Partie 3 · Plagiaire de Lacenaire
Le 1 janvier 1888, j’étais en train de recevoir les souhaits de bonne année de mon personnel, quand on vint m’avertir qu’on avait arrêté, la veille au soir, dans le quartier du Mail, un nouveau Lacenaire. Le meurtrier avait été pris presque en flagrant délit.
L’affaire, telle qu’on me la raconta, n’était, en effet, qu’un plagiat absolu du crime de l’assassin-poète qui fut célèbre sous le règne de Louis-Philippe.
Rue Tiquetonne, le 15 novembre 1887, un individu, d’une trentaine d’années, avait loué un petit appartement au deuxième étage, du prix de 500 francs. Il se disait négociant en soierie et prétendait habiter Marseille. Il était venu à peine deux ou trois fois dans son logement et n’y avait apporté aucun meuble ; seulement, il avait fait effectuer des réparations par un serrurier de la rue Beaubourg et l’avait payé par deux traites au 31 décembre, exigeant dudit serrurier que les billets fussent remis pour l’encaissement à la Banque de France.
Or, le 31 décembre, ce locataire bizarre qui avait dit se nommer Garnier, arrivait rue Tiquetonne de très bonne heure et prévenait le concierge qu’il serait chez lui toute la journée.
Vers une heure, se présentait un garçon de recette de la Banque, un jeune homme de vingt-huit ans, qui n’était que surnuméraire et, justement ce jour-là, remplaçait un vieillard malade.
Sans défiance, il était entré dans le petit appartement, et avait été un peu étonné de ne point voir de meubles. Garnier l’avait fort bien reçu et, fouillant ses poches, avait déposé sur la cheminée toute la monnaie qu’il avait.
— Monsieur, dit alors le garçon de recette, payez-vous les deux billets ?
Garnier ayant fait un signe négatif, le garçon de Banque s’apprêta à enlever l’épingle qui les maintenait ensemble.
Aussitôt, Garnier, se jetant sur lui, lui saisit le bras et lui enfonça une sorte de poinçon dans la nuque.
« Au secours ! À l’assassin ! » se mit à crier la victime, qui perdait son sang, mais qui n’était pas blessée mortellement.
L’assassin alors, fou de peur, sortit de son appartement, qu’il referma à clef ; une voisine, habitant sur le même palier, ouvrit sa porte au même moment, effrayée des cris qu’elle avait entendus, et lui demanda ce qui se passait.
— Ce n’est rien, fit Garnier, quelqu’un qui se trouve mal. Je vais chercher le médecin.
Et il continua à descendre l’escalier le plus tranquillement du monde.
Mais, de leur côté, la concierge et son fils, un jeune homme de vingt-cinq ans, avaient entendu les cris. Quand ils virent sortir Garnier, ils s’élancèrent derrière lui.
Dès que celui-ci les aperçut, il se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes.
Le fils de la concierge, d’instinct, cria : « Au voleur ! » La foule se mit de la poursuite ; des passants barrèrent le chemin au fugitif, et il fut arrêté au coin de la rue Mandar.
Conduit au bureau de M. Brissaud, commissaire de police du quartier, il s’enferma dans le mutisme le plus absolu.
C’était la reproduction exacte du fameux crime de Lacenaire, avec cette différence que le célèbre assassin, qui avait si fort intéressé, par ses poésies et ses allures de faux littérateur, les belles dames de 1836, avait eu un complice et que le prétendu Garnier ne semblait pas en avoir.
Lacenaire, lui aussi, sous un faux nom, sous celui de Mahaussier, avait loué un petit appartement rue Montorgueil — à deux pas de la rue Tiquetonne. Là, le 31 décembre, à la même date que mon assassin, sachant qu’il avait émis des traites fausses, qui venaient à échéance ce jour-là, en compagnie de son complice, François Martin, il attendit le garçon de banque, un brave homme nommé Genevay, s’élança sur lui et lui porta dans le cou, derrière la tête, un violent coup de tiers-point. Genevay, qui n’avait pas été frappé à mort, cria : « Au voleur ! » et les deux assassins effrayés s’enfuirent.
Seconde différence avec le cas du prétendu Garnier : on n’avait pu les rejoindre, et le hasard seul avait permis de les arrêter.
Quelques jours après, en effet, François Martin se faisait prendre pour une escroquerie vulgaire, et le célèbre policier Canler, qui avait été chargé de suivre la tentative d’assassinat contre le garçon de banque, avait eu l’intuition que l’homme arrêté avait d’autres méfaits sur la conscience ; il l’avait interrogé habilement et était parvenu à retrouver la piste de Lacenaire et d’un troisième complice, Avril, en prison alors, mais qui avait préparé le crime, de complicité avec Lacenaire.
