‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 30 sur 48 · Partie 3 · Les banquiers des voleurs

Partie 3 · Les banquiers des voleurs

Je me souviens que, dans un des nombreux rapports que j’ai été appelé à faire sur le recel à Londres des titres volés, je disais :

« Depuis quelques années, le nombre de vols de titres de rentes au porteur — actions et obligations de toute nature — a subi une progression inquiétante.

» Cette augmentation de vols de valeurs est due en grande partie à la facilité avec laquelle les malfaiteurs peuvent écouler en Angleterre le produit de leurs méfaits. En France, toute personne qui achète des actions ou obligations est tenue d’en justifier la provenance ; mais il n’en est point ainsi en Angleterre, où l’axiome « possession vaut titre » est de règle en matière de valeurs de cette nature.

» Cet état de choses permet à des agences véreuses londoniennes et même à des solicitors de tenir boutique ouverte de recels publics et d’acheter impunément toutes les valeurs volées en France pour les revendre ensuite à leurs légitimes propriétaires. »

Hélas ! comme beaucoup d’autres, ce rapport-là est resté lettre morte et je ne sache pas que des négociations aient été entamées avec le gouvernement anglais, pour réformer, sur ce point si intéressant, les lois d’extradition.

D’après la loi anglaise, 1 un sujet anglais peut commettre impunément tous les vols qu’il veut en France s’il est assez adroit pour se réfugier à temps dans son pays ; là, il est inviolable, et c’est lui qui ferait arrêter le policier qui aurait le toupet de franchir le seuil de sa porte ; 2 il est impossible d’arrêter un individu parce qu’il recèle des objets ou des valeurs volés en France ; à cet égard, la loi est formelle et c’est elle seule du reste qu’il faut rendre responsable.

J’ai toujours, je tiens à le proclamer, trouvé le concours le plus loyal chez les fonctionnaires de la police et chez les magistrats anglais.

Tous m’aidaient le plus qu’ils pouvaient dans les recherches que je faisais à Londres ; mais ils n’allaient que jusqu’où la loi le leur permettait, et la loi favorise singulièrement le développement des agences louches dont je parlais tout à l’heure.

Par les bulletins des oppositions, ces intermédiaires étranges apprennent les noms et les adresses des personnes volées. Quelques jours à peine après avoir été dévalisé, on reçoit de Londres une lettre à peu près ainsi conçue :

« Monsieur, j’ai appris que vous aviez constaté la disparition d’un certain nombre de valeurs ; je me tiens à votre disposition pour vous mettre en possession de ces titres, moyennant une commission de trente pour cent.

» Post-Scriptum. — Inutile de mettre la police dans vos affaires, sans quoi je serai obligé, à mon grand regret, de renoncer à l’opération. »

Parfois même la lettre est signée d’un soi-disant solicitor.

La personne volée va trouver la police française, montre la lettre, et le chef de la Sûreté n’a d’autre conseil à lui donner que de l’engager, si elle veut rentrer en possession de ses titres, à répondre au solicitor et à prendre avec lui rendez-vous à Londres.

Là, au bout de quelques jours de démarches, contre le paiement de commissions de 30 à 35 pour 100, on rentre parfois en possession des valeurs volées.

Seulement, si le volé, ignorant des lois anglaises, dès qu’il arrive à Londres s’en va à New Scotland Yard trouver le chef des investigations criminelles, le soir même il reçoit à son hôtel la lettre suivante :

« Monsieur, nous savons maintenant que vous n’avez pas confiance en nous : vous avez été filé ; nous vous prévenons en conséquence que nous portons notre commission de 30 à 50 pour 100. »

Et malgré toute sa bonne volonté, la police anglaise ne peut empêcher ce trafic ; elle est même obligée en quelque sorte d’y aider, puisque c’est le seul moyen pour les gens volés de retrouver en partie ce qu’on leur a pris. J’ai fait sur ce point particulier une étude complète de cette industrie anglaise toute spéciale et je puis dire que je connais toutes les boutiques de la Cité où l’on fait le trafic des titres volés.

