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Partie 3 · Le faux Panama, et les faux magistrats

Un matin de janvier 1893, Paris se réveilla, un peu étonné, en apprenant que, la veille au soir, un vol rocambolesque avait été commis dans le quartier le plus riche de Paris, à deux pas des Champs-Élysées, avenue Marceau, non seulement sans que la police s’en fût aperçue et fût intervenue, mais encore, disaient quelques journaux, avec l’appui des gardiens de la paix, qui avaient aidé les voleurs à charger sur leur voiture les malles d’objets volés !

Voici cette histoire, vraiment abracadabrante, telle qu’elle était contée :

Vers cinq heures du soir, à la tombée de la nuit, les concierges qui gardaient le magnifique hôtel du marquis de Panisse-Passis, avenue Marceau, en l’absence de leur maître, à ce moment-là à Nice, entendirent une voiture s’arrêter à la porte ; presque aussitôt, un coup de sonnette retentit et, quand le concierge vint ouvrir, il aperçut quatre messieurs en redingote et en chapeau haute-forme, en tête desquels se trouvait un homme assez grand, portant une barbe grisonnante et arborant, à la boutonnière de sa redingote, la rosette d’officier de la Légion d’honneur.

— Je suis, dit-il, M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires. Monsieur, ajouta-t-il en désignant un des hommes qui l’accompagnaient, monsieur est le Préfet de police.

Tout interloqué, le pauvre concierge avait ouvert la porte, que soigneusement avait refermée derrière lui le dernier des nouveaux venus.

On entra dans la loge, et le concierge dit à sa femme avec effroi : « La police ! »

— Il fait bien sombre ici, et nous avons besoin d’y voir clair pour ce que nous avons à faire, s’écria le commissaire.

Très docile, le concierge alluma le gaz.

Alors, le prétendu magistrat mit sous ses yeux un mandat, imprimé, s’il vous plaît, sur lequel on lisait :

Au nom de la Loi, etc., ordre est donné à M. (nom illisible), commissaire aux délégations judiciaires, d’arrêter le marquis de Panisse-Passis, inculpé d’avoir touché à la Compagnie de Panama un chèque de 200, 000 francs, et son concierge, endosseur dudit chèque.

— Allons, continua-t-il, montrez-nous le chemin : nous allons procéder à une perquisition.

— Mais tout cela est monstrueux, s’écria le malheureux concierge ; je n’ai jamais touché de chèque pour M. le marquis !

— Que vous avouiez ou non, peu importe ! répondit avec solennité le magistrat. Nous avons le talon, et nous savons que c’est vous qui avez touché ce chèque. Vous avez même reçu 30, 000 francs pour cela. Allons, conduisez-nous dans le cabinet du marquis !

La concierge eut alors une inspiration de bon sens : il lui sembla que tous ces gens solennels qu’elle avait devant elle, malgré leur redingote noire et leur chapeau haute-forme, étaient des « déguisés », comme elle le dit plus tard devant le juge d’instruction.

— Nous avons l’ordre de ne laisser pénétrer personne dans la maison en l’absence de M. le marquis, s’écria-t-elle.

— Peu m’importent vos ordres : je suis commissaire de police et c’est moi qui désormais commande ici, répondit le monsieur qui portait à la boutonnière la rosette de la Légion d’honneur.

La concierge avait pourtant encore de la défiance ; elle murmura à l’oreille de son mari :

— Nous sommes dans un guet-apens.

Mais celui-ci, terrifié, médusé, par la perspective de la prison qu’on lui promettait, répondit simplement :

— On obéit à la police, quand on est concierge !

Àce moment, un petit coup sec fut frappé à la porte.

— Je sais ce que c’est, c’est un agent que j’attends, dit le commissaire. Brigadier, allez ouvrir, ajouta-t-il en s’adressant à un de ses hommes.

Et un cinquième personnage, vêtu de noir comme les autres, fut introduit.

Alors, le prétendu commissaire et le prétendu préfet, assistés d’un de leurs acolytes, qui jouait le rôle de secrétaire, montèrent dans le cabinet du marquis de Panisse-Passis, le concierge marchant devant eux pour les éclairer. Les deux autres complices restèrent dans la loge, pour surveiller la concierge.

Dans le cabinet du marquis, le prétendu commissaire fit subir au concierge un interrogatoire tout à fait abracadabrant qui affola complètement le malheureux homme.

Pour bien comprendre la possibilité d’une aventure aussi extravagante, il faut se reporter au moment où cela se passait. Le Panama, le vrai, était dans son plein ! On ne parlait que de cela dans les journaux ; chaque matin, c’était ou un ministre, ou un député, ou un grand dignitaire de la Légion d’honneur, qu’on disait sur le chemin de Mazas.

Les deux pauvres concierges avaient la cervelle remplie de tout cela, comme tout le monde.

Voici, du reste, les voleurs l’ont eux-mêmes raconté depuis, ce que fut cet interrogatoire extravagant :

— Je vais, dit le commissaire de police, comme la loi m’y oblige, procéder sommairement à votre interrogatoire. Mais asseyez-vous.

Dans son trouble, le concierge s’assit sur la chaise où le prétendu M. Clément avait déposé son chapeau.

— Le maladroit, cria le magistrat d’occasion ; le maladroit !… il vient de me défoncer mon chapeau !…

Puis il revint s’asseoir devant le bureau de M. de Panisse et reprit son interrogatoire.

— Vous êtes marié ? continua-t-il.

— Oui, monsieur.

— Et vous avez des enfants ?

— Oui, monsieur.

— Il y a longtemps que vous êtes au service de Panisse-Passis ?

— Dix-sept ou dix-huit mois environ.

De temps à autre, le pseudo-commissaire de police interrompait son interrogatoire pour dire à un de ses acolytes, qui, assis à la table, faisait mine de griffonner :

— Monsieur le secrétaire, ne manquez pas de mentionner cette réponse.

— Oui, monsieur le commissaire, répliquait le scribe.

S’adressant au concierge, « M. Clément », toujours roide, continuait :

— La charge qui pèse sur vous est très grave. Vous avez endossé un chèque de 200,000 fr. que la Compagnie de Panama avait délivré à M. le marquis de Panisse-Passis. Pour ce service, on vous a donné 30,000 francs. Voyons, ne niez pas… Croyez-moi, dans votre intérêt, reconnaissez tout de suite les faits.

— Mais c’est faux, faux, faux, criait le concierge ; je n’ai jamais touché de ma vie de chèque de 200,000 francs !

— Ne vous démenez pas ainsi ; ce n’est pas à la légère que la justice dirige contre vous cette accusation. On a des preuves. Tenez, pour plus de précision, voici un détail que je trouve dans mes papiers. Vous avez touché ce chèque en 1888.

— Mais à cette époque, riposte triomphalement le concierge, je n’étais pas encore l’employé de M. le marquis !

