Partie 3 · Un numismate
Au mois de mars 1888, j’appris que les célèbres antiquaires de la rue de Louvois, MM. Rollin et Feuardent, avaient été dévalisés, durant une nuit, d’une façon étrange.
Les malfaiteurs avaient dû pénétrer dans la maison avant la fermeture des portes et se cacher dans un petit cabinet noir situé au bas de l’escalier. La nuit venue, ils étaient montés au premier étage, avaient ouvert la fenêtre du palier, l’avaient enjambée puis, brisant un carreau, ils avaient fait jouer l’espagnolette de la fenêtre de l’appartement des antiquaires et y avaient pénétré.
Ils avaient volé environ pour 500,000 francs de médailles et de monnaies anciennes en or et en argent.
C’était une collection unique. Il y avait là des pièces romaines et grecques extrêmement rares, une suite de médailles byzantines et enfin des pièces françaises du plus grand prix.
Je cherchai le moindre indice pour me mettre sur les traces des voleurs. Je n’en trouvai qu’un, d’un parfum très spécial mais très insuffisant pour reconstituer une identité.
Le ou les voleurs, car après un examen des lieux très minutieux, je reconnus qu’un homme seul pouvait avoir commis le vol ; le ou les voleurs, dis-je, avaient laissé dans le cabinet noir, au bas de l’escalier, une trace scatologique de son ou de leur passage. Sans doute pris d’un besoin irrésistible, et ne pouvant quitter sa cachette, un homme avait laissé là une ordure.
Les journaux firent de mauvaises plaisanteries sur cette découverte, et je retrouve dans mes notes cette citation d’une grave feuille, le Soleil :
« C’est ici que le flair de l’agent se révéla. Il se souvint de l’histoire de l’esclave de l’antiquité, accusé d’avoir volé des figues et qui niait, croyant bien qu’à moins de lui ouvrir le ventre on ne pourrait découvrir son larcin. Mais on lui fit laver la bouche, et comme l’eau contenait ensuite des pépins de figues, il fut convaincu de sa faute.
» L’agent examina courageusement, et il constata que le voleur avait mangé beaucoup de lentilles. De là à rechercher qui, dans la maison, avait usé de ce légume déjà fatal à Ésaü, il n’y eut pas loin. Un locataire, un seul, avait vécu pendant trois jours de cet aliment… Les doutes n’étaient plus possibles, un mandat d’amener fut lancé. »
Inutile de dire qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans cette boutade ; on n’avait pas plus analysé la carte de visite du voleur qu’on n’avait lancé de mandat d’amener contre aucun locataire de la maison.
La vérité, c’est que, comme toujours, on avait commencé par soupçonner et le personnel des antiquaires et les gens qui fréquentaient la maison. Quand on n’a aucun indice spécial, on ne peut procéder autrement en matière d’instruction judiciaire. Nous ne trouvâmes rien ; il fallut nous rabattre sur autre chose.
Enfin, un soir, un des antiquaires volés, qui était venu me voir à mon bureau, me dit : « Monsieur Goron, j’ai oublié de vous donner un détail qui est peut-être intéressant. Je me rappelle maintenant que, pendant le mois qui a précédé le vol, j’ai reçu la visite de nombreux Grecs venus pour m’offrir des antiquités de leur pays. »
Puisque nous ne trouvions rien d’un autre côté, peut-être y avait-il là une piste à suivre.
M. Manoulopoulos, vice-consul de Grèce à Paris, voulut bien se mettre à ma disposition avec une obligeance parfaite.
Tout dernièrement, dans un voyage en Orient, le hasard m’a fait rencontrer à Smyrne M. Manoulopoulos, et j’ai eu une occasion nouvelle d’apprécier ses qualités de cœur et d’esprit.
Donc, le vice-consul de Grèce à Paris m’aida de la façon la plus complète dans mes recherches.
