Partie 3 · Des différentes façons de voler
Dans mes recherches sur la bande Catusse, je dus passer la revue de tous les genres de filouterie connus. Jamais affaire judiciaire ne présenta, pour un policier, une étude aussi complète des divers moyens employés par les hommes pour dévaliser leur prochain : j’y trouvai tout, depuis les banques internationales à l’usage des voleurs, siégeant à Londres, jusqu’aux misérables maîtres chanteurs qui exploitent les passions contre nature de quelques vieillards.
Dans cette dernière catégorie, j’arrêtai notamment un individu qui répondait au sobriquet de « Leblanc », sans doute parce qu’il en mangeait, comme on disait dans son monde, et dont la spécialité était de faire l’agent des mœurs.
Il connaissait les misérables de mœurs inavouables qui rôdent le soir aux Champs-Élysées ou sur les boulevards, ces prostitués mâles parmi lesquels se recrutent les plus dangereux bandits.
Leblanc les suivait avec patience, et, dès qu’il les voyait en conversation avec de vieux messieurs bien mis, il intervenait, se disant « agent des mœurs », arrêtait les prétendus délinquants et ne les relâchait que contre des sommes plus ou moins fortes qu’on lui remettait toujours pour éviter le scandale…
Je retrouvai, parmi les affiliés de la bande Catusse, des voleurs cambrioleurs, des bonneteurs et enfin des spécialistes du vol à l’américaine, ce vol dont parlent si souvent les journaux et qui réussit toujours malgré l’extraordinaire publicité qui lui est faite. Il y a malheureusement pour cela une raison, c’est que les praticiens du vol à l’américaine exploitent surtout les sentiments malhonnêtes de la foule, de même que les bonneteurs exploitent la passion du joueur prêt à profiter d’une tricherie pour gagner.
En effet, au jeu des trois cartes dit « bonneteau », celui qui risque son argent croit tricher, puisqu’il a vu passer devant ses yeux, pendant la manipulation des cartes, celle qui doit le faire gagner à coup sûr, et qu’il s’imagine ponter sur elle.
Dans ce cas, le volé n’est pas plus honnête que le voleur, et l’extrême habileté des bonneteurs, il faut le dire, est leur parfaite connaissance des vices de l’humanité.
Il en est de même pour le vol dit « à l’américaine ».
La victime (la poire, le pante, comme disent les voleurs dans leur argot), se dit qu’après tout, si l’homme qui lui a confié sa cassette ou sa valise ne revient pas la chercher, ce sera toujours une bonne affaire pour lui de la garder.
Parmi les documents, parfois curieux, que m’ont adressés des prisonniers, je retrouve une notice très complète du vol à l’américaine que m’envoya un jour, du fond d’une maison centrale, un malheureux que j’avais arrêté pourtant et qui allait partir pour la relégation, mais qui sans doute m’était reconnaissant des quelques douceurs qu’on lui avait données à la Sûreté. Rien ne peut être plus exact, comme explication du vol à l’américaine et de la psychologie des voleurs et des volés, que cette confession d’un praticien ; je me suis contenté de remettre à peu près en français la littérature particulière de mon relégué tout en essayant de lui conserver sa saveur particulière.
« Le vol à l’américaine.
» Nous sommes deux compères au moins qui nous rendons aux abords d’une gare, la gare Saint-Lazare ou la gare du Nord, par exemple.
» L’un de nous doit être vêtu proprement, mais sans luxe, tandis que l’autre doit avoir une mise recherchée mais portant le cachet d’un tailleur étranger, anglais ou allemand. Supposons que l’individu mis simplement soit moi par exemple ; j’entre dans la gare et me dirige du côté des guichets où l’on délivre des tickets pour les grands parcours ; tout en ayant l’air d’examiner soigneusement l’heure des trains, je regarde « les têtes » de ceux qui viennent prendre des billets.
» Dès que j’aperçois une bonne proie, un individu qui m’a l’air d’être un gogo, j’écoute soigneusement la destination pour laquelle il prend son billet, je vois sur l’indicateur l’heure du premier train qu’il doit prendre et aussitôt je le mets en « firme », c’est-à-dire je lie conversation avec lui.
