Partie 3 · La bande des Habits Noirs
Balzac, qui a deviné tant de personnages contemporains et qui a tracé leurs silhouettes dans des ouvrages immortels, Balzac semble avoir pressenti dans les Treize la bande des Habits Noirs et même Jeanolle de Valneuse, mon client, l’homme qui sut le mieux s’évader après Allmayer.
Celui-là se rattachait encore par des liens étroits à la bande Catusse. C’était toujours cette franc-maçonnerie de la pègre dont j’ai parlé. Seulement Jeanolle appartenait à une catégorie toute spéciale.
C’était un grand et mince jeune homme, à l’air langoureux, aux traits fins, le visage encadré d’un léger collier de favoris noirs.
Quand je fis, plus tard, une perquisition dans un des appartements qu’il occupait, avenue Bugeaud, je crois, je trouvai une garde-robe extraordinaire, quelque chose comme 25 gilets, 23 paires de bottines et 5 ou 6 de ces chapeaux gris haute-forme, qui commençaient à être à la mode.
Jeanolle fréquentait le faubourg Saint-Honoré et s’était même glissé, faufilé plutôt dans certains salons du faubourg Saint-Germain. Il s’était improvisé homme du monde, et, comme il était assez bien de sa personne, fort aimable, toujours tiré à quatre épingles, il était parvenu à inspirer confiance et à faire considérer comme authentiques les faux noms qu’il prenait suivant les cas : comte de Marsan, vicomte de Valneuse, etc., etc.
Il ne faudrait pourtant pas exagérer et s’imaginer qu’il était devenu un commensal des plus nobles familles. Du reste, ses procédés ne lui permettaient guère de revenir plusieurs fois dans la même maison, car, à chacune des soirées ou des réunions auxquelles il assista, on s’aperçut de la disparition de quelque bibelot de valeur. Quelquefois même, on constata l’effraction, habilement faite, d’une vitrine.
Ce malfaiteur explorait adroitement les appartements, et quand il pouvait se trouver seul dans une pièce, il se servait à la hâte de la pince-monseigneur démontable — nickelée, s’il vous plaît ! — véritable bijou criminel qu’il avait toujours dans la poche de son frac.
Ce fut Jeanolle de Valneuse qui inaugura le vol à la « Corbeille de Mariage », c’est-à-dire la soustraction de bijoux dans les expositions qu’il est maintenant d’usage de faire les jours de signature des contrats. Il a eu, du reste, des imitateurs, si bien qu’aujourd’hui, presque à chaque mariage riche, un agent de la Sûreté, prêté par la Préfecture de police, habillé comme un invité, surveille minutieusement les objets exposés.
Autre détail sur l’élégant filou : jamais on ne le rencontrait sans qu’il fût soigneusement ganté, et c’est très souvent en gants blancs qu’il fit manœuvrer la pince-monseigneur.
L’histoire de ce voleur homme du monde est très simple.
Pendant qu’il était au régiment, il se faisait condamner, par le conseil de guerre de Besançon, à une année de prison, puis, à peine libéré, s’en allait à Rouen se faire prendre comme escroc.
Le 20 novembre 1885, la cour de Rouen le condamnait à dix-huit mois de prison. Son temps fini, il arrivait à Paris et trouvait moyen d’entrer dans une banque comme employé, dans la pensée non pas de gagner honorablement sa vie, mais de trouver l’écoulement facile des titres qu’il volerait.
Il ne connaissait pas encore Ménégant ni les banques de voleurs de Londres.
La méthode qu’il employait pour tromper la vigilance de son patron était assez curieuse. Pour lui glisser un titre volé, il choisissait toujours le moment où le banquier lisait le journal des oppositions.
Naturellement, le patron, ne se méfiant point de son employé, interrompait sa lecture au lieu de la continuer avec plus d’attention. Il prenait le titre, le payait, et le mettait dans sa caisse.