Sur ses indications, je fis mettre successivement en surveillance une quarantaine de ses compatriotes, qui, pour un motif ou pour un autre, pouvaient donner lieu à un soupçon.
Ces braves Hellènes ne se sont jamais doutés qu’ils ont été filés par la police, et ne s’en douteront jamais, car je n’ai nullement l’intention de publier leurs noms.
Je dois dire, du reste, que l’enquête ne releva contre aucun d’eux un fait grave.
Cependant, je m’en tenais toujours à la piste des Grecs, n’ayant pas autre chose à me mettre sous la dent, quand, un matin, M. Manoulopoulos vint me voir et me dit :
— Il faut que je vous signale encore un de mes compatriotes, un jeune homme nommé Raftopoulos, arrivé depuis peu de semaines à Paris, et qui habite, 7, rue Pierre-Lescot.
Au point où nous en étions, une enquête de plus ou de moins avait peu d’importance : j’envoyai immédiatement rue Pierre-Lescot le brigadier Rossignol. Une heure après, je voyais revenir Rossignol la figure tout ensoleillée, qui me dit en se frottant les mains :
— Patron, venez tout de suite ; je vais vous faire voir quelque chose qui va vous faire bien plaisir.
— Voyons, de quoi s’agit-il ?
— Patron, je vous en supplie, laissez-moi vous faire la surprise !
Nous étions déjà montés en voiture ; la rue Pierre-Lescot n’est pas loin de la Sûreté ; en arrivant devant la porte, Rossignol me dit encore :
— Chef, vous allez trouver le pot aux roses !
Aussitôt, il me fit monter dans une petite chambre meublée, au troisième étage, où, sur une table, j’aperçus, comme un Pactole répandu, des centaines de pièces d’or et d’argent s’échappant d’une valise ouverte !
Voici ce qui s’était passé :
Rossignol, en arrivant dans la maison, avait posé à la concierge la question banale :
— M. Raftopoulos, s’il vous plaît ?
— M. Raftopoulos ? lui avait-on répondu, il est allé passer la Semaine Sainte à Rome ; du reste, si vous voulez de plus amples renseignements, adressez-vous à la personne qui lui loue sa chambre meublée.
Rossignol était un fouineur ; d’autres se fussent peut-être contentés de cette banale réponse ; lui alla trouver la logeuse.
Comment s’y prit-il avec elle ? je n’en sais rien ; fut-ce par intimidation ? fut-ce par persuasion ? toujours est-il qu’il se fit ouvrir la chambre de M. Raftopoulos et qu’avec une indiscrétion très blâmable chez un simple particulier, mais très louable chez un policier, il ouvrit carrément tous les meubles et trouva dans l’armoire à glace une petite valise qui pesait très lourd et rendait un son métallique.
Sans hésiter, il fit sauter la serrure, et les vieilles médailles frappées à l’effigie des empereurs romains, les monnaies anciennes d’or et d’argent se répandirent sur la table : Rossignol avait trouvé le trésor volé aux antiquaires de la rue de Louvois !
Nous les fîmes venir tous deux, et l’on peut juger de leur joie en retrouvant presque entièrement ce qu’on leur avait pris.
Le voleur était incontestablement l’aimable Raftopoulos, celui qui avait raconté à sa propriétaire qu’il allait passer la Semaine Sainte à Rome.
Il était probable que ce n’étaient point ses sentiments religieux qui l’avaient décidé à ce voyage, mais bien le désir de vendre en Italie les médailles précieuses qu’il avait emportées. Seulement, comme il avait laissé rue Pierre-Lescot le plus gros du magot, il était certain qu’il reviendrait le prendre ; nous n’avions qu’à l’attendre à domicile pour être sûrs de l’arrêter.
