‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 25 sur 48 · Partie 3 · Une épopée

Partie 3 · Une épopée

Àpartir de ce moment, l’histoire d’Allmayer devient une épopée. Véritable Protée, il passe d’Afrique en France, de Bruxelles à Paris, ramassant toujours, partout, dans des escroqueries innombrables, des billets de mille francs ; ici s’appelant le vicomte de Bonneville, Meyer avec un e, Mayer avec un a, le vicomte de Maistre, le comte de Maupas, le comte de Motteville, etc., etc. ; — je crois que tout l’armorial de France y passa.

Il ne se contentait même pas de faire des escroqueries, il faisait aussi des affaires, achetait des moutons, vendait des chameaux, et cet être étrange était si bien doué que, plus tard, quand il fut arrêté, j’entendis un des plus gros négociants de Paris déclarer qu’Allmayer était l’homme qui connaissait le mieux les laines du monde entier ; et notez qu’il avait été dupé par notre escroc !

— Quand il vint pour la première fois à mon bureau, disait ce négociant, qui passe, avec juste raison, pour l’un des hommes les plus éminents de la Bourse du Commerce, je fus stupéfait de voir un jeune homme connaître les laines du monde entier, et exposer avec une lucidité parfaite les modifications probables des cours.

Il est permis de se demander comment des êtres aussi bien organisés n’ont de goût que pour le mal et se donnent, en réalité, beaucoup plus de fatigue pour voler qu’il ne leur en faudrait pour gagner honnêtement une fortune, avec l’intelligence que la nature leur a donnée.

On aurait dit qu’Allmayer possédait l’anneau de Gygès. De temps en temps, sa présence était signalée à Paris. On avait beau se mettre à sa recherche, on ne trouvait rien ; puis, tout-à-coup on apprenait qu’il était venu sous le nom de Meyer monter une affaire colossale d’escroquerie.

C’était toujours le bel Eugène aimé des femmes. Sans se confier à aucune, sans faire d’aucune sa complice, il savait se servir de toutes.

Un jour, chez une très jolie femme qui ne se doutait pas du rôle qu’il lui faisait jouer, le prétendu Eugène Meyer se fit présenter comme un gros brasseur d’affaires, faisant au Maroc des fournitures d’armes considérables. Négligemment, il raconta qu’à la suite de ses fournitures, il se trouvait créancier de M. A…, gendre de M. C…, un des plus gros banquiers de Paris, pour une somme de 760,000 francs. Il ajouta que, comme garantie de cette créance, il possédait une traite signée de M. A…

Il y avait là deux caissiers qui auraient voulu gagner une somme assez rondelette avec l’argent de leur patron et un négociant un peu gêné qui avait besoin d’une commandite.

Tout ce monde se mit au service du séduisant escroc et chercha à négocier cette traite de 760,000 francs. Mais ce n’était pas facile, la somme était trop grosse.

— Ce n’est que ça ? répondit Eugène Meyer. Eh bien ! je vais aller trouver mon ami A… et je vais lui faire faire plusieurs traites de 50,000 francs ; c’est l’homme le plus aimable du monde, et ce n’est vraiment pas sa faute si en ce moment son beau-père le tient d’une façon trop serrée parce qu’il a fait quelques grosses pertes à la Bourse. Du reste, je vais lui faire donner l’aval de garantie de sa femme.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait : de fausses traites de 50,000 francs furent apportées par Allmayer et escomptées par ses complices inconscients.

Les malheureux, pourtant, furent arrêtés pendant que le prétendu Eugène Meyer prenait, encore une fois, la poudre d’escampette.

Mais, je dois dire que cet étonnant Rocambole ne les laissa pas en prison sans prendre leur défense, du moins en apparence.

La veille du procès, un journal publiait la lettre suivante :

« Le 26 septembre 1887.

» J’ai l’honneur de porter, par la voie de votre estimable journal, à la connaissance de M. le procureur de la République à Paris, les faits suivants :

» Tous les journaux mènent grand bruit au sujet de prétendues tentatives d’escroqueries qui auraient été dirigées contre la famille A…

» Principal accusé dans cette affaire, je serais resté bien tranquillement à Paris pour prendre toute la responsabilité et donner toutes les explications. Je n’ai pu agir ainsi, étant poursuivi pour une affaire antérieure.