Cependant, ce truc ne pouvait durer bien longtemps, et Jeanolle disparut de la maison de banque le jour où le premier titre vendu par lui, fut porté à la Bourse, et reconnu frappé d’opposition.
Il travaillait aussi dans le cambriolage. Or, le métier de cambrioleur a bien des dangers, et ceux qui le pratiquent sont souvent exposés à la curiosité indiscrète de la police.
Une certaine nuit, notre ami Jeanolle fut cueilli par des gardiens de la paix, porteur d’un paquet aussi volumineux crue suspect. Cette fois, ce n’était pas en gants blancs qu’il avait cambriolé et il ne s’était pas contenté de mettre dans sa poche quelques bijoux précieux.
Les explications qu’il donna le firent conduire au Dépôt, et, bientôt, devant M. Doppfer, juge d’instruction, qu’il stupéfia par le sang-froid avec lequel il essaya de prouver qu’il n’avait pas de paquet quand on l’avait arrêté. Puis il rajeunit une vieille tradition des malfaiteurs, ce qui prouve que les plus habiles coquins, quand ils sont pris, ne sont pas toujours bien brillants. Il dit :
« C’est un nommé Paul, dont je ne connais ni le nom de famille ni l’adresse, qui m’a confié ce paquet en me disant de le garder pendant quelques instants et qu’il allait venir le reprendre. »
Mais si ce sous-Cartouche ne fut pas très éloquent dans ses moyens de défense, il sut se signaler à l’admiration de ses confrères de la haute et basse pègre par une des plus audacieuses évasions que j’aie connues.
Amené un jour chez M. Doppfer par le traditionnel garde de Paris préposé à la conduite des inculpés mandés par le juge, il prétexta une indisposition, un subit mal d’entrailles et sollicita du brave municipal l’autorisation de s’isoler un instant dans le « buen-retiro ».
M. Doppfer avait, à cette époque, son cabinet sous les combles du palais de Justice.
Il attendait patiemment son inculpé, lorsque, sans trop y faire attention, il aperçut deux jambes humaines qui passaient sur le chéneau, devant sa fenêtre.
— Sapristi ! dit-il à son greffier, ces couvreurs sont d’une audace extraordinaire !
Mais l’aiguille de la pendule tournait et M. Doppfer se demandait pourquoi Jeanolle n’était pas encore là. Le greffier, allant aux renseignements, aperçut le garde qui faisait mélancoliquement sentinelle devant la porte du petit local.
— Eh bien, et Jeanolle ? demanda le greffier.
— Il est là, fit le garde.
Et, du poing, frappant la porte à plusieurs reprises :
— Allons, mon garçon ! cria-t-il, il faudrait voir à vous dépêcher un peu. M. le juge vous attend !
Personne ne répondit.
Pris de soupçon, après avoir vainement essayé d’ouvrir la porte dont le verrou était poussé à l’intérieur, le soldat, de sa robuste épaule, fit sauter l’huis du water-closet.
Naturellement, l’endroit était vide. Le vasistas était ouvert en grand. Par cette ouverture, depuis longtemps déjà, Jeanolle avait gagné les toits du Palais de Justice, et c’était les deux jambes agiles du cambrioleur que le juge avait aperçues !
M. Doppfer n’eut de nouvelles de son prisonnier que le lendemain, en arrivant au Palais. Sur son bureau, il trouva la lettre suivante :
« À Monsieur Doppfer, juge d’instruction.
» Je viens de passer la nuit bien tranquillement dans un des premiers hôtels de Paris. Je quitte cette ville qui pourrait m’être funeste et je remets cette lettre à un ami qui ne la jettera à la poste que quand je serai en sûreté. Quand vous recevrez ces lignes, je n’aurai plus rien à craindre de vos plus fins limiers. Je ne vous en remercie pas moins par anticipation des égards que vous n’auriez certainement pas manqué de me témoigner.
