‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 26 sur 48 · Partie 3 · L’hallali

Partie 3 · L’hallali

J’étais agacé d’avoir ainsi, de temps à autre, des nouvelles de mon insaisissable Rocambole, nouvelles que la presse agrémentait toujours d’une note aimable pour les « maladresses de la Sûreté. »

Je voulais, à tout prix, arrêter Allmayer, et me heurtais à des mauvaises volontés ou à des malchances qui paralysaient l’action de mes agents.

Bien des gens qui avaient connu l’escroc, qui avaient été ses compagnons de fête, le rencontraient sur le boulevard. Mais même ceux-là qui avaient été ses victimes se gardaient bien de le faire arrêter ou de dénoncer sa présence à la Sûreté : les uns afin d’éviter l’ennui de comparaître comme témoins en justice, les autres répugnant à une dénonciation.

C’est ainsi du reste que beaucoup d’escrocs peuvent rester longtemps sur le boulevard et jouir d’une impunité prolongée, grâce à cette complicité involontaire, inconsciente, de la foule qui confond souvent la dénonciation malhonnête et brutale avec l’aide nécessaire que tous les citoyens doivent donner à la justice pour défendre la société contre les bandits.

J’avais bien fait tirer à des centaines et des centaines d’exemplaires la photographie d’Allmayer que possédait le service anthropométrique. Malheureusement, je l’ai déjà dit, elle était peu ressemblante, et il eût été impossible de reconnaître le brillant gentilhomme de grand chemin qu’était devenu Allmayer dans le Jean qui pleure prisonnier qui avait posé devant l’objectif de M. Bertillon.

Cependant j’avais fini par intéresser à cette chasse jusqu’alors infructueuse tout le personnel de la Préfecture de police, et l’on me communiquait les renseignements de province qui d’ordinaire ne passent pas par le service de la Sûreté.

C’est ainsi que j’appris, trop tard malheureusement pour l’y faire arrêter, qu’Allmayer était passé par Lyon où tout le monde l’avait pris pour un officier de cavalerie. Il avait même si bien joué son rôle qu’il avait donné dans un des plus beaux hôtels de la ville un grand dîner à ses soi-disant collègues et qu’un certain nombre d’officiers, trompés par ses allures de grand seigneur, n’avaient pas manqué d’assister à cette petite fête — laquelle du reste avait été charmante et ne s’était terminée qu’au petit jour !

Enfin, on me signala, au Casino d’Aix, le passage d’un pseudo-gentilhomme, le vicomte de Malville, qui avait commis en quelques jours d’innombrables escroqueries : il avait même triché au jeu.

Le gaillard avait opéré avec une telle maestria que le lendemain de sa fuite on s’était demandé s’il n’était pas Allmayer ; un peu tardivement, comme cela arrive souvent, le commissaire avait eu alors l’idée de regarder la photographie que je lui avais envoyée.

Si mauvaise qu’elle fût, en la comparant au sujet, il eût pu avoir une heureuse intuition ; mais le sujet était bien loin !

Cinq ou six jours après, mon ami Guérin, qui était secrétaire du préfet de police, un camarade excellent, dont j’ai bien regretté la mort, eut la bonne idée de me faire parvenir la copie d’une dépêche transmise par le commissaire de police de Biarritz à la Sûreté générale.

Cette dépêche était ainsi conçue :

« Commissaire spécial Biarritz,
Intérieur, Paris.

» Un individu vient de passer quelques jours à Biarritz, où il a commis diverses escroqueries et emprunté 20,000 francs au directeur du Casino.

» Cet individu, qui a pris le nom de M. de Bonneville, a dû se diriger sur Bordeaux. Au moment de partir, il a changé de nom et a pris celui de Mario-Magnan.

Cet escroc se dit protégé par M. X…, député d’Algérie. »

J’avais la tête tellement pleine d’Allmayer à ce moment-là que l’idée me vint que c’était lui.

Bonneville, Malville, ces deux pseudonymes cachaient évidemment le même personnage ; l’escroc d’Aix était le même que celui de Biarritz, et cet escroc, je n’en pouvais douter, était Allmayer.