» Cette fuite, je le comprends, a été interprétée comme une preuve de culpabilité. On a mis en état d’arrestation six individus et on a incriminé doux personnes absentes de Paris en ce moment.

» Ces huit personnes sont absolument hors de cause, absolument innocentes, et n’ont jamais agi que de parfaite bonne foi, ignorant même mes affaires dans les détails. C’est en présence de ces arrestations que j’ai cru de mon devoir de vous envoyer la présente.

» Mon nom Meyer n’est qu’un pseudonyme sous lequel me connaissent les personnes précitées.

» Si je ne puis aller par moi-même au parquet porter la présente déclaration, il se présente cependant un moyen, le plus sincère et le plus simple.

» Je vous l’expose. Pouvant faire la lumière, si le gouvernement français veut bien, par une note insérée dans les principaux journaux, me donner un sauf-conduit absolu, je m’engage, dès la publication de ce sauf-conduit, à me rendre directement à Paris, chez le procureur de la République.

» Il est bien entendu que je serai absolument libre et que, ni pour le passé, ni pour un fait quelconque, je ne pourrai être arrêté et que je pourrai librement regagner une frontière dès que j’aurai donné les explications et avant l’expiration du temps que me donnera le sauf-conduit.

» Ce sauf-conduit au nom de Meyer incriminé dans l’affaire A…, c’est-à-dire à mon nom d’emprunt, couvrira, bien entendu, ma personne, quel que soit mon nom véritable.

» Je crois vous avoir exposé la seule façon de faire cesser une détention qui atteint six personnes innocentes et laisse soupçonner deux personnes absentes.

» Si le gouvernement a le souci de faire bonne justice, et j’en suis convaincu, il ne refusera certes pas ma proposition. Je serai à Paris dès la publication de ce sauf-conduit, dans les conditions précitées.

» Agréez, monsieur le rédacteur, l’assurance de ma parfaite considération.

» E. Meyer. »

N. B. — Étant réfugié chez un ami à proximité de Paris, vous comprenez aisément que pour éviter que le timbre de la poste ne divulgue mon adresse, j’envoie la présente à l’étranger, chez un correspondant qui l’expédiera.

La justice ne donne pas facilement des sauf-conduits, et la bravade d’Allmayer n’était pas dangereuse pour lui, pas plus du reste qu’elle n’était profitable aux pauvres diables qu’il avait compromis et qui furent condamnés.

Peut-être, après tout, comme dans beaucoup d’affaires d’escroqueries, étaient-ils plus dupes que complices ; néanmoins, je dois dire qu’il fut établi d’une façon si certaine qu’Allmayer les avait éblouis, fascinés en faisant miroiter devant eux les affaires colossales qu’il voulait faire, — qu’ils obtinrent le minimum de la peine.

Le lecteur va certainement penser : il faut vraiment que la police et surtout M. Goron qui la dirigeait, aient montré une maladresse excessive pour qu’un filou comme Allmayer se soit permis pendant de si longs mois de faire un pied de nez aux gendarmes, voyageant impunément à travers l’Europe et la France et venant à Paris faire de bons dîners jusque dans les restaurants voisins du quai des Orfèvres !

Cette appréciation serait inexacte comme presque toutes celles que fait le public. Le chef de la police de Sûreté n’est point doué d’une seconde vue et n’a pas à son service une somnambule extra-lucide ; il faut donc qu’il se serve de son intelligence et aussi que le hasard le serve, lui donne au moment opportun le tuyau qui met sur la bonne route.

Or, pour retrouver Allmayer, je n’avais de lui qu’une mauvaise photographie, faite par le service anthropométrique quand il avait été arrêté, et ce merveilleux comédien, au moment où il s’était trouvé devant l’objectif, avait eu une telle crise de larmes qu’il était absolument méconnaissable.