Souriant, « M. Clément » reprend :

— Justement… Et c’est pour vous récompenser du service que vous lui aviez rendu que M. le marquis vous a pris comme concierge. C’est la logique même, et vous ne pouvez raisonnablement rien répondre…

L’interrogatoire terminé et la signature du concierge apposée sur le procès-verbal du greffier, « M. Clément » dit avec nonchalance :

— L’arrestation est maintenue… Emmenez l’accusé dans une chambre voisine et faites monter la concierge !

Ce fut alors le tour de la femme. Son interrogatoire terminé, on l’enferma, elle aussi, dans une autre pièce, après lui avoir attaché les mains avec une courroie.

Pendant que se passait cette tragi-comédie, un des malfaiteurs était resté dans la loge, s’était revêtu du tablier, s’était coiffé de la calotte traditionnelle et répondait avec une aménité parfaite aux personnes qui se présentaient ; il reçut notamment ainsi le courrier du soir du marquis de Panisse-Passis.

Les interrogatoires terminés, commença le pillage en règle de l’hôtel. De sept heures à minuit, les malfaiteurs y procédèrent avec une méthode parfaite.

Ils commencèrent par forcer un secrétaire dans le cabinet de travail et y prirent un carnet de chèques ; puis ils désencadrèrent et enlevèrent des tableaux anciens de grand prix, enfin ils s’emparèrent d’une collection d’autographes précieux.

Dans la chambre de madame de Panisse, ils forcèrent un placard intérieurement garni de fer et y trouvèrent la clé du meuble renfermant le coffre-fort qui contenait les bijoux.

Ils avaient apporté tout un matériel de cambrioleurs dans leurs redingotes et, après deux heures de travail, ils parvinrent à ouvrir ce coffre avec des instruments perfectionnés, inventés par l’un d’eux, comme on le sut plus tard.

Les bandits fin-de-siècle qui avaient imaginé ce vol extravagant y prirent une quantité considérable d’argenterie, de bijoux et de titres au porteur.

Détail assez amusant : quoiqu’on fût en plein hiver et qu’il fît très froid, nos hommes eurent chaud après cette besogne, et le faux commissaire, celui qui portait à la boutonnière la rosette d’officier de la Légion d’honneur, mais qui, en réalité, représentait très imparfaitement le père Clément, comme on disait alors, retroussa ses manches, descendit à la cave et en rapporta plusieurs bouteilles de vin fin, avec lesquelles ces travailleurs se désaltérèrent tout à leur aise.

Après cet entr’acte, on se remit a la besogne.

Au deuxième étage, on prit une quantité de linge et, au rez-de-chaussée, on désencadra encore et on enleva des tableaux de maîtres hollandais.

Ces malfaiteurs extraordinaires prenaient leur temps et ne voulaient rien oublier ; quand ils eurent bien fait leur choix dans tout l’hôtel et empilé dans des malles le produit de leurs rapines, ils descendirent dans la loge du concierge et y prirent le peu d’argent que le ménage possédait, une montre, quelques bijoux et six cuillères.

Ils trouvaient que les petits profits n’étaient pas à dédaigner.

Pendant ce temps-là, un des affiliés de la bande était allé chercher deux voitures, une tapissière et un fiacre, dont personne n’a jamais su le numéro. On y chargea le produit des vols.

Lorsque les voitures furent parties, celui que ses complices appelaient tantôt le préfet de police, tantôt plus familièrement « monsieur Lozé », se fit amener dans la chambre de M. de Panisse le concierge et sa femme qu’on attacha, sur deux chaises, dos à dos.

Puis « monsieur Lozé », avec toute la solennité nécessaire, leur déclara que dans une heure on viendrait les chercher pour les conduire au Dépôt.

Le ménage, resté seul, s’aperçut bientôt que ses persécuteurs avaient disparu. L’homme et la femme firent un effort.

Les liens n’étaient pas trop serrés ; ils parvinrent peu à peu à s’en débarrasser et se retrouvèrent libres.

D’abord, pour se remettre, ces pauvres gens, qui n’étaient pas habitués à des émotions de ce genre, descendirent à leur loge, et se firent deux tasses de thé pour se donner du courage.

Au procès, quand ce détail fut révélé, il eut un large succès d’hilarité.

Enfin, tous deux retrouvèrent la raison que la terreur leur avait fait perdre et comprirent qu’ils avaient été les jouets d’audacieux malfaiteurs.

Ils sortirent sur l’avenue Marceau et appelèrent deux gardiens de la paix auxquels, très penauds, ils firent leur déclaration. Il était deux heures du matin.

Bien entendu, je ne fus prévenu que le lendemain, en même temps que M. Atthalin, qui fut chargé de l’instruction de cette affaire.

Nous n’avions pas, il faut le dire, d’indices bien sérieux pour commencer une enquête.

Les voleurs n’avaient laissé aucune carte de visite, et la seule chose qui fût permise, c’était de soupçonner les deux concierges d’être complices des dévaliseurs, et d’avoir inventé tout ce roman.

Mais il suffit d’une très rapide enquête pour se convaincre que le mari et la femme chargés de la garde de l’hôtel de Panisse étaient de braves gens sur lesquels il n’était pas permis de faire tomber un soupçon.

Où chercher ?

Aussitôt que la nouvelle du vol lui avait été télégraphiée, M. le marquis de Panisse était en hâte revenu à Paris ; mais lui aussi était impuissant à nous donner un renseignement utile.

Cependant, il fallait trouver.

L’opinion publique s’était émue. On était en plein Panama (le vrai), comme je l’ai déjà dit. C’était l’époque où tous les jours on dénonçait un nouveau scandale, et ce faux Panama excitait beaucoup trop la verve des journaux.

Mais il y a une sorte de routine quand on procède ainsi dans l’inconnu ; il faut d’abord empêcher, autant qu’il est possible, les voleurs d’écouler le fruit de leurs vols. Nous fîmes donc publier la liste complète des objets volés.

Elle est intéressante, car elle montre bien que ces voleurs originaux, qui avaient un certain goût artistique, avaient su distinguer, dans l’hôtel du marquis de Panisse-Passis, les véritables objets d’art de ceux qui n’avaient qu’une moindre valeur. La voici :

« Il a été volé, dans la nuit du 27 au 28 janvier 1893 :

Un tableau de 40 sur 32 par Wouvermans, représentant un homme sur un cheval blanc. Un tableau de 71 sur 50 par Peter Neefs, représentant un intérieur d’église (sur bois). Un tableau de 67 sur 52 par Ruysdaël, représentant un paysage avec un homme suivi de deux chiens noirs (sur bois). Un tableau de 42 sur 33 par Van Mieris, représentant Jésus et la Samaritaine (sur bois). Un tableau de 30 sur 22 par Van Waël, représentant l’Âge d’or (sur cuivre). Deux tableaux de 24 sur 18 par Téniers, représentant, l’un un buveur assis, l’autre un homme qui se fait arracher une dent (sur bois). Une collection d’autographes avec portraits de tous les rois et principaux personnages de France depuis Henri III jusqu’à 1850.

argenterie

24 cuillères de table.

