Partie 3 · Arton et le vrai Panama
Vers la fin de l’hiver 1890-91, je reçus un matin la visite d’une jeune et jolie femme qu’accompagnaient deux messieurs que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vus — pas plus que la dame, d’ailleurs — et qui étaient l’un un député, l’autre un financier qui déclara se nommer M. Arton. Ce nom ne me frappa nullement.
Quand mon garçon de bureau me présenta cette carte, c’est à peine si je me souvins vaguement d’avoir vu sur les murs de Paris, quelques années auparavant, de grandes affiches portant en lettres immenses « Café Arton ».
La jeune femme, avec gentillesse, me raconta sa mésaventure ; la veille, elle était allée au bal de l’Opéra, dans une loge, et toute la nuit elle s’était amusée à lancer des confetti. Elle avait même mis à cet exercice une ardeur telle, qu’en rentrant chez elle, elle n’avait plus retrouvé à son cou une magnifique broche en perles noires entourées de brillants d’une valeur de près de trente mille francs.
— Mon Dieu ! avoua-t-elle, j’étais si animée à ce jeu qu’à un moment donné la manche de mon corsage a dû se prendre à la broche mal attachée et l’a entraînée… Ma pauvre broche sans doute est allée se promener au milieu de la salle… avec les confetti que je lançais !
Certes, retrouver une broche dans ces conditions, était beaucoup plus difficile que de retrouver la traditionnelle anguille dans la traditionnelle botte de foin.
Néanmoins, comme la jeune femme était charmante et qu’elle avait un gros chagrin de la perte de son bijou, je prononçai les paroles sacramentelles de consolation, que les magistrats sont obligés de dire en pareille circonstance.
J’avais, par acquis de conscience, ordonné des recherches à l’Opéra, recherches restées d’ailleurs sans résultats, et je ne pensais même plus à cette histoire, quand un matin on m’apporta la broche dans des conditions tout à fait curieuses.
Un gamin de dix-huit ans, lequel avait les plus fâcheuses habitudes, comme on va le voir, s’était fait prendre en flagrant délit de vol à l’étalage, à la porte d’un magasin du quartier du Temple. Il avait pris quelque chose comme six mouchoirs et une douzaine de chaussettes.
M. Trobert, commissaire de police, alla faire une perquisition au domicile du voleur ; là, on s’aperçut que, malgré son jeune âge, il était en puissance de femme et qu’il possédait une joyeuse gigolette… Seulement, les agents qui accompagnaient le commissaire de police du quartier dans cette perquisition, louchèrent un peu quand ils virent au cou de la demoiselle, fermant son méchant corsage de satinette rose, une broche qui jetait des feux et paraissait ne pas être en toc.
— Qui t’a donné cela ? lui demandèrent-ils.
— Cette broche ? Mais c’est mon homme qui m’en a fait cadeau, l’autre nuit, que nous « étions masques » au bal de l’Opéra !… Même qu’il l’a ramassée dans un tas de confetti.
La gigolette fut très étonnée quand on la cueillit pour « une broche ».
— Ma voisine n’a voulu m’en offrir que dix francs, disait-elle ; moi, j’en voulais douze. Ce que c’est que la veine ! Si elle m’avait donné mes douze francs, vous ne l’auriez pas trouvée à la maison !
Si la gigolette fit une grimace en allant rejoindre son homme au Dépôt, la jeune femme, amie d’Arton, sauta de joie, quand je la fis venir et lui rendis le bijou, qui lui revenait ainsi par une sorte de miracle. Il y eut de sa part et de celle d’Arton une telle explosion de reconnaissance, que je dus me défendre un peu et rendre au hasard, qui seul avait tout fait, sa légitime part.
Alors, madame X… et Arton eurent une idée généreuse. Ils voulaient absolument obtenir la grâce du jeune voleur et de sa maîtresse ! La pensée que ces deux pauvres diables étaient en prison leur gâtait, disaient-ils, la joie d’avoir retrouvé le bijou.
Je crois qu’ils l’obtinrent. Je suis même certain que, malgré la défense que je lui en avais faite, l’amie d’Arton donna au jeune voleur une gratification assez forte…
Bref, pendant que se négocia cette petite affaire, je vis Arton deux ou trois fois. Quand tout fut fini, il revint me voir et me dit :
— Monsieur le chef de la Sûreté, vous avez été si aimable pour moi que je viens vous demander une faveur que vous ne pouvez me refuser. Dans quelques jours, je donne un grand dîner, auquel assisteront M. X…, ancien ministre, MM. A…, B…, C…, députés, M. Z…, sénateur, etc., etc. Il faut que vous me promettiez d’être des nôtres.
J’ai toujours l’habitude de décliner les invitations des gens que je connais imparfaitement. Néanmoins, celle-ci m’était faite avec une amabilité telle, que je me vis obligé d’accepter, après une vive défense, bien résolu, toutefois, à trouver un moyen poli de me dégager, chose assez facile pour un chef de la Sûreté qui a de très multiples occupations.