Je me trouvai un jour en présence de quelques gentlemen fondateurs d’une grande Compagnie d’assurance qui allait commencer à fonctionner et aurait surtout servi de couverture au trafic des titres volés ; le président avait été condamné au bagne et la plupart des membres du conseil d’administration avaient eu des démêlés avec la justice des divers pays d’Europe.

L’affaire sans mon intervention allait se lancer, le président était parvenu à intéresser des membres du clergé influents, un évêque et jusqu’à un cardinal. Je ne sais même pas si je suis arrivé à temps pour empêcher ces drôles d’escroquer au pape sa bénédiction !

Les organisateurs de cette Société étaient deux Français, fieffés coquins, qui avaient la spécialité de servir d’intermédiaires aux banquiers des voleurs. La divulgation de leurs antécédents suffit à faire tomber la nouvelle escroquerie qu’ils voulaient monter.

Les difficultés d’extradition avec l’Angleterre sont très grandes ; ainsi il y a quelques années on arrêta à Londres, sur la demande du gouvernement français, un certain Eddy Guérin qui avait volé 200,000 francs à un garçon de recettes de la succursale lyonnaise de la Banque de France.

Le lendemain de son arrestation, Eddy protesta, disant qu’il était Anglais et produisant de prétendus papiers qui paraissaient établir qu’il était né à Londres ; on allait le remettre en liberté quand le solicitor du gouvernement français reçut une lettre anonyme lui donnant des preuves de la nationalité américaine du voleur.

Eddy Guérin resta alors en prison ; mais je ne sais s’il n’en coûta pas à la Banque aussi cher pour obtenir l’extradition de son voleur que le vol lui-même.

Il fallut qu’elle fît venir d’Amérique une vingtaine de témoins qui déclarèrent qu’Eddy Guérin était né à Chicago ; ce fut seulement devant un témoignage aussi clair et aussi précis que le tribunal se décida à accorder l’extradition.

Quant à moi, il m’est arrivé une aventure vraiment curieuse avec un des banquiers des voleurs.

J’étais allé à Londres à la fin de 1888 pour rechercher des individus qui avaient volé 400,000 francs de valeurs dans un fourgon de la Compagnie P.-L.-M.

J’appris qu’un des titres de rente volés avait été vendu dans un des établissements de crédit de la Cité. Le vendeur avait donné carrément son nom et son adresse ; si ce nom était réel, ce devait être un brave homme ignorant la provenance du titre, mais pouvant certainement indiquer de qui il le tenait ; on m’avait remis copie du bordereau de vente et j’y lus : M. Beauchamp, à Richemond.

Me voilà donc parti pour Richemond en compagnie du sergent Love de New Scotland Yard, qui m’avait déjà aidé dans maintes expéditions.

Nous arrivons devant la porte d’un ravissant cottage perdu dans la verdure.

Je sonne ; une gentille petite femme de chambre, un semblant de bonnet blanc coquettement posé sur des cheveux blonds frisés, la robe de percale claire et le petit tablier à bavette classique, — vient m’ouvrir.

— C’est bien ici que demeure M. Beauchamp ?

— Oui, messieurs, répond-elle en très bon français ; mais il n’est pas à la maison en ce moment : il promène ses chiens, et si ces messieurs veulent bien attendre, je vais les conduire au salon.

Et la pimpante camériste, après nous avoir fait traverser des allées finement sablées, nous introduit dans une pièce assez spacieuse, très luxueusement meublée, où j’aperçois, accrochés au mur, des tableaux de Diaz, de Lewis Brown, et même un Corot. J’avais l’impression d’être chez une personne possédant incontestablement une très belle aisance.

Tout à coup, la porte du salon s’ouvre et nous voyons paraître un homme d’une soixantaine d’années, portant une belle barbe grise, très élégant et d’une allure absolument respectable ; c’était tout à fait un gentleman.