Il se disait protégé par un député d’Algérie, de ce pays qu’il connaissait pour y avoir été disciplinaire et surtout pour y avoir tenté des escroqueries.

L’Algérie, c’était le champ de bataille d’Allmayer.

Aussitôt, sans hésiter, je télégraphiai, au nom du préfet, au commissaire central de Bordeaux :

« L’homme qui vous est signalé par une dépêche de votre collègue de Biarritz est certainement Allmayer, dont vous avez du reste la photographie ; prenez toutes vos précautions. Je vous envoie l’agent Soudais qui connaît le personnage. »

Je fis venir Soudais et lui montrai la dépêche du commissaire de police de Biarritz.

— Vous avez raison, me dit-il ; ça, c’est la marque de fabrique d’Allmayer.

Le temps de mettre quelques chemises dans une valise et Soudais prenait le premier train pour Bordeaux.

En arrivant, il eut la bonne fortune de savoir tout de suite à quel hôtel était descendu Mario-Magnan ; mais là, une déception l’attendait ; le commissaire central de Bordeaux, sans doute, avait cru que le chef de la Sûreté de Paris avait beaucoup trop d’imagination et n’avait point jugé nécessaire de prendre les précautions recommandées. Quand Soudais eut décliné ses qualités au directeur de l’hôtel, celui-ci lui dit :

« En effet, nous avions encore ici, hier soir, M. et madame Mario-Magnan, un ménage charmant ! Le mari, un parfait homme du monde, et la femme jolie, élégante, distinguée ! Ils sont partis brusquement, dans la soirée ; voici comment :

» Un agent s’est présenté à l’hôtel, en l’absence de M. Magnan, et m’a prié de lui dire que le commissaire central désirait lui parler. Quand mon locataire rentra, je lui fis la commission.

» — Sacré nom d’un chien ! s’écria-t-il, le commissaire de Bordeaux est un ami de mon père, et je le connais bien, c’est un vieux raseur…! S’il croit que je fais mon voyage de noces pour m’ennuyer en sa compagnie, il se trompe ! Je vais partir tout de suite.

» Ils ont fait aussitôt leurs malles et se sont fait conduire au chemin de fer. »

Inutile de dire que, dans l’hôtel, tous les employés ne donnaient que les meilleurs renseignements sur ce couple généreux qui avait le pourboire extrêmement facile.

Sans perdre de temps, Soudais revint immédiatement à la gare et très difficilement parvint à connaître la route suivie par les fugitifs.

Allmayer d’abord avait fait enregistrer ses bagages pour Paris ; puis, brusquement, au dernier moment, il les avait fait inscrire pour Coutras.

Naturellement, Soudais partit pour Coutras.

Là, un quart d’heure d’arrêt, une foule de voyageurs, la gare encombrée de bagages. Il fallait bien, cependant, savoir quel chemin avait pris le couple Mario-Magnan. Enfin, priant, menaçant, Soudais obtint la communication des livres et vit que les deux voyageurs partis de Bordeaux, avec des bagages enregistrés pour Coutras, avaient continué sur le Havre. Le train dans la direction de Rouen et du Havre était en gare. Soudais n’eut que le temps de me télégraphier :

« L’homme parti pour le Havre avec avance de plusieurs heures. Je file derrière lui »

En recevant cette dépêche, je fis cette réflexion : qu’il fallait beaucoup plus de temps pour aller de Coutras au Havre que de Paris au Havre ; immédiatement, j’envoyai dans cette ville l’agent Bleuze.

Dès que celui-ci fut arrivé, il chercha à savoir quelles étaient les personnes venues de Coutras ; cela ne pouvait être très difficile, les voyageurs pour ce long trajet n’étant pas très nombreux. Néanmoins, le chef de gare déclara qu’il n’avait aucun billet de Coutras au Havre ; heureusement, quelques heures après, arrivait Soudais qui, plus persuasif ou plus autoritaire, se fit donner le paquet des billets rendus à la gare depuis plusieurs jours et trouva deux billets de premières de Coutras au Havre.

— Cette fois, pensa l’agent, je crois que je le tiens.

Cependant il était impossible d’obtenir à la gare des renseignements complémentaires ; nul employé ne savait sur l’omnibus de quel hôtel avaient été transportés les bagages des deux voyageurs venus de Coutras.

