Partie 3 · Tentative de revanche
Ce qui perdait souvent Allmayer, c’était sa forfanterie ; je n’avais pas besoin d’être mis en garde contre lui, et cependant, il trouva le moyen de me décider à veiller encore avec plus de vigilance s’il était possible.
On l’avait mis à la Conciergerie où il occupait une cellule double en compagnie de deux agents de la Sûreté chargés de le garder.
Un soir, il leur dit :
« M. Goron a gagné la première manche, mais j’espère gagner la seconde. »
Bientôt, cependant, comme les agents de la Sûreté n’ont pas pour mission de passer leur vie en prison avec les inculpés, on retira de la Conciergerie ceux qui gardaient Allmayer et on lui donna pour compagnons deux bandits de grands chemins avec lesquels, du reste, il fut bientôt dans les meilleurs termes.
La caractéristique de cet homme singulier était un talent d’assimilation tout à fait extraordinaire. Il n’était déplacé nulle part ; ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune.
À Lyon, les officiers de la garnison l’avaient pris pour un des leurs ; dans toutes les villes d’eau, il s’était fait passer pour un grand seigneur sans que rien dans ses manières dénotât le vulgaire escroc. En prison, il n’était pas déplacé avec les pègres, ses compagnons, jouant avec eux, parlant argot et leur distribuant une partie des petites douceurs qu’il pouvait avoir.
Sa famille, cette fois, l’avait définitivement abandonné et ne voulait plus rien faire pour lui ; mais son avocat, M Eugène Crémieux, et moi, qui, de par mes fonctions, avais une pitié naturelle pour les gens dont la vie changeait ainsi du tout au tout en très peu de temps, nous lui donnions quelques adoucissements au régime de la prison.
Je dois dire qu’il m’en témoignait une extrême reconnaissance et que, sauf pour les faux contre lesquels il protestait avec une indignation extrême, il n’hésitait pas à me raconter dans les plus petits détails toutes ses escroqueries et tous ses vols.
Quelques semaines se passèrent ainsi ; il allait à l’instruction sous bonne garde ; nous n’avions eu jusque-là à lui reprocher aucune tentative d’évasion, quand un beau jour il désira me parler.
Je le fis venir, et, après m’avoir demandé la permission de rester avec moi seul en tête-à-tête dans mon cabinet, il commença :
« Monsieur Goron, je vous suis très reconnaissant de toutes les bontés que vous avez eues pour moi, et je vais vous en donner une preuve éclatante. Je puis vous rendre un très grand service. Voici ce dont il s’agit :
» J’ai dans ma cellule un nommé Bouteille et un autre gaillard qui ont commis un nombre de vols vraiment extraordinaire ; chose curieuse, vous n’avez pu mettre, jusqu’à présent, la main sur leur cachette : or, cette cachette, ils me l’ont indiquée, à moi, en même temps, d’ailleurs, qu’un mauvais coup que veulent tenter, dans quelques jours, leurs camarades restés en liberté. J’ai le plan de l’endroit où se trouve le magot, mais ce plan vous est absolument insuffisant pour que vous réussissiez non seulement à trouver les objets volés, mais encore à arrêter tous les voleurs ; il faut que mardi prochain, à neuf heures du soir, vous me meniez avec vous rue Saint-Maur, dans la maison que l’on veut dévaliser. Ne vous imaginez pas qu’il s’agisse pour moi d’une tentative d’évasion : ligottez-moi si vous voulez, et je crois que j’aurai rendu un gros service à la société ; car les types dont il s’agit sont capables de tuer peut-être le propriétaire de la maison, s’ils le rencontraient. Or, moi, je suis un escroc, c’est possible, mais j’ai horreur du sang et je ferais tout au monde pour empêcher un assassinat. »
J’avais écouté mon Allmayer tout en souriant.
— Mon garçon, lui dis-je, tout ce que vous voudrez, excepté une ballade.
— Comment ! fit-il avec indignation, au moment où je viens vous rendre service, vous vous imaginez que je vais vous tendre un piège ?
— Je vous connais trop, lui répondis-je, pour me figurer un instant que je puis avoir une garantie contre vous.
— Mais, monsieur Goron, je vous donne ma parole d’honneur !
— Non, mon ami, interrompis-je, toujours gouailleur, c’est encore une garantie insuffisante ; voyez-vous, j’ai trop peur que vous filiez.
— C’est bien, dit Allmayer en pinçant les lèvres ; je n’insiste même pas.
— Vous avez raison, répondis-je, car plutôt que de courir le risque de perdre un prisonnier aussi précieux que vous, j’aime mieux me passer d’une découverte, si importante fût-elle.
Allmayer avait dit qu’il n’insisterait pas ; bien entendu, il insista cinq minutes après, me disant : « Voyons, monsieur Goron, vous ne comprenez pas que dans une affaire de ce genre, votre responsabilité est engagée ?