D’un geste gracieux, il nous invite à nous asseoir ; alors je me nommai.

Je ne perdais pas des yeux le visage de mon hôte et je vis aussitôt se crisper la physionomie placide de M. Beauchamp en même temps que ses mains serraient nerveusement le bras du fauteuil où il était assis.

Évidemment, ma visite ne lui était pas agréable ; mais un sourire reparut presque aussitôt sur ses lèvres et il me dit, en excellent français :

— Monsieur, que désirez-vous de moi ?

— Est-ce bien vous, monsieur Beauchamp, demandai-je, qui avez négocié dans une banque de la Cité un titre de rente française ?

— Parfaitement, c’est bien moi, répondit-il ; je n’ai aucune raison de le cacher.

— Fort bien ; mais moi, j’en aurais une très sérieuse pour désirer savoir de qui vous teniez cette valeur.

— Ah ! voilà, je ne me souviens plus !

Et un sourire énigmatique se dessinait sur le visage rose de M. Beauchamp.

Cet homme savait fort bien que le titre avait été volé et il était clair comme le jour qu’il ne voulait pas nommer le voleur.

J’essayai pourtant encore une fois de la conciliation.

— Allons, monsieur, lui dis-je, il n’est pas possible que vous ayez la mémoire aussi courte. Faites un petit effort.

M. Beauchamp eut alors un mouvement d’épaules indéfinissable, comme s’il avait pitié de moi.

— Allons, dit-il, puisque cela vous fait tant plaisir, eh bien ! la personne qui m’a vendu ce titre est un nommé White.

En anglais, white veut dire blanc, et je compris très bien que mon interlocuteur se moquait de moi.

— Voyons, lui dis-je, c’est une mauvaise plaisanterie.

— White vous déplaît ? continua-t-il ; eh bien, mettons Black (noir), si vous voulez ; des goûts et des couleurs, je ne veux point discuter.

Dame, cette fois, la moutarde me monta au nez et, me levant brusquement, je dis à ce gentleman si distingué :

— Beauchamp, vous êtes un voleur ; c’est vous qui avez les 400,000 francs de titres dérobés dans le fourgon de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée.

Mais lui, très calme, me fit signe de me rasseoir et répondit sans ambages :

— Certainement, oui, monsieur Goron, je suis un voleur ; c’est mon métier et c’est en effet moi qui possède les 400,000 francs de titres dont vous parlez ; seulement, retenez bien ceci, ce n’est pas moi qui les ai volés ; j’ai un alibi indiscutable : le jour du vol, je me promenais ici très paisiblement et tous les habitants de Richemond ont pu me voir.

— Mais vous avez les titres, fis-je emporté par une colère assez naturelle ; il ne me reste donc plus qu’à vous faire arrêter par le sergent Love que voici.

Je restai un peu interloqué envoyant Beauchamp partir d’un grand éclat de rire.

— Ah ! ah ! monsieur Goron, comme on voit bien que vous êtes Français ! Moi, je suis Anglais. Nous sommes à Londres ; je connais la loi ; mon métier est aussi légalement reconnu que le vôtre. Vous êtes chef de la Sûreté et je suis voleur ; à deux de jeu ; je vous défie de me faire arrêter ; demandez plutôt à M. Love.

Le pauvre sergent me fit alors un signe non équivoque pour me dire à quel point il était impuissant contre cet éhonté filou.

Beauchamp reprit, conciliant :

— Je ne vous en veux pas, monsieur Goron ; je vous savais d’un tempérament très audacieux et j’ai été désagréablement surpris par votre visite ; seulement, en réfléchissant, j’ai compris que je n’avais rien à craindre de vous, puisqu’ici la loi ne punit pas le recel des objets volés sur le continent… Vous feriez bien mieux, dans l’intérêt des personnes dont vous vous occupez, de me faire des propositions acceptables ; je ferais des concessions pour vous être agréable.

