‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 28 sur 48 · Partie 3 · Catusse, Ménégant et Cie

Partie 3 · Catusse, Ménégant et Cie

On venait de commettre une série de vols extraordinaires chez M. Benoît-Barnet, rue Notre-Dame-de-Nazareth, et chez le comte de Cito, rue Montaigne.

Chez M. Benoît-Barnet, une bande de cambrioleurs avait éventré un coffre-fort et pris pour 300,000 francs de valeurs.

Rue Montaigne, l’appartement du comte de Cito avait été également dévalisé dans des conditions étranges.

Un beau matin, on me dit qu’un monsieur très élégamment mis demandait à me parler ; et je vis entrer un assez bel homme d’environ trente-cinq ans. Il m’avait fait passer sa carte, sur laquelle j’avais lu : « Catusse, ancien employé des postes. »

— Monsieur, me dit-il, j’ai, vis-à-vis de vous, une dette de reconnaissance à acquitter.

En le regardant, avec attention, peu à peu, je le reconnaissais.

— Mais j’y suis, interrompis-je ; c’est chez vous que j’ai été perquisitionner pour cette affaire de contrefaçon de parfumerie ?

— Parfaitement, me répondit-il, et je n’ai pas oublié l’extrême bienveillance que vous m’avez témoignée, la courtoisie parfaite avec laquelle vous vous êtes acquitté chez moi de vos fonctions.

Je me souvenais, en effet, que j’étais allé perquisitionner à Alfortville dans une jolie villa appartenant à un M. Catusse, placier en parfumerie et en cafés. Après tout, une contrefaçon n’est pas un grand crime et j’écoutais avec intérêt mon interlocuteur. Cependant il avait dans le regard quelque chose de faux et de louche qui me frappa ; il m’était impossible de rencontrer ses yeux.

— Monsieur Goron, continua l’homme, je sais qu’en ce moment l’une de vos préoccupations est de retrouver les auteurs du vol commis chez M. Benoît-Barnet, rue Notre-Dame-de-Nazareth, vol dont tous les journaux ont parlé ; or, je les connais.

Voyant sur ma physionomie des marques non équivoques de surprise, il continua :

— Vous vous étonnez, je le comprends, que je puisse savoir ce qui se passe dans ce monde de la pègre, moi qui suis un bon bourgeois bien à mon aise ; mais le métier même que j’exerce, ce métier de placier en cafés dont vous devez vous rappeler sans doute, m’a mis en relation avec un tas de gens qui peu à peu m’ont emmené dans les bas-fonds de Paris et dans tous les établissements interlopes ; j’y ai vu des choses si étranges que je me suis passionné pour l’étude des dessous de la grande ville.

Alors, M. Catusse m’expliqua qu’il était une sorte de prince Rodolphe des Mystères de Paris, cherchant des âmes égarées dans les bouges et étudiant avec une passion de romancier les mœurs et les habitudes des voleurs.

— Écoutez, me dit-il, vous n’avez qu’à arrêter un nommé Rateau, dit le « Frisé de Montmartre ». Par lui, vous tiendrez toute la bande.

On va dire sans doute que je manquais de reconnaissance pour les gens qui venaient me donner de si précieux renseignements, mais je n’ai jamais vu un honnête homme apporter une dénonciation, et Catusse, le nouveau prince Rodolphe, avait une physionomie qui, je ne sais pourquoi, ne m’inspirait pas confiance.

— C’est fort bien, répondis-je, et j’apprécie fort le concours désintéressé que vous apportez à la justice ; mais comme vous seul connaissez le « Frisé de Montmartre », il est nécessaire que vous assistiez à son arrestation ; en outre, je dois vous garder contre toute représaille de cet individu. Ne vous étonnez donc pas si je vous remets entre les mains de quatre agents qui auront la mission de ne pas vous quitter un instant.

M. Catusse pâlit et ne dit rien ; mais il était facile de voir qu’il n’était pas content et que, s’il avait prévu cette conclusion, il se serait certainement abstenu de me rendre visite.