60 fourchettes de table.

28 cuillères à sauce.

1 pince à asperges.

60 couteaux de table, manche argent.

36 cuillères à dessert.

18 fourchettes à dessert.

56 couteaux à dessert, lame argent.

1 cuillère à sucre râpé.

1 couvert à salade mi-vermeil.

1 légumier et son plat, surmonté d’un lion.

1 saucière.

2 doubles-fonds pour légumiers (sans armoiries).

1 grand plat rond avec le manteau de pair de France.

4 plats ronds armoriés en gravure.

2 plats ronds à filets armoriés en gravure.

3 plats ronds armoriés en or.

1 grande cafetière empire armoriée en or.

1 petite cafetière manche ivoire, armoriée en or.

4 petite cafetière armoiries gravées.

3 bougeoirs armoiries en or.

1 déjeuner et son plat surmonté d’un cygne.

12 salières sans armoiries.

8 brochettes.

1 intérieur de plat pour gratin.

24 cuillères à café, armoriées en or, en relief couronne de marquis.

2 pelles à beurre armoriées en or, en relief couronne de marquis.

12 cuillères à sel, couronne de marquis en or.

1 moutardier surmonté d’un lion en or.

1 pince à sucre, armoriée en or.

1 pince à glace, armoriée en or.

1 manche à gigot, armorié en or.

2 louches, armes gravées.

1 huilier, armorié en or.

1 thé de quatre pièces.

1 tête de bécasse.

1 casserole à soufflé.

24 cuillères à dessert vermeil, armoiries gravées.

24 fourchettes à dessert vermeil, armoiries gravées.

24 couteaux lames acier.

divers

1 grand nécessaire de toilette avec couvercles en vermeil, marqués C. B. ; couronne de comte.

1 porte-cartes émail rouge uni, avec médaillon au milieu (5 cent. sur 8).

1 tabatière en or de 5 cent. sur 8. Le dessus, en émail, représente l’extrémité de plumes de paon.

4 bracelet avec émaux, représentant des Persans et des Persanes.

1 paire de boucles d’oreilles, même style que le bracelet ci-dessus.

1 gros bracelet en or style indien, fermant par une vis au sommet de la tête d’un dragon.

1 montre en ors variés, Louis XV (43 mill. de diamètre).

1 boîte à mouches en ors variés (style Louis XV), 54 mill. sur 41 ; pesant 300 grammes.

1 cachet en or (style Louis XV), avec armoiries gravées.

Nombreuses pièces de linge de Saxe, avec armoiries : couronne de marquis ; deux lions, sur des écussons, avec trois oiseaux, l’autre très compliqué ; devise : Quiere quisia. Le tout tissé et damassé dans le linge.

Nombreux draps et serviettes marqués P. B.

MM. les marchands de tableaux et curiosités, orfèvres, bijoutiers, fondeurs d’or et d’argent, brocanteurs, marchands à la toilette, directeurs de Mont-de Piété ou tous autres, à qui ces objets seraient ou auraient été présentés, sont priés de les retenir et de vouloir bien en donner avis à M. Atthalin, juge d’instruction, au Palais de Justice, à Paris.

La publication de ces listes d’objets volés a un double avantage. Non seulement elle prévient les honnêtes gens qui pourraient les acheter, mais aussi elle éveille l’attention de tous les indicateurs, c’est-à-dire de tous les individus vivant dans le monde de la pègre qui ont une raison quelconque de rendre des services à la police. Aussi ai-je toujours conseillé aux personnes victimes d’un vol de s’adresser à l’office Azur qui s’occupe spécialement de cette publication.

J’avais, pendant huit jours, vainement fait fouiller les garnis et visiter les maisons meublées ; quand un soir, un indicateur vint m’apporter un renseignement important me désignant, comme un des principaux coupables du vol Panisse-Passis, un individu dont les antécédents judiciaires étaient fort peu recommandables d’après ce qu’il me disait, bien entendu, et dont le nom d’après lui était Pierre Alleaume.

J’avais une piste, car je savais l’indication sérieuse, mais je me gardai bien d’arrêter l’homme dénoncé, me doutant bien qu’il me servirait à pincer les autres. Je le fis filer et, peu à peu, en quelques jours, je connus tous les gens avec lesquels il était en relations.

C’était toute une bande de voleurs.

Je voulus que toutes les arrestations fussent faites en un seul jour, et je mobilisai, pour cela, environ quatre-vingts agents, dès cinq heures du matin.

Ces agents étaient chargés de surveiller les domiciles de tous les individus à arrêter et de leur mettre la main au collet s’ils sortaient de chez eux ; autrement, ils devaient m’attendre, car je voulais perquisitionner moi-même chez tous.

L’homme qui m’avait été désigné comme le chef de la bande habitait rue des Petits-Carreaux.

J’y arrivai à six heures du matin avec Rossignol et mon secrétaire Ducrocq, garçon très débrouillard, aujourd’hui officier de paix.

Comme je montais pour me rendre au logement indiqué qui était situé au sixième étage, je rencontrai dans l’escalier un petit vieillard propret et bizarre, qui descendait avec une précipitation telle que je l’arrêtai au passage et lui dis brusquement :

— D’où venez-vous ?

— Du sixième étage, répondit le vieillard sans se troubler.

— De chez Alleaume ?

— Précisément ; mais je n’y retournerai plus, car je viens de m’apercevoir que j’avais affaire à un malhonnête homme : je vais d’ailleurs prévenir immédiatement le chef de la Sûreté.

— Inutile de vous donner la peine d’aller plus loin, repris-je, goguenard ; le chef de la Sûreté, c’est moi, et je tiens à vous garder à ma disposition pour de plus amples renseignements ; en attendant, veuillez vider vos poches. Je le fis fouiller immédiatement et l’on trouva dans son pardessus une certaine quantité de fragments d’or qui ne pouvaient provenir que de bijoux volés.

— Des bijoux volés ? Et volés par moi ? s’écria-t-il avec indignation ; mais, monsieur, ce pardessus ne m’appartient pas ; c’est Alleaume qui me l’a jeté sur les épaules au moment où je sortais de chez lui.

La défaite était mauvaise et, comme on pense, me décida à faire emmener aussitôt le petit vieux par deux agents.

Je montai alors à la chambre d’Alleaume et j’arrêtai un homme d’une cinquantaine d’années, légèrement voûté, les cheveux grisonnants, enveloppé d’une large redingote qui cachait la pauvreté de son linge.