Je me levai avec un geste d’indignation sans doute très éloquent, car Beauchamp reprit, goguenard :

— Voyons, monsieur Goron ; prenez-en votre parti ; je suis dans mon droit ; avec vous, je ne ferai pas l’hypocrite. Du reste, je vois bien que M. Love commence à me naître. Mon Dieu, oui. J’étais un voleur de profession ; j’ai fait sept années de hard-labour dans ce pays. M. le juge Levasseur, à Paris, m’a fait donner sept ans de réclusion. J’ai villégiaturé dans beaucoup de pays, notamment en Suisse ; maintenant, j’ai l’expérience et je ne veux rien risquer ; je compte finir mes jours en bon rentier que tout le monde respecte. Je ne vole plus ; je me contente de profiter des vols des autres, à la condition, bien entendu, qu’ils ne soient pas commis en Angleterre. Personne n’est plus respectueux de la loi anglaise que moi ; aussi je ne crains rien et mes affaires sont prospères. Regardez autour de vous ; je jouis d’un luxe gagné par mon travail, et personne ne peut m’inquiéter, pas même vous qui êtes un si bon policier !

N’étant pas d’un naturel très patient, je manifestai assez violemment ma mauvaise humeur.

— Prenez garde, dit Beauchamp, avec beaucoup de sang-froid ; nous sommes en Angleterre et c’est moi qui pourrais… comment dirais-je ?… Oh ! yes ! vous faire « emballer ».

Furieux, je sortis, suivi du sergent Love qui n’y pouvait rien, et courtoisement Beauchamp nous reconduisit jusqu’à la grille en disant :

— Vous ne désirez pas voir mes collections ? je vous assure qu’elles sont très belles !

Je me contentai d’enfoncer mon chapeau sur la tête, faisant la triste réflexion qu’une fois de plus polichinelle rossait le commissaire, et, au moment où je franchissais la grille de son jardin, le banquier des voleurs eut le toupet de me tendre la main, que je ne pris pas, bien entendu.

Cette histoire invraisemblable et pourtant vraie prouve mieux que tout ce que je pourrais dire la situation privilégiée faite en Angleterre aux receleurs. Aussi, le Beauchamp dont il s’agit, quelques jours après, entrait-il en pourparlers avec les volés et, moyennant une grosse commission, leur rendait les titres dérobés.

Cependant, comme il faut toujours que les policiers aient leur revanche, j’appris un jour que Beauchamp, dont le vrai nom était Baker, avait été assez imprudent pour quitter la terre hospitalière d’Angleterre, et son joli cottage de Richmond. Il s’était fait pincer à Madrid en flagrant délit d’achat de titres volés.

Je le recommandai à mon ami Pitta, chef de la police de Madrid. Backer, dit Beauchamp, fut condamné aux travaux forcés et mourut au bagne.

Encore un que l’ambition perdit ! S’il n’était point sorti d’Angleterre, il cultiverait encore les roses de son jardin de Richmond.

Je retrouve dans mes papiers une liste dressée par moi des principales négociations de ce genre que j’ai connues :

1 En mars 1877 — je remonte à cette date parce que l’affaire est une des plus importantes — M. Burat, agent de change à Paris, a été victime d’un vol de titres d’une valeur de 750,000 francs. Quelque temps après, il était avisé que la plus grande partie de ses valeurs étaient entre les mains d’une agence à Londres qui les tenait à sa disposition s’il voulait les racheter. L’administration intervint, mais ne put rien obtenir des autorités anglaises ; et M. Burat fut contraint de racheter ses titres.

2 Le 29 avril 1882, Mallard, banquier, place de la Bourse, à Paris, fut victime d’un vol de 100,000 francs ; avisé par la suite de la présence de ses titres dans une agence de Londres, il dut également les racheter.

3 En mars 1883, vol de 300,000 francs de titres chez MM. Mayer et Asser, banquiers, 235, rue Saint-Honoré, et offerts en vente à leurs légitimes propriétaires.

4 En novembre 1884, vol de 350,000 francs chez Rodrigue, changeur, rue de la Paix. Titres retrouvés et rachetés à Londres.