Plus tard, quand il fut de nouveau pris, je comparai le portrait à l’original ; je ne pus m’empêcher de reconnaître qu’il aurait passé vingt fois à côté de moi sans que je le reconnaisse. Il était impossible de se douter que l’élégant viveur au chapeau bien ciré, à la moustache en croc, qui courait les endroits où l’on s’amuse, était le même personnage larmoyant dont l’appareil photographique de M. Bertillon avait gardé l’image.

Il m’est arrivé du reste à ce sujet une aventure assez plaisante.

Un soir, j’étais entré aux Montagnes Russes, boulevard des Capucines ; mes fonctions m’obligeaient alors à faire de fréquentes visites aux lieux de plaisir ; j’étais assis au café en train de prendre un bock, quand à deux pas de moi j’aperçus le secrétaire d’un commissaire de police que je connaissais beaucoup attablé avec un individu dont la physionomie me frappa.

— Sapristi ! pensai-je, mais c’est Allmayer !

Je tirai de ma poche la photographie du contumace, qui ne me quittait pas, et je fis signe à mon ami le secrétaire de venir me parler.

— Savez-vous, lui dis-je, avec qui vous vous trouvez ?

— Parfaitement, me répondit-il, c’est mon meilleur ami.

— Regardez, dis-je, en lui montrant la photographie.

— Tiens, s’écria le brave secrétaire, comment avez-vous son portrait ?

— Son portrait ? mais c’est Allmayer !

Mon ami eut un accès de douce hilarité et alla chercher son camarade.

C’était un bijoutier du boulevard, très honorablement connu. Il fut stupéfait en s’apercevant qu’il ressemblait à ce point à l’escroc recherché depuis tant de mois.

Étonnez-vous, après cela, que même avec une photographie du service anthropométrique, il ne soit pas facile aux agents de retrouver un voleur ou un assassin !

Enfin, dans tout le personnel de la Sûreté, un seul agent connaissait l’escroc, l’agent Soudais qui avait arrêté P… à Tlemcen, et ensuite Allmayer, quand celui-ci était revenu de Strasbourg à Paris.

Soudais s’était attaché à cette piste avec une grande patience.

Sur une dénonciation, il partit pour Belgrade où bien entendu il ne trouva plus son homme. Il fit encore le voyage de Gênes sans résultat.

Pendant ce temps, tous les trimestres, on signalait à Paris la présence de l’escroc, qui était allé dîner ou souper dans un grand restaurant, et qui disparaissait ensuite comme un météore.

— Pourquoi, dira-t-on, Soudais ne se trouvait-il pas là pour arrêter l’escroc quand il se montrait à la Maison Dorée ou au Café Anglais ?

D’abord, il aurait fallu que le hasard servît Soudais et qu’il ne fût point à la Maison Dorée quand Allmayer allait au Café Anglais, et vice-versa ; ensuite, il ne faut pas s’imaginer que les agents de police ont des crédits suffisants pour aller prendre leurs repas dans les grands restaurants, où ils seraient du reste de suite brûlés.

Quand ils suivent un monsieur de la haute qui entre dans un établissement très cher, ils sont obligés d’attendre sa sortie chez le mastroquet d’en face.

C’est un grand luxe pour eux, une dépense extraordinaire, quand ils dînent à la brasserie ; les grands restaurants leur sont absolument interdits.

Au moment de l’affaire Prado, ce fut sur un ordre spécial du juge d’instruction que les agents allèrent passer des nuits au Café Américain, et encore se contentèrent-ils de n’y prendre que quelques carafes de bière.

Ordinairement, pour les filous de l’espèce d’Allmayer, il se trouve une femme, une maîtresse de passage qui les vend et les fait arrêter ; mais l’extrême habileté de ce Rocambole était de conquérir les femmes sans se livrer à elles ; il apparaissait toujours dans le monde de la galanterie sous un aspect nouveau, et celles qu’il honorait de son amour croyaient la plupart du temps que l’amant qu’elles avaient à leurs pieds était un vicomte très authentique et non le contumax dont le signalement avait été affiché sur tous les murs de Paris. Car en même temps que P… avait été condamné à cinq ans de réclusion, Allmayer, par contumace, avait été frappé de vingt ans de travaux forcés.

Or ce contumax insaisissable continuait à se signaler à nous par de nouveaux exploits.

