‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 24 sur 48 · Partie 3 · L’évasion de Rocambole

Partie 3 · L’évasion de Rocambole

Mais comment sortir de Mazas ? La vieille prison a des murs bien solides et les sentinelles qui veillent dans le chemin de ronde ont la consigne la plus sévère. Les évasions y sont extrêmement rares. Pourtant, Allmayer parvint à sortir de Mazas et son évasion est peut-être la plus fantastique qui soit.

Allmayer en prison écrivait beaucoup, et il arrivait chez le juge d’instruction M. Villers avec une serviette sous le bras remplie de paperasses.

Un jour, il étala sur la table tous les feuillets de sa soi-disant défense avec tant d’adresse, qu’il put dérober une feuille portant l’en-tête du parquet sans que le juge ou le greffier s’en aperçussent.

Il avait observé qu’il ne devait pas être très difficile de faire parvenir au directeur de Mazas une fausse lettre ordonnant la mise en liberté d’un prévenu. En effet, pendant qu’il était dans le cabinet du juge, un inspecteur étant venu demander à M. Villers l’ordre d’élargissement d’un détenu, le juge chercha pendant quelques instants l’imprimé et, ne le trouvant pas, prit simplement une feuille à en-tête du parquet, signa, apposa son cachet et remit la lettre à l’agent.

Ce jour-là, Allmayer avait eu une grande émotion ; c’était pour lui l’œuf de Christophe Colomb ; il se dit qu’il pouvait sortir désormais de Mazas.

La feuille de papier à lettres était encore insuffisante ; il trouva le moyen de chipper une enveloppe portant dans un angle : « Ordre de M. le procureur général. »

Quand il eut tout cela, Allmayer, rentré à Mazas, prit sa bonne plume de Tolède et écrivit la lettre qu’on va lire :

« Paris, le 30 novembre 1886.

» Je vous prie de vouloir bien mettre immédiatement en liberté le nommé Allmayer (Eugène), prévenu écroué à Mazas le 23 octobre.

» Cet homme bénéficie d’une ordonnance de non-lieu. M. le procureur général m’avise à l’instant seulement, et au moment de mon départ, de la promesse formelle qu’il a faite à un de ses amis de faire élargir ce soir le dénommé ci-dessus.

» Comme je suis pressé, je vous prie de faire mettre le dit Allmayer en liberté au reçu du présent, qui vous tient lieu de décharge.

» Ledit sera régularisé demain.

» Je compte sur votre obligeance, m’étant moi-même engagé vis-à-vis de M. le Procureur de la République.

» Mes remerciements et cordiales salutations.

» Le juge d’instruction,

» Signé : Villers. »

À Monsieur le Directeur de la Maison d’arrêt de Mazas.

En marge : « Comme c’est à mon domicile même que m’avise M. le Procureur, et ceci par un planton, je renvoie le même planton avec la présente à mon huissier pour qu’il vous la fasse parvenir.

» Ceci m’évite de retourner au Palais y remplir les formalités, car je n’ai aucune des pièces chez moi.

» Je compte sur vous pour m’obliger en cette circonstance. »

On pourra peut-être trouver étrange ce langage de bon bourgeois sous la plume d’un magistrat, mais M. Villers était un magistrat bonhomme, plein de rondeur et Allmayer avait eu l’adresse d’écrire cette lettre dans le style qui lui était familier.

Le plus difficile, c’était de se procurer le timbre du juge.

Voici ce qu’imagina pour cela notre escroc. Il revint chez M. Villers avec des paperasses encore plus nombreuses que d’ordinaire.

On sait comment sont installés les cabinets des juges d’instruction : un bureau à deux faces, très large, devant la fenêtre ; à droite, le juge ; en face de lui, son greffier ; le prévenu au coin du bureau, avec un garde de Paris à côté de lui.

Toutes ses notes de défense bien étalées sur la table, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire, Allmayer, comme machinalement, prit le timbre au moment où il discutait le plus violemment avec le juge, et dans son animation, envoya un coup de poing à l’encrier, qui alla rouler sur le pantalon du garde de Paris. Fureur bien naturelle du brave municipal, qui ne savait comment étancher l’encre, lorsque le prévenu, avec beaucoup de politesse, lui fit observer qu’il y avait sur la cheminée une carafe d’eau et une serviette. Le garde ne fit qu’un bond, et instinctivement, le juge et le greffier le suivirent des yeux. C’était pour l’escroc le moment psychologique ; sans que personne s’en aperçût, le timbre s’abattit sur la lettre dissimulée dans ses papiers, et quand l’ « inculpé » ramassa tout son dossier, il put, avant de sortir, glisser la lettre dans l’enveloppe préparée.

Ce n’était pas tout : il s’agissait, après cela, et c’était peut-être le plus difficile, de faire parvenir la lettre au directeur de Mazas.

Àpeine sorti dans le couloir avec le municipal, il s’écria :

— Tiens, j’ai encore oublié quelque chose !

Il rentra pour dire quelques mots au juge, puis il ressortit, au bout de quelques secondes, tenant à la main sa lettre cachetée. Comme on arrivait à la Souricière, le petit local où les détenus attendent le moment d’être ramenés à Mazas, il laissa tomber dédaigneusement cette enveloppe en s’écriant :

— C’est dégoûtant ! M. Villers me prend pour son domestique !