5 En septembre 1886, vol de 150,000 francs au préjudice de M. Henoble, changeur, rue du 4-Septembre, pendant le trajet de Paris à Londres. Même résultat que pour les précédents.

6 Novembre 1886, vol de 67,000 francs de titres sur un fourgon du chemin de fer du Nord. Titres retrouvés à Londres.

7 Juillet 1888, autre vol de 200,000 francs de titres, également sur un fourgon du chemin de fer du Nord et même destination donnée aux titres.

8 22 août 1888, vol de 200,000 francs de titres et de nombreux bijoux chez Benoît, négociant, rue Notre-Dame-de-Nazareth, 22 ; titres retrouvés à Londres ; une partie a pu être récupérée sans achat par le service de la Sûreté. Affaire de la bande Catusse et autres.

9 Octobre 1888, vol de 62,000 francs de valeurs sur un fourgon de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest ; titres également retrouvés à Londres.

10 Novembre 1888, vol de 150,000 francs chez MM. Reverchon et Bathelier, changeurs, 26, rue Coquillière ; titres rachetés à Londres.

Jadis les malfaiteurs de profession laissaient toutes les valeurs au porteur qu’ils trouvaient dans les maisons qu’ils dévalisaient ; aujourd’hui, au contraire, ils les emportent soigneusement, sachant bien qu’ils en trouveront sur le marché de Londres le facile écoulement.

Aujourd’hui, les titres volés partent tous pour Londres ; ils sont remis aux receleurs habituels souvent même quelques heures avant que le vol ne soit découvert.

Ces receleurs, la police anglaise les connaît et déplore, comme on l’a vu plus haut, que l’état de la législation ne lui permette de rien faire contre eux.

Ne se trouvera-t-il pas un gouvernement sur le continent pour faire comprendre aux Anglais à quel point une semblable situation est immorale à la fin du dix-neuvième siècle ?

Il ne faudrait pas croire cependant que c’est à Londres seulement qu’on écoule les titres volés, et que les « banquiers des voleurs » ont une spécialité exclusive. Tout le monde d’ailleurs n’a pas le moyen de racheter les actions et les obligations volées, et l’ingéniosité des voleurs a trouvé autre chose.

Il y a des faussaires qui font concurrence aux banques à l’usage des voleurs installées à Londres, et qui, eux aussi, savent payer un bon prix les titres dérobés.

Ces titres étant presque toujours frappés d’opposition, car il est rare que la personne volée ne possède pas les numéros de ses valeurs, il s’agit malgré cela de trouver le moyen de les rendre négociables.

Ce moyen est simple : il suffit de changer un chiffre ou deux sur chaque titre, qui se trouve ainsi complètement dénaturé. Il y a des faussaires qui ont acquis dans ce genre de travail une extraordinaire habileté. Ils ont trouvé des procédés chimiques merveilleux pour faire disparaître les chiffres anciens, et ils possèdent des composteurs exactement semblables à ceux dont se servent les Sociétés financières.

La plupart du temps, cependant, les faussaires se contentent de changer un chiffre ou deux. Ils s’attaquent de préférence aux 6, aux 9 et aux 0. Le travail est dans ce cas beaucoup plus facile, attendu qu’avec un 6 ou un 9 on peut, sans beaucoup de peine, faire un zéro, et réciproquement.

Néanmoins, il faut un véritable talent pour exécuter les faux de ce genre, et les faussaires ayant cette spécialité sont dans leur genre de véritables artistes.

J’en ai connu un surtout qui m’a donné assez de mal à arrêter, un sieur B…, qui était d’une adresse surprenante et qui avait gagné une jolie petite fortune à cet exercice. À plusieurs reprises, on l’avait coffré sans pouvoir parvenir à prouver d’une façon certaine qu’il était l’auteur des falsifications de titres relevées.

On était toujours obligé de finir par le remettre en liberté.