» Cependant, avant de quitter la France pour longtemps peut-être, permettez-moi de vous renseigner exactement comme si j’avais l’honneur d’être dans votre cabinet, escorté de l’infortuné Pandore qui m’a jeté par la fenêtre. Je vous dirai d’abord à ce sujet que, sorti par la fenêtre du buen-retiro, j’ai suivi la corniche extérieure sur un parcours de 50 mètres environ.
» De là je suis descendu dans l’appartement du chef des gardes dont la femme se trouvait dans une pièce à côté de celle où je me trouvais moi-même, et avec laquelle j’ai fait une partie de cache-cache. J’ai réussi à ouvrir la porte du palier et à gagner l’escalier le plus tranquillement du monde, après m’être trompé de côté et avoir demandé la sortie à un garde. De là, je me suis jeté dans un fiacre à cinq francs la course, ne vous en déplaise, quoique n’ayant que quarante centimes sur moi, et quinze minutes après mon équipée, j’étais en sûreté.
» Je suis bien fâché de vous avoir enlevé le plaisir de vous occuper de mes affaires privées ; mais que voulez-vous : chacun pour soi et Dieu pour moi.
» J’espère ne plus avoir le plaisir de signer vos grimoires, qui sentent le moisi…
» Avec l’espoir de ne jamais vous revoir dans l’exercice de vos fonctions,
» Je vous prie d’agréer mes salutations plus qu’empressées.
Naturellement, la police de Sûreté fut chargée de retrouver le fugitif, mais elle fut moins heureuse avec lui qu’avec Ménégant, et Jeanolle de Valneuse ne donna de ses nouvelles qu’un an après, en envoyant au Figaro un étui à chapeau en cuir, qui contenait quelques vieilles pièces de monnaie, un porte-cigares et des fragments de bijoux brisés et sans valeur ; au fond, se trouvait un papier sur lequel étaient écrits au crayon et en lettres romaines les mots suivants :
« Prière de remettre ces objets sans valeur à leurs propriétaires respectifs : comtesse de B…, rue de… ; comte de L…, boulevard… ; vicomte de F…, rue… ; M. C…, avenue… ; etc. »
Or, des vols avaient, en réalité, été commis chez toutes ces personnes.
Les recherches faites pour retrouver l’auteur de cette note n’amenèrent que la condamnation par contumace d’un pauvre diable qui fut soupçonné parce qu’il avait déjà à son actif des faits analogues pour lesquels il avait été condamné.
Il fut reconnu plus tard, quand il s’agit pour lui de purger sa contumace, qu’au moment même où avaient été commis les vols qu’on lui avait reprochés, il était détenu en Autriche pour d’autres méfaits.
Quelques semaines plus tard, M. Magnard, directeur du Figaro, recevait encore de la même écriture une lettre renfermant un testament volé chez la comtesse de P…, à qui, du reste, on avait pris en même temps des bijoux représentant une cinquantaine de mille francs. Voici cette étrange missive :
» Il y a environ un mois, vous avez eu l’obligeance de faire remettre à leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à chapeau que vous reçûtes des mains d’un digne Auvergnat.
» Aujourd’hui j’ai encore recours à vous pour vous prier de remettre, avec mes sincères salutations, à madame la comtesse de P…, le testament ci-joint dont j’ai voulu me déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître le montant de la succession, il est inutile de rentrer dans aucun détail.
» La bande des Habits Noirs existera toujours ; le milieu que fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés des policiers ineptes et grossiers, et tant qu’ils seront recrutés comme ils le sont dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu’eux, leur auront paru plus lâches.
» Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous informer de mes autres aventures. »
Quoiqu’elle ne fût pas signée, cette lettre me permit d’établir facilement l’identité de celui qui l’avait écrite. Ces mots « bande des Habits Noirs » me rappelèrent tout de suite Jeanolle le Fugitif, et j’en comparai l’écriture à celle de la lettre adressée à M. Doppfer ; elles étaient identiques. C’était Jeanolle qui avait commis tous les vols dont il s’était vanté avec tant d’impudence dans sa correspondance avec le directeur du Figaro.