Voilà donc mes inspecteurs se promenant dans le Havre, le nez au vent, l’œil au guet, espérant dans le hasard.

Ils s’en vont à Sainte-Adresse, se disant qu’Allmayer peut-être irait y respirer l’air pur de la mer ; ils y passent toute la journée, regardant vainement toutes les voitures qui arrivent. Rien !

Àla nuit tombante, ils rentraient au Havre un peu penauds, se demandant si leur gibier était encore au gîte, quand, en traversant le boulevard de Strasbourg, leurs regards furent attirés par la toilette élégante et la beauté d’une jeune femme passant en voiture découverte.

Mais en regardant cette jolie personne, leurs yeux tombèrent aussi sur son compagnon, un brillant jeune homme à la moustache relevée, mis à la dernière mode.

— C’est lui, s’écria Soudais.

Et d’un bond il s’élança à la tête des chevaux qu’il arrêta net. Bleuze, de son côté, avait sauté sur le marche-pied de la voiture et saisi le jeune homme au collet.

— Monsieur, vous vous trompez, s’écria le compagnon de la dame.

— Possible, répondit Soudais ; mais allons nous expliquer à la permanence, à l’Hôtel de Ville.

Pas une seconde, Àllmayer ne perdit son sang-froid, et pendant toute cette scène il souriait gentiment comme un homme du monde qu’amuse une absurde méprise.

Cependant, quand il fut en présence du commissaire central du Havre, il comprit que cette fois il était pris.

Il lui fut impossible d’éblouir le magistrat en parlant de ses belles relations et de ses nobles ancêtres. Et, comme naturellement, il ne pouvait produire des papiers en règle… M. Balmar, qui était alors commissaire central au Havre, vint immédiatement faire une perquisition à l’hôtel Frascati, où était descendu le couple élégant.

On ne trouva que des chemises de soie et des flacons de parfum, ce qui s’expliquait, Allmayer étant un élégant di primo cartello. Bien entendu, aucune trace de papiers compromettants. Néanmoins le gaillard, quand il se vit entre les mains de Soudais, qui n’avait point envie de le lâcher, comprit que, désormais, toute comédie était inutile.

— C’est bien, dit-il, je suis pris. Oui, c’est moi qui suis Allmayer.

Alors Rocambole reparut. Cet homme étrange, qui devait s’amuser beaucoup de ce que disaient de lui les journaux, voulut encore éblouir la foule par un acte de générosité inattendu qui devait entretenir la légende fantastique faite autour de son nom.

La perquisition finie, il s’approcha de M. Balmar et, avec le plus grand calme, il lui dit qu’il avait une déclaration de la plus haute importance à faire à M. le procureur de la République.

On ramena Allmayer au poste de l’Hôtel de Ville où le magistrat vint l’interroger.

— Voici, monsieur le procureur de la République, ce que j’ai à dire, fit notre homme avec des allures de prince donnant audience à un de ses sujets : « Je ne veux pas qu’un innocent paye pour un coupable. Vous avez fait arrêter, hier, quelqu’un pour un vol commis à l’administration des postes. C’est moi qui ai pris le pli chargé dont il s’agit. »

Comme on le voit, Allmayer, depuis deux jours au Havre, n’avait pas perdu son temps, ni ses bonnes habitudes.

Puis, se tournant vers Soudais qui ne le quittait pas des yeux :

— Allons, monsieur Soudais, dit-il en souriant, ne m’en veuillez pas trop des pas et démarches que je vous ai fait faire. Vous me connaissiez, mais je vous connaissais aussi. À cent mètres je vous dépistais et je prenais l’autre trottoir. Vous ne vous doutez pas combien de fois nous nous sommes rencontrés à Paris !

Il y avait dans tout cela beaucoup de fanfaronnade et la fanfaronnade était un des procédés ordinaires d’Allmayer.

Néanmoins, cet homme singulier dormit d’un excellent sommeil la nuit qu’il passa au Havre, dans une cellule de la maison d’arrêt, en compagnie des deux agents qui, trop heureux d’avoir mis la main sur un aussi gros gibier, ne voulaient pas le perdre de vue une seconde. Quant à la jolie femme qui accompagnait l’escroc, elle était simplement une de ses victimes, et non une de ses complices ; — c’était une pauvre créature naïve qui avait abandonné une superbe situation pour suivre le prétendu grand seigneur. Elle fut remise en liberté après une enquête rapide.