Enfin, après des enquêtes interminables, je parvins à le prendre en flagrant délit.

Un soir, nous arrivâmes dans une petite villa qu’il avait louée sous un faux nom près de Colombes. Nous envahîmes la maison sans que le faussaire eût le temps de s’apercevoir de notre présence, et nous le trouvâmes dans la cave, en train de travailler. Il avait autour de lui tout son matériel, ses petites fioles, ses composteurs. Quand je pénétrai dans cette cave qu’éclairait seule une mauvaise lampe, j’eus comme la vision d’un atelier d’alchimiste au moyen âge…

Un autre faussaire, dont la spécialité était également de dénaturer les titres volés, me donna encore plus de mal que B… Celui-là, opérant sous différents noms, à Lisbonne, à Berlin, à Bruxelles, à Bordeaux, était d’une habileté telle, qu’on l’avait surnommé « l’insaisissable. »

Il procédait avec une adresse extrême ; il commençait par entrer en relations avec une grosse maison de banque, et, à diverses reprises, lui remettait à négocier des titres excellents, représentant des valeurs importantes. C’était la mise de fonds de la spéculation particulière qu’il voulait faire.

Tout naturellement, il parvenait ainsi à gagner la confiance du banquier, qui ne pouvait se méfier en aucune façon le jour où le faussaire lui apportait un gros paquet de titres dénaturés, un paquet de 80 ou 100,000 francs. Mon filou passait à la caisse, le tour était joué, et plus jamais on ne le revoyait. En examinant de près les titres, on s’apercevait qu’ils étaient falsifiés ; il venait se plaindre à moi, et… je ne trouvais rien.

Il y avait du reste pour cela une excellente raison : à chaque plainte nouvelle on m’apportait un nouveau signalement tout à fait différent du premier. Le coupable ne pouvait être évidemment que le même individu, car les procédés étaient identiques, et cependant les faussaires ne se ressemblaient pas ; les uns avaient les cheveux noirs, les autres les cheveux blonds, les uns de fines moustaches, les autres une barbe vénérable. On me signalait des vieillards courbés sur leur bâton et portant des lunettes bleues. D’autres fois, il s’agissait d’élégants jeunes gens ayant le monocle vissé dans l’œil.

Cependant, un jour, j’appris par mes agents qu’un individu tout à fait étrange habitait rue Secrétan, derrière les Buttes-Chaumont, une petite maison mystérieuse.

Des renseignements recueillis, il résulta pour moi que l’hôte de la maison mystérieuse devait être le faussaire vainement recherché depuis longtemps.

Cependant, je n’avais aucune preuve certaine, je n’avais que des inductions ; et je ne voulais pas arrêter un innocent. Je fis donc rechercher un certain nombre de personnes ayant été victimes de mon faussaire et m’arrangeai de façon à les placer sur le chemin de l’hôte de la maison mystérieuse quand il sortait de chez lui, ce qui n’arrivait pas tous les jours.

Tous protestèrent.

— Mais ce n’est pas lui, dirent-ils ; notre voleur n’était point voûté comme cet homme, il avait une autre coupe de barbe, une autre coupe de cheveux ; vraiment, monsieur Goron, ce n’était pas la peine de nous déranger pour cela.

Il en fut même qui maugréèrent, se plaignant que la police, non seulement ne sût pas arrêter les voleurs mais fît encore perdre leur temps aux volés.

Je n’avais donc qu’à laisser bien tranquille l’homme de la rue Secrétan ; mais quelque chose me disait que c’était moi qui avais raison, car une longue habitude m’avait appris déjà à me défier autant des dépositions des témoins que des réponses des inculpés.

Il n’y a guère que cette différence : les inculpés mentent sciemment, les témoins se trompent involontairement.

Je laissai donc quand même mon individu en observation.