Mais le diable était de retrouver Jeanolle. Nous le cherchâmes vainement dans Paris ; il y avait pour cela une excellente raison : à ce moment même, comme Allmayer, dont il était l’émule, il parcourait les plages normandes en compagnie d’une jolie femme qu’il avait éblouie par ses manières de grand seigneur, son titre de comte de Marsan, et qui n’aurait jamais cru que l’amant généreux qui lui donnait de si jolies bagues les avait volées chez la comtesse de P…
L’odyssée de Jeanolle, de Trouville à Caen, serait un sujet inépuisable pour les vaudevillistes modernes s’ils voulaient se donner la peine de l’étudier un peu.
Ce seigneur magnifique qui, de même qu’Allmayer, distribuait des pourboires royaux dans toutes les villes qu’il traversait, se fit un jour bêtement prendre sur un toit de la bonne ville de Caen. Il avait vraiment d’étonnants points de ressemblance avec son aïeul Cartouche, ce malfaiteur ganté de blanc qui restituait aux marquises et aux duchesses, par la voie du Figaro, les bijoux et les testaments de famille et qui savait courir sur les toits comme un acrobate.
Jeanolle était plein de condescendance pour le faubourg Saint-Germain, quand il opérait dans les familles nobles ; il prenait l’argent et restituait le parchemin. Cartouche, lui aussi, avait eu des respects analogues pour les classes dirigeantes. Tout en dévalisant le cardinal de Gesvres, il rossait d’importance un de ses affiliés qui avait eu l’air de croire que l’abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait bien être une demoiselle en soutane.
— C’est pour t’apprendre à manquer de respect à nos seigneurs du clergé, disait-il en appliquant à son complice un furieux coup de poing sur la tête.
Jeanolle était de cette école de bandits hommes du monde, et s’il ne montra pas pour les évêques un respect égal à celui de Cartouche, c’est que le hasard ne lui mit sous la main aucun homme d’Église.
Voici la façon maladroite dont il se fit prendre quand nous le cherchions vainement.
Dans un des derniers jours du mois d’août 1888, une dame très riche de Caen, en rentrant chez elle, aperçut un individu qui tenait à la main une pince-monseigneur.
Elle cria au voleur ; l’homme s’enfuit ; des agents de police accoururent et après bien des recherches, aperçurent le fugitif caché derrière une cheminée sur le toit d’une maison voisine.
Alors, on envoya chercher les pompiers et ce fut pendant plusieurs heures une chasse épique sur les toits de la bonne ville de Caen. Jeanolle, car c’était lui, courait sur les gouttières avec une agilité d’écureuil, sautant d’un toit à un autre, avec une adresse à rendre jaloux les Hanlon-Lee, et tout en se livrant à ses exercices de gymnastique périlleux, il semait au hasard de sa course sa fameuse pince-monseigneur, un trousseau de fausses clefs, un petit ciseau… un revolver et un couteau ouvert.
Ce qui suffit à prouver qu’entre le cambrioleur homme du monde et le cambrioleur assassin, il n’y a souvent que la différence du hasard ou d’un coup de colère.
Si Jeanolle, au lieu de dépenser toute son énergie dans cette course fantaisiste sur les toits, s’était trouvé acculé dans une chambre par des agents et des gendarmes, il est probable qu’il n’aurait point jeté son revolver et son couteau par la fenêtre et qu’il s’en serait servi. C’est ainsi que les voleurs deviennent assassins avec une facilité qui parfois étonne le public.
Enfin Jeanolle, en voulant sauter d’un toit sur un autre, manqua du pied et fit un saut périlleux de douze mètres sur le pavé. Un honnête homme se serait rompu les os ; on le trouva un peu étourdi, mais n’ayant même pas une contusion.
