Chapitre 112 Où l’auteur a l’avantage de présenter M. Fafiou à ses lecteurs.
Au moment où la Gibelotte mettait dans sa poche les soixante-quinze francs cinquante centimes ; où Croc-en-Jambe, complètement ivre, poussait son premier ronflement ; où Salvator – qui venait, au propre et au figuré, de jeter par la fenêtre une somme considérable pour un homme de son état – consentait, sur l’invitation de la petite voix douce, à faire pour dix sous une course d’une demi-lieue ; à ce moment, Barthélemy Lelong apparut sur la porte du cabaret de la Coquille d’or, tenant à son bras mademoiselle Fifine, c’est-à-dire cette femme qui, s’il fallait en croire Salvator, avait une si puissante influence sur la vie de l’ouvrier charpentier.
Mademoiselle Fifine n’offrait rien, au premier abord, qui justifiât cette influence inouïe, sinon que c’est une des lois d’équilibre de la nature, que la force soit parfois soumise à la faiblesse. C’était une grande fille de vingt à vingt-cinq ans – rien n’est difficile comme de dire l’âge précis d’une femme du peuple de Paris –, vieillie avant le temps par la misère ou la débauche ; sa tête pâle, aux yeux bistrés, était nue, avec des cheveux blonds qui eussent été superbes aux temps d’une femme du monde, mais qui perdaient la moitié de leur valeur à être mal soignés ; le cou était maigre, mais bien attaché et assez gracieux dans sa maigreur même ; les mains étaient belles, plus pâles que blanches : une élégante en eût fait disparaître les défauts, en eût doublé les qualités, et fût arrivée, avec ces mains-là, à être citée pour ses mains ; tout le corps, ondoyant sous un grand châle de laine et sous une robe de soie un peu passée, avait le flexible balancement du serpent et de la sirène : on eût dit qu’en le laissant sans appui, il se serait courbé comme un jeune peuplier sous le vent ; ce qui dominait, enfin, dans tout cet ensemble, c’était une espèce de luxure paresseuse qui n’était pas sans charme et qui – on le voit du moins par l’influence prise sur Jean Taureau – n’avait pas été sans résultat.
Le charpentier avait la fierté et la joie peintes sur le front. Soit caprice, soit indifférence, mademoiselle Fifine ne consentait que rarement à sortir avec lui, excepté quand il offrait de la conduire au spectacle. Mademoiselle Fifine adorait le spectacle, mais ne voulait aller qu’à l’orchestre ou aux premières galeries ; ce qui emportait tout de suite une journée du travail de Jean Taureau et l’empêchait de faire jouir, aussi souvent qu’il l’eût désiré, mademoiselle Fifine de cette aristocratique récréation.
— Mademoiselle Fifine avait toujours eu une ambition : c’était de se mettre au théiâtre – c’est ainsi qu’elle prononçait le mot qui représentait l’objet de son ambition –. Malheureusement, elle n’avait pas les protections nécessaires ; puis aussi, le vice de prononciation que nous venons de signaler lui avait sans doute nuit dans l’esprit des directeurs. À défaut de premiers rôles, à défaut de rôles secondaires, mademoiselle Fifine se fût contentée de figurer ; et peut-être cette ambition moins élevée que l’autre eût-elle été satisfaite, si Jean Taureau ne lui avait pas signifié qu’il ne voulait point d’une baladine pour sa maîtresse, et qu’il lui casserait les reins si elle montait sur les planches. Mademoiselle Fifine se moquait fort de la menace de Jean Taureau ; elle savait que Jean Taureau ne lui casserait rien du tout, et que c’était elle, au contraire, qui, lorsqu’elle le voudrait, plierait Jean Taureau comme un jonc. Dix fois, dans ses moments de rage, la main du charpentier s’était levée sur sa maîtresse, prête à l’anéantir en s’abaissant ; mais mademoiselle Fifine s’était contentée de dire : « C’est ça, battez une femme ! c’est du beau, allez ! » et la main était retombée inerte comme celle d’un enfant. Jean Taureau avait la fierté de sa force : à moins d’être horriblement monté, soit par la jalousie, soit par l’ivresse, il ne se heurtait qu’aux vrais obstacles, méprisant de renverser ce qui n’offrait pas de résistance.
Jean Taureau, outre ses moments d’ivresse ou de jalousie, avait encore d’autres moments pendant lesquels il faisait assez mauvais de se frotter à lui : c’étaient ses moments de remords – de remords, et non de repentir, entendons-nous bien.
Sous son nom de Barthélemy Lelong, Jean Taureau avait, dix ans auparavant, épousé en légitime mariage une femme douce, honnête, travailleuse, dont il avait commencé par avoir trois enfants. Au bout de six ans de bonheur, il avait rencontré mademoiselle Fifine, et de ce jour avait daté la vie orageuse qu’il menait, laquelle, sans le rendre heureux lui-même, faisait le malheur de sa femme et de ses enfants, qui n’avaient, du mari et du père, que les heures maussades ou fatiguées.
Le charpentier sentait bien que sa femme l’aimait véritablement, tandis que mademoiselle Fifine ne se donnait pas même la peine de faire semblant de l’aimer : non, ce que mademoiselle Fifine eût aimé, eût adoré, l’être pour lequel elle eût fait des folies, c’eût été un acteur !
Comment Barthélemy Lelong tenait-il tant à une femme qui tenait si peu à lui, et comment mademoiselle Fifine, tenant si peu à lui, restait-elle avec Barthélemy Lelong ? C’est ce que Descartes seul, l’inventeur des atomes crochus, pourrait nous expliquer, ce que chacun de nous a éprouvé une fois dans sa vie, ce qui se résume par ce mot d’un de mes amis auquel je demandais, à propos de lui et de sa maîtresse : « Mais, ne vous aimant pas davantage, pourquoi restez-vous ensemble ? »
— Que veux-tu ? nous nous détestons trop pour nous séparer !