Quelques instants après se présentait un ancien acteur des théâtres de banlieue, qui éprouva un bien vif désagrément de se voir cueilli sur le seuil même de la chambre de son ami. Il avait, du reste, dans sa poche quelques-uns des bijoux volés chez M. de Panisse-Passis.

Je n’avais pas le temps de m’appesantir sur les détails et d’interroger ceux que j’arrêtais. Je continuai ma tournée et j’allai perquisitionner route de Châtillon, avenue de Clichy, à Saint-Ouen, à Vincennes, au diable !

Je crois que rarement j’eus une journée plus mouvementée ; le soir, j’avais opéré 24 arrestations.

Il y avait de tout dans ce coup de filet jeté dans la pègre parisienne : des filles, des voleurs de profession et des dévoyés.

Alleaume, quand il se trouva le soir dans mon bureau, en présence de M. Atthalin et de moi, ne nia pas une seconde.

C’était un voleur de profession, fort intelligent, qui n’avait pas d’illusion sur sa situation ; il avoua que son véritable nom était Tajean et qu’il avait passé une partie de sa vie dans les prisons. Il sortait de Clairvaux, où il avait purgé une condamnation à dix années de réclusion ; là il s’était lié avec d’autres condamnés, qu’il avait ensuite recrutés pour former sa bande.

Du reste, on avait retrouvé chez lui des bijoux et du linge volés à l’hôtel de Panisse, ainsi que des coupons d’étoffes pris dans un magasin de soieries qu’il avait dévalisé avec ses complices, depuis le grand exploit de l’avenue Marceau.

Mais si Tajean-Alleaume fit des aveux complets en ce qui le concernait, il refusa énergiquement de nommer ses complices et il me conta un de ces romans absurdes qui, s’ils ne sont pas acceptés un instant, gênent cependant parfois les recherches de la justice.

Il nous dit que deux inconnus, qu’il désignait sous les noms de Julot et d’Amédée, dont il prétendait ne pas connaître les noms véritables, lui avaient donné rendez-vous près du Palais de l’industrie, le 27 janvier, à 4 h. 1/2 du soir ; ils lui avaient proposé une bonne affaire et il avait accepté.

Peu après, un troisième individu dont il affirmait ne pas connaître davantage le nom était arrivé, et tous quatre s’étaient dirigés vers l’hôtel de l’avenue Marceau.

Là, Amédée et Julot étaient entrés les premiers, Tajean et l’inconnu avaient pénétré un instant après, et c’était Tajean qui, prenant le tablier et la calotte du concierge, avait gardé la loge. Vers dix heures, racontait toujours notre homme, Amédée était allé chercher une voiture, et lui, Tajean, avait éclairé ses complices pendant qu’ils descendaient et chargeaient les malles remplies d’objets volés.

Enfin, il était parti un des derniers, vers minuit, et le lendemain seulement, Julot lui avait apporté sa part du butin.

Il ne fallait pas espérer en savoir davantage de ce cheval de retour, pour lequel le dernier point d’honneur était de ne jamais nommer ses compagnons.

Mais en même temps que lui, j’avais arrêté une collection de recéleurs et de complices qui furent un peu plus bavards.

Il y avait notamment dans cette bande un jeune premier qu’on appelait le Beau Paul et qui était entretenu par une étoile chorégraphique du Moulin-Rouge.

La dame avait été prise dans cette rafle, mais je m’aperçus bientôt qu’elle ne savait absolument rien des méfaits de son amoureux et je la remis en liberté.

Comme trait de mœurs particulières, je retrouve dans mes papiers les déclarations que fit cette jeune personne, à un journaliste, au sortir du Dépôt ; elles ont une saveur si particulière, elles sont si typiques que je crois devoir les citer :

« — Ah ! j’en ai soupé des hommes comme celui-là ! Faut-il que les femmes soient bêtes ! Me fourrer dans une affaire pareille, moi une honnête fille ! On me connaît, je rigole, c’est vrai ; mais je n’ai jamais rien volé à personne !

» Il y a cinq mois, ça a commencé par un béguin. Vous savez ce que c’est, on est si seule ! Il était si gentil, il me plaisait. J’avais les « foies chauds » pour ce garçon-là.

» Alors, c’est toujours la même chose, n’est-ce pas ? j’ai vu qu’il était dans la mistoufle ; il me racontait qu’il ne travaillait plus, qu’il était à la charge de sa mère qui habite Saint-Ouen. Moi, je sais ce que c’est : je soutiens mes parents, et je ne boufferais plutôt pas que de les laisser manquer.

» Alors, je lui ai donné de l’argent comme cela, un louis, dix francs, moins quelquefois.

» Il était rosse. Quand je ne lui donnais qu’une thune, il s’en allait sans déjeuner avec moi : ce n’était pas chic.

» Mon Dieu, que les femmes sont bêtes ! Je me suis mise dans la panade pour l’aider. Robes, bijoux, je portais tout cela au clou. Je l’avais dans le sang.

» Heureusement, j’ai les reconnaissances ; je vais pouvoir rentrer dans tout ça maintenant.

» Je le gobais, fallait voir, et pourtant je n’étais pas heureuse ! Il était rosse ; jamais il ne sortait avec moi ; il avait toujours quelque chose à faire. Pas de théâtre, pas de campagne !

» Il ne disait rien, pas méchant. Jamais il ne m’a cognée ; mais voilà, pas communicatif, ça m’embêtait. J’essayais de le faire causer : ce n’était pas vrai ; jamais je n’ai pu « l’ouvrir », cet homme-là.

» Il faut vous dire que je suis poursuivie depuis longtemps par un homme qui veut me tuer ; il m’a déjà donné six coups de couteau, il y a longtemps ; on l’a arrêté, mais on l’a relâché ; on prétend qu’il ne sait pas ce qu’il fait, qu’il est « louf ».

» Il y a quelque temps, celui-là m’a rencontrée avec Paul, boulevard de Clichy ; il a crié à Paul :

» — Ah ! tu es avec ma femme ! et il a tiré deux coups de revolver. On l’a arrêté encore.

» Moi, je me méfie toujours, vous comprenez.

» L’autre jour, avec Paul, je vois trois hommes qui nous guignaient ; j’ai pensé : Tiens, voilà des amis du « Louf » qui veulent nous arranger.

» Aujourd’hui, j’ai eu l’explication ; c’était M. Rossignol et deux autres de la Sûreté.

» À deux heures, j’étais à déjeuner au restaurant à côté de chez moi, lorsque M. Rossignol entra et me dit très gentiment :

» — Mademoiselle, venez donc jusque chez vous ; M. Goron veut vous parler.

» Moi je m’amène et j’vois M. Goron qui me demande mes clefs et qui retourne tout.

» Naturellement, il n’a rien trouvé ; mais il m’a emballée tout de même !

» Moi, je ne savais pas ce qu’il y avait. Enfin, M. Goron a bien voulu que j’emmène mon chien et on est parti.