N’allez pas croire au moins que j’eusse un flair particulier et qu’une sorte de prescience m’avertît que je serais chargé de faire arrêter Arton un an plus tard. J’étais bien loin de toute pensée de ce genre. Arton était pour moi un monsieur quelconque, ni sympathique, ni antipathique. Ce qui m’effrayait, c’était la liste des députés et sénateurs, ses convives, presque tous tenant une grande place dans le parti qui avait suivi le général Boulanger !
On avait déjà assez raconté de sottises sur mon compte, pour que je ne m’exposasse point à me voir encore traité de conspirateur boulangiste.
Mais il me vint, je ne sais plus aujourd’hui pourquoi, une curiosité de savoir quel était ce M. Arton qui m’invitait à dîner avec le Parlement. J’envoyai Rossignol rue Rouget-de-l’Isle. Jamais on ne me rapporta sur personne renseignements meilleurs. Il n’y avait pas la plus petite ombre au tableau : crédit de premier ordre, brave homme, aimé de son concierge, généreux, bon, sensible, charitable. S’il m’en souvient bien, d’après le rapport verbal que me fit Rossignol, Arton devait avoir toutes les vertus.
Cela ne changea rien à ma résolution, du reste, car, je le répète, c’étaient les députés et les sénateurs qui me faisaient peur. Rossignol, le soir du fameux dîner, s’en fut chez Arton le prévenir que je regrettais beaucoup d’être privé du plaisir que j’aurais eu à dîner avec lui, mais qu’un vol très important… ayant été commis, dans la banlieue… j’étais obligé de passer toute la soirée à Chaville ou à Saint-Maur, peut-être même à Courbevoie.
Depuis cette époque, je n’ai plus revu Arton que dans la prison d’Holloway, où j’allai le voir en qualité de rédacteur du Matin.
Un an après ce dîner manqué, je fus surpris de recevoir de M. Welter, juge d’instruction, l’ordre de rechercher un nommé Arton, banquier, rue Rouget-de-l’Isle, alors en fuite.
Je m’applaudis d’avoir eu la bonne idée de ne pas aller dîner chez un homme que j’étais obligé d’arrêter.
Et ce fut tout.
Le mandat que l’on me confiait à exécuter ne me suggéra aucune autre pensée. Il paraît que déjà, à cette époque, tous les hommes au courant de la politique savaient qu’Arton voulait dire : Panama ; moi, je ne savais rien de tout cela.
Je suis bien décidé d’ailleurs à garder ma sainte ignorance de la politique jusqu’à mon dernier jour.
Dans la perquisition rue Rouget-de-l’Isle, on trouva un portrait d’Arton au fusain, fait d’après une photographie et qui datait au moins de dix ans. Avec le signalement toujours vague, toujours incomplet que donnent les gens dont ce n’est pas le métier, — c’était le seul document qu’il fût permis de fournir aux agents. Néanmoins, on fit photographier, par acquit de conscience, le portrait au fusain, et on le distribua avec le signalement dans le monde entier, pour ainsi dire.
Pendant quelques semaines, les recherches se firent avec une grande activité, aussi bien en France qu’en Angleterre ; puis, quand il me fut prouvé que non seulement Arton ne se trouvait pas à Paris, mais encore qu’il n’y reviendrait vraisemblablement pas, je ne comptai plus guère que sur le hasard pour arrêter le fugitif, comme cela se passe d’ordinaire pour tous les financiers qui lèvent le pied.
Mais voilà qu’à la fin de 1892 éclata tout à coup le « Panama », et en lisant les journaux je fus obligé d’apprendre, sans comprendre grand’chose, du reste, à tout cela, le rôle qu’on prétendait avoir été joué par Arton non seulement en finance, mais encore en politique.
Cette fois, sur l’ordre du préfet de police, je fis reprendre les recherches avec plus d’activité que jamais, sachant fort bien, du reste, que, de son côté, la Sûreté générale, cette police rivale depuis plus d’un siècle de la préfecture, s’occupait de retrouver celui qu’à la tribune on appelait le grand corrupteur…
Les recherches des policiers concurrents, pour ne pas dire rivaux, n’avaient peut-être pas le même but que les miennes, si j’en crois ce que j’ai lu depuis dans les feuilles publiques.
Je chargeai Houillier et Soudais de retrouver Arton. Houillier alla à Londres, et Soudais surveilla à Paris toutes les personnes que l’on pouvait soupçonner d’avoir des relations avec le financier en fuite. Ces premières recherches ne donnèrent aucun résultat, et, un jour, M. Lozé me dit :
— Mon cher ami, un agent de la Sûreté générale connaît Arton ; il va partir à sa recherche et il est nécessaire de lui adjoindre Soudais.
Malgré moi, je fis cette réflexion, que si l’on voulait mettre à la poursuite du fugitif quelqu’un le connaissant, il était plus simple de m’en charger moi-même.
Tout le monde savait, car je ne m’en étais caché à personne, qu’Arton m’avait rendu visite à la Sûreté.
