‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 32 sur 48 · Partie 3 · L’évasion de Ménégant

Partie 3 · L’évasion de Ménégant

La besogne accomplie par M. Poncet avait été particulièrement ardue, car comme à l’ordinaire tous les accusés mentaient à qui mieux mieux. En outre les faits qui leur étaient reprochés avaient été commis un peu partout et à l’aide de complices disséminés dans le monde entier. Il y en avait en Italie, en Angleterre, en Suisse, en Amérique. J’en connais un qui, actuellement, est au Chili et un autre à Java.

Il fut donc extrêmement difficile de fixer d’une façon bien exacte la part de chacun.

Moi seul, peut-être, j’aurais pu, devant le jury, délimiter les responsabilités de chacun, grâce aux voyages que j’avais dû faire et aux enquêtes minutieuses de mes agents. Malheureusement, dans un court séjour à Londres, j’avais contracté une maladie d’yeux si grave que les médecins m’obligèrent, pendant plusieurs semaines, à rester dans une chambre noire. Il me fut donc impossible de me rendre au désir du président et venir témoigner en cour d’assises. Le président dut se contenter de lire mes rapports et ceux de mes agents.

Mais il faillit y avoir encore un accident plus grave que mon absence ; il s’en fallut de bien peu que le principal rôle manquât à cette représentation judiciaire d’un intérêt particulier. Queriaux, dit Ménégant, était en réalité le véritable chef, la cheville ouvrière de cette association de filous, bien que ce fût Catusse qui eût l’honneur de lui donner son nom.

Ainsi, l’Amérique découverte par Christophe Colomb ne s’appelle pas la Colombie, et ce fut Americ Vespuce dont le nom fut immortalisé.

Queriaux, dit Ménégant, qui avait été arrêté en Angleterre par Houillier bien secondé par la police anglaise, et notamment par MM. Melville et Sexton, Queriaux dont l’extradition avait soulevé d’extrêmes difficultés, attendu que l’accusé se prétendait Hollandais, Queriaux, dis-je, tenait absolument à ne pas faire connaissance avec les jurés et à être porté manquant devant la cour d’assises.

C’était un de ces bandits énergiques et adroits pour lesquels les prisons n’ont pas de secret ; il savait tous les petits moyens employés par les détenus pour communiquer entre eux.

Or, les prisons modernes, comme Mazas, si bien aménagées soient-elles, ont un petit inconvénient ; les water-closets établis dans chaque cellule servent, à tous ceux qui n’ont pas l’odorat trop délicat, de cornet acoustique.

C’est ainsi que Queriaux était parvenu à communiquer avec un nommé Marius Prévôt, qu’il connaissait, et qui devait, sans doute, être transféré de Mazas à la Conciergerie le même jour, puisque tous deux devaient comparaître en même temps devant les jurés.

Àdix heures du matin, le panier à salade entra dans la prison de Mazas, et un garde municipal, muni des ordres d’extraction nécessaires, prenait livraison de Ménégant, du nommé Prévôt, dont je viens de parler, et d’autres prisonniers de moindre importance.

On sait comment sont faits les paniers à salade : chaque homme est enfermé dans une étroite logette et un corridor s’étend entre les deux rangées de cellules que contient la voiture.

Tout au bout du corridor se tient le garde qui a la responsabilité des prisonniers.

Ménégant et Prévôt occupaient des logettes contiguës. Les cellules ne sont séparées que par une mince cloison de bois et les inculpés, en élevant un peu la voix, peuvent se faire toutes les confidences possibles sans crainte que leur conversation soit surprise par le garde républicain chargé de les surveiller.

Ménégant avait sans doute réglé, depuis longtemps, tous les détails de son plan d’évasion, de complicité avec Prévôt. Il s’était muni de tabac à priser et était arrivé à se procurer, on n’a jamais su comment, un couteau à lame longue et solide.