» Si un homme est assassiné mardi prochain, vous aurez des remords de ne pas m’avoir écouté. Vous n’avez rien à craindre ; vous n’avez qu’à prendre vos précautions pour que je ne puisse me sauver.
— Turlututu, mon ami, répondis-je ; j’ai le droit d’être méfiant vis-à-vis de vous.
— Enfin, s’écria Allmayer, mettez quatre agents pour me garder.
— Qu’est-ce que c’est que quatre agents, pour garder un homme qui a monté le coup à la justice française et à la justice belge ? Vous m’avez donné trop de mal, je vous le répète ; je vous garde et vous garderai bien.
Mon prisonnier, d’un geste de mauvaise humeur, brisa en deux un porte-plume qu’il avait prise sur mon bureau, du même geste, sans doute, qu’il avait saisi, jadis, le timbre de M. le juge d’instruction Villers.
Je l’avais bien suivi des yeux et j’avais observé le bouleversement de sa physionomie.
— Mon garçon, pensai-je à part moi ; je ne sais pas encore le coup que tu as voulu me monter ; mais, certainement, tu m’as tendu un piège.
J’avais été, d’une perspicacité extraordinaire, comme on va pouvoir en juger.
Le lendemain, on vint m’avertir qu’un détenu, avant de partir pour la prison de la Santé, avait des révélations très importantes à me faire.
On introduisit l’individu dans mon cabinet.
Et il me dit à son tour :
— Monsieur le chef de la Sûreté, vous avez été bon pour moi quand vous m’avez arrêté ; je veux vous rendre un service.
J’avais encore l’esprit plein de la scène dramatique que m’avait faite la veille Allmayer et je ne pus m’empêcher de penser, avec un certain scepticisme, qu’il était bien extraordinaire que tous les prisonniers, en quittant la Conciergerie, eussent ainsi une tendresse particulière pour l’homme qui les avait fait arrêter.
— Écoutez, monsieur Goron, continua l’individu en question, dont je ne donne pas le nom, par un sentiment qu’on comprendra, le service que je désire vous rendre n’est pas ordinaire : je veux vous empêcher de vous faire casser la gueule !
Je continuais à sourire, intéressé sans doute, parce que, en matière de police, il faut tout entendre, mais très sceptique, et croyant encore que celui-là voulait me monter un autre bateau.
— Y a pas d’erreur, fit-il dans son jargon faubourien ; y a un type, un millionnaire, qu’est prisonnier, le millionnaire à Bouteille, qu’a monté un coup superbe dont vous devez être le dindon si vous n’y laissez pas votre peau.
J’avoue que, malgré tout mon sang-froid, l’affaire commençait à m’intéresser ; je comprenais qu’il devait y avoir de l’Allmayer là-dessous, puisque lui aussi m’avait parlé de Bouteille.
— Écoutez, continua l’homme ; voici ce dont il s’agit : le millionnaire dont je parle, un zigue épatant, a promis 50,000 balles, aux aminches si on faisait tout ce qu’il demandait. Y s’agit tout simplement de réunir une quarantaine de compagnons qu’ont pas froid aux yeux et qui feront le coup. Y paraît que vous devez emmener notre homme du côté de Ménilmontant un soir de la semaine prochaine ; il a promis de vous montrer l’endroit où il y a de la camelote. Quand le bonhomme prendra son mouchoir à la main, tous les hommes vous tomberont dessus. Eh bien, moi, comme vous avez été bon pour moi, j’veux pas qu’vous ayez la gueule cassée.
Àce moment, mon interlocuteur, d’un geste qui n’était peut-être pas d’une élégance extrême, retira son soulier et y prit une lettre cachée délicatement entre le cuir et sa chair, car je dois dire qu’il ne portait pas de chaussettes.
— T’nez, fit-il en me tendant le billet, v’là la lettre que j’étais chargé de r’mettre à un copain, à la Santé ; comme dans deux jours y doit sortir, son temps étant fini, c’était lui qui d’vait s’charger de la faire parvenir à destination.
Sans mettre absolument le nez sur le papier, qui exhalait une odeur sui generis, je le dépliai soigneusement et je lus la missive suivante :
« Aux aminches. — Un type épatant nous a promis cinquante mille balles et la fille de l’air ; y s’agit seulement de faire tout c’qui r’commande. »
Ici était minutieusement indiqué le recrutement des hommes qui devaient faire la diversion attendue par Allmayer, le signal du mouchoir sur lequel seul on devait marcher, et, si je m’en souviens bien, l’étonnante lettre se terminait ainsi :
« Hein, quelle veine ! du pognon à la clef et des gonzesses. Tu penses, mon vieux, que si ça marche bien, on se paiera la bobine de ces vaches de la Sûreté : Seulement, faites attention, l’important n’est pas de leur détériorer la poire : c’est surtout de faire filer not’ bienfaiteur, qu’a promis de nous faire filer ensuite, et c’est un homme de parole ; il est si intelligent qui fait tout ce qui veut. »
J’avoue que je pris ma revanche sur Allmayer deux jours après, quand il revint, sous prétexte de me parler et essayer de me persuader encore que mon devoir était de le faire conduire à Ménilmontant, afin d’éviter un assassinat.