Mademoiselle Fifine avait un enfant de Barthélemy Lelong ; Barthélemy Lelong adorait cet enfant, et c’était avec cet enfant surtout qu’elle pliait le colosse, qu’elle le faisait aller et venir comme, avec l’appât, le pêcheur fait aller et venir le poisson. Dans ses jours de méchanceté, quand elle avait besoin – on ne sait pourquoi – du désespoir de ce malheureux, elle lui disait de sa voix traînante :
— Ta fille ? qu’est-ce que tu parles de ta fille ? Tu n’as pas le droit de l’appeler ta fille, puisque t’es marié et que tu ne peux pas la reconnaître ! D’ailleurs, qui te dit que c’est de toi, c’t’enfant-là ? Elle ne te ressemble pas !
Et cet homme, ce lion, ce rhinocéros, se roulait, se tordait, mordait le plancher avec des hurlements de rage, criant :
— Oh ! la malheureuse ! oh ! la déhontée ! elle dit que mon enfant n’est pas de moi !
Mademoiselle Fifine regardait le dogue râlant avec cet œil vitreux des femmes sans cœur ; un méchant sourire retroussait ses lèvres, montrant ses dents pointues comme celles de l’hyène.
— Eh bien ! non ! disait-elle ; l’enfant n’est pas de toi, pisquetu veux le savoir !
À ces mots, Barthélemy Lelong redevenait Jean Taureau ; il se relevait rugissant ; il bondissait sur cette femme aux membres grêles comme ceux d’une araignée ; il levait sur elle son poing lourd comme le marteau d’un cyclope ; et elle, se contentait de dire :
— C’est ça ! battez une femme ! c’est du beau, allez !
Alors Jean Taureau enfonçait ses mains dans ses cheveux, et, délirant, hurlant, rugissant, ouvrait la porte d’un coup de pied, se précipitait par les escaliers, et malheur à l’Hercule du Nord, à l’Alcide du Midi qui se fût trouvé sur son chemin ! il n’y avait que la faiblesse qui pût trouver grâce devant lui.
C’était un de ces soirs-là qu’il avait rencontré les trois amis au tapis-franc de Bordier.
Nous savons comment les choses s’étaient passées et comment le drame eût fini, pour Barthélemy Lelong, par une apoplexie, si Salvator ne fût arrivé à temps pour le saigner, et, la saignée faite, pour l’envoyer à l’hôpital Cochin.
Depuis huit jours, il était, comme nous l’avons dit, sorti de là, et, ayant rencontré Croc-en-Jambe et la Gibelotte au milieu de leur discussion d’intérêt, il leur avait donné le conseil de prendre Salvator pour arbitre, et les avait invités à déjeuner avec lui à la Coquille d’or. À l’entrée de Barthélemy Lelong, un des deux convives était déjà hors de combat : c’était Croc-en-Jambe. Restait la Gibelotte. Barthélemy Lelong fit mettre trois couverts, étendit la main sur Croc-en-Jambe, qui ronflait comme un basson, et prononça solennellement ces paroles bien connues :
— Honneur au courage malheureux !
Après quoi, les huîtres étant ouvertes, on se mit à table, au milieu des mille observations de mademoiselle Fifine, qui ne trouvait rien de bon.
— Oh ! comme vous êtes difficile, ma belle enfant ! dit la Gibelotte.
— Tiens, ne m’en parle pas ! dit Barthélemy Lelong en appuyant le plat de sa main derrière sa tête et en serrant les dents ; c’est parce qu’elle est avec moi : un chat lui semblerait meilleur a la barrière, avec son cabotin, son pitre, son paillasse de Fafiou, qu’un faisan truffé avec moi, au Rocher de Cancale ou aux Frères Provençaux.
— Allons, bon ! dit mademoiselle Fifine de sa voix traînante, encore une nouvelle visée ! Il y a plus de huit jours que je n’ai seulement passé sur le boulevard du Temple.
— C’est vrai… depuis que je suis sorti de l’hôpital, tu n’y a pas mis le pied ; mais on m’a dit qu’auparavant, tu y allais tous les jours, et que la baraque du sieur Copernic n’avait pas de spectatrice plus assidue que toi.
— C’est bien possible ! dit mademoiselle Fifine avec cet air insoucieux qui faisait damner Jean Taureau.
— Oh ! si je croyais cela ! dit le charpentier en tordant sa fourchette de fer entre ses mains comme il eût fait d’un cure-dents. Puis, se tournant vers la Gibelotte :
— Ce qui m’écœure, vois-tu, c’est qu’elle s’amourache toujours de créatures qui ne sont pas des hommes, de blancs-becs que je mangerais sur le pouce, si je n’avais pas honte de m’attaquer à de pareils marmousets ; à des gens auxquels je n’ose pas toucher, parce que, en les touchant, je les casserais !… Parole d’honneur ! la Gibelotte, si tu le voyais, ce Fafiou, tu dirais comme moi : « Ça ! qu’est-ce que c’est que ça ? Ça n’est pas un homme ! »
— Dame, il y a des goûts de toute sorte, dit mademoiselle Fifine.
— Alors, tu avoues donc que tu l’aimes ? s’écria Jean Taureau.
— Je ne dis pas que je l’aime ; je dis qu’il y a des goûts de toute sorte.
Jean Taureau poussa une espèce de rugissement, et, brisant son verre contre les dalles du cabaret :
— Qu’est-ce que c’est que ces verres-là, garçon ? dit-il. Crois-tu que Jean Taureau a l’habitude de boire dans des dés à coudre ? Apporte-moi une chope !
Le garçon était habitué aux manières de Jean Taureau, qui était une pratique ; il déposa sur la table l’objet demandé, lequel pouvait contenir une demi-bouteille, et se mit à ramasser les fragments du verre brisé.
Jean Taureau emplit son nouveau verre bord à bord, et le vida d’un seul coup.
— Bon ! dit Fifine, ça commence bien ! Je connais ça : dans vingt minutes, on sera obligé de vous rapporter à la maison ivre mort… Vous en aurez pour dix ou douze heures à dormir ; moi, pendant ce temps, j’irai faire un tour au boulevard du Temple.