» Ils m’ont demandé des tas de choses auxquelles je ne comprenais rien ; ils m’ont montré des bijoux ; je ne voulais rien savoir, comme vous le pensez.

» Alors, ce soir, M. Rossignol, — il est bien aimable, M. Rossignol, — est venu me dire de m’en aller, et me voilà avec mon chien.

» C’est mon Paul qui m’a valu ça. Je vous le jure, c’est une purge sérieuse ! Il peut en venir d’autres se présenter ; j’en ai soupé des hommes comme ça. »

La pauvrette en avait si peu soupé que tous les journaux depuis ont raconté comment elle fut dévalisée par un autre « petit homme » qu’elle adorait !

Le vieillard que j’avais arrêté rue des Petits-Carreaux, et qu’on appelait le père Louis, était, lui aussi, un type tout à fait extraordinaire :

— Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je ne suis peut-être pas ce que l’on est convenu d’appeler un honnête homme, car j’ai passé beaucoup d’années en prison ; mais je vous assure que je ne suis pour rien dans le vol de l’hôtel Panisse, ni dans aucun autre de ceux que vous pouvez avoir à reprocher à Alleaume. Tout ce que j’ai pu faire, c’est de me charger d’écouler les débris de bijoux qu’on a retrouvés dans mes poches.

Il y avait un tel accent de sincérité dans les paroles du vieillard, que M. Atthalin et moi, après l’interrogatoire des individus arrêtés en même temps que lui, nous décidâmes de le remettre en liberté. Cela du reste ne lui servit pas à grand’chose : à peine se trouva-t-il sur la pavé de Paris qu’il se remit à vivre d’escroqueries et on l’arrêta en flagrant délit au moment où il quêtait soi-disant pour l’œuvre de l’abbé Rousselle ; il retourna en prison et ce fut en costume de réclusionnaire qu’il vint témoigner au procès.

Peu à peu, les accusations s’accumulèrent, grâce aux dénonciations des individus arrêtés ; grâce aussi à une liste d’adresses trouvée en la possession d’Alleaume le Mystérieux, celui qui ne voulait pas dénoncer ses complices.

Nous fûmes assez vite sur les traces du gros Paul, connu aussi de ses complices sous le nom de Paul le Cocher. Il y avait plusieurs Paul, dans la bande, le Beau Paul de l’étoile chorégraphique et Paul le Cocher.

Les agents arrivèrent à Clichy quelques heures seulement après qu’il avait pris la fuite, abandonnant une valise dans laquelle je trouvai 52 couverts aux initiales du marquis de Panisse, 72 couteaux à manche d’argent et à lame d’or aux mêmes initiales, plus deux creusets destinés selon toute vraisemblance à fondre le tout.

Ce petit travail était déjà commencé, car les lames d’une douzaine de couteaux étaient brisées.

Du reste, tous les voleurs commirent cet acte de vandalisme artistique, et je me souviens de la douleur qu’éprouva M. de Panisse quand, arrivant avec moi à Montrouge, chez un recéleur, il trouva fondue en lingots la magnifique argenterie de ses ancêtres, qui lui avait été transmise de génération en génération, et qui représentait pour lui tant de précieux souvenirs !

Enfin, le 25 février, un mois à peine après le vol, mes agents arrêtaient dans un débit de vins de l’avenue Hoche le gros Paul, dont le vrai nom était Paul Jalby, et un homme déjà vieux qui se trouvait en sa compagnie.

Àpeine Paul eut-il aperçu les agents qu’il prit la fuite ; il fut rejoint du reste quelques centaines de mètres plus loin et arrêté. Son compagnon, qui ne se croyait pas soupçonné, resta tranquillement assis devant sa table et fut cueilli en même temps que lui.

Quand on me les amena à la Sûreté, ils ne firent aucune difficulté pour reconnaître qu’ils s’appelaient : l’un Jalby, l’autre Renard, et qu’ils étaient deux récidivistes en rupture de ban. Ils disaient néanmoins qu’ils arrivaient le matin même de Londres et prétendaient s’être connus dans le voyage.

Renard ajouta même :

— Je n’ai vu monsieur que sur le paquebot. Puis je l’ai rencontré tout à l’heure et il m’a offert une consommation !

En les fouillant, on trouva sur eux des revolvers chargés, d’assez grosses sommes d’argent et des trousseaux de clés suspectes.

Bien entendu, ils prétendaient ne pas avoir de domicile à Paris, et quand je leur parlai du vol de l’avenue Marceau, ils me répondirent :

— Ah ! oui, nous avons lu ça dans les journaux à Londres ; mais il nous est impossible de vous donner aucun renseignement à ce sujet, puisque nous n’étions pas à Paris.

Mais tout changea quand on les mit en présence de leurs complices déjà arrêtés. Alleaume, qui considérait sans doute que ce n’était plus vendre un camarade que d’avouer sa culpabilité lorsqu’il était pris, reconnut en Renard l’homme qui avait joué le rôle du commissaire de police aux délégations judiciaires (M. Clément, comme il disait), et il déclara en même temps que, non seulement Paul, le cocher, avait amené la voiture, mais encore qu’il avait joué le rôle de M. Lozé, dans la petite comédie.

Enfin, grâce à la ténacité de mon service, je parvins à connaître la dernière adresse de Renard. Mon homme habitait une chambre meublée rue Lafontaine, sous le nom de Bulet.

Lorsqu’on l’y conduisit, d’abord Renard ne s’imaginait nullement qu’on était parvenu à découvrir son logis. Mais quand il vit la voiture s’arrêter devant la maison et qu’il fut contraint de monter son escalier, il faillit s’évanouir ; les agents durent le soutenir jusqu’à ce que la porte fût ouverte. Alors, on le fit entrer dans sa chambre et il s’écroula sur une chaise, disant :

— J’ai perdu la partie, j’avoue ! Oui, tout ce qui est ici est le produit des vols que j’ai commis, et dont je parlerai à l’instruction.

Cette chambre était un véritable capharnaüm.

Il y avait de tout : à côté de papiers intimes du marquis de Panisse, des croix et des brevets volés à un officier supérieur, des pierres précieuses déchaussées, des bijoux, des écrins vides aux initiales les plus variées. Je trouvai là à peu près tout ce qui manquait de l’argenterie et de l’orfèvrerie volées chez le marquis de Panisse, ainsi que cinq tableaux de prix : le Wouwerman, le Peterneefs, le Ruysdaël, le Van Miéris et le Van Waël ; seuls, les deux Téniers n’y étaient pas.

Dans le lit, entre le matelas et le sommier, on découvrit une somme de 1,700 francs en or et deux obligations du Crédit foncier 1859 portant les numéros 21,701 et 462,070.