» Je lui demande d’une façon très polie :
» — Monsieur, seriez-vous assez aimable pour me dire à quelle heure part le train pour X… ? — X…, bien entendu, c’est l’endroit pour lequel le bonhomme a pris son billet.
» La plupart du temps, il répond avec une égale amabilité et l’on cause.
» Je tire ma montre tout à coup et m’écrie :
» — Ah ! quel ennui de rester ici dans cette salle d’attente encore une demi-heure ! Si nous allions prendre quelque chose ?
» Si l’homme accepte, l’affaire est dans le sac.
» Pendant que nous nous dirigeons vers le premier café venu, je trouve moyen de glisser dans l’oreille de mon nouveau compagnon quelques délicates flatteries.
» — Vraiment, monsieur, je suis bien heureux d’être tombé sur un compagnon de route tel que vous. Si vous saviez comme il est désagréable, parfois, de faire un long voyage avec des gens qui ne desserrent pas les dents !
» Ici, intervient mon compère dont le costume élégant doit avoir une coupe allemande ou anglaise, selon la langue qu’il parle.
» Il ne m’a point perdu des yeux, bien entendu.
» Et au moment où nous nous dirigeons vers un café, mon compagnon et moi, nous voyons tout à coup surgir une espèce d’étranger qui nous dit dans un mauvais français mélangé d’allemand ou d’anglais, la plupart du temps de cette dernière langue :
» — Vô pouvoir indiquer à moa monumentes, vous connaître ? Vous savoir ?
» Le plus naturellement du monde, je me tourne vers le brave homme qui m’accompagne et lui dis :
» — Qu’est-ce donc que cet escogriffe-là ? Je n’ai pas compris un mot à ce qu’il disait.
» — Vous voyez bien que c’est un étranger, un Anglais, me répond d’un air entendu mon compagnon.
» Alors, mon complice riposte :
» — Yes, English, yes, sir ; moa, offrir rafraîchissement à vô, moa, bien payer vô, si vô voulez bien montrer monument à moa ; moa donner banknotes à vô si moa content de vô.
» Et en même temps mon complice tire de sa poche un gros portefeuille dans lequel apparaissent de ces billets étrangers aperçus par les plus vulgaires aux devantures des changeurs.
» J’ai observé que l’œil de ma future victime s’est allumé quand il a vu les banknotes.
» — Quels types que ces Anglais, lui glissé-je dans l’oreille, tandis que nous nous dirigeons tous les trois vers le café. Ainsi, celui-là ne nous connaît pas, il nous montre ses banknotes. Avouez que c’est d’une grande imprudence ; si nous étions de malhonnêtes gens, nous pourrions trouver le moyen de nous emparer de son portefeuille…
» Mais l’Anglais a encore un service à nous demander :
» — Vô connaître bon coiffeur pour moa ?
» Je dis à mon compagnon : « Emmenez-le chez un coiffeur à la mode. »
» L’Anglais riposte aussitôt :
» — Vô, brave garçon ; moa, laisser valise à vô et donner récompense.
» Naturellement, le brave garçon se laisse entraîner à emmener l’Anglais chez un coiffeur, pendant que moi je reste à la porte du café avec la valise sous les pieds.
» Chez le coiffeur, toute l’habileté de mon complice est de rester longtemps, de façon à ce que le pante rate son train ; dès que l’Anglais est bien rasé, bien bichonné, il revient avec ledit pante au café où je les attends.
» Là, il sort majestueusement de sa poche un billet de cent francs pour payer les consommations, remet vingt sous de pourboire au garçon et me donne un louis pour me remercier d’avoir gardé sa valise. Machinalement, je tire alors ma montre :
» — Sapristi, nous avons manqué le train. Bast ! c’est un petit malheur ; nous avons gagné vingt francs, ça nous fait chacun dix francs.
» Et faisant de la monnaie, je donne une pièce de dix francs au brave homme qui commence à être intéressé par cette bonne aubaine.