Le prétendu Garnier n’était donc qu’un simple plagiaire.
Quand on me l’amena dans mon bureau, je vis un homme de taille moyenne, très robuste, mais d’un aspect vulgaire ; il était habillé comme un ouvrier, d’un pantalon noir, d’un tricot et d’un veston, sans cravate.
Il ne parut pas autrement émotionné en arrivant à la Sûreté, et tranquillement répondit à mes premières questions :
— Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez me dire.
Il prétendait ne pas même connaître le logement de la rue Tiquetonne, et, quand je lui présentai l’instrument qui avait servi au crime, une espèce de poinçon ou plutôt de lardoir pointu et creux d’une longueur de dix centimètres environ, il haussa les épaules et ne répondit rien.
Lacenaire avait la prétention d’être un poète, et on n’a pas oublié ces vers de lui, reproduits tant de fois par les journaux depuis soixante ans :
Je suis un voleur, un filou,
Un scélérat, je le confesse.
Mais, quand j’ai fait quelque bassesse,
Hélas, je n’avais pas le sou.
La faim rend un homme excusable ;
Un pauvret de grand appétit
Peut bien être tenté du diable.
Le faux Garnier, car je n’avais aucune illusion sur l’authenticité du nom qu’il avait pris, avait même plagié Lacenaire au point de vue de la poésie.
Incapable sans doute de faire lui-même des vers, il avait copié, sur un bout de papier retrouvé rue Tiquetonne, les deux vers fameux de Corneille :
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et pour leur coup d’essai veulent un coup de maître.
Tout comme Lacenaire, mon homme avait évidemment pris un faux nom ; ce qu’il fallait maintenant, c’était connaître le vrai.
Et sur ce point l’assassin était d’un laconisme irritant.
— Je m’appelle Garnier, répétait-il ; et il était impossible de lui en faire dire davantage.
Alors, j’usai d’un subterfuge.
J’envoyai chercher à l’anthropométrie une fausse fiche, fabriquée tout exprès sur mon ordre, et dès que je l’eus entre les mains, je dis à l’assassin :
— C’est bien cela, n’est-ce pas, Garnier de Marseille ? Vous avez déjà été condamné à vingt ans de travaux forcés par contumace.
Aussitôt l’homme bondit.
— Ce n’est pas vrai, s’écria-t-il avec violence, ne voulant pas sans doute avoir encore à son passif une condamnation antérieure qui aurait aggravé son cas. Je n’ai jamais été condamné et je ne m’appelle pas Garnier.
— Mais alors, comment vous nommez-vous ?
— Je ne répondrai qu’au jury.
Aussitôt, une idée me passa par la tête : je pris mon canif sur mon bureau sans que Garnier s’en aperçût et, brusquement, sautant sur son pantalon, j’en coupai un bouton. Un coup d’œil m’avait suffi pour voir qu’il y avait un nom sur ce bouton.
— C’est bien, lui dis-je, vous pouvez maintenant nier autant qu’il vous plaira, peu m’importe : j’ai l’adresse de votre tailleur.
Au fond, ce stratagème n’était pas merveilleux, car ce pouvait être un pantalon de rencontre acheté dans un magasin de confection ou même au Temple ; néanmoins cela réussit merveilleusement.
Étourdi et comme accablé, l’homme balbutia, se troubla, et après m’avoir prié de ne pas donner son nom aux journaux, pour sa mère, il avoua :
— Oui, c’est vrai, s’écria-t-il, Garnier n’est qu’un faux nom ; je me nomme Lecomte, et je suis marchand de couleurs avenue Bosquet.
Puis, complétant ses renseignements, il me raconta qu’il ne demeurait pas avenue Bosquet, qu’il n’avait là que son magasin, et qu’il habitait une petite chambre au sixième étage, dans une maison du quartier de la Chaussée-d’Antin, où sa mère était concierge.
Ce ne fut point une besogne agréable d’aller apprendre à la malheureuse femme que son fils était un assassin.
Je la trouvai dans les larmes.
— Ah ! monsieur, me dit-elle, ignorant ma qualité, soyez béni si vous pouvez me donner des nouvelles de mon fils ; depuis avant-hier, le pauvre garçon n’est pas rentré ; sans doute, il n’a pu trouver les deux mille francs dont il avait besoin pour ses échéances de l’avenue Bosquet, et c’est cela qui l’empêche de revenir ! J’ai peur qu’il se soit tué.