Àla demande des antiquaires volés, j’envoyai cependant en Italie des agents qui, du reste, ne trouvèrent pas sa trace. Ce qui était beaucoup plus utile, je pris à partir de ce moment le loyer de la chambre meublée à mon compte et j’y installai deux agents, Bourlet et Harpillard, qui avaient la mission de « choper » le voleur dès qu’il rentrerait au gîte.
Quatre ou cinq jours se passèrent sans que Bourlet et son compagnon eussent autre chose à faire que de bayer aux corneilles ou de faire d’interminables parties de piquet sur la table de Raftopoulos.
Enfin, un matin que, tous deux, en bras de chemise, étaient en train de se débarbouiller, la porte s’ouvrit et un homme, d’apparence chétive, apparut en costume de voyage.
— Comment ! s’écria le nouveau venu, deux hommes chez moi ! Mais il y a des voleurs, ici !
— Des voleurs ! répondit Bourlet qui avait le naturel assez gouailleur, il y en a peut-être un !
— Dépêchez-vous de sortir !
— C’est bon, c’est bon, on va sortir ; mais on va sortir ensemble.
Àce moment, Raftopoulos (car c’était lui) pâlit et dit :
— Mais que me voulez-vous ?
— Allons, fit Harpillard, trêve de plaisanterie ; nous sommes agents de la Sûreté et c’est le chef qui veut vous parler.
— Me parler, à moi, pourquoi ? s’écria le Grec qui avait vu avec inquiétude un des agents se placer entre lui et la porte.
— Je ne sais pas au juste, dit Bourlet, goguenard ; mais j’ai entendu vaguement parler de médailles ; p’t-être bien, mon garçon, qu’vous avez accompli un acte de dévouement, et qu’le chef veut vous coller la médaille de sauvetage.
Enfin, comme on ne pouvait continuer sur ce ton badin, les deux agents forcèrent Raftopoulos à vider ses poches et il en sortit plusieurs pièces très rares frappées à l’effigie de Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, et portant l’inscription suivante :
Hierominus Napoléon Kœnigvon
Wesphalen, 20 frank.
Ces pièces avaient été frappées à la Monnaie de Paris par l’ordre de Napoléon III, lors de son avènement en 1852, comme un hommage à son oncle qu’il aimait beaucoup.
On n’en avait frappé qu’une très petite quantité, toutes destinées à des membres de la famille impériale ou à quelques hauts fonctionnaires.
Les antiquaires volés de la rue de Louvois en possédaient une collection complète. Or justement quelques jours avant l’arrestation de Raftopoulos, un bookmaker, aux courses, avait reçu d’un inconnu une pièce identique.
La découverte dans la poche du Grec des autres pièces à l’effigie de Jérôme Napoléon était, en dehors des autres preuves, une certitude absolue de sa culpabilité.
Évidemment, avant de partir pour l’Italie, il avait commencé par négocier au poids de l’or un nombre suffisant de pièces pour avoir de quoi faire son voyage ; c’est ainsi qu’il avait fait passer pour une pièce de 20 francs, dont elle avait d’ailleurs toute l’apparence, celle qui avait été donnée à un bookmaker aux courses d’Auteuil. Les autres étaient dans sa poche.
On m’amena donc Raftopoulos à la Sûreté ; j’étais certain de sa culpabilité avant de l’interroger, mais cette certitude augmenta encore bien vite lorsque le jeune Grec répondit à mes questions.
Jamais voleur ne nia d’une façon plus enfantine, plus maladroite, contre toute évidence et contre toute logique. Quand je lui demandai où il s’était procuré les médailles et les pièces anciennes trouvées sur lui et à son domicile, il me répondit :
— Je les ai achetées à Athènes et à Patras, mon pays.
C’était déjà assez joli comme invraisemblance, étant donné qu’il savait fort bien que les antiquaires volés avaient porté plainte. Mais il y eut mieux encore.
Il ne s’était pas contenté de prendre rue Louvois les médailles et les monnaies, il avait saisi au hasard tout ce qui lui était tombé sous la main, notamment la montre en or de M. Feuardent, dont j’avais le numéro.