» L’Anglais, qui semble ne rien comprendre à notre conversation, nous demande à le piloter dans Paris, nous promettant de nous récompenser largement et, avant tout, de payer toutes les dépenses. Puis il s’en va vers la caisse choisir des cigares ; je profite du tête-à-tête dans lequel il nous laisse pour glisser dans l’oreille du pante :
» — Ne trouvez-vous pas que c’est une aubaine inespérée ? Cet Anglais nous a donné vingt francs pour garder sa valise quelques minutes ; il nous en donnera bien davantage pour le balader dans Paris ; c’est-y convenu ? nous partagerons loyalement tout ce qu’il donnera.
» Sur cent individus, il y en a quatre-vingt-dix qui me prennent la main en me disant : « Tope, c’est convenu. »
» L’idée de gain s’est éveillée dans le cerveau du brave homme qui doit être notre victime, et il commence à être aussi malhonnête que moi. Nous sortons du café et, sur la demande de l’Anglais, je le mène dans un restaurant convenable où nous prenons un cabinet.
» Bien entendu, on déjeune copieusement ; au dessert, les coudes sur la table, l’Anglais nous raconte qu’il a été volé une fois en débarquant à Anvers ou Hambourg ; il avait chargé un individu de porter ses bagages à l’hôtel et il ne l’a plus revu jamais ; je me penche alors vers notre future victime et je lui dis tout bas :
» — Vraiment, ces Anglais sont bien naïfs.
» Nous prenons le café, le pousse-café et, comme de juste, je fais absorber le plus de petits verres possible au brave homme qui a raté son train et qui commence à entrevoir avec délices une journée de plaisir passée à l’œil à Paris.
» Au moment de sortir du restaurant, l’Anglais me demande si je connais bien mon compagnon ; si c’est un honnête garçon et si on peut lui donner une mission de confiance : celle de porter la valise à l’hôtel où il doit descendre. Puis sous le prétexte de parler à la caissière ou au maître d’hôtel, il s’éloigne quelques instants.
» Je dis au « pante » :
» — C’est égal, ces Anglais sont impayables. En voilà un qui ne se souvient pas de la leçon qu’il a reçue à Anvers. Hein ! si nous voulions cependant, croyez-vous que nous pourrions lui jouer un drôle de tour ?
» C’est le moment psychologique. D’après la réponse de mon individu, je sais tout de suite si j’ai affaire à un honnête homme ou à un « bon vivant » d’une conscience facile.
» Si mon compagnon se récrie avec indignation, je me reprends aussitôt :
» — Vous avez bien raison. Il faudrait être bien canaille pour flibuster un homme aussi confiant et aussi généreux.
» Mais si un geste, un clignement des yeux m’a révélé l’état d’âme de « ma victime », très disposée à une bonne affaire, malgré toutes les protestations de sa conscience, la « muette » comme nous disons en argot, je fais signe à mon compère l’Anglais qui sous prétexte de demander le lavabo au garçon, me laisse seul encore avec le pante.
» C’est alors que je dois déployer toute mon habileté. C’est le moment difficile, le moment où l’on peut faire un beau travail.
» Je prends aussitôt un air mystérieux et je dis à mon compagnon que je suis très alléché par la perspective d’un gain facile.
» Vraiment, lui dis-je, nous serions de simples niais si nous ne profitions d’une occasion semblable. Du reste, si nous ne savions pas saisir cette aubaine, d’autres moins scrupuleux en profiteront.
» Voyons, il va charger l’un de nous de porter sa valise ; nous serions bien sots de la porter à son hôtel, puisqu’elle contient des valeurs sans doute pour une somme importante. Nous pouvons ramasser ainsi de quoi vivre largement jusqu’à la fin de nos jours… et ce richard ne sera pas ruiné pour cela. Est-ce convenu ? Que ce soit vous, que ce soit moi qu’il charge de porter la valise : part à deux ; nous n’allons pas essayer de nous manger la laine sur le dos, n’est-ce pas ? Le magot est assez gros pour que nous trouvions chacun notre compte. Nous allons nous donner rendez-vous au café X…, sur le boulevard ; là, nous ferons un partage équitable, et puis, nous prendrons le premier train.