— Est-elle assez sans cœur ? demanda Barthélemy Lelong à la Gibelotte avec une voix pleine de larmes. C’est qu’elle le ferait comme elle le dit, au moins !
— Pourquoi donc pas ? reprit mademoiselle Fifine.
— Si tu avais une femme pareille, la Gibelotte, dit Barthélemy Lelong, parle franchement, qu’en ferais-tu ?
— Moi ? dit la Gibelotte. Je la prendrais par les pattes de derrière, et v’lan ! je lui donnerais le coup du lapin !
— Oui, c’est le chat ! murmura mademoiselle Fifine ; je vous conseillerais de venir vous y frotter, à vous et à lui !
— Garçon, du vin ! s’écria Jean Taureau.
Au moment où ces premiers symptômes d’irritation commençaient à se manifester à la Coquille d’or, entre Barthélemy Lelong et mademoiselle Fifine, un grand garçon maigre, effilé, osseux, au cou long comme celui d’une guitare, au nez retroussé comme un cor de chasse, aux yeux bêtes et ternes, et à fleur de tête comme des yeux de veau, à la chevelure couleur de moutarde, au masque grotesque, enfin, que tous les passants saluaient de leurs rires, malgré l’imperturbable gravité du personnage qui en était porteur, débouchait sur la place des Halles, par cette grande artère chargée de l’alimenter, et qu’on appelle la rue Saint-Denis.
Ce qui contribuait encore à rendre cette figure plus bouffonne, c’était le chapeau étrange qui lui servait de cadre, en même temps qu’il projetait son ombre sur elle. Ce chapeau était un de ces tricornes que la génération qui a suivi la nôtre n’a plus vu qu’en souvenir, ou par tradition, sur la tête de Jeannot.
Aussi, quand le nouvel acteur que nous introduisons en scène s’aventura au milieu de la population gouailleuse de la halle, ce fut, pendant tout le temps qu’il mit à franchir la distance qui le séparait de la Coquille d’or, un éclat de rire immense qui parcourut à l’instant même tout le marché, comme eût fait la commotion de l’étincelle électrique.
Mais lui, tel qu’un croque-mort qui ne se croit pas obligé d’être triste parce que les autres le sont, lui ne se croyait pas obligé d’être gai parce que les autres l’étaient ; il passa donc, lui, le dernier tricorne, au milieu de cette rangée de rieurs, avec le flegme d’un homme civilisé qui passe au milieu d’une tribu sauvage, et il arriva à son but en une douzaine d’enjambées.
Ce but, c’était incontestablement Salvator ; car, arrivé à la porte de la Coquille d’or, il s’arrêta en face du crochet qui représentait le commissionnaire absent, et, avec un geste du plus haut comique, découvrant sa tête d’une main, tandis que, de l’autre, il prenait à poignée ses cheveux jaunes :
— Là, justement, dit-il, il n’y est pas !
Il monta sur une borne et regarda autour de lui : pas de Salvator ! Il s’informa aux groupes qui l’entouraient, et qui, en le voyant monter sur une borne, s’étaient immédiatement formés en cercle, comme s’ils eussent espéré assister à une parade : aucun des spectateurs ne put précisément lui dire où était celui qu’il cherchait.
Alors il eut une idée : c’est que Salvator était peut-être dans l’intérieur du cabaret.
— Tiens, que je suis bête ! dit-il tout haut.
Et, descendant de sa borne – piédestal admirablement adapté à la statue qu’il avait portée un instant –, il s’avança vers la porte de la Coquille d’or.
À l’ombre qu’il projeta en passant devant la fenêtre, Barthélemy Lelong se retourna vivement, comme si un scorpion l’eût piqué, et s’écria :
— Oh ! mais je ne me trompe pas !
Et ses yeux se reportèrent de la fenêtre vers la porte de la rue, à laquelle ils semblèrent rivés, tandis qu’il murmurait tout bas :
— Mais qu’il vienne, qu’il vienne donc ! Je ne vais pas le chercher ; mais, s’il vient !
En ce moment, le personnage qui avait excité une si grande hilarité dans la halle, et qui semblait exciter une si violente colère chez Barthélemy Lelong, parut dans l’encadrement de la porte, et, comme s’il eût eu la faculté de la tortue, tout en laissant son corps dans la première pièce du cabaret, il allongea sa tête dans la salle du fond, cherchant de ses yeux hébétés un homme que nous savons être Salvator, tandis que Jean Taureau, croyant qu’il cherchait une femme, et que cette femme était mademoiselle Fifine, s’écria d’une voix terrible et en devenant pâle comme un mort :
— M. Fafiou !
Puis, se retournant vers sa compagne :
— Ah ! c’est donc parce que vous lui aviez donné rendez-vous ici que vous avez consenti à sortir avec moi, mademoiselle Fifine ?
— Tiens, peut-être ! répondit mademoiselle Fifine de sa voix traînante.
Jean Taureau ne poussa qu’un cri, ne fit qu’un bond : en une seconde, il fut sur le malheureux Fafiou, qu’il prit au collet et qu’il secoua absolument comme, au mois de mai, un écolier secoue un jeune hêtre pour en faire tomber les hannetons. Quant à Fafiou, il n’avait pas eu le temps de se reconnaître et se trouvait aux mains de son terrible ennemi avant même de se douter du danger qu’il courait.
Le danger était grand ; aussi poussa-t-il des cris lamentables.
— Monsieur Barthélemy ! monsieur Barthélemy ! disait le pauvre Fafiou d’une voix étranglée, je vous jure que je ne venais pas pour elle… je vous jure que j’ignorais qu’elle fût ici !
— Et pour qui donc venais-tu, misérable paillasse ?
— Mais vous ne me laissez pas le temps de vous le dire.
— Pour qui venais-tu ?
— Pour M. Salvator.
— Ce n’est pas vrai !
— Ah ! vous m’étranglez !… À la garde !