L’armoire à glace ouverte, on en sortit toute une collection d’imprimés fabriqués par Renard pour son œuvre de maître-chanteur ; des papiers à en-tête de la Préfecture de police, de multiples cachets et sceaux, des mandats en blanc, des lettres de convocation de la Sûreté générale, des cartes de visite au nom de M. Atthalin que le faussaire faisait précéder des lettres E. D., alors que l’honorable magistrat se nomme Gaston ; des cartes de Jaume précédées d’un P., alors que mon ex-agent se nomme Fortuné ; d’autres cartes au nom de M. Besançon, chef de la deuxième division, de M. Geoffroy, chef de bureau au ministère de l’intérieur, de Rossignol, etc…

On découvrit encore des menottes qui, probablement, avaient servi pour les concierges de l’hôtel Panisse ; enfin, tout un matériel perfectionné de cambrioleur, entre autres une machine de l’invention de Renard pour ouvrir les coffres-forts.

Les experts qui l’examinèrent dirent qu’elle était le dernier mot de la perfection.

Mais une trouvaille particulièrement curieuse fut le carnet de Renard où se trouvaient les noms et les adresses de deux cents personnes à dévaliser : parmi elles, bien entendu, M. le marquis de Parnisse.

Ce carnet était fait, du reste, avec une méthode parfaite.

En face de chaque nom se trouvaient toutes les observations utiles aux voleurs : l’heure où l’on pouvait opérer en toute sécurité, celle où la personne s’absentait, son âge, son caractère, sa manière de vivre, etc.

Il y avait un carnet… même dans le faux Panama.

Enfin, parmi des papiers, on saisit cette lettre étrange d’une écriture de femme dont nous n’avons jamais pu connaître l’auteur, mais qui jetait une lumière singulière sur la vie mystérieuse de Renard :

« Vous croyez donc que je suis bouchée à l’émeri, pour m’envoyer des bourdes pareilles : que vous êtes parti pour Bruxelles ? Vous avez donc peur, que vous vous sauvez, et que vos meubles vous ont suivi ? Si vous disiez le produit de tous vos vols et vos outils à ouvrir les coffres-forts, je comprendrais.

» Mais dire « vos meubles », quelle blague ! Une autre fois, vous direz « les pièces à conviction », car vous savez que je les ai vues. Vous les avez montrées, et ce que vous n’avez pas dit, Corti s’en est chargé.

» Si vous croyez que vous ayez encore affaire à l’insensée que j’étais pour quelques jours. Comment voulez-vous que je les aie autrement vus que montrés par Jules Corti et sa maîtresse et par vous. Mais, il faut que je vous l’avoue : j’étais trop inconsciente, et vous savez, quand on a été trompée comme je l’ai été par Jules Corti, sa maîtresse et vous, ça fait ouvrir les yeux.

» Cependant, j’aurais dû être fixée sur son compte, car au mois de novembre 1892, pour aller vendre les titres volés et opposés, il n’a pas hésité à compromettre deux amies à Milan, et quand vous avez lu le Secolo, de Milan, vous vous tordiez parce qu’on le cherchait à Paris le 19 et qu’il était parti le 18, la veille. C’est comme quand Goron est allé à Londres lui-même parce que ses roussins sont tellement bouchés qu’ils ne cherchent jamais du bon côté ; mais je me charge de le mettre au courant.

» Vous étiez content qu’il fasse chou-blanc, vous vous foutiez de sa poire ; mais soyez certain qu’il ne faudrait pas grand’chose pour le mettre sur vos traces. C’est comme pour les 17,000 francs de Milan. Il y a toujours le banquier et son garçon qui sont au ballon, et vous vous baladez au soleil.

» Et votre concierge de l’avenue Wagram, il est vraiment naïf de vous croire rentier, car s’il ouvrait les yeux, il verrait clair. Mais il a peut-être intérêt à ne rien voir, car toute la troupe qui arrive de Londres chez vous, que vous faites passer pour votre neveu, votre frère, ou un commerçant venant à Paris pour acheter un fonds, ce ne sont en réalité que des voleurs comme vous, qui êtes le chef, et que vous vous vantez qu’il y a vingt-cinq ans que vous faites le métier de cambrioleur.

» Comme logement, je vois bien que vous n’êtes pas embarrassé, car vous pouvez bien habiter celui du Bois de Boulogne où vous vous êtes fait passer pour un commerçant venant de Chartres et où vous avez fait passer Jules Corti pour peintre en bâtiments et que c’était pour faire la cour et pour prendre les empreintes de clefs à la bonne de la baronne et la dévaliser le jour opportun. Si elle ne l’a pas été, elle doit son salut au grabuge qu’il y a eu dans le ménage. Mais l’air du Bois de Boulogne vous est contraire. Vous pouvez encore habiter la rue Saint-Antoine, 151, que vous avez fait louer par la maîtresse à Jules Corti et payer d’avance, et que le motif était de dévaliser le bijoutier.

» Et vous vous cachez sous le masque de l’anarchie pour faire ces coups-là et tromper les compagnons et que c’est lâche de faire des révélations ; c’est sans doute vous qui êtes courageux d’agir comme vous le faites.

» Dans tous les cas, c’est vous qui l’aurez voulu, car je vous ai prévenu et, en général, un homme averti en vaut deux.

» Pour toute réplique, vous avez dit que vous agiriez avec des moyens énergiques, mais je ne vous crains pas ; je sais bien que vous avez des poisons chez vous, du chloroforme pour endormir…

» Vous avez eu la bêtise de me les montrer. Eh bien, si tous les anarchistes sont comme vous, je plains la société future.

» Vous dévalisez les bourgeois pour placer le produit de vos vols à la banque, en Angleterre, pour vous faire des rentes. Elle est belle, votre anarchie ! Vous êtes loin d’être un Duval et un Ravachol ; eux au moins, ce qu’ils faisaient, c’était pour la cause ; et vous voulez jouer au délicat ; ça vous va bien, je vous le conseille.

» Maintenant, je veux mes affaires et que tout soit fini ; ça me répugne de faire des révélations. Cependant, si vous me forcez, je n’hésiterai pas et je vous assure que je le ferai au complet. Tant pis, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

» Si, toutefois, vous n’avez pas mes draps, envoyez-moi vingt francs, et, pour la lettre de mon mari, rapportez-la chez la concierge, car rien au monde ne peut la remplacer. C’est un souvenir et j’y tiens, je vous le répète ; je préférerais plutôt vous faire faire vingt ans de bagne que de vous la laisser.

» Maintenant, inutile de pleurer misère. Je sais que vous ne manquez pas, d’après les vols que vous venez de faire et, en plus des lingots d’or, que vous avez des bijoux que vous fondez, et les brillants que vous retirez, et vous n’avez pas mangé les 40,000 francs du vol du mois de décembre avec M… et P… Je ne vous donne pas les adresses, car je crois que c’est inutile… Maintenant, inutile de m’écrire, vous êtes comme le serpent. Vous avez le miel sur les lèvres et le venin dans le cœur. Il fait semblant de dormir et il pince le premier qui s’approche.