Écroué à la prison de Caen, il se remit très vite de cette émotion violente. Quand il fut interrogé par le procureur de la République, il répondit simplement qu’il s’appelait Joly et qu’il était victime de la plus odieuse des erreurs judiciaires.
— J’étais entré chez cette dame pour lui demander à louer son appartement ; elle s’est mise à crier : Au voleur ! J’ai eu peur et je me suis enfui sur les toits.
Telle fut l’étonnante explication que donna ce fantaisiste.
— Pardon, lui répondit le magistrat, on ne s’enfuit que lorsqu’on a une mauvaise conscience.
— Oh ! fit mon gaillard avec désinvolture, un magistrat peut-il ignorer la vérité du proverbe connu :
« Quand on vous accuse d’avoir volé les tours de Notre-Dame, le meilleur, c’est de prendre la fuite ? »
Enfin, il prétendait avec un entêtement extraordinaire que tout le matériel semé par lui sur les toits ne lui avait jamais appartenu.
On retrouva dans sa malle un acte de naissance au nom de Joly ; mais, les journaux du pays ayant donné quelque publicité à cette arrestation sensationnelle, un M. Joly, de Lisieux, avertit le parquet de Caen qu’on avait dévalisé sa maison et qu’on lui avait pris non seulement de l’argent et des bijoux, mais encore son acte de naissance.
Le cambrioleur arrêté commit alors l’imprudence de déclarer qu’il s’appelait en réalité le comte Rodolphe de Marsan. Un nombre considérable de plaintes avaient été déposées au parquet de Caen contre un soi-disant comte de Marsan. On tenait donc le coupable des escroqueries multiples et des cambriolages audacieux commis dans les hôtels du littoral.
Mais le prisonnier qui gémissait sur la paille humide des cachots de la bonne ville de Caen n’était pas un vulgaire malfaiteur s’inclinant devant la destinée et acceptant le sort tel qu’il vient. Celui qui avait imaginé l’audacieuse évasion par la corniche du Palais de Justice devait en essayer une autre.
Comme la prison de Caen était très bien gardée et que les magistrats venaient l’interroger dans sa cellule, car on s’était méfié de lui les premiers jours en voyant sa force en gymnastique, Jeanolle chercha un autre moyen.
Parmi les gardiens qui tour à tour surveillaient sa cellule, se trouvait un très brave homme, d’apparence un peu naïve, sur lequel il jeta son dévolu.
— Voilà un homme, se dit-il, qu’il ne sera pas difficile de gagner.
Après avoir trouvé cent prétextes pour lui parler, il finit par lui demander s’il voulait toucher une grosse somme en favorisant son évasion.
On ne sait pas assez, dans le public, ce qu’il y a d’honnêteté professionnelle, de droiture, chez ces modestes serviteurs du pays, les gardiens de prison, qui gagnent, en province, huit à neuf cents francs par an et qui sont incapables de céder à n’importe quelle séduction d’argent.
On parle trop de la corruption contemporaine pour qu’il ne soit pas nécessaire de signaler cette loyauté professionnelle des petits. La France est le pays du monde où il est le plus difficile de corrompre les hommes qui appartiennent à cette administration, tant bafouée par les journaux et que l’Europe nous envie, puisqu’elle essaye toujours de la copier.
Donc le brave gardien repoussa avec indignation les propositions de Jeanolle et avertit immédiatement le juge d’instruction et le directeur de la prison.
On estima qu’il était nécessaire de profiter de l’occasion pour essayer de connaître la véritable identité du prisonnier et en même temps ses complices. Un piège fut tendu. Le lendemain, Jeanolle, quand il revit le gardien, fut enchanté de le voir lui sourire aimablement et, au lieu de lui parler comme la veille des foudres directoriales, s’inquiéter de sa santé et lui demander s’il n’avait pas au dehors des amis décidés à s’occuper de lui.
Jeanolle crut qu’il avait partie gagnée.