— Pour qui venais-tu ?
— Pour M. Salvator… Au secours !
— Je te demande pour qui tu venais.
— Il venait pour moi, répondit derrière Fafiou une voix grave et douce, quoique en même temps pleine de fermeté. Lâchez donc cet homme, Jean Taureau.
— Bien vrai ? demanda celui-ci ; bien vrai, monsieur Salvator ?
— Vous savez que je ne mens jamais… Lâchez donc cet homme, je vous dis.
— Ma foi ! il était temps que vous arriviez, monsieur Salvator ! dit Barthélemy Lelong en lâchant sa victime et en respirant avec le bruit que fait, en accomplissant le même acte, l’animal dont il avait emprunté le nom ; M. Fafiou allait perdre le goût du pain et M. Galilée Copernic, beau-frère de M. Zozo du Nord, aurait été obligé, ce soir, de jouer sa parade sans paillasse.
Et, tournant dédaigneusement le dos à celui qu’il regardait comme son rival préféré dans le cœur de mademoiselle Fifine, il laissa M. Fafiou sortir tranquillement du cabaret à la suite de Salvator.
q
Salvator revint prendre sa place habituelle contre la muraille ; Fafiou, comme nous l’avons dit, suivait Salvator en élargissant sa cravate pour donner de l’air à son gosier.
— Ah ! monsieur Salvator, dit-il, je vous dois une belle chandelle ! c’est la seconde fois que vous me sauvez la vie, parole d’honneur ! Aussi, foi de Fafiou, si je puis vous rendre un service à mon tour, je ne me lasse pas de vous le dire, disposez absolument de moi !
— Peut-être vais-je te prendre au mot, Fafiou, dit Salvator.
— Oh ! en vérité du bon Dieu, vous ferez dans ce cas un homme heureux, c’est moi qui vous le dis.
— Je t’attendais, Fafiou.
— Vraiment ?
— Et, désespérant presque de te voir, j’allais t’écrire.
— Ça, monsieur Salvator, c’est vrai que je suis en retard ; mais, voyez-vous, j’ai trouvé Musette seule, et, quand je trouve Musette seule, dame ! je m’en donne à lui dire que je l’aime.
— Mais tu aimes donc toutes les femmes, libertin ?
— Oh ! non, monsieur Salvator, je n’aime que Musette, aussi vrai que je m’appelle Fafiou !
— Et mademoiselle Fifine ?
— Je ne l’aime pas, elle ! c’est elle qui m’aime, c’est elle qui court après moi ; mais moi, quand je la vois d’un côté, je me sauve de l’autre.
— Je te conseille d’en faire autant quand tu verras Jean Taureau ; car je ne serai pas toujours là, à point nommé, pour tirer de ses mains.
— En voilà un brutal !… Mais je lui pardonne : quand on est jaloux…
— Ah ! tu es jaloux aussi ?
— Comme le tigre de la reine Tamatave !
— Alors c’est Musette que tu aimes ?
— À en mourir de consomption ! Voyez l’état où je suis : c’est l’amour qui mange toute ma graisse, parole d’honneur !
— Si tu aimes tant Musette, pourquoi ne l’épouses-tu pas ?
— Sa mère s’y refuse.
— Alors il faut prendre bravement ton parti, mon garçon, et renoncer à cette femme-là.
— Pas du tout ! Y renoncer ? Ah ! bien, oui ! j’ai de la patience : j’attendrai.
— Qu’attendras-tu ?
— J’attendrai que la mère soit mangée… Ça ne peut pas lui manquer, un jour ou l’autre.
Salvator sourit imperceptiblement de la féroce résignation avec laquelle Fafiou attendait le trépas de sa belle-mère pour épouser la bien-aimée de son cœur.
Que les lecteurs ombrageux ne prennent cependant pas, d’après cela, une trop mauvaise opinion de Fafiou. C’était un bon et brave garçon, que ce malheureux paillasse, qui faisait partie de la troupe ordinaire des comédiens de M. Galilée Copernic.
Engagé pour la modique somme de quinze francs par mois, qu’on lui payait un mois sur quatre, il jouait l’emploi des pitres, des Jeannots, des Gilles, des Jocrisses, tous les rôles de queue-rouge, enfin, qui convenaient si bien à sa physionomie.
Mais là ne se bornait pas son emploi : il était en même temps barbier, perruquier, coiffeur de toute la troupe, laquelle se composait en tout de huit personnes, y compris le directeur, M. Galilée Copernic, qui jouait les Cassandres ; mademoiselle Musette, qui jouait les Isabelles ; et lui, Fafiou, qui jouait les paillasses et les Gilles en rivalité avec le beau Léandre – ce qui était un véritable martyre pour lui, puisque, démesurément amoureux de Musette (Isabelle), il entendait sans cesse sa maîtresse dire des tendresses aux autres, et à lui des injures.
Il est vrai que, lorsque les deux jeunes gens étaient seuls, ils se rattrapaient : c’était alors Fafiou qui avait toutes les tendresses, et le beau Léandre qui recevait de loin toutes les rebuffades que Fafiou avait reçues de près.
Et il avait grand besoin de cet amour qui faisait à la fois sa joie et son tourment, le pauvre Fafiou ! Il était seul au monde, ne connaissant ni père, ni mère, ni oncle, ni tante, ni frère de lait, ni père nourricier ; toute famille, directe ou indirecte, lui avait manqué depuis sa première jeunesse. Le père Galilée Copernic, passant un jour près de la montagne Sainte-Geneviève, l’avait trouvé faisant des culbutes dans la rue, et il l’avait ramassé, se promettant de cultiver ces dispositions naturelles. Il l’avait emmené avec lui, lui avait, pour l’allécher, donné un souper dont l’enfant, dans ses rêves de gastronomie, n’avait jamais eu le soupçon. En voyant ce tableau enchanteur de son existence future, Fafiou s’était fait une idée peut-être un peu exagérée de la vie de saltimbanque, et s’était laissé rompre les vertèbres et désarticuler les os, de façon à pouvoir se livrer au saut de carpe et à tous les exercices de gymnastique des clowns.