Àpeine ce dénonciateur si mal reçu par moi sortait-il de mon cabinet, accompagné des quatre agents qui avaient la mission d’arrêter le Frisé de Montmartre, sur ses indications, tout en le gardant lui-même prisonnier, qu’on introduisit un autre personnage dont je ne donnerai que l’initiale, le nommé S…, qui me dit à son tour :

— Monsieur le chef de la Sûreté, avec tout le respect que je vous dois, il me semble que vous venez de faire une gaffe. L’individu qui est entré avant moi est un nommé Catusse, lequel, sans doute, est venu vous monter le coup, car c’est lui qui a dévalisé M. de Cito, et il a voulu détourner les soupçons.

Je pris aussitôt mon plus gracieux sourire, et répondis au nouvel arrivant :

— Cher monsieur, donnez-vous donc la peine de vous asseoir et, pour vous prouver que je ne fais pas autant de gaffes que vous voulez bien le croire, je vous tiens à ma disposition comme je viens de le faire pour M. Catusse. Deux hommes aussi bien renseignés que lui et vous sont des gens qu’on a tout intérêt à garder.

Naturellement mon visiteur protesta, mais inutilement. Pour exhaler sa mauvaise humeur je le laissai même ajouter que ce n’était pas la peine de vouloir rendre service à la police.

Le soir, Rateau, dit le Frisé, était arrêté, et la confrontation entre lui, Catusse et S… fut particulièrement intéressante. J’appris d’abord comment le vol de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, chez M. Benoît-Barnet, avait été combiné et pourquoi Catusse était venu dénoncer un de ses complices.

Comme toujours en pareille aventure, les voleurs se vendirent les uns les autres, et le premier résultat fut l’adjonction de nouveaux inculpés.

C’est ainsi qu’on me signala un nommé Marie, dit la « Souris », qui avait joué un rôle très important dans le vol de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. La « Souris » avait des dispositions particulières pour fabriquer des fausses clefs. Il en avait fait une ouvrant merveilleusement l’appartement de M. Benoît et y avait introduit plusieurs fois ses complices, à l’heure où le locataire était à la Bourse.

Alors, Catusse, qui avait la prétention d’être chef de bande, avait tracé un programme :

« Le coffre-fort n’étant pas à secret, avait-il dit, la clef suffit pour l’ouvrir.

» Deux des plus agiles d’entre nous s’introduiront le soir dans un cabinet ; puis, pendant que M. Benoît dormira, ils lui voleront sa clef. »

On avait trouvé le plan admirable, et on avait juré de le suivre point par point.

Seulement, quelques jours avant la date fixée pour l’exécution, deux lascars, la « Souris » justement et un nommé « Touche-à-Tout », avaient pénétré chez M. Benoît-Barnet. Puis faisant sauter la porte du coffre-fort avec une pince-monseigneur, ils avaient emporté tous les titres et sans doute avaient filé sur la Belgique ou l’Angleterre, afin de liquider plus facilement le magot.

Chez M. de Cito, Catusse avait été également la dupe de ses complices. Sous le faux nom d’El Señor Henrique Pinto, riche Espagnol, il avait loué une chambre juste au-dessus de l’appartement du voisin qu’il voulait dévaliser. Mais un beau jour, il avait commis l’imprudence de vouloir prendre des vacances, et s’en était allé à Trouville. Ses associés avaient profité de ce petit déplacement pour déménager ce qu’il y avait d’objets de valeur chez M. de Ctto.

Catusse, ainsi trompé par ses complices, n’avait rien trouvé de mieux que de venir les dénoncer.

Cela ne lui avait pas mieux réussi qu’à S…, qui l’avait suivi jusqu’à la porte de la Sûreté, se doutant bien qu’il allait « casser du sucre », et voulant ainsi parer aux dangers de cette dénonciation, en en faisant une autre lui-même.

Je m’occupai immédiatement de « Touche-à-Tout » et de la « Souris ».