— Tenez, dit-il, voici une lettre pour M. T…, brocanteur à Paris ; je lui dis de vous remettre 3,000 francs, c’est tout ce que je possède en ce moment.
Le gardien répondit, comme ébranlé :
— Eh bien ! monsieur, je vais mettre cette lettre à la poste, nous verrons après.
Naturellement, il alla porter la lettre à son chef, lequel la remit au juge d’instruction, — ce qui amena simplement, quelques jours après, l’arrestation du brocanteur.
Puis on alla jusqu’au bout : le gardien fit croire à son prisonnier qu’il allait l’aider à s’évader, et, au moment où l’infortuné Jeanolle allait franchir la dernière porte de la prison, il trouva devant lui, rangé en bataille, tout le personnel, qui l’accueillit par un éclat de rire et le réintégra dans sa cellule avec solennité.
Cette farce n’était peut-être pas d’un goût excellent. À Paris, semblable vaudeville est impossible ; mais, en province, on s’amuse comme on peut.
Les journaux parlèrent de tout cela ; je connus par le détail l’arrestation et la tentative d’évasion du prisonnier inconnu.
Je n’eus aucune peine à identifier ma vieille connaissance, et je dis immédiatement :
— C’est mon Jeanolle !
Je partis donc pour Caen, et, dès que le procureur de la République mit sous mes yeux la lettre que son prisonnier avait adressée à un brocanteur de Paris, je reconnus immédiatement l’écriture.
C’était bien celle de la missive envoyée par Jeanolle fugitif à son juge d’instruction, M. Doppfer, et aussi celle de la lettre adressée au Figaro.
— Allons, c’est vous Jeanolle, dis-je au prétendu comte de Marsan, et la preuve, c’est que dans votre lettre à M. Doppfer, vous avez signé : « Jeanolle de Valneuse, comte de Marsan, etc… »
— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit l’homme avec beaucoup de calme, et je n’ai jamais volé personne.
Cette altitude pleine de dignité ne me donna cependant aucun doute sur l’identité de mon gaillard.
Avec tous les soins que méritait une prise aussi importante, je le ramenai à Paris.
Pendant le voyage, Jeanolle fut presque insolent, disant :
— Vous vous mettez le doigt dans l’œil, monsieur le chef de la Sûreté. Je ne suis pas Jeanolle !
— Voyons, mon ami, lui répondis-je, à quoi peuvent vous servir toutes ces dénégations ? Vous savez bien qu’en arrivant à Paris vous allez passer par le service anthropométrique.
Mais Jeanolle souriait toujours.
— Que voulez-vous que cela me fasse, fit-il en haussant les épaules, puisque je n’ai jamais été arrêté !
Puis il continua, comme un homme du monde enchanté de trouver un sujet de conversation :
— Belle invention, tout de même, que celle de l’anthropométrie ! Il y a quelques jours, je lisais encore dans un journal, le Temps ou le Figaro, je ne me souviens plus au juste, un article sur M. Bertillon ! C’est incontestablement un homme très remarquable et qui rend les plus grands services à la justice.
On se demande comment des hommes intelligents, comme ce Jeanolle, osent ainsi nier jusqu’à la dernière minute, sachant fort bien que leur mensonge sera découvert. J’ai déjà donné, je crois, l’explication de cette ténacité d’espérance et de défense, au cœur de l’inculpé :
— Que voulez-vous, monsieur, on espère toujours que ça prendra, m’avait répondu Gâtines, l’homme à l’oie, quand je l’arrêtai à la gare d’Angers.
Tous, escrocs, voleurs, assassins espèrent jusqu’à la dernière minute en la naïveté des policiers et des magistrats, et aussi dans le hasard.
— Oui, monsieur, me dit plus tard Jeanolle, quand je lui rappelai cette petite scène du chemin de fer, on peut espérer toujours en un événement qui changera la face des choses ; le train pouvait dérailler et puis, quoi ?… le ciel pouvait nous tomber sur la tête !
