‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 9 sur 70 · Chapitre 111 Les douze pour cent du père la Gibelotte.

Chapitre 111 Les douze pour cent du père la Gibelotte.

Les deux amis passèrent devant Salvator, et, comme s’ils eussent oublié que celui-ci devait être leur arbitre dans une affaire du plus grand intérêt, il se contentèrent de le saluer respectueusement.

Salvator, qui ignorait quelle discussion les divisait et quel honneur ils comptaient lui faire, Salvator leur rendit leur salut par une légère inclination de la tête.

Tous deux entrèrent au cabaret et cherchèrent des yeux Barthélemy Lelong ; mais Barthélemy Lelong n’était pas encore arrivé.

— Eh bien, dit Croc-en-Jambe, si nous profitions de cela pour exposer notre affaire à M. Salvator ?

— Je veux bien, répondit la Gibelotte, qui, au contraire, avait l’air de ne pas vouloir du tout ; mais il me semble qu’en attendant on pourrait consommer un petit verre de trois-six.

— Alors, tu paies ? car, tant qu’à moi, la nuit a été mauvaise.

— Certainement, dit la Gibelotte. – Deux petits verres d’eau-de-vie et le Constitutionnel !

Le garçon apporta les deux petits verres, les remplit avec bain de pied, donna le Constitutionnel à la Gibelotte, et s’éloigna, emportant le carafon.

— Eh bien, dit la Gibelotte, que fais-tu donc là-bas ?

— Moi ? demanda le garçon.

— Oui, toi.

— Dame, je vous sers ce que vous avez demandé ; vous avez demandé deux petits verres et le Constitutionnel : je vous donne le Constitutionnelet deux petits verres.

— Et tu emportes le carafon ?

— Sans doute.

— Eh bien, laisse-moi te dire, blanc-bec, que ce n’est pas ainsi qu’on agit avec des pratiques.

— Blanc-bec ?

— J’ai dit blanc-bec !

— Il a dit blanc-bec ! appuya Croc-en-Jambe.

— Et comment agit-on avec des pratiques ? demanda le garçon, qui n’eût insisté que si la Gibelotte eût nié le mot.

— On laisse le carafon, quitte à faire une marque à la hauteur du breuvage ; et, quand on s’en va, ce qui est bu est bu.

— Parbleu ! répéta Croc-en-Jambe, ce qui est bu est bu… c’est clair, ça !

— Et lequel de vous deux est celui qui paie ? reprit le garçon.

— C’est moi, dit la Gibelotte.

— En ce cas, c’est autre chose.

Et il posa le carafon entre les deux amis.

— Dis donc, marmouset ? fit Croc-en-Jambe.

— C’est à moi que vous parlez ? demanda le garçon.

— Et à qui donc, s’il vous plaît ?

— Eh bien, que vouliez-vous dire ?

— Je voulais dire que ton observation n’était pas polie.

— Quelle observation ?

— Tu as dit : « En ce cas, c’est autre chose. »

— Eh bien, oui… Après ?

— Eh bien, après je te répète que ça n’est pas poli. On est aussi bon que M. la Gibelotte pour répondre de ton carafon d’eau-de-vie !

— C’est possible, observa le garçon ; mais j’ai des ordres.

— Des ordres de qui ?

— Des ordres du patron.

— De M. Robinet ?

— De M. Robinet.

— Il t’a défendu de me faire crédit, M. Robinet ?

— Non ; mais il m’a ordonné de ne vous vendre qu’au comptant.

— À la bonne heure !

— Cela vous va ?

— Oui : l’honneur est satisfait.

— Alors, vous n’êtes pas difficile.

— À ta santé, Croc-en-Jambe ! dit la Gibelotte.

— À ta santé, la Gibelotte ! dit Croc-en-Jambe.

Et tous deux attaquèrent leur verre d’eau-de-vie, chacun avec son caractère : Croc-en-Jambe en le jetant dans son gosier comme il eût jeté une lettre à la poste ; la Gibelotte en le sirotant.

— As-tu vu le bulletin de la bourse d’hier ? demanda la Gibelotte. Je ne l’ai pas vu, moi.

— Tu oublies que je ne sais pas lire, répondit Croc-en-Jambe.

— Ah ! c’est vrai, dit la Gibelotte avec une expression de mépris.

— Le cinq pour cent a fait 100 francs 75 centimes, dit un voisin à l’habit noir, à la cravate crasseuse, à la chaîne de chrysocale, à l’air douteux, enfin.

— Merci, monsieur Guy-d’Amour, dit la Gibelotte.

Et, versant un second verre d’eau-de-vie à Croc-en-Jambe :

— Alors c’est de la baisse pour aujourd’hui, ajouta-t-il.

— J’en mettrais ma main au feu, dit Croc-en-Jambe en mettant la main à son verre.

— En ce cas, j’ai envie d’acheter, reprit la Gibelotte avec l’aplomb d’un vieil agent de change.

— Moi, j’achèterais ! répond fastueusement le chiffonnier.

Et il envoya son second verre d’eau-de-vie rejoindre le premier. La Gibelotte en versa un troisième.

— As-tu vu la façon dont ce fat de Salvator nous a salués ? demanda-t-il à son compagnon.

— Non, je n’ai pas vu, dit Croc-en-Jambe.

— C’est-à-dire que c’est à faire suer… Ah çà ! mais il se croit donc le roi des commissionnaires ?

— J’ai idée qu’il se croit mieux que cela, dit Croc-en-Jambe.

— Si tu étais de mon avis, continua la Gibelotte en versant un quatrième verre au chiffonnier, nous réglerions nos comptes comme deux vrais amis que nous sommes sans immiscer un tiers dans nos affaires d’intérêt.