Néanmoins, comme je n’avais pas l’habitude de discuter les ordres de mes chefs ni de demander des explications quand ils ne m’en donnaient pas, je me gardai bien de faire à M. Lozé la moindre observation et j’envoyai mon agent au cabinet du préfet, où on devait le mettre en relation avec un nommé Lemoine.
Ce Lemoine, dont le vrai nom, je l’ai su depuis, était Dupas, a fait quelque peu parler de lui ; mais la première fois que je le vis, je l’affirme, ce fut le jour où je fus appelé comme témoin dans son procès en police correctionnelle, où il fut d’ailleurs acquitté. Lors du départ de Soudais, on avait omis, bien certainement, dans l’intérêt de la justice, de me donner la véritable identité du compagnon de mon agent.
Vous admettrez bien aussi que les autorités supérieures n’avaient nullement besoin de me raconter par le menu comment Dupas et Arton s’étaient connus !
Donc, voilà Soudais parti, et, peu à peu, nous apprenons les diverses péripéties du voyage.
C’est d’abord à Jassy qu’Arton est manqué d’une heure à peine.
Avait-il été prévenu par un ami ? S’était-il contenté tout simplement de lire dans les journaux roumains le compte rendu télégraphique de la séance de la Chambre des députés de Paris, dans laquelle M. Ribot avait annoncé le départ de ses agents ? Toujours est-il qu’il avait pris la fuite en toute hâte.
Ensuite, ce furent les pérégrinations des deux agents à travers l’Europe à la poursuite de cet insaisissable voyageur, qui disparaissait de Hambourg ou de Nuremberg toujours quelques heures avant leur arrivée.
Je suis certain que Soudais a fait tout son devoir et qu’il a dû dépenser toute son activité pour essayer de retrouver l’homme qu’il était chargé d’arrêter.
D’un autre côté, il m’a toujours affirmé de la façon la plus formelle que, dans cette circonstance, il avait été très loyalement secondé par Dupas.
Mais il n’en est pas moins certain qu’à ce moment l’état d’esprit du public était à la blague ; on se moquait de l’insuccès des policiers. Seulement, si l’on blaguait ces malheureux carabiniers arrivant toujours en retard, comme ceux d’Offenbach, on apportait à cette ironie un sentiment d’excuse et de pitié pour ces pauvres policiers, toujours retardataires… par ordre. Je ne pouvais rencontrer un ami sans qu’il me dît, avec un sourire :
— Eh bien ! mon vieux Goron, quand vous permettra-t-on d’arrêter le fameux panamiste ?
Cela me mettait dans des rages bleues, mais il n’y avait pas à lutter contre ce courant d’opinion.
Cet état d’esprit étrange, dont les journaux se faisaient, d’ailleurs, largement l’écho, eut une répercussion particulière sur l’esprit du personnel de la préfecture de police.
Nous savions tous, depuis le départ de Soudais, que Dupas, quelque temps auparavant, avait eu avec Arton une entrevue à Venise. Nous n’en connaissions pas encore tous les détails, mais nous nous demandions ce que voulait dire cette comédie et pourquoi l’on choisissait, pour accompagner un agent de la police criminelle, un employé de la Sûreté générale, qui avait eu à sa disposition, sans l’arrêter, l’homme contre lequel il avait un mandat dans sa poche.
Chose que comprendront tous ceux qui connaissent mon caractère, c’était peut-être ce qui me donnait, à moi, le plus d’envie d’arrêter Arton.
— Vous savez, patron, me disaient parfois certains de mes agents, on l’aura peut-être, cet insaisissable Arton ! mais, vous verrez, ça ne sera pas de l’avancement !
Je répondais invariablement :
— Vous êtes fous, mes enfants !
Néanmoins, je me demandais si après tout ce n’étaient pas mes agents qui avaient raison, tant on subit l’influence des opinions ambiantes !
J’avais donc le violent désir d’avoir Arton. C’était, du reste, mon devoir de l’arrêter, et comme aucun de mes chefs, je tiens à l’affirmer, n’avait manifesté devant moi le désir que cette arrestation ne fût pas opérée, que je n’avais à tenir aucun compte des bruits qui couraient, j’étais certain de ne pouvoir encourir un blâme en accomplissant une mission dont j’étais chargé par la justice.
Mais ces sentiments-là, mon personnel ne pouvait les avoir ; il en restait à la phrase de certains de mes agents que j’ai déjà reproduite : « Arrêter Arton, ce ne sera pas de l’avancement ! »
C’est du reste la formule qui résumait le mieux l’état d’âme du personnel de la préfecture, aussi bien que de tous les Parisiens.
Àce moment-là, justement, Dupas, se lassant d’une poursuite inutile, revint à Paris, laissant Soudais seul.
Celui-ci, qui disait ne plus pouvoir rien faire d’utile, demanda à rentrer à son tour, et, comme je le devais, je transmis sa demande à M. Lozé.
C’était la période où journalistes et députés accusaient avec le plus de violence le gouvernement et la police de ne pas vouloir arrêter Arton.