» Après cela, notre Anglais verra à nous retrouver s’il le peut.
» Tout en parlant, je ne perds pas des yeux la physionomie de mon compagnon et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, je puis y lire la réflexion qu’il fait :
» — Sois tranquille, mon garçon, si c’est moi qui suis chargé de porter la valise le partage sera vite fait.
» N’allez pas croire, monsieur Goron, que je juge les autres d’après moi-même. Certes, ce ne sont pas les honnêtes gens qui manquent ; mais ce ne sont pas eux qui sont choppés dans le vol à l’américaine.
» Alors, ou je m’entends avec celui qui doit être ma victime, et qui s’imagine être mon complice, ou il a tout à coup un brusque retour de vertu ; dans ce cas, très rare, d’ailleurs, il n’y a rien à faire et nous le quittons bien vite, sous un prétexte ou sous un autre, y étant de notre déjeuner. Mais la plupart du temps, mon nouveau complice et moi nous sommes tout à fait d’accord et je fais un signe à mon vrai complice l’Anglais quand il rentre du lavabo.
» Alors, avec un grand renfort de tours de clef et de cadenas, il ouvre sa valise et nous montre de gros rouleaux d’or et une liasse de titres, puis il la referme brusquement ; je pousse du pied mon nouveau complice comme pour lui dire :
» — Hein ! en voilà une aubaine !
» Sa figure s’épanouit et, à ce moment, cet honnête homme, qui, dans quelques heures peut-être, ira se plaindre au commissaire de police, considère déjà la valise de l’Anglais comme lui appartenant.
» Allons, dit le riche étranger que nous devons dévaliser, qui de vô va porter valise à moa (hôtel Continental, Grand-Hôtel ou hôtel Terminus : c’est toujours un de ces caravansérails qu’indique le prétendu Anglais).
» — Vô, monsieur, dit-il en désignant mon nouveau complice, car vô avoir bonne figure.
» À ce moment le pante rougit de plaisir et très certainement il se dit en pensant à moi :
» — Si tu crois que j’irai au rendez-vous, mon vieux, tu peux te fouiller !
» Mais l’Anglais continue, s’adressant toujours à lui :
— Moa payer voiture à vô, pour vô aller plus vite. Moa donner à vô bonne récompense.
Déjà le gaillard a saisi la valise et s’élance vers la porte ; mais l’Anglais, tout à coup, le prend par le bras et, s’adressant à moi, dit :
» — Moa, tout de même ne pas connaître assez lui ; dites à lui laisser gage à moa.
» Je me tourne vers la pante et je m’écrie :
» — C’est bien simple, donnez à monsieur tout ce que vous avez sur vous ; moi aussi, je vais en faire autant.
» Je tire mon porte-monnaie dans lequel il y a de l’or, les billets de banque qui se trouvent dans mon portefeuille, ma chaîne, ma montre, et je remets le tout à l’Anglais.
» Toujours, oui, toujours, monsieur Goron, entendez bien, l’homme m’imite et vide ses poches ; mais, allez-vous dire : que faites-vous quand vous tombez sur un individu qui n’a pas d’argent ?
» Cela peut arriver, mais bien rarement, car j’ai toujours pris mes précautions ; j’ai su me rendre compte de la valeur de l’homme que j’ai sous la main en lui demandant la monnaie de 100 francs ou même de 500 francs : ou l’homme me dit qu’il n’a pas d’argent sur lui, et alors, je suis fixé, ou il tire un porte-feuille rempli de billets de banque, pour me montrer qu’il n’a pas de monnaie ; ou enfin, il prend cinq pièces d’or dans sa bourse.
» Si, par hasard, je me suis trompé, ce qui est bien rare, car un homme partant faire un voyage assez long a toujours une somme d’argent sur lui, mon compère l’Anglais se ravise et dit en me désignant :
» — Moâ réfléchi ; vô, porter valise à moâ.
» Quelques minutes après, mon ami l’Anglais, sous un prétexte ou sous un autre, lâche l’homme sans le sou au coin d’une rue et vient me retrouver.