Un des plus beaux coups qu’il ait faits est celui-ci :

Il était arrivé à persuader à un négociant de Marseille, M. R…, que lui seul pouvait faire aboutir une grosse spéculation sur les moutons, dont la base était une importante commande du gouvernement qu’il s’agissait d’obtenir.

Avec sa désinvolture convaincante, Allmayer avait expliqué qu’il possédait les plus hautes relations, mais il avait déclaré sans ambages à son nouvel associé que dans ce siècle tout s’achète, et qu’il faut payer tous les concours.

Il avait donc désigné un très haut fonctionnaire qui, en effet, était assez puissant pour faire réussir la combinaison.

— Je veux, dit-il, que vous lui envoyiez vous-même vingt mille francs sous pli chargé ; il sait ce qu’il doit faire et il le fera.

Le moyen de se défier d’un diable d’homme qui ne demandait même pas que l’argent lui passât par les mains !

M. R… consentit à envoyer les vingt mille francs.

Dans son cabinet, l’envoi fut préparé avec un soin extrême. Pendant que le négociant comptait les billets de banque, Allmayer écrivait l’adresse sur une grande enveloppe. La lettre d’envoi et les billets de mille francs, introduits dans cette enveloppe, Allmayer, très naturellement, la cacheta, puis la mit dans le buvard qui était devant lui, et sur lequel il pressa, afin de sécher l’écriture de l’adresse et aussi diminuer un peu le volume apparent du pli, qui semblait trop gros.

Puis, il remit la précieuse lettre à M. R…, qui la fit porter à la poste par son caissier avec mission de la charger.

On devine qu’Allmayer avait mis à l’avance dans le buvard une enveloppe identiquement semblable, pleine de vieux morceaux de journaux. C’était celle-là que le caissier était allé charger à la poste…

Quant au pli qui contenait les 20, 000 francs, l’escroc l’avait escamoté dans son pantalon !

Le haut fonctionnaire dont nous parlons fut un peu stupéfait en recevant un pli chargé contenant un feuilleton du Petit Journal, mais le pot aux roses ne se découvrit que quelques mois plus tard, lorsque M. R… écrivit une lettre de sottises pour reprocher au pauvre homme de ne point avoir fait ce qu’il avait promis en échange des vingt mille francs touchés par lui.

Àce moment, Allmayer était bien loin de Marseille, de l’Algérie et du Maroc, — où devaient être achetés les moutons.

Il jouissait doucement de la vie sur une jolie plage normande, en compagnie d’une femme charmante et fort riche, qui s’imaginait très naïvement que l’homme qu’elle aimait appartenait à la plus vieille noblesse de France.

Le séjour d’Allmayer sur cette plage fut un pur vaudeville. Il avait loué un ravissant chalet et il menait avec son amie une vie de grand seigneur.

Tout le monde d’ailleurs s’y était laissé prendre ; même le brigadier de gendarmerie, qui était tout fier de serrer la main de M. le vicomte, un véritable noble, celui-là, qui aimait à causer avec les vieux soldats et leur raconter ses campagnes d’Afrique. Car Allmayer avait laissé échapper négligemment qu’il avait été officier aux spahis.

Comment, d’ailleurs, douter qu’un homme qui connaissait si bien les petites habitudes des garnisons d’Algérie n’eût pas fait campagne au désert ?

Comme par hasard, il avait raconté aux gendarmes comment il s’était signalé, n’étant encore que sous-officier, en faisant prisonnier tout un goum insurgé et comment on lui avait donné la médaille militaire.

— Mais, monsieur le vicomte, pourquoi ne portez-vous pas le ruban ? avait demandé Pandore.

— Oh ! s’était écrié négligemment Allmayer, c’est un peu de coquetterie : je suis encore trop jeune pour cela ; le ruban jaune, voyez-vous, cela vieillit !

Aussi n’y avait-il pas d’homme plus considéré dans le pays par les autorités, et on était heureux de lui accorder toutes les petites faveurs refusées au vulgaire.

Ainsi, un jour qu’il était monté dans le train avec un superbe caniche noir appartenant à son amie, le chef de gare voulut lui faire remarquer qu’il était interdit aux voyageurs d’emmener avec eux des chiens.