— Et cette montre ? lui dis-je en la tirant délicatement de son gousset, où l’avez-vous achetée ?
— Également à Athènes, me répondit-il imperturbablement.
Il avait encore dans sa poche le diamant qui lui avait servi à couper la vitre de l’appartement de la rue Louvois !
Comme exemple des réponses absurdes auxquelles s’abandonnent parfois, devant la justice, les hommes les plus intelligents, quand ils ont commencé à mentir, je veux citer ici l’étonnante explication que me donna Raftopoulos.
« Étant en Grèce, me dit-il, j’ai cassé un carreau chez moi, et l’idée m’est venue de le remplacer moi-même.
» Je suis allé chez un vitrier, et j’ai acheté une vitre, puis je me suis fait prêter un diamant pour la couper. Par malheur, j’ai dû partir quelques jours après, et j’ai emporté par mégarde le diamant. »
Cette fable était enfantine ; tout le reste de la défense de Raftopoulos était de cette force.
On avait retrouvé, dans sa chambre, des petites rondelles en papier, qu’on place ordinairement sous les médailles, pour en indiquer l’origine et la valeur, et dont toutes les inscriptions étaient de la main de M. Rollin.
Ne trouvant plus d’explications, Raftopoulos s’écria :
— C’est la police qui a mis tout cela chez moi pour me perdre !
Je dois dire que ce pauvre diable me parut un véritable déséquilibré. Il y avait, non seulement dans sa défense, mais dans tous ses actes, une incohérence singulière.
D’une bonne famille, il avait reçu une instruction très complète. On disait même qu’il était docteur en droit ; mais je ne saurais affirmer l’exactitude de ce détail. Ce qui est certain, c’est que, pour un homme aussi instruit et ayant la manie de voler les médailles, comme on le verra plus loin, il avait une ignorance singulière de la valeur des pièces anciennes.
Je découvris quelques médailles d’un grand prix qu’il avait vendues, à un changeur du Palais-Royal, au poids de l’or.
Bientôt, nous eûmes une autre révélation encore plus curieuse : un jour, M. Manoulopoulos vint m’avertir que son compatriote était un récidiviste et avait jadis dévalisé le musée d’Athènes !
On avait retrouvé, en effet, parmi les médailles qui remplissaient ses poches, plusieurs spécimens qui n’appartenaient pas aux antiquaires de la rue Louvois.
Mais, détail curieux, Raftopoulos, qui s’était introduit une nuit dans le musée d’Athènes, par des procédés identiques à ceux qu’il avait employés à Paris, y avait volé ce qui lui était tombé sous la main, avec une maladresse d’ignorant. Il n’avait pris guère que des reproductions de médailles anciennes sans aucune valeur.
Il courut même à cette époque une légende dont les journaux se firent les échos.
On raconta qu’il y avait une raison excellente pour que Raftopoulos n’ait pu voler à Athènes que des reproductions de médailles, les directeurs et les employés ayant depuis longtemps pris tous les originaux pour leurs collections personnelles.
Cette légende, comme beaucoup de légendes, n’était qu’une abominable calomnie.
J’ai pu m’en convaincre d’une façon absolue, récemment, à Athènes, où j’ai vu longuement M. Svonouros, directeur actuel du musée, qui venait d’être nommé sous-directeur au moment du vol. Il avait alors, en effet, éprouvé un véritable sentiment de gêne, sentant planer autour de lui de vagues soupçons, et il m’avait eu une énorme reconnaissance de l’arrestation de Raftopoulos. Car à ce moment, seulement, l’opinion publique avait connu la vérité.
Telle était l’explication de la légende reproduite par les journaux français.