» Maintenant je n’ai pas besoin de vous dire que si le coup a réussi, que si le pante avait de l’argent, j’ai soin d’oublier le rendez-vous que je lui avais donné. »
Il m’a semblé que cette confession d’un voleur avait un caractère de sincérité particulièrement curieux.
Il est certain que la victime d’un vol accompli dans ces conditions est si peu sympathique qu’il est bien rare qu’une suite judiciaire soit donnée aux plaintes des filous par occasion qui, rentrant chez eux persuadés qu’ils possèdent un trésor, fracturent fiévreusement la valise et y trouvent des rouleaux de jetons de cuivre et des liasses d’actions et d’obligations de sociétés en faillite qu’on achète couramment de 10 à 20 centimes pièce au marché des pieds humides, sous le péristyle de la Bourse.
Dans cette bande Catusse ou plutôt dans ce nombre vraiment extraordinaire de bandits de tous genres et de toute espèce qui, à un moment donné, avaient recours à Victor Chevalier ou à Ménégant pour liquider les objets volés, je trouvai, comme je l’ai déjà dit, des hommes qui avaient employé tous les moyens connus pour prendre l’argent dans la poche d’autrui ; c’était une sorte de kaléidoscope de toutes les escroqueries et de tous les genres de vols.
Il y en avait qui pratiquaient le vol au cautionnement ; le plus vulgaire, le plus répandu de tous, qui consiste à faire verser à un naïf quelques centaines de francs pour une soi-disant place qu’on doit lui procurer.
D’autres vendaient de faux titres aux domestiques d’une intelligence bornée.
D’autres avaient la spécialité du vol au rendez-moi.
D’autres étaient des pickpockets de profession.
D’autres, enfin, avaient la spécialité du vol au trésor caché, cette escroquerie classique qui date du commencement de ce siècle, que des centaines d’articles de journaux ont dénoncée et qui réussit toujours attendu que, comme le vol à l’américaine, elle est basée sur l’exploitation malhonnête, la volonté de gagner beaucoup en risquant peu, sans scrupule de s’associer à des voleurs, bref, sur le désir de toucher une grosse part d’un argent mal acquis.
Les premières escroqueries au trésor caché furent commises sous Napoléon I et sous la Restauration, pendant les guerres d’Espagne ; c’était déjà l’histoire connue du prisonnier gémissant sur la paille humide des cachots de Madrid, de Barcelone ou de Valence, et qui, sachant par des amis que la personne à qui il s’adresse est honnête et compatissante, désire partager avec elle le trésor enfoui dont il ne peut profiter.
La lettre se termine toujours par une demande de quelques centaines de francs pour les premiers frais.
Depuis, cette escroquerie a suivi toutes les fluctuations de l’actualité.
Après la guerre, il s’agissait de bijoux de l’impératrice enterrés en Espagne et valant trois à quatre millions. L’escroc qui écrivait disait alors qu’il était un domestique du marquis de Bassano chargé par son maître d’emporter ces bijoux précieux au moment où l’impératrice avait dû quitter les Tuileries, et qu’au lieu de remplir la mission qui lui avait été confiée, il s’était enfui après avoir enterré le fruit de son larcin.
Plus tard, ce fut l’histoire d’une jeune orpheline confiée avec une somme considérable à un individu qui avait trahi la famille.
Enfin, il y a quelque temps, c’était le banquier Macé-Berneau, qui racontait avoir caché, avant de s’enfuir, deux ou trois millions…
Le possesseur du trésor ou plutôt celui qui avoue avoir volé raconte qu’il est en prison en Espagne et il compte sur le bienveillant concours du naïf auquel il s’adresse pour découvrir la cachette… Il ne s’agit que d’une faible dépense à faire… »
Le plus curieux, c’est que ces lettres de demandes d’argent sont envoyées au hasard et que les noms des destinataires sont simplement pris sur le Bottin.
Pour ces sortes d’opérations il faut donc encore une mise de fonds assez considérable comme pour le vol à l’américaine, car il arrive parfois que plusieurs milliers de lettres restent sans résultat. Néanmoins ces déveines sont rares pour les voleurs, le nombre des gogos étant immense.