On avait d’abord fait des tours de force sur les différentes places de Paris ; puis, Paris brûlé, on avait passé à la province, de la province à l’étranger. On avait visité les premières capitales de l’Europe en arrachant les dents aux militaires de passage ; on avait avalé des sabres, on avait ingurgité des couleuvres et mangé des étoupes enflammées. Mais l’appétit vient en mangeant, même des étoupes : on songea donc, au lieu de courir le monde, à revenir à Paris, à y monter un théâtre, et, vers 1824 ou 1825, on avait obtenu de la police la permission d’élever des tréteaux sur le boulevard du Temple.
Depuis cette époque, on jouait des parades pendant toute l’année, parades composées, pour la plupart, avec des bribes du théâtre italien ou du théâtre de la Foire ; seulement, il y avait à ces représentations grotesques deux interruptions annuelles : on jouait, pendant le carême, des mystères pour les dévots, et, pendant les vacances, des féeries pour les enfants.
Mais nous ne parlons que de ce qui se passait à l’avant-scène, c’est-à-dire de ce qu’en termes de banque, haute ou petite, on appelle les bagatelles de la porte. En effet, la pièce jouée gratuitement en plein air sur les tréteaux n’était qu’un prétexte pour attirer le public dans l’intérieur ; et il y eût eu, en vérité, mauvaise grâce au public que l’on divertissait gratuitement de ne pas reconnaître cette attention en refusant de voir les merveilles que le père Galilée Copernic réservait à ses spectateurs. Et, nous osons le dire, nous qui, à cette époque, y avons assisté plus d’une fois, c’était un spectacle qui valait bien les deux sous que l’on payait en sortant.
L’intérieur de cette baraque était un vrai monde en raccourci : géants et nains, albinos et femmes à barbe, Esquimaux et bayadères, anthropophages et invalides à tête de bois, singes et chauves-souris, ânes et chevaux, boas constrictors et veaux marins, éléphants sans trompe et dromadaires sans bosse, orangs-outangs et sirènes, la carapace d’une tortue gigantesque, le squelette d’un mandarin chinois, l’épée avec laquelle Fernand Cortez avait conquis le Pérou, la lunette avec laquelle Christophe Colomb avait découvert l’Amérique, un bouton de la fameuse culotte du roi Dagobert, la tabatière du grand Frédéric, la canne de M. de Voltaire, enfin un crapaud fossile vivant trouvé, dans les couches antédiluviennes de Montmartre par le célèbre Cuvier ! – C’était, nous le répétons, un abrégé de tous les règnes de la nature et de toutes les merveilles du monde.
Il eût fallu un grand mois à une commission de savants pour dresser le catalogue des mille bibelots dont l’intérieur de la baraque du père Galilée Copernic était émaillé du haut en bas.
Aussi la reine Tamatave, qui montrait, dans une baraque voisine, le tigre du Bengale et le lion de Numidie, n’avait-elle point, malgré sa couronne de papier doré et sa ceinture de coquillages, repoussé les avances du père Galilée Copernic, quand celui-ci lui avait offert d’engager dans sa troupe mademoiselle Musette, héritière présomptive d’une des îles sous le Vent.
Mademoiselle Musette, moyennant la somme de trente francs par mois, avait donc été cédée par sa mère au père Galilée Copernic pour jouer les Isabelles dans la parade, et représenter, à l’intérieur, la chaste Suzanne entre les deux vieillards.
M. Flageolet, afin de donner à l’engagement une plus grande valeur, avait signé immédiatement au-dessous de la reine Tamatave, en prenant, dans l’acte, le modeste titre de tuteur.
Avec les huit comédiens – lui compris – qui composaient sa troupe, le père Galilée Copernic arrivait à montrer successivement au public cent ou cent cinquante personnages vivants : des aveugles qui y voyaient depuis dix minutes ; des muets à qui l’on venait de rendre miraculeusement la parole ; des sourds qu’on avait opérés, et qui entendaient maintenant comme tout le monde ; un sergent de la garde impériale que l’on apercevait gelé au milieu d’un immense glaçon, et qui avait été rapporté de la Bérésina par son propre frère ; un homme chauve, du crâne duquel, grâce à une pommade composée par le maître de l’établissement, on voyait, à l’œil nu, sourdre des cheveux rouges ; un marin traversé à jour d’un boulet à la bataille de Trafalgar, et qu’on devait se hâter de visiter, les médecins ne lui donnant plus que trois ans, deux mois et huit jours à vivre ; un naufragé de la Méduse, miraculeusement sauvé par un requin pour lequel il sollicitait du gouvernement une pension alimentaire ; enfin, tout, hommes célèbres, femmes célèbres, enfants célèbres, chevaux célèbres, ânes célèbres, tout, on trouvait tout dans soixante pieds carrés, et, au milieu de ces célébrités, maître Galilée Copernic, joueur de gobelets, diseur de bonne aventure, danseur de corde, arracheur de dents, bateleur, jongleur, comédien, présidant à tout, montrant lui-même aux spectateurs les merveilles de son établissement, avec des descriptions appropriées aux visites qu’il recevait : gentilshommes, soldats, manouvriers, capitaines, petits-maîtres ou mendiants.
Habile à tous les métiers, ayant visité tous les pays, connaissant toutes les sciences, parlant toutes les langues, baragouinant tous les idiomes, pris tour à tour par les artisans, les magistrats, les hommes d’épée, les hommes d’Église, les hommes de lettres et les hommes des champs pour un confrère ; par les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Espagnols, les Russes et les Turcs pour un de leurs compatriotes, le père Galilée n’était pas la célébrité la moins curieuse au milieu de toutes ces célébrités. C’était, pour nous résumer, un impudent, un insouciant, un aventureux, un fantasque bohémien, dans lequel étaient unies mille aptitudes diverses, qui, bien dirigées, eussent fait de lui un homme de génie, et qui, laissées à elles-mêmes, vagabondes et capricieuses, n’étaient parvenues à faire qu’un empirique et un saltimbanque.