M. Svonouros m’en démontra la fausseté d’une façon définitive, en mettant sous mes yeux les fameux originaux, qu’on avait prétendu disparus, enfermés dans des médailliers spéciaux, afin de les soustraire aux tentatives de vol possibles de la part des visiteurs.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que Raftopoulos, la nuit où il escalada les murs du musée d’Athènes, avait eu à sa disposition aussi bien les médailliers contenant les originaux d’un prix inestimable, que les médailliers contenant les reproductions. Ainsi, il avait négligé des pièces uniques frappées à l’effigie de Ptolémée IV, pour prendre de vulgaires médailles des Pélages, qui n’ont plus qu’une valeur relative, depuis qu’on en a tant découvert.
Est-ce bien parce qu’ils le trouvaient, eux aussi, un déséquilibré, que les jurés montrèrent une extrême indulgence à l’égard de ce numismate kleptomane, qui ne savait pourtant pas discerner une médaille de grand prix d’une reproduction sans valeur ?
En cour d’assises, il ne fut condamné qu’à cinq ans de prison, ce qui, pour un vol par escalade, la nuit, dans une maison habitée, était presque le minimum.
Cette affaire fut l’occasion d’une aubaine unique pour les agents de la Sûreté : MM. Feuardent et Rollin donnèrent vingt mille francs à distribuer entre tous.
Le chef de la Sûreté, ses secrétaires et le commissaire de police du quartier furent autorisés également, par le préfet de police, à accepter des célèbres antiquaires de fort belles pièces anciennes montées en épingles de cravate.
Le hasard m’a permis d’apprendre depuis ma sortie de la Sûreté ce qu’était devenu Raftopoulos.
Remis en liberté à l’expiration de sa peine, il a suivi sa destinée étrange de voleur de musées.
En 1894, à Genève, on constata successivement onze vols et tentatives de vols, commis la nuit avec effraction dans les musées et bibliothèques.
On avait dérobé jusqu’à des bustes de grande valeur au Musée archéologique, des miniatures à la Bibliothèque publique, des pièces d’or anciennes au Cabinet de numismatique, des microscopes à l’École de chimie, etc.
Le coupable fut arrêté en flagrant délit et déclara se nommer Parthénis Chrystidès.
La cour d’assises de Genève le condamna sous ce nom à sept ans de réclusion.
Mais le chef de la Sûreté, l’habile M. Renaud, avec qui j’ai toujours entretenu les relations les plus amicales, trouva cachés dans l’intérieur d’un canapé-lit, dans la chambre occupée par le prétendu Christidès, des dessins et des tableaux d’un grand prix.
Le parquet de Genève, qui avait à ce moment pour substitut M. Maunoir, un des magistrats les plus distingués de la Suisse, aujourd’hui député, et M. Leroyer, secrétaire général de la police, qui a apporté à ce service des améliorations réellement importantes, recherchèrent avec patience et adresse l’origine de ces œuvres d’art. Après une assez longue enquête, ils parvinrent à savoir que dessins et tableaux avaient été volés au musée de Marseille.
Christidès fut alors transféré dans cette ville. Le parquet envoya à M. Bertillon, à Paris, la fiche anthropométrique du voleur, et l’on reconnut que le prétendu Christidès n’était autre que notre vieille connaissance Raftopoulos !
Reconnu coupable du vol avec effraction commis au musée de Marseille, il fut condamné par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône à dix ans de réclusion. On le rendit alors à la République de Genève, où il subit en ce moment la peine que lui ont infligée les magistrats suisses. Le gouvernement genevois le rendra à la France à l’expiration de cette peine, et le malheureux Raftopoulos s’en ira, pour bien des années encore, dans une maison centrale.
Telle est l’étrange destinée de cet Hellène, qui avait un goût si prononcé pour la numismatique.
Depuis que je connais la fin de la vie de ce voleur, je me suis demandé maintes fois jusqu’où allait, en réalité, sa responsabilité et s’il ne relevait pas des médecins encore plus que de la cour d’assises.