Soudais, dont le départ avait été annoncé à la tribune, Soudais, sur le pavé de Paris ! c’était un prétexte à toutes les attaques.
— Que Soudais nous laisse tranquille pour le moment, me répondit le préfet, qu’il reste où il est. Si nous avons une nouvelle piste, nous saurons où le trouver.
Peut-être traduisis-je avec un peu plus de naturalisme cette réponse à un de mes secrétaires, Herbain, qui correspondait directement avec Soudais, et qui interpréta à son tour mes instructions et celles du préfet… en gavroche parisien qu’il était. « Cherchez ou faites semblant de chercher. Restez tranquille. Il ne faut pas qu’on vous voie ici. Tout cela c’est de la politique. »
J’avais précisément, à ce moment-là, l’idée d’utiliser Soudais d’un autre côté. J’avais une autre piste que je voulais suivre.
Je partis pour Londres, soi-disant pour l’affaire Panisse, mais en réalité pour rechercher Arton. J’emmenai avec moi Orion et Girodot.
Àce premier voyage comme aux autres, je me suis donné un mal de chien pour essayer d’arrêter Arton. Je vais raconter une aventure qui m’arriva alors et qui prouve que j’apportais à cette poursuite la même conscience, la même ardeur qu’à celle de tous les individus que j’étais chargé de mettre sous la main de la justice.
Je me souciais fort peu de savoir si l’arrestation d’Arton aurait des conséquences agréables ou désagréables pour le gouvernement !
Donc, sur la dénonciation d’un indicateur anglais, un courtier de la Cité, j’étais arrivé à Londres. Ce courtier, nommé C…, m’offrait, moyennant une gratification assez ronde, de me faire découvrir l’introuvable Arton, qu’il prétendait connaître.
D’après lui, l’homme que je cherchais vivait aux environs de la capitale de l’Angleterre et se livrait au trafic des titres frappés d’opposition.
Je croyais savoir qu’Arton manquait d’argent ; d’un autre côté, il me semblait difficile, traqué comme il l’était, qu’il pût se livrer à un négoce public capable de lui faire gagner sa vie. Il n’y avait donc rien d’invraisemblable à ce que l’ancien banquier fît, comme la plupart de ses collègues réfugiés à Londres, un métier interlope, mais très rémunérateur.
On arrêta « un plan ». L’agent Girodot devait jouer le rôle d’un voleur parisien chargé par ses camarades de laver le produit de plusieurs vols ; des intermédiaires devaient présenter Arton au porteur des titres lorsque celui-ci serait en mesure de les livrer.
Pour faciliter la mise en scène, j’achetai un certain nombre de titres italiens frappés d’opposition.
Enfin, le jour du rendez-vous arriva ; il fut donné dans un public-house de Richmond, à quelques centaines de mètres de la gare.
Je convins soigneusement avec mes hommes des détails de l’opération ; il fut entendu que je ferais un signal pour qu’ils s’emparassent du banquier si c’était bien Arton et que j’en ferais un autre en cas d’erreur. Comme j’étais le seul connaissant l’homme, je devais me rendre à Richmond avec Orion, mais par un autre train que Girodot.
J’avais tout préparé, sans prévenir les autorités anglaises, dont le formalisme m’eût lié les bras. Je risquais une bagarre, mais cette solution n’était pas pour me déplaire, attendu que dans ce cas la police anglaise interviendrait, nous arrêterait tous, y compris Arton, et qu’alors il nous serait facile de prouver notre identité et de faire maintenir Arton, grâce au mandat d’amener lancé contre lui et déposé à New Scotland Yard.
Enfin Girodot partit pour Richmond et nous le suivîmes ; seulement, pendant qu’il était attablé au public-house avec les intermédiaires qui devaient le présentera « l’insaisissable fugitif », je restai aux alentours de la gare de Richmond, observant avec attention l’arrivée des voyageurs. Tout à coup, j’aperçus, à côté d’une dame qui portait un sac de voyage noir paraissant assez lourd, un petit homme rondelet qui ressemblait très vaguement à Arton. C’était la même démarche, la même taille, le même type sémite ; et cependant ce n’était pas le grand corrupteur : il me suffit de le regarder attentivement pour m’en convaincre.
— Vous allez voir que cet homme qui marche devant nous est le faux Arton qu’on va présenter à Girodot, dis-je à Orion.
Je suivis des yeux le couple et je le vis entrer dans le public-house. Quelques minutes après, Orion et moi nous pénétrions à notre tour dans le bar, où nous voyions le soi-disant Arton et sa compagne assis en face de Girodot et choquant contre son verre leurs verres de whisky.
Girodot était impayable avec sa figure de paysan entêté et rusé, serrant contre lui, d’un geste de défense, un gros paquet soigneusement ficelé qui simulait 300,000 francs de rentes italiennes et qui n’était composé que de vieux journaux.
Seuls, du reste, les échantillons que j’avais achetés devaient être montrés par lui, puisqu’au moment de la conclusion du traité, tout le monde devait se jeter sur Arton pour l’arrêter.