Un mois après, j’appris que, plus mystérieusement que jamais, l’homme avait déménagé ; il était allé habiter boulevard de Port-Royal un petit pavillon caché au fond d’un jardin et possédant plusieurs entrées, qui semblait fait tout exprès pour les aventuriers, ayant tout à cacher de leur existence. Je fis une enquête personnelle, et le hasard, me servant encore, me fournit les renseignements d’un indicateur qui, cette fois, ne me laissèrent plus aucun doute sur l’identité de l’individu observé. Je me décidai donc à l’arrestation.

Mais, j’avais vu tant d’arrestations de ce genre, que par une sorte de pressentiment, il me vint la pensée que cet homme qui avait manié beaucoup d’argent et mené la vie à grandes guides, quand il se verrait arrêté, quand tout s’écroulerait autour de lui, n’aurait qu’une idée : trouver le moyen d’en finir avec l’existence. Je cherchai donc le meilleur moyen d’éviter toute tentative de suicide.

J’aurais voulu l’arrêter dans la rue ; mais tout à coup il ne sortit plus, et la surveillance des issues de sa maison étant extrêmement difficile, je dus me résigner à le faire arrêter chez lui pour éviter qu’il ne s’enfuît. Je ne pouvais l’arrêter moi-même, car alors il eût fallu me faire annoncer sous mon nom et, sans doute, mon apparition seule eût décidé ce désillusionné à se tuer. Il fut donc convenu que des agents, profitant des réparations prochaines que le propriétaire avait annoncées, s’introduiraient dans le pavillon, se donnant pour des architectes et des entrepreneurs. Une personne qui connaissait fort bien le faussaire les accompagnerait et on ne devait procéder à l’arrestation que sur son indication formelle.

Ainsi fut fait : l’homme dûment reconnu fut arrêté et ne fit aucune résistance.

— Oui, c’est moi, dit-il ; je suis perdu.

Il demanda seulement à embrasser la femme avec laquelle il vivait et à déjeuner, ce qu’on lui accorda. Il était calme : il mangea de si bon appétit que les agents se départirent un peu de leur surveillance, et n’eurent pas l’idée de fouiller les poches du pardessus accroché dans l’antichambre, qu’ils l’aidèrent même à passer au moment de partir !

Tout à coup, sans que l’homme arrêté fît un geste apparent, ils entendirent une détonation et le virent tomber raide mort.

Le malheureux avait pris un revolver caché dans la poche de son pardessus, et s’était tiré une balle dans le cœur, sans que personne pût apercevoir même un geste…

Comme il se fit justice lui-même, je ne veux point donner son nom. M… était le spécialiste en titres faux le plus extraordinaire qui fût. Quand je vins faire une perquisition dans le petit pavillon, je trouvai un matériel bien plus complet encore que celui que j’avais saisi à Bois-Colombes chez B…

Il y avait, en outre, une collection de titres de tous genres, si complète qu’il fallut plusieurs mois à M. Espinas, juge d’instruction, pour les rendre à leurs légitimes propriétaires. Nous trouvâmes aussi l’explication de la multiplicité et de la diversité des signalements qui m’avaient été donnés.

M… avait une garde-robe telle que n’en eut jamais l’acteur le plus habile aux travestissements. Nous aperçûmes, rangés sur des tablettes avec le plus grand ordre, des barbes, des perruques, des lorgnons, des lunettes… jusqu’à des bosses artificielles.

Eu même temps, était accroché au mur un assortiment de vêtements complets qui lui permettaient tous les rôles, depuis celui de gentleman jusqu’à celui d’usurier.

Je fis étendre le suicidé sur son lit, et on convoqua, pour le reconnaître, les personnes qu’il avait volées. Toutes celles qui ne l’avaient point reconnu vivant le reconnurent mort ! Et voici pourquoi.

Dès qu’un plaignant nouveau arrivait, on faisait une toilette nouvelle du cadavre, on lui mettait la perruque et la barbe correspondant au signalement donné par le volé, et celui-ci reconnaissait son voleur.

Il y avait quelque chose de macabre dans ce maquillage d’un mort, mais il était nécessaire que nous reconstituions les multiples états civils du suicidé.

Page 1