Du reste, toute l’assurance de Jeanolle tomba dans l’escalier qui mène à l’anthropométrie.
— C’est bien, fit-il, inutile de me mensurer encore ; j’avoue, c’est bien moi !
Combien en ai-je vu de ces dénégateurs à outrance faiblissant dans l’escalier tournant, de la tour Pointue !
Pourquoi n’attendent-ils pas d’être définitivement, confondus par la fiche anthropométrique ? C’est bien simple ; pure question d’amour-propre ! Us refusent de faire un succès au policier et à M. Bertillon qu’ils ne veulent pas voir brandir triomphalement la fiche révélatrice.
On remensura néanmoins Jeanolle et on le rephotographia. Mensuration et photographie furent reconnues en tous points semblables à celles du nommé Jeanolle évadé en 1887.
Vous pensez qu’un prisonnier aussi important était soumis à une surveillance qui n’était pas ordinaire ; il y avait toujours trois agents attachés à sa personne quand il quittait sa cellule du Dépôt pour venir à la Sûreté où je l’interrogeais tous les jours, car j’avais besoin de reconstituer par le menu tous les détails de l’existence romanesque de ce bandit.
Or, un après-midi, Jeanolle attendait avec ses trois gardes du corps, dans une grande salle de la Sûreté, donnant sur la place Dauphine et, comme on était en plein été et qu’il faisait très chaud, la fenêtre était ouverte.
Personne, d’ailleurs, ne s’en préoccupait, attendu que cette fenêtre était élevée de plusieurs mètres au-dessus du sol et que, malgré le passé de Jeanolle, les agents ne croyaient pas qu’il fût capable d’un saut aussi dangereux. D’ailleurs leur prisonnier causait tranquillement avec eux, s’essuyant le front avec lassitude, comme un homme auquel la chaleur enlève toutes ses forces.
Tout à coup, d’un bond prodigieux que les acrobates les plus célèbres sont rarement parvenus à faire, il sauta et tomba place Dauphine sur ses jambes ! Seulement sa mauvaise chance voulut qu’il y eût près de lui un agent presque aussi adroit et certainement aussi audacieux qui, sans hésiter, prit le même chemin et courut après son prisonnier.
On rattrapa Jeanolle devant la statue d’Henri IV, après une course forcenée, une véritable chasse à laquelle prirent part les personnes qui passaient à ce moment-là sur le Pont-Neuf.
On me le ramena même assez détérioré.
Celui de mes hommes, qui avait fait après lui le saut périlleux, furieux de l’avoir laissé échapper, lui avait administré une volée formidable. Je dus, par ordre du préfet, frapper disciplinairement cet homme, qui avait cédé à un moment de colère, à moitié excusable chez un simple particulier, mais coupable chez un fonctionnaire qui doit avoir toutes les vertus, pour environ 2,000 francs par an !
Je m’efforçai même de faire comprendre à mon inspecteur qu’en définitive, si son devoir à lui était de bien garder son prisonnier, celui-ci avait le droit naturel de chercher par tous les moyens à prendre la poudre d’escampette.
Jeanolle se signala encore par un haut fait d’un autre genre.
Un jour qu’il était dans le cabinet du juge d’instruction pour une confrontation avec un autre détenu, sur la table se trouvait un porte-monnaie sous scellé contenant 85 francs. La confrontation terminée, on chercha en vain le porte-monnaie. Plus rien, envolé ! Les deux hommes confrontés n’avaient pas quitté le cabinet. On les fouilla et le porte-monnaie fut trouvé dans la poche de Jeanolle ; mais il était vide ! Jamais on ne sut ce qu’étaient devenus les 85 francs ni dans quel coin secret de son être ce prestidigitateur était parvenu à les cacher.
Mais ce tour d’escamotage n’était rien. Jeanolle, c’était fatal, devait chercher encore une fois à s’évader. Il s’en fallut de bien peu qu’il ne réussît.