Le lendemain, en s’éveillant, Allmayer sourit en voyant la mine un peu jaune de Soudais et de Bleuze qui, eux, n’avaient dormi que d’un œil, en gendarmes.

— Ah ! messieurs, s’écria-t-il, je vois bien que je vous ai fait passer une nuit détestable. Vraiment, ce n’est pas de ma faute, et je vous en fais toutes mes excuses.

Puis, il se mit à sa toilette avec un soin minutieux, suppliant qu’on voulût bien lui donner une glace pour qu’il pût faire sa raie et arranger son nœud de cravate.

J’allai attendre le prisonnier à la gare Saint-Lazare, et, le bruit de l’arrestation du fantastique Rocambole s’étant répandu dans Paris, il y avait autant de monde pour l’attendre, que jadis lorsque le père Claude vint prendre livraison de Troppmann arrivant, lui aussi, du Havre.

Je me souviens qu’au moment où je partais pour la gare Saint-Lazare, un agent me fit remarquer que la dernière condamnation par contumace d’Allmayer était encore affichée au Palais de Justice :

« Allmayer Eugène, 29 ans, sans profession, né à Paris et ayant demeuré boulevard Haussmann, contumax.

» Taille 160, cheveux et sourcils bruns, front large, yeux gris, nez moyen, menton couvert, visage allongé, teint pâle.

» Vol et faux en écritures de commerce et usage, commis en 1886.

» A été condamné par les assises du 25 février à vingt ans de travaux forcés et 100 francs d’amende. »

En prenant livraison de mon prisonnier, je ne pus m’empêcher de faire la réflexion que l’agent qui l’eût reconnu à ce signalement eût été vraiment bien malin. D’ailleurs la photographie tirée à des centaines d’exemplaires que j’avais dans ma poche ne m’aurait pas permis davantage de dire : le voilà !

Pour le soustraire à la foule, nous fûmes obligés de le faire entrer dans le bureau du chef de gare.

Il avait un peu pâli quand il avait vu tant de monde sur le quai.

— Comme c’est agréable, dit-il en montrant ses menottes, de passer ainsi devant des gens qui vous ont connu ! Ne me faites pas voir ainsi qu’une bête curieuse !

Nous le fîmes monter dans un petit omnibus de la Compagnie, où je pris place avec Soudais et Bleuze, et l’on fila rapidement vers le quai des Orfèvres.

Après un rapide interrogatoire que lui fit subir M. Bernard, procureur de la République, on le ramena dans mon bureau où un copieux dîner lui fut servi. Il semblait avoir grand’faim, et il y fit honneur.

Quand il eut fini, pendant qu’il fumait une cigarette, je lui dis :

— Eh bien ! maintenant, causons.

— Volontiers, répondit-il.

Et avec un sang-froid qui ressemblait beaucoup à du cynisme, il se mit à me conter, avec complaisance, ses dernières aventures.

Mais autant il mettait de bonne humeur à parler de toutes ses escroqueries, autant il protestait avec indignation contre les faux qui lui étaient reprochés.

Le voleur avait fait déjà son plan de défense. Il savait que ses faux étaient passibles du bagne, et il ne voulait courir le risque que des cinq années de prison réservées à l’escroquerie.

Tout à coup, il me lança cette boutade :

— Vous me reprochez de m’être créé des ressources par le vol et l’escroquerie ? Quel si grand mal ai-je donc fait ? L’argent que j’ai pris n’a-t-il point profité à d’autres ? Ne l’ai-je pas jeté dans le commerce ? Je dépensais sans compter. J’ai toujours aimé vivre en grand seigneur.

Rien ne peint mieux l’inconscience de cet homme.

Jamais une seconde il ne lui vint l’ombre d’une pensée de repentir. Jamais il ne regretta un instant d’avoir perdu sa vie, lui qui aurait pu si facilement conquérir, en travaillant, une situation honorable. Il était né pour le mal et il n’y avait que le mal qui le tentait.

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