Mais tant qu’il n’y aura pas de maisons spéciales pour les aliénés criminels, voleurs ou assassins, on continuera à enfermer dans des prisons des gens dont la responsabilité n’est pas reconnue comme tout à fait complète. Il faut bien, après tout, que la société se défende !
Àpropos de cette affaire Raftopoulos, j’ai raconté comment M. Lozé avait autorisé MM. Feuardent et Rollin à donner au service de la Sûreté une gratification de 20,000 francs.
M. Lozé, qui connaissait admirablement le fonctionnement des recherches criminelles, se rendait compte du dévouement et de l’abnégation des agents, serviteurs modestes et sûrs, et savait que pour ces braves gens, à côté des félicitations ordinaires, il est bon que de temps en temps il y ait des gratifications palpables.
Aussi, tous les agents l’aimaient, et jamais préfet ne fut plus populaire boulevard du Palais et à la Sûreté.
J’ai connu du reste peu de chefs aussi capables d’entraîner leurs hommes.
Grand, élancé, la barbe en éventail, un lorgnon immuable sur le nez, M. Lozé recevait quiconque venait le trouver, avec un bon sourire qui mettait tout de suite à l’aise le visiteur.
On peut dire qu’il était presque une exception, tant son humeur était égale. Je l’ai approché, dans les moments les plus difficiles ; il était toujours affable, toujours souriant, et jamais je ne l’ai vu nerveux, même dans les situations les plus délicates, alors qu’il est permis aux hommes qui ont le plus de sang-froid de perdre patience.
Il connaissait admirablement la police et savait laisser à tous ses chefs de service cette initiative sans laquelle il est impossible d’arriver à d’heureux résultats.
Les Parisiens l’ont chansonné, et lui qui était la bonté même, et adorait les animaux, on l’a appelé le « canicide, » parce qu’il rendit, un beau jour, une ordonnance fameuse, qui condamnait à mort tous les chiens errants.
La vérité, c’est que s’il aimait les bêtes il préférait les hommes, et qu’à un moment où la rage avait fait dans Paris des progrès inquiétants, il avait dû prendre des mesures à la demande de tous, les savants, s’il m’en souvient, sur l’avis de M. Pasteur lui-même. Néanmoins, on ne lui pardonna pas les hécatombes de toutous, et j’eus moi-même bien des lances à rompre en sa faveur vis-à-vis d’amis qui avaient perdu un caniche ou un loulou.
Qualité bien rare aujourd’hui, il savait défendre ses fonctionnaires et les couvrait intrépidement devant le Conseil municipal ou devant le ministre.
Moi, qui ne me suis jamais occupé de politique, je crois de mon devoir de lui rendre ici un hommage mérité.
Il était de ceux qui ne se soucient pas de ménager la chèvre et le chou et qui franchement, loyalement, quelles qu’en puissent être les conséquences, arborent hautement leur drapeau.
Sous-préfet de Commercy au moment du 16 Mai, il n’hésita pas à donner sa démission. Au moment du boulangisme, quand l’issue de la lutte était tout à fait incertaine ; alors qu’il se savait entouré d’une foule de gens qui, au fond du cœur, désiraient peut-être le triomphe du général populaire, il se jeta résolûment dans la mêlée et combattit le nouveau parti avec passion, sans se soucier des conséquences que la défaite pouvait avoir pour lui.
Celui-là n’avait pas l’étoffe d’un Fouché.
Je suis sûr que rarement préfet de police fut plus regretté de ses subordonnés, d’autant mieux qu’il était admirablement secondé dans sa tâche par M. Viguier, alors le plus aimable des chefs de cabinet, depuis le plus sympathique des préfets.
M. Lozé a quitté la préfecture de police pour aller occuper l’ambassade de France à Vienne ; tout le monde sait qu’il y a admirablement réussi, apportant dans son nouveau poste ses grandes qualités de loyauté, de finesse et de connaissance des hommes.