Girodot mettait déjà la main à la poche pour y prendre les échantillons, quand je fis le signal que ce n’était pas notre homme.
Il se passa alors une scène d’un comique achevé, qui m’aurait bien fait rire si je n’avais eu la préoccupation constante, à ce moment, de préserver mes agents et moi de quelques mauvais coups des nombreux malfaiteurs qui nous entouraient.
Je vis tout à coup Girodot se lever, jouant une violente émotion, et se pencher vers ses voisins, auxquels il me désigna.
— Il y a là deux types, dit-il, qui ne m’inspirent pas confiance. C’est de la police ! Faites comme vous voudrez, moi je me tire !
Tous les Anglais qui l’entouraient comprenaient le français, et même le parlaient.
Le seul mot de police produisit un effet à la fois comique et foudroyant ; en une seconde, tous avaient disparu, y compris la dame qui accompagnait le faux Arton. Celle-ci n’oublia pas son sac, mais tous avaient oublié de payer leur consommation.
Ce fut moi qui soldai l’addition des négociants en valeurs. Le plus drôle, c’est que Girodot retrouva dans la soirée le gentleman qui ressemblait à Arton et sa compagne.
Tous deux le houspillèrent un peu.
— Vous avez eu tort d’avoir peur, dirent-ils ; ces gens-là n’étaient pas de la police : c’étaient deux pickpockets qui en voulaient à notre sac, et ils avaient raison, puisqu’il contenait 75, 000 francs. Je suis même certain que le petit qui avait la moustache rousse est un Français. Il a un chapeau comme on n’en voit pas à Londres.
Le petit à la moustache rousse, c’était moi, et le chapeau dont il parlait, je l’avais acheté le matin même dans un magasin de Regent Street.
C’était bien la peine, vraiment !
Ainsi se termina cette équipée.
Je fus pris pour un pickpocket !
Je rentrai à Londres de très méchante humeur, n’ayant même pas la ressource de m’en prendre à mon indicateur anglais qui, n’ayant jamais vu Arton, avait pu fort bien être trompé par le faux signalement et la mauvaise photographie qu’il avait reçue.
J’ai su du reste, depuis, qu’Arton ne s’était jamais livré au trafic des titres frappés d’opposition. Mais, en police, quand on veut trouver ce qu’on cherche, il faut tout croire, quitte ensuite à faire la part de la vérité.
Cette simple histoire, au milieu de beaucoup d’autres, prouve que mes meilleurs agents et moi, sans nous occuper le moins du monde de savoir jusqu’à quel point le gouvernement considérerait comme une veine ou un accident l’arrestation d’Arton, nous faisions tout au monde pour y parvenir. C’était pour nous comme un point d’honneur.
J’étais revenu à Paris depuis quelques semaines, assez maussade d’avoir fait buisson creux, quand, un matin, le préfet me dit :
— Goron, le président du conseil vous demande ; ne manquez pas d’aller, cet après-midi, place Beauveau. Il tient absolument à réchauffer votre zèle, si votre zèle en a besoin, pour que vous fassiez encore un effort pour arrêter Arton.
Àl’heure indiquée, j’étais au ministère de l’intérieur, en compagnie de mon secrétaire Ducrocq.
Dès qu’il revint de la Chambre, M. Ribot, que je ne connaissais que de vue, et qui fut, avec moi, d’une extrême amabilité, me fit entrer tout de suite dans son cabinet, et commença par me faire les plus grands compliments sur la façon dont je dirigeais mon service. Puis, il en vint à la question qui le préoccupait.
— Vous qui avez arrêté tant de gens, me dit-il, pourquoi diable n’arrêtez-vous pas Arton ?
— Je ne demande que cela, répondis-je ; mais il ne faut point vous imaginer, monsieur le ministre, que ce soit aussi commode que de mettre la main sur un malfaiteur ordinaire, fût-il un assassin ; car évidemment Arton a sa contre-police.
— Vous qui êtes un homme de ressources, reprit M. Ribot, cherchez un moyen ; je suis sûr que vous le trouverez.
— Il y en a un, répliquai-je, mais il n’est pas dans les habitudes françaises, et il coûterait fort cher. Il s’agit de promettre de fortes primes à qui nous fera arrêter notre fuyard.
— C’est cela, voyez.
Ce fut à peu près le dernier mot du ministre.
Je lui promis de faire de mon mieux ; j’étais très heureux d’être autorisé à offrir des primes bien que je ne dusse pas dépasser le chiffre de 15,000 francs. Je partis immédiatement pour Londres, et comme j’ai l’habitude de faire vite, dès le lendemain, je voyais dans la Cité des individus ayant leurs entrées chez le banquier Salberg, correspondant d’Arton, auxquels j’offris la prime que j’étais autorisé à promettre.
Les Anglais sont très pratiques ; ils exigèrent des bons avec ma signature. Comme cela ne m’engageait en rien au delà de ce que j’étais autorisé à faire, et que les bons n’étaient payables qu’après l’arrestation de l’homme, je signai tous ceux qu’on voulut.