» Signé : Octavie.

» Lyon, le 16 février 1893. »

Quelle était cette Octavie ? Nous cherchâmes à le savoir, sans y parvenir, et cette mystérieuse correspondante du faux M. Clément n’éprouva nullement le besoin de se faire connaître. De son côté, Renard se refusa toujours à dire qui elle était ; on alla vainement aux adresses indiquées sur la lettre ; on ne trouva rien. C’est le point resté mystérieux dans cette singulière affaire. Mais ce fut le seul.

On parvint à trouver tous les domiciles de Renard et tous les faux noms qu’il prenait.

Il avait un logement rue Blomet, sous le nom de Morel ; un autre sous le nom de Barbier, avenue de Wagram ; rue Lafontaine, sous le nom de Butet, la chambre, où l’on avait fait la première perquisition que j’ai racontée, et rue de la Barouillère, un petit appartement sous le nom de Deschamps.

Renard apparut alors ce qu’il était : un malfaiteur tout à fait extraordinaire et d’un machiavélisme stupéfiant. Il appartenait à cette catégorie d’individus vils, qui exploitent les plus basses passions de l’humanité, et on retrouva rue Lafontaine la preuve que sa première industrie avait été de faire chanter les vieillards qui ont des vices contre nature ; il avait, notamment, presque ruiné un ancien officier supérieur, dont l’âge avait affaibli les facultés.

Renard était un être bizarre, assez grand et de forte corpulence ; il paraissait âgé d’une cinquantaine d’années, bien que ses cheveux fussent restés châtains ; sa figure était empâtée, la barbe rare et mélangée de poils blancs ; toute sa physionomie respirait l’astuce. Enfin il avait un tic particulier.

Quand on le prenait en flagrant délit de mensonge, sa voix, naturellement douce et insinuante, s’enflait tout à coup, et il était pris d’un rire nerveux sec et sonnant faux.

Cet individu avait passé, lui aussi, bien des années dans les maisons, centrales, et, avec une grande intelligence, il avait organisé une sorte d’association internationale de malfaiteurs, tout comme Catusse et Ménégant. Il avait, à Londres, un de ses parents, connu dans le monde de la pègre sous le nom de « Charlot Gros… Derrière », qui s’occupait spécialement de l’écoulement des titres volés.

Son complice, Paul Jably, une espèce d’hercule, un redoutable bandit brutal et féroce, fut forcé d’avouer lui aussi qu’il avait joué un rôle dans le vol de l’avenue Marceau et que c’était lui qui avait fait le préfet de police.

L’arrestation de ces deux hommes fit découvrir la part qu’ils avaient prise non seulement au vol de l’hôtel Panisse, mais encore à plusieurs autres.

C’étaient eux qui avaient dévalisé madame Dinah Félix, l’artiste bien connue, qui habitait alors rue Basse-du-Rempart.

C’étaient eux encore qui, se disant commissaire de police et agent de la Sûreté, s’étaient introduits à Rueil chez une dame B…, d’où ils avaient emporté 20,000 francs d’argent et des bijoux. On acquit encore la preuve qu’ils étaient les auteurs de vols commis à Saint-Quentin, à Laon, etc., etc.

Jamais on n’avait mis la main, depuis la bande Catusse, sur une association de bandits aussi dangereux.

On soupçonnait Renard d’être affilié aux anarchistes ; la vérité, c’est qu’il les exploitait ; il s’était contenté de négocier le produit de quelques vols commis par certains propagandistes par le fait.

On ne put rien tirer de lui à cet égard.

— J’ai été, me disait-il, un des grands négociateurs des principaux vols commis par les anarchistes, mais je n’ai pas envie de me faire tuer ! Sans cela, je vous dirais tout ! Vous ne pouvez vous imaginer, ajoutait-il avec coquetterie, à quel point cela m’amuserait et vous amuserait aussi ! Mais je ne puis, je tiens à ma peau !

Renard avait aussi avec moi des moments d’abandon.

— Voyez-vous, monsieur Goron, me dit-il un jour, ce qui m’a perdu, c’est de travailler à plusieurs ! Ah ! j’en ai fait d’autres affaires, que vous ne savez pas et que vous ne saurez jamais, parce que je ne vous les dirai pas, mais j’étais seul ! Cette fois, ce qui m’a fait prendre, c’est d’avoir des complices ! Si ces imbéciles avaient eu en moi la confiance que je méritais, s’ils m’avaient chargé de tout liquider avec les relations que j’ai su me créer en Europe, vous n’y auriez vu que du feu ! Ce sont eux qui m’ont fait pincer ! Ces gens-là ne connaissent pas la valeur de la centralisation !

Ce Renard, du reste, était impayable. Un jour, à Mazas, M. Atthalin et moi, nous l’avions confronté avec l’officier supérieur dont j’ai parlé, et qu’il avait dévalisé. Quand le pauvre homme fut parti, Renard, qui s’imaginait sans doute être encore « M. Clément », se tourna vers nous et s’écria :

— Maintenant, messieurs, que nous sommes entre magistrats !…

La situation était si drôle que, M. Atthalin et moi, nous partîmes d’un grand éclat de rire !

Le procès, qui dura plusieurs audiences, fut un étalage pittoresque des vices de l’humanité et aussi de la naïveté de la plupart des gens qu’exploitent les filous.

Renard fit le joli cœur et amusa le public en racontant, assez plaisamment, que sa spécialité était de jouer les commissaires de police ; il s’appesantissait sur les détails du vol de l’avenue Marceau… Mais toute cette bonne humeur tomba quand un agent, Rossignol, vint raconter que Renard, dit : « la Bombée », dit « la Grosse-Tête », était d’un monde particulier et ignoble qui cherchait à faire de Paris la Sodome moderne.

C’est, en effet, un des signes les plus curieux des misérables atteints de ce vice immonde ; non seulement ils ne l’avouent pas, mais préfèrent se reconnaître coupables de tous les crimes plutôt que de laisser proclamer leur infamie !

Seuls, les esthètes modernes, qui ont ressuscité l’amour grec, avouent parfois leurs licences poétiques.

Renard, comme la plupart de ses compères, tempêta, cria, protesta contre l’évidence même, et, à un moment donné, ne se défendit plus contre les accusations qui pouvaient l’envoyer au bagne pour le restant de ses jours, mais s’indigna contre celles qui touchaient à sa moralité !

Il y avait neuf accusés : Renard, Tajean-Alleaume, Jably, dit Paul le Cocher, et puis toute la troupe des recéleurs et des complices de moindre importance.

Quant aux autres arrêtés tout d’abord, on s’arrangea pour les caser dans certaines affaires judiciaires, dont ils avaient été les héros.