Fafiou, on le comprend bien, dut profiter des leçons de cet illustre maître ; seulement, moins heureusement doué que lui, il arriva à une limite d’art et d’intelligence qu’il ne put jamais franchir. Copernic s’était longtemps entêté à son éducation ; mais il avait renoncé à faire de lui, sinon son second, du moins son suppléant. Toutefois, comme il n’était pas homme à nourrir un sujet quelconque sans l’utiliser, il avait songé à mettre à profit sa niaiserie, sa naïveté et, mieux encore que tout cela, sa tête bête, et il en avait fait un jocrisse, un pierrot, un paillasse, un pitre, une queue-rouge, une espèce de Debureau parlant, enfin, et des plus accomplis.
Nombre d’artistes venaient des quartiers les plus éloignés, de la barrière du Trône, du faubourg du Roule, de l’Odéon, pour l’entendre improviser ses bêtises, qui éclataient par douzaines dans l’oreille des spectateurs, comme, les jours de réjouissances publiques, les pétards éclatent par paquets dans les jambes des passants.
Quand Copernic et Fafiou (Cassandre et Gille) étaient en scène, c’était un feu roulant de calambours, de balourdises, de coq-à-l’âne, de jeux de mots, de pointes, de questions grotesques, de réponses absurdes, enfin de ces lazzi qu’en termes de coulisses on appelle des balançoires, à faire mourir de rire un Anglais attaqué du spleen ; aussi voyait-on se tordre dans les convulsions les plus désordonnées les spectateurs de ces parades, où les deux comédiens, le maître et l’élève, déployaient, comme en rivalité l’un de l’autre, un talent merveilleux.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que notre pitre n’avait pas le moins du monde la conscience de son mérite : non, Fafiou ignorait Fafiou. Il avait du talent comme les gens spirituels ont de l’esprit sans le savoir. Une fois sur les planches, il n’était plus Fafiou : il était Gille, il parlait à Cassandre comme un véritable valet eût parlé à son maître, sans chercher ses intonations, sans changer sa façon de s’exprimer, humblement, naturellement, insolemment, selon la situation, en un mot ; et voilà pourquoi c’était un grand comédien.
Disons maintenant comment Fafiou avait connu Salvator et était devenu son obligé.
q
Si l’esprit de Fafiou était naïf, tellement naïf, qu’il arrivait parfois jusqu’aux dernières limites de la bêtise, son cœur était excellent, et il était sincèrement aimé de tous ses camarades, quoiqu’il leur servît de plastron et souvent même de souffre-douleur. Il était surtout capable d’amour, comme on l’a vu, et de reconnaissance, comme on va le voir.
Pendant le rigoureux hiver que l’on venait de traverser, les malheureux comédiens, ensevelis près d’un mois, comme les Lapons, sous la neige, n’avaient pas fait, durant tout ce mois, dix sous de recettes par jour ; alors Salvator, par des moyens inconnus de ceux-là même qu’il secourait, était venu à leur aide, et, depuis ce temps, le plus reconnaissant de tous, le meilleur, le plus naïf de la troupe, notre pitre Fafiou, passait tous les jours, après sa visite à Musette, qui demeurait au coin de la place Saint-André-des-Arcs, présenter ses hommages à Salvator et lui demander quel service il pouvait lui rendre dans sa petite spécialité.
Il y avait trois mois que la chose durait ainsi ; tous les matins, de midi à une heure, Salvator, s’il était à sa place accoutumée, recevait la visite de Fafiou – ce qui explique comment la présence de Fafiou à la halle produisit l’effet que nous avons dit, et comment Fafiou, habitué à l’effet produit, n’y attachait plus aucune attention – ; et, tous les jours, Fafiou renouvelait à son bienfaiteur des offres de services que celui à qui elles étaient adressées avait constamment refusé d’accepter. Fafiou n’en persistait pas moins à faire régulièrement sa visite et ses offres de services à Salvator ; cet acte de dévouement quotidien était devenu chez lui une habitude.
La rue aux Fers, dira-t-on, était sur son chemin, ou à peu près, pour aller de la place Saint-André-des-Arcs au boulevard du Temple ; mais nous qui connaissons Fafiou, nous répondrons qu’il ne tenait qu’à Salvator de transporter son domicile à la barrière du Trône, et que, dans ce cas, l’honnête et reconnaissant Fafiou eût passé par la barrière du Trône pour revenir de la rue Saint-André-des-Arcs au boulevard du Temple. – Mais alors, comment ce cœur droit et pur avait-il pu nourrir cette espérance de voir dévorer la reine Tamatave par le tigre du Bengale ou le lion de Numidie, et cela, à cette seule fin d’épouser mademoiselle Musette ? Nous ne répondrons qu’une chose : c’est que l’amour est une passion qui rend fou, aveugle et féroce vis-à-vis de la femme qui, tenant en main sa destinée, lui fermait, de cette main impitoyable, la porte du bonheur, en mettant pour condition à ce bonheur que Fafiou n’épouserait Musette que lorsqu’il gagnerait, et d’une façon bien assurée, la somme de trente francs par mois ! Or, Fafiou, qui, depuis cinq ans, ne gagnait que quinze francs par mois – lesquels encore lui étaient payés avec une irrégularité si régulière, que la moyenne de ses appointements n’était pas de cinq francs par mois –, Fafiou, même à l’horizon le plus lointain, ne voyait pas naître la possibilité d’une pareille augmentation d’appointements. Le mariage de Fafiou était ainsi remis, comme le disait scientifiquement M. Galilée Copernic, aux calendes grecques ; ce qui rendait Fafiou fou, aveugle et féroce, et ce qui, dans ses heures de folie, d’aveuglement et de férocité, lui faisait désirer la mort de la reine Tamatave.