Je ne voudrais pas me faire un honneur de l’arrestation d’Arton, attendu qu’il n’y a pas grand mérite pour un policier à profiter de la trahison ; cependant, je sais que c’est un de ces fameux bons, signés par moi, qui fit arrêter « le grand corrupteur ».
De telle sorte que M. Ribot m’ayant donné l’ordre de promettre des primes, c’est lui, en réalité, qui a fait arrêter Arton !
L’ancien président du conseil aurait mieux fait de dire cette vérité au reporter qui l’interviewa, le lendemain de l’arrestation de l’ami du baron de Reinach, que de s’en prendre à moi des recherches infructueuses de 1893.
Il m’aurait évité la peine de lui répondre la lettre ironique que publia le Matin ! Peut-être ne savait-il pas à ce moment-là que ce mérite lui appartenait… puisque je ne savais pas moi-même alors que l’homme qui avait livré Arton était un juif allemand, ancien employé de M. Salberg, qui avait reçu le premier bon de 15,000 francs que j’avais signé.
Seulement, d’après ce que m’a raconté Arton lui-même à Halloway, cet homme était doublement traître, puisqu’après avoir pris l’engagement de me livrer son ami, il l’avait fait chanter pendant deux ans avec mon papier !
J’ai fait quatre ou cinq voyages à Londres pour Arton, et à chacun de ces voyages, ce n’est pas de ma faute si le fugitif ne fut pas pincé.
Comme il était naturel, l’annonce des primes avait excité de violents appétits parmi toute la plèbe de la Cité. Pour tous ces gens-là, 15,000 francs étaient une somme, et Arton ne se doute pas encore du nombre de policiers volontaires qui le recherchaient, uniquement pour la passion du gain.
J’étais donc accablé de renseignements, presque tous faux, d’ailleurs.
C’est ainsi que mes agents Houillier et Orion firent avec moi, inutilement, le voyage de Liverpool. La dénonciation précise d’un indicateur nous avait avertis qu’Arton allait arriver du Canada, via Liverpool.
Nous voici donc dans le grand port commercial de l’Angleterre, du matin au soir parcourant la rivière de la Mersey, jusqu’à l’embouchure, dans une méchante chaloupe à vapeur, où le pauvre Houillier avait bien souvent le mal de mer !
Pendant une semaine, il n’est pas arrivé un seul navire du Canada sans que nous l’ayons minutieusement visité, et sans que j’aie regardé tous les passagers. Arton n’en était pas, et nous revînmes encore une fois bredouilles.
J’avoue même qu’il fallait un amour passionné du métier et une foi robuste dans la sincérité de mes chefs pour continuer cette chasse avec une pareille opiniâtreté !
Je me souviens que lorsque, pour la première fois, j’allai trouver le correspondant d’Arton, le banquier Salberg, je mis toute mon éloquence à lui faire comprendre que l’intérêt d’Arton était de se rendre le plus tôt possible.
— Vous m’étonnez beaucoup, répondit M. Salberg avec un bon sourire. Vous venez me trouver de la part du gouvernement pour engager Arton à se rendre ? Or, il y a peu de temps, un mandataire du même gouvernement était assis à la place où vous êtes, et celui-là, tout au contraire, me proposait de traiter avec le même Arton, non pour le livrer à la justice, mais pour assurer sa fuite !
J’ai su depuis que le mandataire était Dupas, et M. Loubet, ainsi que M. Ribot, ont donné, lors du procès, l’explication politique de cet imbroglio ; mais alors nous ne savions rien, et il est facile de se figurer quelle tête pouvait faire un chef de la Sûreté, un homme habitué à lutter seulement contre les roueries des malfaiteurs, devant une révélation de ce genre.
Cela ne m’empêcha point, d’ailleurs, d’écrire à mon chef, le préfet de police, à peu près ce que je pensais des difficultés sans nombre que je rencontrais, dans la chasse d’Arton, certainement prévenu par une contre-police bien faite.
Je m’expliquai même avec franchise sur tous les sujets touchant le Panama ; je me souviens d’avoir écrit un jour à propos de Cornelius Herz, après être allé à Bournemouth :
« Cet homme doit être doué d’une constitution des plus robustes pour avoir résisté à tant de consultations de médecins. Et nos petits-enfants assisteront peut-être, un jour, à ses funérailles, quand il aura enfin succombé à la maladie dont est mort Chevreul, à l’âge de 104 ans, alors que le doyen de la Faculté de médecine qui l’a condamné à vivre sera enterré depuis bien longtemps. »
Vous verrez que cette fois-là, sans avoir l’ange Gabriel dans mon jeu, j’ai été aussi bon prophète que mademoiselle Couesdon !
Et les dessous inattendus que j’entrevoyais possibles n’entamaient pas ma volonté, bien arrêtée, de mettre la main sur Arton. Je fis surveiller non seulement la maison de Salberg à Londres, mais encore sa maison de campagne.