Parmi les recéleurs, il y avait, notamment, un nommé L…, chez qui on avait trouvé des étoffes, volées par la bande ; un bandit, incontestablement, mais qui, je le crois, n’avait pas participé au vol Panisse.

Le cas de cet homme était tout à fait original : voleur de profession, nous avions retrouvé sa main dans cent affaires ; on l’avait arrêté maintes fois, et, toujours, on avait été obligé de le remettre en liberté, attendu que la preuve matérielle manquait.

Dans cette affaire, il avait toutes les apparences contre lui, sans peut-être avoir la réalité ; les jurés lui firent payer le passé. Il fut condamné à six ans de réclusion, peut-être l’unique fois où il était innocent !

Cependant, je n’aurai jamais la pensée de classer L… parmi les victimes des erreurs judiciaires !

Un des côtés les plus curieux du procès Panisse-Passis, fut l’impression tout à fait extraordinaire qu’il produisit sur les concierges de Paris.

Pendant des mois, quand un véritable commissaire se présentait dans une maison pour faire une perquisition, le concierge lui répondait en haussant les épaules :

— Ah ! non, elle est connue celle-là, il ne faut pas nous la faire !

Et, lorsque le magistral indigné sortait son écharpe, le pipelet reprenait :

— Parfait, c’est bien comme cela que les choses doivent se passer ! Il en avait une écharpe, lui aussi, Renard !

La dispute montait de diapason, les gardiens de la paix arrivaient, et l’on vit des commissaires de police très authentiques conduits au poste !

Il m’arriva à moi-même une aventure assez originale.

Un matin que j’étais allé perquisitionner chez un individu qui me connaissait fort bien, le concierge me fit l’algarade que l’on sait et me barra carrément le chemin, me prenant pour un émule des dévaliseurs de l’hôtel Panisse.

Au bruit, mon homme ouvrit sa porte et, dès qu’il m’aperçut, n’ayant, lui, aucun doute sur mon identité, il n’eut plus qu’une pensée : se tirer des jambes le plus vite possible.

Au moment où je commençais à me mettre en colère et à attraper sévèrement le concierge, j’entendis un léger bruit derrière moi ; je me retournai : c’était mon filou qui filait à l’anglaise…

Sans attendre l’arrivée des agents et la fin des explications, je me mis à courir après lui de toutes mes forces et je le happai au collet quelques mètres plus loin !…

On a célébré Renard comme un homme de génie ; on a fait des romans et des vaudevilles avec son histoire.

Au fond, il ne méritait pas cet excès d’honneur ; il n’avait rien inventé : c’était un simple plagiaire, tout comme Lecomte. Seulement, c’était « Gil Blas » qu’il avait plagié.

Dans un chapitre de son odyssée, le héros de Le Sage raconte comment, travesti en alguazil, il seconda deux bons compagnons qui firent les personnages de greffier et de commissaire de l’inquisition pour dépouiller un riche marchand juif converti. Mais la citation même du passage démontre, bien mieux que tous les raisonnements, le plagiat de Renard :

« Nous allâmes frapper à la porte de Samuel Simon. Il vint ouvrir et il fut étonné de voir trois figures comme les nôtres ; il le fut bien davantage quand Laméla, qui portait la parole, lui dit d’un ton impératif : « Maître Samuel, je vous ordonne de la part de la Sainte Inquisition, dont j’ai l’honneur d’être commissaire, de me donner tout à l’heure la clef de votre cabinet ; je veux voir si je ne trouverai point de quoi justifier les mémoires qui nous ont été remis contre vous. »

» Le marchand, que ce discours déconcerta, fit deux pas en arrière, comme si on lui eût donné une bourrade dans l’estomac. Bien loin de se douter de quelque supercherie de notre part, il s’imagina de bonne foi qu’un ennemi secret l’avait rendu suspect au Saint-Office ; peut-être aussi, ne se sentant pas trop bon catholique, avait-il sujet d’appréhender une information. Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais vu d’homme plus troublé. Il obéit sans résistance et avec le respect que peut avoir un homme qui craint l’inquisition. Il nous ouvrit son cabinet. « Du moins, lui dit Ambroise en entrant, du moins recevez-vous sans rébellion les ordres du Saint-Office !… Mais, ajouta-t-il, retirez-vous dans votre chambre et laissez-moi remplir mon emploi. »

» Samuel ne se révolta pas plus contre cet ordre que contre le premier ; il se tint dans sa boutique et nous entrâmes tous trois dans son cabinet où, sans perdre de temps, nous nous mîmes à chercher ses espèces. Nous les trouvâmes sans peine ; elles étaient dans un coffre ouvert et il y en avait beaucoup plus que nous n’en pouvions emporter.

» Nous sortîmes du cabinet après avoir si bien fait notre main. Alors, pour une raison que le lecteur devinera aisément, monsieur l’inquisiteur tira son cadenas qu’il voulut attacher lui-même à la porte ; ensuite, il mit le scellé, puis dit à Simon : « Maître Samuel, je vous défends, de la part de la haute Inquisition, de toucher à ce cadenas, de même qu’à ce sceau, que vous devez respecter puisque c’est le sceau du Saint-Office ! Je reviendrai demain à la même heure pour le lever et vous apporter des ordres. » À ces mots, il se fit ouvrir la porte de la rue que nous enfilâmes joyeusement l’un après l’autre… »

Détail amusant : dans le capharnaüm de Renard, j’ai retrouvé un exemplaire de Gil Blas, et cet étonnant bandit m’a avoué lui-même que c’était son livre de chevet.

Note de l’Auteur. — Dans un des nombreux entretiens que j’eus avec Renard au cours de l’instruction, il me dit ceci : « — Si le jury et la Cour ne sont pas impitoyables ; si l’on ne m’envoie à la Nouvelle que pour dix ans, je resterai, estimant que ce que j’ai fait vaut cela. Mais si l’on me colle vingt ans, je m’évaderai. » Renard, qui fut condamné à vingt années de travaux forcés et envoyé à la Guyane, a tenu parole. Il s’est sauvé du bagne, et j’ai reçu de l’évadé une lettre datée d’Amérique contenant une foule d’injures contre le service de la Sûreté et contre moi, parce que dans mes mémoires parus en feuilleton j’ai dit qu’en Cour d’assises, Rossignol l’avait fait passer pour un homme de mœurs inavouables. « Je suis un voleur, dit-il, un brigand tant que vous voudrez ; mais j’ai toujours aimé les femmes, puisque c’est l’une d’elles qui, habillée en religieuse, m’a aidé à m’échapper des mains des garde-chiourmes du Maroni. » Je ne rectifie ni ne confirme les renseignements fournis à la Cour d’assises. Renard, forçat évadé, proteste comme Renard accusé. J’enregistre sa protestation. — G.

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