— Quoi ! s’écria avec indignation le brigadier de gendarmerie qui se promenait sur le quai, y pensez-vous ! le chien de M. le vicomte !

Le chef de gare interdit, craignant de s’être mis une mauvaise affaire sur les bras, se recula, en soulevant respectueusement sa casquette.

Et Allmayer partit triomphalement avec son caniche.

On ne pouvait demander à la jolie femme qu’il entourait de soins et de prévenances d’être plus soupçonneuse que les gendarmes.

Un soir, qu’il s’était montré plus charmant que jamais, Allmayer lui dit :

« Ma chère amie, je crois que vous avez en ce moment de l’argent disponible ; or, j’ai un petit retard dans le paiement de cette propriété dont je vous ai souvent parlé et que j’ai vendue ; vous seriez fort aimable de me prêter trente mille francs que je vous rendrai dans huit jours. »

Il est toujours profitable d’obliger les gens riches ; la dame fut très heureuse de remettre trente billets de mille à son amant.

Quinze jours après, Allmayer prenait le train pour Paris afin d’aller toucher chez son notaire le prix de sa propriété, et la dame ne revit plus son vicomte qu’en cour d’assises.

On pourrait remplir un volume de toutes les histoires d’Allmayer. En Italie, au Maroc, en Algérie, il commit des escroqueries innombrables, dont le détail n’est pas resté dans ma mémoire.

À Paris, il trouva le moyen de s’installer, à deux reprises différentes, rue Monge et boulevard des Batignolles.

Rue Monge, il avait réalisé la fantaisie d’Eugène Chavette, Ami de son concierge. Son pipelet avait pour son locataire une véritable admiration et ne donnait sur lui que des renseignements dignes d’un richissime étranger ; le pauvre homme aimait tant Allmayer qu’il se compromit presque pour lui.

« Monsieur Eugène, disait-il, quel homme ! En voilà un qui est bon et pas fier. » Les mauvaises langues dans le quartier prétendaient que le pauvre concierge aurait été trop heureux de donner sa fille à Allmayer si elle avait eu l’âge de se marier.

Boulevard des Batignolles, ce fut une autre histoire. Là, il apparut comme un grand seigneur, attendant l’héritage d’un parent dix fois millionnaire qui lui avait fait fait don de sa fortune par un acte authentique, acte qu’Allmayer savait montrer à tous les gogos qu’il voulait fasciner et qui apparaissait sur grand papier avec cachets authentiques.

Une de ses dernières escroqueries à Paris fut l’achat d’un coffre-fort de plusieurs milliers de francs, qu’il se fit livrer par la maison Fichet, pour mettre en sûreté ce fameux héritage.

Inutile de dire que ni les mobiliers qu’il acheta pour s’installer dans ses différents logis, ni le coffre-fort ne furent jamais payés.

Ni les concierges, ni les coffres-forts ne virent jamais la couleur de l’argent d’Allmayer.

Cet homme avait le génie du vol, et, pour ne point être obligé de changer à chaque instant son linge, il choisissait des pseudonymes dont les initiales correspondaient à celles marquées sur ses chemises. Et puis, pas de faiblesses amoureuses. Quand il rencontrait une jolie femme et qu’il la désirait, il se jetait sur elle un peu comme le faucon sur sa proie ; mais, le caprice passé, il secouait derrière lui la poussière de ses souliers et s’en allait vers de nouvelles amours.

Ce n’est pas lui qui, comme Prado, aurait donné un peu de son cœur à une jolie Bordelaise !

Toutes les forces de son être semblaient converger vers un but unique : tromper, voler ses semblables ; il n’avait pas les petites faiblesses ordinaires de ses confrères, qui sont comme les défauts de cuirasse des criminels et qui permettent la plupart du temps à la police de les prendre.

Donc nous ne parvenions pas à mettre la main sur Allmayer et il y avait, je le reconnais, un côté prêtant à rire, dans ce rôle de carabinier arrivant toujours trop tard, quand l’escroc s’était envolé.

Nous finîmes pourtant par prendre le roi des escrocs.

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