Il m’est arrivé, du reste, à ce sujet, une assez piquante aventure. Au moment de l’arrestation d’Arton, j’appartenais à la rédaction du Matin qui m’envoya à Londres avec la mission d’interviewer le célèbre prisonnier.
Grâce à mes anciennes fonctions de chef de la Sûreté, j’obtins assez facilement des autorités anglaises l’autorisation de voir Arton à Holloway, en présence du gouverneur, bien entendu, et à la condition expresse de ne point lui poser de questions indiscrètes.
Quand j’aperçus le prisonnier dans le cabinet du gouverneur, avec la nouvelle coupe de barbe qu’il avait prise et qui le défigurait complètement, je ne pus m’empêcher de faire cette remarque, qu’Arton aurait pu, dans les rues de Londres, s’approcher de Soudais, d’Houillier et d’Orion et leur demander du feu, au moment même où ils consultaient la photographie que nous leur avions remise, sans qu’il fût possible qu’ils eussent une seconde le soupçon de son identité.
Mais ce qu’il y eut de piquant dans notre conversation, c’est que je passai mon temps à convaincre Arton que la police avait fait tout ce qu’elle pouvait pour l’arrêter, et, lui, à me répondre avec entêtement qu’il savait bien, au contraire, que personne ne voulait qu’il fût pris.
La situation était d’un haut comique et aurait pu se prolonger fort longtemps, car il m’a semblé que ce côté mystérieux, cette protection secrète mal définie, tout cela faisait partie de cette petite auréole politique que tient à garder le prisonnier et qui, sans doute, console son amour-propre.
Arton même me donna, je m’en souviens, cet argument : « Vous avez fait surveiller les maisons de Salberg avec une telle ostentation que nous l’avons su tout de suite. »
Sur ce mot, je renonçai à le convaincre. Il faut avoir été chef de la Sûreté pour comprendre quelle difficulté il y a, pour des agents français, de surveiller une maison, en pays étranger, sans se faire remarquer ! J’ai donc laissé le prisonnier dans son illusion, d’autant plus difficile à comprendre qu’il savait mieux que personne que c’était un des bons signés par moi qui avait amené son arrestation !
La vérité, c’est que nous avions fait notre devoir tous les deux. Lui avait fait tout ce qu’il avait pu pour échapper à la police, et moi tous mes efforts pour le coller au bloc. Il a été pris alors qu’il se croyait oublié ; et, moi, j’ai appris son arrestation, alors que je n’étais plus à la Préfecture, que je l’avais complètement oublié, à mon tour, et que je croyais au diable tous les bons que j’avais signés !
Ainsi va le monde ! Pour les événements, en apparence les plus compliqués, ce sont, parfois, les explications les plus simples qui sont les seules vraies.
Ce ne fut pas dans cette entrevue de la prison d’Holloway que je m’occupai pour la dernière fois du « grand corrupteur ».
En revenant de Londres à Paris, je trouvai une convocation de M. Espinasse, juge d’instruction, chargé de l’affaire Dupas, qui m’appelait comme témoin dans son cabinet.
Ces sortes d’interrogatoires sont particulièrement épineux pour les fonctionnaires ayant un peu d’expérience, ayant passé, comme moi, par des affaires du genre du procès Wilson,
Je n’avais aucun secret à révéler à M. Espinasse et je ne pouvais que lui affirmer ce qui me semblait la vérité : à savoir, qu’à ma connaissance, tout le personnel de la Préfecture de police avait fait admirablement son devoir dans l’affaire Arton et que tous mes chefs, quels qu’ils fussent, préfet ou ministres, m’avaient fait l’honneur de me demander toujours avec instance d’arrêter le fugitif. Pendant que j’étais dans le cabinet de M. Espinasse, M Chenu, avocat de Dupas, entra et demanda une autorisation pour voir son client.
— Mon Dieu, mon cher Maître, dit le juge, revenez demain, je vous en prie ! Je suis débordé ! je ne sais plus où donner de la tête ! C’est la première fois que l’on me confie une affaire politique !
M Chenu sortit et M. Espinasse reçut ma déposition, au sujet de la fameuse lettre d’Herbain à Soudais, dont j’ai déjà parlé et que Soudais avait cru devoir communiquer à Dupas.
Quand j’eus fini, je ne pus m’empêcher d’ajouter, sans demander que cela fût mis au procès-verbal :
— Vous voyez bien, monsieur le juge, que ce petit secrétaire de la Sûreté n’avait pas un aussi mauvais flair. « Tout cela est de la politique, » disait-il. Et sans le vouloir, aujourd’hui, en 1896, vous venez de-répéter devant moi le mot qu’il écrivait en 1893 !
Ce mot, d’ailleurs, est le mot de la fin de cette histoire d’Arton. Est-ce aussi absolument le mot de la fin de toute l’affaire du Panama ?
Je n’en sais rien, et pour une raison excellente.
Je n’ai été chargé ni d’une arrestation, ni d’une perquisition, ni même d’une recherche importante concernant le Panama.