Il était un peu plus de dix heures et demie ; la voiture cellulaire tournait au grand trot de ses chevaux l’angle de la rue de Bercy et de la rue Traversière, à quelques mètres de la prison, quand, d’une violente poussée, Ménégant et Prévôt enfoncèrent simultanément la porte fragile de leur cellule, et firent irruption dans le couloir de la voiture.

Le garde Lucionni n’avait pas eu le temps de se remettre de sa surprise, qu’il recevait dans les yeux une poignée de tabac qui l’aveuglait. Pendant qu’il cherchait, d’une main tâtonnante, le cordon d’appel qui met en communication le gardien de la voiture avec le conducteur, comme dans les omnibus, Ménégant réussit à ouvrir, avec son couteau, la porte du véhicule.

D’un bond, les deux inculpés furent sur la chaussée et, tandis que la voiture restait en panne, que le garde municipal se frottait les yeux et que le cocher perdait un temps précieux à descendre lourdement de son siège, Ménégant et son compagnon s’enfuirent par la rue Traversière, dans la direction de la Seine.

Cependant l’alarme avait été assez rapidement donnée ; des gardiens de la paix et des passants s’étaient mis à la poursuite des fugitifs qui avaient pris une grande avance sur les poursuivants, surtout Ménégant qu’on perdit bientôt de vue.

Mais Prévôt, qui était moins bon coureur, fut rejoint après une course de plus d’un quart d’heure, et réintégré à Mazas.

Je n’étais point encore tout à fait malade et je descendais encore à mon cabinet, quoique souffrant cruellement des yeux, le jour où j’appris l’évasion du complice de Catusse.

Ma première pensée fut que Ménégant allait filer sur Ostende ou Londres, car je savais qu’il avait dans ces deux villes des complices et probablement de l’argent caché. Je me mis donc en devoir de faire partir, le soir même, des agents, voulant, à tout prix, que le plus bel ornement de la bande Catusse ne manquât pas à la collection qui allait figurer aux assises.

J’avais déjà donné à Houillier l’ordre de partir pour Londres, quand un de mes agents entra dans mon bureau et me dit :

— Chef, qu’est-ce que vous donneriez à celui qui vous apporterait un bon tuyau ?

Quoique les ressources de la Sûreté ne soient pas considérables, j’étais aussi large que je le pouvais, en pareille occasion. Je fixai un chiffre, et l’agent m’amena un indicateur qui me dit savoir, d’une source absolument sûre, que le lendemain matin, à onze heures, Ménégant se présenterait chez un marchand de vins d’une rue du quartier Saint-Georges « pour y chercher un pantalon. »

J’avais peine à croire, je l’avoue, qu’un homme qui se savait traqué de tous côtés, qui n’avait qu’à acheter le premier journal venu pour se rendre compte du bruit énorme fait par son évasion, s’attardât ainsi pour un malheureux pantalon, au lieu de fuir une ville où tant d’agents le connaissaient.

Mais comme, la plupart du temps, les plans des malfaiteurs sont le contraire de la logique, je pris les précautions nécessaires. Sur mon ordre, le lendemain matin, Jaume, Herbain et un troisième agent nommé Baube, arrivaient à l’endroit indiqué par l’indicateur.

Mais la rue était peu passants et Jaume fit cette judicieuse réflexion : « Nous ne pouvons rester là tous les trois à faire les cent pas sans être remarqués ; si Ménégant arrive par un bout, il va éclairer la rue ; s’il nous aperçoit, nous sommes brûlés. »

D’ordinaire, dans les expéditions de ce genre, les agents ont la ressource du classique chand de vins. Malheureusement, dans cette rue, il n’y avait exactement que celui où devait aller Ménégant. Fort heureusement, Jaume, en regardant de tous côtés, aperçut la boutique d’un coiffeur.

— Entrons là, dit-il ; nous nous ferons raser en attendant.