Nos lecteurs comprennent donc, maintenant que nous leur avons expliqué les rapports qui existaient de Fafiou à Salvator, cette phrase que le pitre, au commencement du chapitre précédent, avait dite au commissionnaire : « Monsieur Salvator, foi de Fafiou, si je puis vous rendre un service à mon tour, je ne me lasse pas de vous le dire, vous pouvez absolument disposer de moi ! »
Aussi Fafiou, qui avait constamment vu ses offres repoussées, fut-il dans la joie de son âme lorsque, pour la première fois, depuis trois mois, il entendit Salvator lui répondre : « Peut-être vais-je te prendre au mot, Fafiou » ; à laquelle réponse Fafiou s’écria : « Ah ! en vérité du bon Dieu, vous ferez dans ce cas un homme heureux, c’est moi qui vous le dis ! »
— Je comptais bien sur ta bonne volonté, Fafiou, reprit Salvator en souriant, après la digression que nous avons rapportée au sujet de mademoiselle Musette. Aussi j’ai disposé de toi sans te consulter.
— Oh ! parlez, monsieur Salvator ! parlez ! s’écria de nouveau Fafiou, profondément attendri de la marque de confiance que lui donnait Salvator. Quant à ça, vous savez que je vous suis dévoué corps et âme !
— Je le sais, Fafiou. Écoute-moi donc.
Une des facultés de Fafiou était de tourner son nez de quarante-deux manières, et ses oreilles de vingt-trois ; il ouvrit donc ses oreilles outre mesure, en disant :
— J’écoute, monsieur Salvator.
— À quelle heure a lieu ta parade, Fafiou ?
— Il y en a deux, monsieur Salvator.
— Alors, à quelle heure ont lieu tes parades ?
— La première a lieu à quatre heures, et la seconde à huit heures du soir.
— Quatre heures, c’est trop tôt ; huit heures, c’est trop tard.
— Ah ! diable ! on ne peut pourtant pas changer cela : c’est la règle.
— Fafiou, il faut que la première parade ne commence, ce soir, qu’à six heures ; plusieurs de mes amis qui désirent assister à ton triomphe, et qui ne sont libres que de cinq à sept, m’ont chargé de te présenter cette demande.
— Diable, monsieur Salvator, diable !
— Vas-tu me dire que c’est impossible ?
— Je ne vous dirai jamais ça, monsieur Salvator, vous le savez bien.
— Alors ?…
— Alors, monsieur Salvator, puisque vous désirez que la parade n’ait lieu qu’à six heures, il faudra qu’elle ait lieu à cette heure-là.
— Tu as les moyens ?
— Non, je les trouverai.
— Je puis donc être tranquille ?
— Vous pouvez être tranquille : quand on me couperait en morceaux, monsieur Salvator, on ne me ferait pas paraître avant six heures.
— Bien, Fafiou… Mais ce n’est là que la moitié du service que j’ai à te demander.
— Tant mieux ! car, alors, ce ne serait pas la peine.
— Tu es donc disposé à tout faire pour moi ?
— Tout, monsieur Salvator !… Tenez, quand il me faudrait pour vous… avaler ma future belle-mère, comme j’ai avalé des étoupes enflammées, je l’avalerais !
— Non, cela te ferait une trop mauvaise affaire avec le tigre du Bengale et le lion de Numidie, auxquels tu l’as vouée : une parole est sacrée ; à plus forte raison un vœu !
— Eh bien ! voyons, de quoi s’agit-il, monsieur Salvator ?
— Voici… Il s’agit tout simplement de rendre, ce soir, à ton patron ce qu’il te donne tous les jours.
— À M. Copernic ?
— Oui.
— Ce qu’il me donne tous les jours ?
— Oui.
— Il ne me donne jamais rien, monsieur Salvator.
— Je te demande pardon ; il te donne, à la fin de chaque parade, le même coup de pied au même endroit, si je ne m’abuse.
— Au derrière… oui, c’est vrai, cela, monsieur Salvator.
— Eh bien, quand il te donnera, ce soir, le coup de pied quotidien, il s’agit d’attendre sournoisement qu’il se retourne, et, alors, de le lui rendre.
— Hein ?… cria Fafiou, qui crut avoir mal compris.
— De le lui rendre, répéta Salvator.
— Le coup de pied au… ?
— Oui.
— À M. Copernic ?
— À lui-même.
— Oh ! pour ça, c’est impossible, monsieur Salvator ! répondit le malheureux Fafiou en pâlissant.
— Et pourquoi, impossible ?
— Mais parce que, à la ville, il est mon directeur, et que, sur la scène, il est mon maître, puisqu’il joue toujours les rôles de Cassandre, et que je joue, moi, ceux de Gille… D’ailleurs, le cas est prévu.
— Comment ! demanda Salvator tout étonné, le cas est prévu ?
— Oui : il y a, dans mon engagement, que je m’engage pour être le barbier-perruquier-coiffeur de la troupe ; pour jouer les Gilles, les Jeannots, les paillasses, les niais, les queues-rouges ; pour recevoir les coups de pied au derrière, sans jamais les rendre...
— Sans jamais les rendre ? dit Salvator.
— Sans jamais les rendre ! – Je vais vous le montrer, au surplus : j’ai mon engagement sur moi.
Et Fafiou tira de sa poche un engagement crasseux qu’il présenta à Salvator, et que celui-ci prit et ouvrit du bout des doigts.
— C’est vrai, dit Salvator ; il y a : « Sans jamais les rendre. »
— « Sans jamais les rendre » ; oh ! ça y est ! Ainsi, monsieur Salvator, demandez-moi ma vie, si vous voulez ; mais ne me demandez pas de manquer à mon engagement.
— Attends, dit Salvator. Je vois aussi, sur ton engagement, que tu es tenu à faire toutes ces choses moyennant quinze francs par mois, que te paiera Galilée Copernic.
— Que me paiera M. Galilée Copernic, oui, monsieur Salvator.
— Eh bien, je croyais que tu m’avais dit qu’il ne te les payait pas.
— Ça, c’est vrai, malheureusement vrai !