La « Souris » fut le premier qui nous tomba sous la main.

Je savais qu’il avait un frère pour le moment à Mazas. Or il est bien rare qu’entre escarpes le sentiment familial ne se réveille pas quand un membre de la famille est en prison. J’étais bien certain qu’on verrait poindre la « Souris » dans les environs de la grande maison du boulevard Diderot, et j’établis une surveillance. Ce que j’avais prévu ne tarda pas à arriver.

Un soir, l’agent de service, c’était, je crois, Barbaste, aperçut la « Souris » portant un panier de provisions pour son « frangin. »

La « Souris », quand il se vit arrêté, voulut tirer de sa poche un revolver ; mais Barbaste et deux gardiens de la paix, qu’il avait requis, ne lui en laissèrent pas le temps. On le ficela et on le porta au poste où j’allai l’interroger. Marie dit la « Souris » ne voulut rien savoir.

— Vous pouvez vous fouiller, me dit-il, je ne casserai pas de sucre ; je ne mange pas de ce pain-là ! Je ne suis pas une vache comme Catusse que je me charge de crever.

J’envoyai le bonhomme au Dépôt, et nous continuâmes à rechercher « Touche-à-Tout », qui était le véritable chef de la bande et pardessus le marché le directeur d’une franc-maçonnerie innombrable de voleurs, d’escrocs, de pickpockets et de faussaires.

Je sus que « Touche-à-Tout » qui se faisait appeler Ménégant, était allé porter à Londres les titres volés chez M. Benoît ; j’envoyai immédiatement Houillier dans la capitale des Îles Britanniques et il fut assez heureux pour mettre la main sur cet étonnant malfaiteur.

À Londres, Houillier, qui parlait l’anglais, se mit en rapport avec les individus qui exercent de l’autre côté de la Manche la lucrative industrie de « banquiers des voleurs ».

En Angleterre, en effet, la loi ne punit pas le receleur comme en France, et de là est née une industrie particulière qui s’exerce avec impunité, presque sous la surveillance de la police. Cette industrie consiste à offrir aux gens volés les titres qu’on leur a pris, moyennant une commission qui varie entre 25 et 40 pour 100. Au cours de cette histoire, j’aurai l’occasion d’en parler plus longuement.

Houillier apprit bientôt, par la dénonciation d’un des banquiers dont il s’agit, que Ménégant, dit « Touche-à-Tout », habitait Half Noon Hotel, où il vivait en grand seigneur.

Mon agent se fit accompagner d’un détective, M. Gresham, et pénétra dans le salon de l’hôtel au moment même où Ménégant, voluptueusement étendu sur un canapé, lisait les journaux français… dans lesquels on parlait de lui.

Ils se dirigèrent immédiatement vers le voleur et se firent connaître. Ménégant, les toisant du haut de sa grandeur, leur répondit avec aplomb :

— Messieurs, vous vous trompez, je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Je suis Hollandais et n’ai jamais habité la France : je ne vois pas bien comment j’aurais pu commettre les vols que vous me reprochez.

On ne s’inquiéta point de ses protestations ; l’inspecteur Houillier et son collègue anglais ficelèrent Ménégant, qui fut conduit au poste de King Street, où il fut fouillé. On retrouva, dans ses souliers et dans son chapeau, 10,000 francs en billets de banque. Une perquisition opérée dans le Half Noon Hotel fit découvrir pour 10,000 francs de titres en rentes françaises et italiennes, provenant du vol commis chez M. Benoît.

Ce ne fut pas une mince besogne que d’obtenir l’extradition de Ménégant.

Il était parvenu à persuader aux magistrats qu’il était réellement d’origine hollandaise ; et il fallut retrouver sa véritable identité ; c’est ainsi qu’on arriva à savoir que le vrai nom du soi-disant Ménégant était Quériaux ; on eut alors l’extrait de son casier judiciaire, et nous sûmes qu’il avait déjà subi cinq ou six condamnations, par conséquent qu’il était passible de la relégation. Enfin nous eûmes la chance d’obtenir son extradition ; mais il nous arriva encore une aventure : Ménégant faillit ne pas arriver à Paris.