Les gardes, bien entendu, s’emparèrent du papier, avec tout le respect dû à la missive d’un juge d’instruction. La lettre fut soigneusement remise à un planton pour la porter à Mazas.

Celui-ci arriva quelques minutes après le panier à salade au moment où Allmayer, qui avait demandé à parler au greffier — le directeur étant absent, — faisait à ce fonctionnaire quelques réclamations, le suppliant de le changer de cellule et le priant de faire parvenir une lettre à sa famille pour demander du linge.

Tout en causant, le parfait comédien qu’était Allmayer trouva le moyen de se plaindre amèrement de M. Villers, « un juge grincheux », qui ne comprenait rien à son affaire et qui voulait le rendre responsable du faux commis par M. K… lui-même.

Le greffier, qu’intimidaient un peu les manières de grand seigneur d’Allmayer, promit de transmettre à son chef les demandes qu’il avait faites et le reconduisit jusqu’à sa cellule.

Le gardien avait à peine refermé sur Allmayer la porte de ladite cellule depuis quelques instants, qu’il vint la rouvrir brusquement en disant :

— Allons, monsieur Allmayer, une bonne nouvelle, faites vos paquets.

— Que se passe-t-il donc ? dit l’escroc du ton le plus naturel du monde ; on me fait déjà changer de cellule ?

— Non, fit le gardien, en souriant.

— Est-ce qu’on me ferait changer de prison ? dit Allmayer, qui sut mettre sur son visage un étonnement tout à fait naturel.

— Non, non, venez chez M. le greffier ; il va vous donner lui-même la bonne nouvelle.

Son petit balluchon à la main, Allmayer, affectant toujours une vague inquiétude, revint dans le cabinet du greffier.

— Eh bien ! monsieur Allmayer, s’écria celui-ci, vous voyez bien que vous avez tort de mal parler de M. Villers. Il vous fait remettre en liberté !

— Pas possible ! dit le prisonnier jouant à merveille l’étonnement. Quel singulier homme ! Jamais il n’avait été aussi dur pour moi qu’aujourd’hui !

— C’était sans doute pour que votre surprise fût plus grande, fit en riant le greffier ; toujours est-il que vous voilà libre. Signez le reçu de l’argent qui vous appartient déposé au greffe et vous pouvez vous en aller.

Sans se presser, Allmayer demanda qu’on voulût bien aller lui chercher une voiture et y placer son balluchon ; puis il sortit après avoir serré la main du gardien-chef et l’avoir remercié de tous les bons soins qu’il avait eus pour lui.

Les journaux ont raconté que, le soir, on le vit assister à une première représentation à la Comédie-Française, en habit et le gardénia à la boutonnière. Le fait était vrai, sauf pour l’habit et le gardénia. Allmayer, qui ne possédait que quelques francs en quittant Mazas, s’était fait conduire directement chez mademoiselle B…, une de ses maîtresses, qui lui avait toujours témoigné une certaine affection ; il savait bien que chez elle il trouverait l’argent nécessaire pour mettre la frontière entre lui et les gendarmes.

— Madame est au Théâtre-Français, lui répondit la camériste un peu étonnée de le voir apparaître, car elle le savait en prison.

— C’est bien, répondit Allmayer, je vais la rejoindre.

Et il s’en fut au Théâtre-Français où plusieurs de ses amis le rencontrèrent dans les couloirs. Il leur annonça que son innocence étant reconnue il venait d’être remis en liberté.

Madame B… était généreuse ; elle donna à Allmayer tout l’argent qu’elle avait sur elle, quelques centaines de francs.

L’évadé, le lendemain matin, prenait le train pour Bruxelles.

Dès que je fus informé de cette évasion fantastique, je télégraphiai à Bruxelles et à Londres, pour qu’on arrêtât Allmayer, mais cet étonnant Rocambole avait, à ce moment-là, une chance de… voleur.

Arrêté à Bruxelles et à peine conduit à la prison de Saint-Gilles, il demanda un avocat, s’enquit de toutes les formalités d’extradition, et sut bien vite qu’à ce point de vue, il avait été illégalement arrêté, la police de Bruxelles ayant reçu directement ma dépêche avant qu’aucune demande d’extradition ne fût légalement transmise par le gouvernement français au gouvernement belge.

Il gagna contre moi cette première manche ; pendant plusieurs jours, on négocia entre Paris et Bruxelles au sujet de cet escroc ; et comme, en réalité, une irrégularité grave avait été commise et donnait lieu forcément à des conflits, M. Flourens, alors ministre des affaires étrangères, ne put que renoncer à demander l’extradition.

Allmayer se fit alors conduire aux frais du gouvernement belge à la frontière hollandaise ou allemande, je ne sais plus au juste, gagna le port le plus proche et s’embarqua pour le Maroc.

Telle est la première partie de l’histoire fantastique de cet homme qui avait su réaliser les conceptions les plus extravagantes des romanciers.

Sans avoir l’expérience du bagne comme Vautrain, il fut plus habile que Rocambole.

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