Et voyez comme j’ai bon caractère ! Autour de moi, mes collègues ont pu arrêter anciens ministres ou députés, perquisitionner chez M. de Reinach, etc., sans me donner la moindre jalousie.
Jamais, je dois le dire, il ne m’est venu la pensée d’attribuer cette mise à l’écart à l’idée qu’aurait pu avoir M. Lozé que je fusse capable de me laisser acheter par un panamiste !
J’ai l’esprit si bien fait que j’ai toujours cru que c’était par amitié pour moi que mon chef m’avait épargné ces corvées… et puis aussi peut-être à cause de cette diablesse de réputation « d’esprit trop indépendant » qui m’a suivi toute ma vie.
Quant à ce que j’ai pu lire dans les journaux depuis cinq ans, je n’y ai jamais compris un mot — pas plus que la grande majorité du public, probablement.
Mais ce que je veux dire, c’est dans quelles circonstances il me fut donné d’entrevoir M. Charles de Lesseps et ses collègues, MM. Cottu et Fontanes.
Ces messieurs avaient obtenu la permission de déjeuner à la Sûreté, sous la surveillance d’agents de mon service, avant de se rendre chez M. Franqueville, à l’instruction.
M. Domergue, sous-chef des bureaux de la Sûreté, un homme charmant, courtois, bien élevé et adroit administrateur, avait été chargé par moi d’organiser ce petit service et s’en acquitta à merveille.
Chaque matin, on apportait à ces messieurs, de leurs familles, des sortes de gamelles, et ils se réunissaient, tous les trois, dans une salle qui n’était pas éloignée de mon bureau. Il m’arriva une seule fois de la traverser, et jamais je n’ai oublié l’impression que me donnèrent ces trois accusés, causant avec une tranquillité d’âme parfaite et une bonne humeur rare chez des prisonniers.
— Sapristi ! me dis-je, si ceux-là sont coupables, ils sont bien forts ! Je n’en ai jamais vu sachant aussi bien cacher leur jeu !
Du reste, ils produisaient la même impression sur les agents qui les gardaient. Et je fus très frappé de voir invariablement ceux qui étaient chargés de veiller les « panamistes », devenir avec une rapidité singulière leurs plus enthousiastes défenseurs !
Ces corrupteurs devaient avoir véritablement des moyens de séduction tout à fait particuliers, car j’affirme qu’aucun de mes agents ne toucha le moindre chèque du Panama.
Puis, quand le gouvernement autorisa M. Charles de Lesseps à aller voir son père à la Chesnaye, je fus chargé de le prévenir que sa demande était accordée, et d’assurer la sécurité de ce voyage.
Je trouvai M. Charles de Lesseps dans le cabinet de mon ami Fabre, directeur de la Conciergerie, cet homme excellent, ce Saint-Vincent-de-Paul des prisons de Paris, enlevé trop tôt à la reconnaissance des malheureux qu’il consola et releva.
M. de Lesseps accueillit la nouvelle que je lui apportais avec joie ; mais quand je fus obligé d’ajouter qu’il serait accompagné de deux agents qui avaient la mission de ne pas le quitter, sa fierté se révolta.
— Oh ! fit-il avec amertume, me faire l’injure de me croire capable de manquer à ma parole !
J’essayai alors de lui faire comprendre les nécessités de la consigne, la responsabilité de la police dans les voyages de ce genre, je voulus lui dire que ce n’étaient pas des précautions qui s’adressaient à lui personnellement, etc.
— Tout le monde connaît mes sentiments religieux, dit-il, et personne ne voudrait me faire cette injure de me croire capable de me tuer ! L’évasion ! continua-t-il avec un sentiment de mépris indéfinissable ; on me donnerait un million pour me sauver que je préférerais rester en prison !
Je calmai l’agitation de M. de Lesseps, en lui apprenant que je lui avais donné pour le garder un agent qui connaissait non seulement lui, mais son père.
Je ne le revis… que le lendemain de sa sortie de prison. Il venait me rendre visite pour me remercier de la courtoisie parfaite que j’avais montrée à son égard.
Naturellement, je lui fis ce souhait que l’année qui allait commencer fût meilleure pour lui que celle qui finissait.
— Oh ! monsieur, s’écria M. de Lesseps, quelles qu’aient été mes souffrances, l’année qui vient de s’écouler a été la plus belle de mon existence !…
Il est certain que M. Charles de Lesseps se considérait comme une victime et même comme un martyr.
La postérité, qui juge humainement en dernier ressort les affaires humaines, fera sans doute dans cette affaire de Panama la part de chacun, et il ne m’appartient pas à moi, qui ne fais que des rapports de police, de porter un jugement sur ces choses.
Cependant, il m’est impossible de ne point faire un rapprochement avec cette autre affaire scandaleuse, à laquelle, bien malgré moi, je fus mêlé — l’affaire des décorations. — On renversa un Président de la République, des ministres, on déshonora des généraux… Beaucoup de boue fut remuée, au bénéfice de qui ? Certainement pas au bénéfice de la France !
Je souhaite qu’il sorte quelque chose de meilleur de toute la boue du Panama !