La pauvre femme venait, sans le vouloir, de m’indiquer le mobile du crime, et j’avoue que je n’eus pas le courage de lui apprendre la vérité.
— Votre fils, dis-je en me nommant, vient d’être arrêté à la suite d’une rixe et je viens m’assurer de son identité.
Ce furent les journaux qui le lendemain avertirent la malheureuse du malheur qui la frappait.
Je fis alors une perquisition dans la chambre de Lecomte, où je trouvai — pièces à conviction curieuses établissant la genèse du crime, — la plupart des romans de Gaboriau, les Mémoires de Canler, chef de la Sûreté qui arrêta Lacenaire, et presque tous les livres où il était question du célèbre assassin !
J’avoue qu’avant de commencer ces Mémoires, ce souvenir me revint et j’eus une certaine hésitation, me demandant si les récits de crimes n’étaient pas pour certaines âmes maladives une dangereuse école ; mais je réfléchis bien vite que si réellement il y avait un danger de ce genre, il ne pouvait être comparé à l’utilité incontestable qu’il y a à indiquer aux honnêtes gens le moyen de se défendre contre les gredins et à montrer autant qu’il est possible les réformes de tout genre dont une longue expérience de la police démontre la nécessité.
Toute la psychologie de Lecomte, malgré ses réticences et ses mensonges, fut assez facile à établir.
Esprit baroque, mal équilibré, il n’avait pas su profiter de quelques billets de mille francs que lui avait donnés une succession.
Après avoir installé son petit magasin de l’avenue Bosquet, il s’était mis tout à coup à courir les établissements mal famés du quartier et s’était amouraché stupidement d’une fille habitant une maison hospitalière, laquelle répondait au nom significatif de Sapho.
Peu à peu, toutes ses ressources s’en étaient allées de ce côté. En même temps qu’il passait ses nuits dans les mauvais lieux, il s’amusait à accumuler dans son magasin des marchandises d’une façon insensée. Il s’était trouvé, vers le milieu de novembre, avec la perspective, pour la fin de l’année, d’une échéance trop forte pour qu’il pût y faire face. Alors, le cerveau rempli de la lecture des romans judiciaires, il avait imaginé une servile imitation de Lacenaire.
Quant à la façon dont l’idée du crime lui vint pour la première fois, voici le curieux récit qu’il me fit :
— Il y a quatre mois, un garçon de recettes arriva toucher une traite chez moi. Comme je lui en remettais le montant, il laissa tomber quelque monnaie et se baissa pour la ramasser ; en ce moment, l’idée me vint qu’il serait facile de le terrasser et de s’emparer de sa sacoche. Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’il s’exposait à de grands périls.
» — Bah ! me répondit-il en riant, ce n’est pas si facile que cela de tuer quelqu’un.
« J’avais oublié la chose, lorsque mes embarras pécuniaires commencèrent. Je cherchai de tous côtés à me procurer honnêtement de l’argent ; nulle part je ne réussis, chacun m’éconduisait. Je me voyais au pied du mur.
» Alors, cette idée qu’il était facile de tuer un garçon de recette me vint. Je la repoussai d’abord avec horreur, elle me poursuivit. Ah ! c’est terrible ! Dans les premiers moments « cela » semble affreux ; ensuite « on s’y fait ».
Qu’y avait-il de vrai dans cette affirmation ? je n’en sais rien. Ce qui est certain, c’est que ce fut son meilleur moyen de défense devant la cour d’assises où il prétendit qu’il avait obéi à une sorte d’obsession. Il pouvait être condamné à mort, bien que sa victime eût survécu et même n’eût pas été blessée dangereusement, mais les jurés lui accordèrent les circonstances atténuantes ; il ne fut condamné qu’aux travaux forcés à perpétuité.
Le malheureux, cependant, semblait destiné à la guillotine, car j’ai appris depuis qu’au bagne, en Nouvelle-Calédonie, il avait commis je ne sais quel crime et avait été exécuté.
Telle est cette curieuse affaire judiciaire, intéressante pour les philosophes qui y verront comment l’idée du crime peut naître tout à coup dans des cerveaux mal organisés, et comment les assassins s’imitent les uns les autres, comme les poètes et les politiques.
Cette tentative de meurtre, contre un garçon de la Banque, fut un avertissement, et, depuis, des précautions minutieuses ont été prises par le plus grand établissement financier de notre pays, pour que ses garçons de recette se gardent contre des tentatives de ce genre.