Le premier devoir en effet de toute personne sensée qui reçoit une missive de ce genre est d’aller la remettre au commissaire de police de son quartier, au chef de la Sûreté ou bien encore à un magistrat du parquet.
Ceux qui ne veulent pas se déranger n’auraient, tout au moins, qu’à jeter au panier la lettre qui porte le timbre de Séville ou de Barcelone. Pourtant, il se trouve toujours une moyenne de deux à trois pour cent de naïfs malhonnêtes qui, flairant une bonne aubaine, envoient les quatre ou cinq cents francs demandés à l’adresse indiquée.
J’en ai même connu qui se sont laissé prendre à cette escroquerie classique après être venus me demander conseil.
J’avais du reste une telle habitude de ces sortes de consultations, que, dès qu’une personne entrait dans mon bureau ayant à la main une lettre portant un timbre espagnol, je m’écriais :
« Je vois ce que c’est, vous venez pour une affaire d’Espagne, le vol à l’enterrement ». (C’est ainsi que les voleurs appellent, dans leur argot, l’escroquerie du trésor enterré en Espagne.)
« Pour vous éviter la peine de lire votre lettre, disais-je ensuite à mon visiteur, je vais vous dire, textuellement, ce qu’il y a dedans. » Puis je sonnais et demandais : « Le dossier enterrement espagnol. » On ne pouvait même me l’apporter tout entier ; il eût fallu plusieurs hommes pour cela, tant il était volumineux.
La plupart du temps, le visiteur me laissait sa lettre en me remerciant de l’avoir ainsi éclairé sur l’escroquerie dont il aurait pu être victime ; mais l’espoir du gain a de telles séductions sur une foule d’âmes qu’il y avait des gens qui remportaient leurs lettres tout en me remerciant ; ceux-là, invariablement, devenaient les victimes du vol au trésor caché.
Ce qu’il y a de plus curieux dans ce genre d’escroquerie, c’est que les voleurs qui l’organisent ne se contentent pas, quand ils trouvent une bonne tête, des 4 ou 500 francs demandés dans la lettre.
Ils répondent après ce premier envoi, des pourparlers s’engagent, une correspondance suivie est échangée, on fait comprendre à la victime qu’il faut encore un peu d’argent.
Enfin, on annonce au bon gogo que le grand jour est arrivé ; il part pour l’Espagne, où il doit recevoir le plan détaillé du terrain, et le décamètre qui servira à le mesurer, afin de retrouver exactement la place où il faut faire les fouilles pour retrouver le trésor.
Un complice vient mystérieusement au-devant du voyageur et le conduit jusqu’à la porte de la prison où le naïf attend le cœur plein d’espoir.
Une heure se passe, le complice sort en tenant à la main une liasse de papiers.
Il est tout simplement entré dans la prison pour la visiter, pour parler au directeur ou à un gardien, et, naturellement, il avait dans sa poche, en venant, les fameux plans qu’il tient à la main en sortant.
Ces plans, bien entendu, le complice ne les livre que contre le versement d’une somme importante qui va quelquefois jusqu’à 10,000 francs.
Notre homme revient en France, gagne l’endroit indiqué, et la nuit venue se met au travail, fouillant avec courage la plaine ou le ravin marqué sur le plan.
Inutile de dire qu’il ne trouve rien ; et quand il veut faire rechercher par la police espagnole le complice qui l’a mené à la prison, celui-ci a pris la poudre d’escampette et est allé manger bien loin l’argent de sa victime. Celle-ci n’a plus qu’à revenir bredouille à Paris raconter sa mésaventure au chef de la Sûreté.
Justement à cause de la multiplicité des méfaits qu’elle avait commis, la bande Catusse tout entière ne fut pas jugée en même temps.
Beaucoup furent envoyés devant des cours d’assises de province.
M. Poncet, l’honorable juge qui poursuivit cette laborieuse instruction avec un zèle infatigable, et dont on peut dire que les cheveux blanchirent à la tâche, en fit asseoir dix-huit pourtant sur les bancs de la cour d’assises de la Seine, sans compter ceux qui furent jugés par contumace.