— Mon garçon, lui répondis-je, assez de battage.
Et je lui mis sous les yeux la lettre « aux aminches ».
Je crois bien qu’à ce moment-là, Allmayer eut vraiment la tentation de m’étrangler ; ses yeux lançaient des éclairs et ses mains se crispaient de colère.
Mais c’était un homme qui savait raisonner le danger ; il parvint à dominer sa fureur et me dit seulement au moment de sortir :
— Ça n’est pas fini ; j’ai encore plus d’un tour dans mon sac.
Ce fut fini, pourtant ; il ne s’évada point et je ne le revis plus qu’en cour d’assises.
Le procès avait attiré une foule presque aussi grande que celle qui avait voulu voir Pranzini, mais ce fut un véritable désappointement pour le public.
Le héros qu’on s’imaginait superbe, audacieux, plein d’esprit et bravant la justice, apparut au contraire comme un escroc timide, très banal, n’ayant point du tout la tentation de se montrer le plus habile des voleurs du siècle. J’entendis autour de moi des gens dire : « Vraiment, cet Allmayer n’est pas aussi fort qu’on nous l’avait dit. »
Il l’était au contraire bien plus que ne se l’étaient imaginé ceux qui avaient créé une légende sur son compte, puisqu’il parvenait ainsi en cour d’assises à tromper encore le public et les jurés et à leur faire croire qu’il était un imbécile ; cette attitude devant la justice fut peut-être la plus grande fourberie d’Allmayer.
Il imagina je ne sais quelle version ridicule, prétendant qu’il n’avait commis aucun faux et que c’était un nommé Dormoy, un camarade disparu, envolé, le personnage mystérieux de tous les procès, qui était entré dans le cabinet de M. Villers, avait soustrait le papier et l’enveloppe, et fabriqué la fausse lettre. Ce roman n’eut aucun succès, mais amena un peu d’indulgence sur ce pauvre escroc, vraiment bien inférieur au rôle qu’on lui avait prêté. Le maximum était vingt ans de travaux forcés, on ne lui en donna que douze.
Il est, d’ailleurs, toujours aux îles du Salut, d’où il n’est pas parvenu à s’évader ; il est infirmier à l’hôpital et l’on m’a raconté que, continuant à employer tous les moyens de gagner la confiance des autorités, il fut un des dénonciateurs et peut-être aussi des organisateurs de la révolte des anarchistes qui aboutit à une si terrible fusillade. M. Mimande raconte, dans son livre Forçats et Proscrits, qu’il l’a rencontré à l’hôpital de l’île Royale, que c’est encore un assez beau garçon, à l’œil intelligent, mais à la physionomie remarquablement fausse. Il se plaint d’avoir été lâché par les hautes personnalités parlementaires qui étaient ses amis, et s’amuse, paraît-il, à montrer des lettres soi-disant signées de noms de députés très connus. Il paraît que les anarchistes ont fini par se méfier de lui. Il n’en continue pas moins à affirmer qu’il est une victime de la réaction. « Il affecte, dit M. Mimande, une grande courtoisie et une fière résignation qui conviennent à un homme politique dans le malheur ; il soigne ses frères avec la charité d’un apôtre et prépare, d’une main experte autant que dévouée, des cataplasmes émollients et des bandages antiseptiques.
» J’ai appris, à regret, que le lendemain de notre passage il avait volé à un médecin colonial, dont il possédait la confiance, toutes ses économies, à titre sans doute de reprise légitime. »
Ponson du Terrail a écrit jadis le retour de Rocambole ; aurons-nous le retour d’Allmayer ?
Tout est possible d’un aventurier de cette espèce, dont la peine expirera dans deux ans, et qui alors restera quand même à la Guyane sous la surveillance de la police, mais aura, à partir de ce moment, des facilités plus grandes pour regagner l’Europe.
J’ai déjà dit que les condamnés à plus de cinq ans de bagne, quoique libérés, restent toute leur vie dans la colonie où ils ont fait leur temps, sous la surveillance de la police pénitentiaire.
Allmayer qui, si nous en croyons M. Mimande, ne s’est pas tout à fait perdu la main au bagne, le jour de sa libération se signalera, sans doute, par un haut fait nouveau. Qui sait si, un beau matin, on n’apprendra pas qu’il a raflé une mine d’or !
Allmayer était incontestablement le plus intelligent et le plus habile des escrocs que j’aie connus ; mais il ne faudrait pas croire qu’il n’a pas eu de rivaux.
Dans la galerie des filous célèbres que je veux faire passer sous les yeux du lecteur, Allmayer incontestablement brille au premier rang, — mais d’autres derrière lui ont su réaliser, d’une façon suffisamment intéressante, les types les plus connus du roman ou du théâtre.
C’est ainsi que la bande Catusse, dont je vais raconter les hauts faits, fut une association internationale particulièrement curieuse.