Débarqué à Calais, on l’avait écroué à la prison de cette ville où son premier souci fut de tenter de s’évader ; il était parvenu à percer le plafond de sa cellule et à se glisser jusqu’à mi-corps par cette ouverture improvisée, lorsque les gendarmes accoururent au bruit et mirent fin à son rêve d’évasion en le tirant par les pieds, pour le ramener sans doute à la réalité des choses d’ici-bas.

J’étais allé à Londres prendre livraison de Quériaux, que j’aurais bien voulu interroger aussitôt, afin de retrouver quelques-uns de ses complices, que je savais en Angleterre ; mais la chinoiserie de la loi anglaise ne me permit pas d’interroger mon prisonnier avant qu’il eût touché le territoire français.

Néanmoins, j’obtins de Ménégant des renseignements suffisamment importants, car je puis dire que pendant plus d’une semaine la police de Sûreté presque tout entière fut occupée à l’arrestation des affiliés de la bande Catusse.

On-en arrêta à Londres, à Marseille, à Bruxelles, à Paris surtout.

Il faudrait un gros volume pour raconter les romans personnels de tous ces malfaiteurs cosmopolites, dont faisait partie C…, l’homme d’affaires de la bande, que j’allai interroger à Marseille, où il avait été arrêté.

Ce jeune homme de vingt-deux ans, d’une intelligence remarquable, avait volé les papiers d’un grand seigneur russe et fut pris au moment où il s’embarquait pour la Russie.

Puis, on mit la main sur Goetz, célèbre à Montmartre sous le sobriquet significatif de « la Gousse ».

Nous arrêtâmes aussi un grand nombre de femmes, qui, presque toutes, d’ailleurs, dans cette affaire, se montrèrent au-dessus de leurs amants et ne trahirent personne.

L’arrestation de l’une d’entre elles, Louise R…, fut assez dramatique. Un de mes agents, nommé Garnier, était allé, avec un de ses collègues, prendre cette femme chez elle, rue Vicq-d’Azir ; elle avait obéi avec une soumission apparente à l’ordre des agents, et ceux-ci l’emmenaient au poste le plus voisin, en la faisant marcher entre eux, quand, tout à coup, un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, qui les suivait, s’approcha, à l’angle de la rue Grange-aux-Belles et du quai Jemmapes, et dit brusquement :

— De quel droit emmenez-vous cette femme ?

Pour toute réponse, l’agent Garnier remit sa prisonnière entre les mains de son collègue et saisit l’individu par le bras.

— C’est bien, fit celui-ci, on vous suivra, mais il est inutile de me faire remarquer en me tenant ainsi ; allons au poste.

Pendant quelques pas, le jeune homme sembla suivre docilement les deux agents, mais tout à coup, faisant un bond de côté, il sortit un couteau et fondit sur Garnier qu’il frappa en pleine poitrine.

Heureusement pour lui, l’agent avait dans sa poche un grand nombre de papiers ; la lame ne fit que les traverser et effleura à peine la peau.

Voyant que, malgré la violence du coup qu’il avait porté, l’agent était resté debout, le jeune homme tira vivement un revolver et fit feu sur lui ; mais sans doute, ce jour-là, la mort ne voulait pas de Garnier : la balle ne fit que traverser le portefeuille placé dans la poche droite de son pardessus ; l’homme n’eut pas le temps de tirer un second coup : Garnier se jeta résolument sur lui et, avec l’aide de quelques passants, parvint à lui arracher son arme.

C’était encore un des affiliés de la bande Catusse ; naturellement, il refusa de donner son état civil, mais nous retrouvâmes la fiche anthropométrique et son casier judiciaire ; ce voleur de profession alla à Mazas rejoindre ses complices.

Quant à la femme, on l’écroua à Saint-Lazare.

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