— Tandis que, tous les soirs, régulièrement, tu reçois un coup de pied.
— Deux monsieur : un à la parade de quatre heures, un à la parade de huit.
— Eh bien, mais il me semble, mon cher Fafiou, que, du moment où M. Galilée Copernic manque à ses engagements, tu peux bien manquer aux tiens.
Fafiou ouvrit de grands yeux.
— Je n’avais pas pensé à cela, dit-il.
Puis, secouant la tête :
— N’importe ! ajouta-t-il, demandez-moi ma vie, mais ne me demandez pas de rendre à M. Copernic un coup de pied au… Non, c’est impossible !
— Et pourquoi cela, puisqu’il ne te paie pas pour le recevoir ?
— Croyez-vous que cela me donne le droit de… ?
— Je le crois.
— Mais non ! mais non ! il manque à ses engagements en moins ; moi, je manquerais aux miens en plus. Impossible, monsieur Salvator ! impossible ! Demandez-moi ma vie !
— Voyons, raisonnons, Fafiou.
— Soit, raisonnons, monsieur Salvator.
— Vous improvisez, ou à peu près, toutes ces parades, dans lesquelles tu déploies, à mon avis, un talent merveilleux ?…
Les joues du paillasse se couvrirent des roses de la modestie.
— Vous êtes bien bon, monsieur Salvator… Comme vous dites, nous les improvisons, ou à peu près.
— Eh bien, qui t’empêche d’improviser un coup de pied, comme tu improvises un coq-à-l’âne ? Tu verras quel succès aura ton coup de pied !
— Mais, monsieur Salvator, ça ne se sera jamais vu, que Gille rende un coup de pied à Cassandre ?
— Cela n’en sera que plus inattendu, et, par conséquent, n’en aura que plus de succès.
— Oh ! parbleu ! dit Fafiou, qui entendait déjà éclater les rires et les applaudissements, et qui se laissait prendre par le côté artiste, parbleu ! je n’en doute pas.
— Eh bien, alors ?… Comment, Fafiou, un grand succès t’attend, et tu hésites ?
— Mais, si le père Copernic se fâche ?…
— Ne t’inquiète pas de cela.
— S’il me met à la porte pour avoir manqué à l’une des clauses fondamentales de mon engagement ?
— Je t’engage, moi.
— Vous ?
— Oui, moi.
— Vous allez donc être directeur de spectacle ?
— Peut-être.
— Vous m’engagez ?
— Oui… Et je te garantis trente francs par mois, et, s’il le faut, je dépose d’avance une année de tes appointements.
— Mais, alors, si j’ai trente francs par mois, s’écria Fafiou dans le vertige du bonheur ; mais, alors…
— Quoi ?
— Ah ! mon Dieu !
— Eh bien ?
— Mais je pourrai donc… mais je pourrai donc épouser Musette ?
— Sans doute… Mais sois tranquille : il ne te renverra pas, car c’est toi, mon garçon, qui es le meilleur comédien de sa troupe ; et non seulement il ne te renverra pas, mais encore demande-lui, le lendemain, de doubler tes appointements, et il les doublera.
— S’il ne les double pas ?
— Je serai là, moi, avec mes trente francs par mois, mes trois cent soixante-cinq francs par an.
— Mais c’est une fortune que vous m’offrez là, monsieur ! c’est plus qu’un fortune, c’est le bonheur !
— Refuses-tu ton bonheur, Fafiou ?
— Non, ma foi, monsieur Salvator ! c’est convenu, dit joyeusement le pitre ; et, s’il faut vous dire toute la vérité, tenez, je ne suis pas fâché de trouver une occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce, au père Copernic. Aussi, ce soir, je vous en réponds, il recevra les deux plus jolis coups de pied au…
— Non, pas deux, interrompit vivement Salvator ; ne te laisse pas emporter par la situation, Fafiou : un seul coup de pied !
— Eh bien, un seul, mais qui en vaudra deux, je vous le promets.
Et Fafiou fit le geste d’un homme qui allonge un coup de pied terrible.
— Cela te regarde, répondit Salvator ; mais un seul.
— Oui, un seul, c’est dit… Vous n’en avez besoin que d’un seul ?
— Je n’en ai besoin que d’un seul.
— Que diable voulez-vous en faire ?
— C’est mon secret, Fafiou.
— Eh bien ! donc, il n’en recevra qu’un seul, v’lan !
Et le pitre renouvela son geste agressif.
— C’est cela.
— Oh ! je vois d’ici la figure du patron ! – Dites donc, je puis sauter immédiatement à bas des tréteaux ?
— Je n’y vois pas d’inconvénient.
— C’est que je connais le père Copernic : le premier moment sera terrible !
— Oui, mais trente francs par mois et la main de Musette…
— Oh ! ça vaut bien qu’on risque quelque chose !
— Eh bien ! va repasser ton rôle, mon garçon, et fais en sorte que ton coup de pied final arrive de six heures et demie à sept heures moins un quart.
— Monsieur Salvator, à six heures trente-cinq minutes, je serai à la riposte.
— Bien, Fafiou, et merci !
— Adieu, monsieur Salvator !
— Adieu, Fafiou !
Et le pitre, après avoir fait à Salvator un respectueux salut, s’éloigna du mystérieux commissionnaire en chantant un vieux refrain du théâtre de la Foire, l’esprit gai et le cœur joyeux, comme s’il venait d’apprendre que la reine Tamatave était définitivement mangée par le tigre royal du Bengale ou le grand lion de Numidie.
Salvator, de son côté, le regarda s’éloigner avec un regard bien différent de celui qu’il avait jeté, deux heures auparavant, sur la Gibelotte et son flegmatique débiteur.
Mais abandonnons Salvator pour suivre Fafiou, et allons, si vous le voulez, chers lecteurs, assister, sur le boulevard du Temple, à la parade que la foule enthousiaste attend impatiemment, à cent lieues qu’elle est, cependant, de prévoir, nous le croyons du moins, le dénouement inaccoutumé dont Salvator est l’auteur.
q