
— Monsieur le juge, dit notre escroc avec cette apparence de sincérité qu’il savait prendre d’une façon si convaincante, je vais vous dire toute la vérité ; c’est Edmond K…, mon ami, qui a pris lui-même la traite adressée à sa maison : il avait des besoins d’argent personnels et s’en est ainsi procuré.
Le juge, naturellement, fit venir M. Edmond K… le lendemain, et lui dit :
— Monsieur, vous pouvez avouer ; c’est votre ami, M. Allmayer, lui-même, qui vous accuse, et il donne les preuves les plus certaines de votre culpabilité.
En effet, comme il arrive toujours quand on est dans les mains de la Justice, les circonstances les plus anodines se retournent contre vous et deviennent tout-à-coup des charges terribles.
Il se passa alors dans le cabinet du juge une scène telle que jamais dramaturge n’en imagina de plus émouvante. Allmayer se jeta aux genoux de son ami ; il pleurait, il sanglotait avec une sincérité qui émut M. Villers.
— Je t’en supplie, dit-il, avoue ; à quoi sert de nier contre l’évidence ? et si tu n’avoues pas, qui sait si ce n’est pas moi, qui t’ai entendu donner le coup de téléphone, qu’on va soupçonner ? Hélas ! moi, j’ai des antécédents, j’ai été aux compagnies de discipline. J’ai beau être innocent, on me croira coupable. Tandis que toi, tu ne peux même pas être poursuivi ; tu n’as qu’à rembourser et tout est fini. Si tu n’as pas d’argent momentanément, mon père t’en prêtera.
Allmayer était si pathétique qu’il émut jusqu’à son ami lui-même, son ami qu’il accusait et qui était absolument innocent !
Le malheureux M. K… balbutia, pleura à son tour et, ma foi, il s’en fallut de si peu qu’il n’avouât sa fausse culpabilité que le juge l’envoya coucher à Mazas. Seulement, il prit la précaution de l’y faire accompagner par Allmayer dont l’attitude lui semblait étrange et qui avait « des antécédents ».
Néanmoins, ce merveilleux metteur en scène ne devait pas rester longtemps sous les verrous ; la famille de M. K… fit des démarches et tous deux furent mis en liberté sous caution. Cela se passait le jour même où je débutais comme chef-adjoint de la Sûreté en assistant à l’exécution de Frey et de Rivière, et je n’ai connu tous ces détails que bien plus tard.
Àpeine remis en liberté, Allmayer partit en voyage, soi-disant pour terminer des affaires importantes dont l’avait chargé son père, et il mit prudemment la frontière entre lui et la justice.
Il avait raison, d’ailleurs, car, sur les révélations d’une femme, on découvrit bientôt que l’homme qui avait porté la traite chez M. C…, et qui avait touché l’argent, était un ancien disciplinaire nommé P…, qui avait fait, en Afrique, la connaissance d’Allmayer.
P… fut arrêté en Algérie, où il se cachait. On le trouva porteur d’une somme d’argent assez importante et d’une dépêche d’Allmayer qui était si compromettante que, quelques jours après, quand l’audacieux escroc rentra à Paris, croyant n’avoir rien à craindre, il fut arrêté et conduit à Mazas — sans avoir, cette fois, aucune chance d’être remis en liberté provisoire.
L’affaire s’annonçait pour lui comme bien mauvaise ; P… avait tout avoué et donné des détails. Il avait raconté que son camarade Allmayer, que jadis il avait connu à Mascara, au 1 bataillon d’Afrique, était venu un matin le réveiller dans le méchant hôtel meublé où il habitait, et lui avait dit :
« Mon vieux, nous avons un beau coup à faire ; il ne s’agit que d’un peu d’audace ; voici une traite dont je me suis emparé chez les frères K…, mes amis. Rien n’est plus simple que de la négocier, si tu veux faire tout ce que je te dirai. Il n’y a d’ailleurs aucun danger, car je vais faire un beau mariage, et si, plus tard, on s’apercevait de quelque chose, je rembourserais. »
Allmayer l’avait alors emmené au bureau téléphonique de la rue des Vieilles-Haudriettes. Là, on avait demandé la communication avec M. G… et Allmayer, imitant la voix de M. K…, avait proposé la négociation de la traite, dans les conditions que l’on sait.
Rencontrant MM. K… tous les soirs, allant à chaque instant passer des heures entières dans leur maison, Allmayer était au courant des démarches qu’avait faites M. C…, le banquier, pour entrer en relations d’affaires avec ces messieurs.
Enfin pour plus de sûreté, en sortant du bureau de la rue des Vieilles-Haudriettes, il était allé chez MM. K…, et là, passant par un escalier intérieur, lui qui connaissait admirablement les êtres de la maison, il avait coupé vivement les fils du téléphone.
Ensuite, il était revenu trouver son complice P…, lui avait donné la traite et l’avait attendu à la porte de la maison de banque afin de toucher sa part, la part qu’il s’adjugeait, la part du lion.
P… n’avait eu, en effet, que 10,000 fr. et Allmayer avait gardé le reste.
Puis, comme pour consoler son complice de cette inégalité de partage, il l’avait fait monter dans un fiacre, l’avait emmené à la Belle Jardinière pour l’habiller de neuf des pieds à la tête. Enfin, on était allé dîner chez Foyot et, pour terminer la journée, Allmayer avait donné un caniche à son camarade des bataillons d’Af. Malgré ces charmantes attentions, il trouvait ce complice trop près de lui. Le surlendemain, il lui disait :
— Tout est découvert, il faut filer ; moi je vais à Strasbourg, tâche d’aller en Algérie.
P… partit. Allmayer le renseignait sur ce qui se passait en lui télégraphiant en style conventionnel.
« Joseph », par exemple, voulait dire la justice, et c’est ainsi qu’on trouva dans la poche de P… une dépêche ainsi conçue :
« Joseph connaît votre nom, est à Oran, sera Tlemcen demain. Partez pour New-York.
» Signé : Edmond. »
Quand Allmayer apprit du juge d’instruction, M. Villers, que la justice avait saisi cette dépêche, que P… l’avait vendu, il se dit que l’orage était sur sa tête et qu’il fallait trouver le moyen de s’y soustraire.