Un des agents s’abandonna aux mains du Figaro. Pendant ce temps Jaume et l’autre ne perdaient pas des yeux la boutique du mastroquet, et naturellement inventaient une foule de prétextes pour ne passe faire raser et céder leur tour aux pratiques du coiffeur. Celui-ci enfin, trouvant tout cela suspect, dit deux mots à l’oreille de son commis et l’envoya chercher deux sergents de ville.

Au moment même où les braves gardiens de la paix entraient dans la boutique du coiffeur, Jaume aperçut Ménégant qui marchait prudemment en regardant sans cesse derrière lui. Il fallait même l’œil exercé de Jaume pour le reconnaître aussi vite, car il s’était fait complètement raser, et il avait le visage à demi caché par le col relevé de son pardessus.

D’un bond, Jaume, bousculant les gardiens de la paix, s’élança sur le filou évadé. Herbain et Baube le suivirent.

De leur côté, les gardiens de la paix, bousculés et furieux, sautèrent à leur tour sur mes agents.

Il y eut un moment de bousculade indéfinissable, dont Ménégant aurait profité, pour s’enfuir, si Jaume, qui ne manquait pas de présence d’esprit, n’avait eu l’inspiration originale d’arracher d’un geste brusque la ceinture du pantalon du fugitif.

Ménégant dut rester sur place, faisant tous ses efforts pour arrêter, dans sa chute, le plus indispensable des vêtements.

Enfin, on s’expliqua. Jaume se fit reconnaître des gardiens de la paix ; et l’on se serra la main. Il n’y avait que le malheureux Ménégant qui ne fût pas à la fêle. Tout le monde s’empila dans un fiacre et arriva à la Sûreté pour recevoir mes félicitations, Ménégant compris. Seulement, celui-là était assez penaud et il me déclara qu’après tout, il n’avait que ce qu’il méritait, car vraiment il avait été bien maladroit de s’attarder à Paris pour prendre un pantalon qui ne valait pas 15 francs, alors qu’il avait dans sa poche 50 ou 60 francs, c’est-à-dire de quoi gagner Londres.

Il fut incarcéré à la Conciergerie et ne manqua pas la cour d’assises.

Quant à Jaume, il alla, à ma prière, porter un bon pourboire au garçon du coiffeur qui ne l’avait pas rasé.

Par suite du nombre énorme d’accusés, on avait été obligé de supprimer le banc de la presse pour les loger tous. Le procès fut, au fond, banal.

Les accusés nièrent avec unanimité les faits qui leur étaient reprochés ; tous voulurent jouer le rôle de petits saints, ce qui leur était difficile, vu leurs antécédents ; mais il ne se produisit aucun incident d’audience intéressant.

Tout le succès fut pour Marque-Mal.

Figurez-vous une tête de pain d’épices au front bas, au nez écrasé, au menton en casse-noisettes, au crâne pointu sur lequel des cheveux crépus mettaient comme un bonnet de coton noir.

Il y eut cependant un moment où la salle s’amusa fort : ce fut quand on raconta qu’un des accusés, — qui avait la spécialité de vivre de l’argent de vieilles amoureuses, — avait inventé une eau merveilleuse, l’eau de « Jeanne d’Arc », laquelle avait le don de rendre la virginité aux infortunées qui l’avaient perdue !

Le jury rit beaucoup, mais ne fut pas désarmé : et un nombre énorme d’années de travaux forcés et de réclusion s’abattit sur le banc des accusés.

Catusse et Queriaux dit Ménégant furent condamnés à vingt ans de travaux forcés.

Chambon, dit Victor Chevalier, et Prévôt, le complice de Ménégant dans sa tentative d’évasion, en eurent également pour dix ans.

Pour un philosophe qui aurait eu le temps et la patience nécessaires à une étude de ce genre, les antécédents de la plupart des accusés étaient particulièrement curieux.

Catusse était issu d’une bonne famille bourgeoise qui lui avait laissé quelque fortune.

Ménégant était le type extraordinaire de l’aventurier international.

Page 1