Selon l’usage, avant de comparaître en cour d’assises, il avait été transféré à la Conciergerie, où les évasions cependant ne sont pas faciles, non plus que les communications avec le dehors. Il était d’ailleurs étroitement surveillé et l’on avait mis deux autres détenus dans sa cellule…
Un beau soir, pourtant, on trouva mon Jeanolle sorti de sa cellule et en train d’essayer d’ouvrir, avec des clefs de bois parfaitement faites, la petite porte de la Conciergerie qui donne sur la cour du Dépôt.
Comment s’était-il procuré ces clefs ? On ne l’a jamais su. Des gardiens furent soupçonnés d’avoir été moins intègres que leurs collègues de Caen et de s’être laissé séduire. Mais, si mes souvenirs sont exacts, leur parfaite innocence fut reconnue.
Cet homme extraordinaire, qui avait véritablement le génie de l’évasion et qui certainement laissait bien loin derrière lui le fameux Latude, était un de ces détenus qui savent en prison toujours trouver un moyen de correspondance avec l’extérieur.
Il avait du reste incontestablement des complices qu’il ne voulait pas livrer, dont il garda religieusement le secret.
Ces complices, sans doute, étaient les mystérieux protecteurs dont on retrouvait la main dans toutes ses tentatives d’évasion. Mais il ne les vendit jamais, et nous ne parvînmes pas à les découvrir.
Jeanolle comparut donc seul en cour d’assises, et pendant les trois jours que durèrent les débats, il fit assez triste figure. Avec une impudence extrême, il ergotait, discutait, sans parvenir à donner au procès une tournure pittoresque et intéressante.
Je me souviens seulement d’un mot amusant qui lui échappa lorsque M. Charrier, successeur de Fichet, appelé comme expert par le tribunal, exposa que la fameuse pince-monseigneur de Jeanolle, un joujou en acier trempé, solide, poli, brillant, commode et léger, s’adaptait admirablement aux entailles faites dans les portes, les tiroirs, les meubles fracturés par le cambrioleur en gants blancs.
— Oh ! fit Jeanolle, MM. les experts se croient très forts : ils induisent sans cesse la justice en erreur.
Et ce fut tout ; la fin des débats se traîna dans le marmottement des témoignages.
Mais quand le jury fut rentré de la salle des délibérations apportant un verdict affirmatif, l’homme du monde manqué qu’était Jeanolle se retrouva.
Il se leva de son banc, salua correctement les jurés en face de lui et dit avec, un très aimable sourire :
— Je tiens à remercier MM. les jurés de ne pas m’avoir accordé de circonstances atténuantes ; on m’aurait envoyé en réclusion, c’était ce que je ne voulais pas ; je désirais aller au bagne. Je vous suis donc, messieurs, infiniment reconnaissant !
Ce ne fut pas son dernier mot. Les magistrats, en vertu du verdict du jury, prononcèrent une condamnation à vingt ans de travaux forcés. Et le président, après avoir lu l’arrêt, dit les paroles d’usage :
— Condamné, vous avez trois jours francs pour vous pourvoir en cassation contre l’arrêt que vous venez d’entendre.
Jeanolle haussa les épaules avec une désinvolture toute boulevardière.
— Me pourvoir en cassation contre votre arrêt ? s’écria-t-il ; allons donc ! je saurai bien le casser moi-même !
Il riait aux éclats pendant que les gardes républicains l’emmenaient, et, le lendemain, en rendant compte des débats, les journaux disaient :
« Évidemment, il a un plan d’évasion ; qu’on ait bien l’œil sur lui car il serait cette fois capable de réussir ! »
Mais la condamnation de Jeanolle semble avoir coupé sa veine ; il partit pour le bagne tranquillement, comme les autres, et la dure discipline des gardes-chiourmes lui fit sans doute oublier toute velléité d’évasion.
Cartouche est resté forçat.