— Je ne demande pas mieux : mais je te préviens que ça m’altère horriblement de parler d’affaires !

— Alors buvons.

Et la Gibelotte versa un cinquième verre d’eau-de-vie à Croc-en-Jambe, qui commença à voir des bluettes voltiger devant ses yeux.

— Je disais donc, reprit la Gibelotte, que tu me devais la somme de cent soixante-quinze francs quatorze centimes.

— Et moi, je disais, repartit Croc-en-Jambe, qui n’avait pas encore perdu la mémoire des chiffres ; je disais que je ne te devais que la somme de soixante-quinze livres dix sous.

— Parce que tu t’obstines à ne compter que le capital.

— C’est vrai, dit Croc-en-Jambe en tendant son verre ; je m’obstine à ne compter que le capital.

La Gibelotte remplit le verre de Croc-en-Jambe.

— Mais, avec les intérêts cumulés, ça fait juste cent soixante-quinze francs quatorze centimes.

— Comment une somme de soixante-quinze livres dix sous peut-elle produire, en sept mois… ?

— Huit mois !

— En huit mois, soit, un intérêt de cent francs quatorze centimes ?

— Tu vas voir cela… Il y a huit mois que tu es venu demeurer chez moi…

— J’étais heureux, alors ! interrompit mélancoliquement Croc-en-Jambe en pensant avec quelle facilité la Gibelotte lâchait, à cette époque, les pièces de quinze sous.

— Et moi aussi ! dit la Gibelotte en songeant qu’en même temps que Croc-en-Jambe, mademoiselle Bébé la Rousse était venue demeurer chez lui. Que veux-tu, mon pauvre ami ! on vieillit et l’on décline tous les jours.

— C’est vrai, dit Croc-en-Jambe ; c’est le contraire des dettes, qui ne font que s’accroître en vieillissant.

— À cause des intérêts cumulés, répéta la Gibelotte. Je disais donc qu’il y a huit mois que tu es venu loger chez moi ; je t’ai loué moyennant cinq francs par mois.

— J’en conviens.

— C’est bien heureux ! À partir du premier mois, tu as commencé à ne pas me payer.

— C’était pour ne pas prendre une mauvaise habitude.

— Cinq fois huit font quarante.

— Oui ; seulement, depuis un mois, je ne loge plus chez toi : ça ne fait donc que cinq fois sept, trente-cinq.

— Tu as laissé une vieille hotte dans la chambre, ce qui m’a empêché de louer, dit la Gibelotte.

— Tu n’avais qu’à la jeter par la fenêtre.

— Oui, pour que tu dises qu’il y avait cent mille francs dedans !

— Allons, soit, dit Croc-en-Jambe ; mettons huit mois ; mais, dès demain, je vais rechercher ma hotte.

— Non pas ; c’est mon gage !

— Mais, comme cela, mon loyer va donc continuer de courir ?

— Paye-moi mes cent soixante-quinze francs quatorze centimes, et il ne courra plus.

— Mais tu sais bien que je n’en ai pas le premier sou, de tes cent soixante-quinze francs quatorze centimes.

— Alors ne t’oppose pas à un règlement de compte.

— Règle… mais verse !

La Gibelotte versa un septième ou huitième verre d’eau-de-vie ; Croc-en-Jambe ne comptait plus, et le lecteur nous permettra de faire comme lui.

— Nous disons donc huit mois à cinq francs, quarante francs ; plus, trente-cinq francs cinquante centimes prêtés en différentes fois.

— En plus de soixante fois !

— Mais, enfin, prêtés, tu ne le nies pas ?

— Non, je reconnais être ton débiteur de soixante-quinze livres dix sous ; je le dis à qui veut l’entendre, je le crie sur les toits.

— Eh bien ! les intérêts de soixante-quinze francs cinquante centimes à douze pour cent…

— À douze pour cent ? Le taux légal est de cinq… de six par tolérance.

— Mon cher Croc-en-Jambe, tu oublies les risques.

— C’est vrai, dit le chiffonnier avec un geste d’assentiment, j’oubliais les risques.

— Tu admets donc les douze du cent ? reprit la Gibelotte en remplissant de nouveau le verre de son compagnon.

— Je les admets, dit celui-ci, dont la langue commençait à s’épaissir.

— Eh bien ! dit la Gibelotte, un premier mois à douze du cent, ça fait neuf francs deux centimes et demi à ajouter à soixante-quinze francs cinquante, c’est-à-dire quatre-vingt-quatre francs cinquante-deux centimes et demi.

— Ah ! c’est donc au mois ?

— Quoi ?

— Tes douze du cent.

— Sans doute.

— Mais, à ce compte-là, ça fait cent quarante du cent par an !

— Dame ! il y a les risques.

— C’est vrai, dit Croc-en-Jambe de plus en plus ivre, il y a les risques !

— Alors, tu comprends très bien, maintenant, que tu me doives cent soixante-quinze francs quatorze centimes ?

— Oh ! à cent quarante du cent par an, ce qui m’étonne, c’est de ne pas te devoir davantage.

— Non, dit la Gibelotte, tu ne me dois pas davantage.

— C’est étonnant ! fit Croc-en-Jambe.

— Tu es donc prêt à reconnaître que tu me dois cent soixante-quinze francs quatorze centimes ?

— Oh ! dit Croc-en-Jambe, ce n’est pas assez de cent soixante-quinze francs ?

— Eh bien ! soit, je rabats les quatorze centimes, dit généreusement la Gibelotte.

— Non, reprit Croc-en-Jambe d’un air hautain ; non, monsieur, je ne veux pas de grâce ! laissez-les !

— Tu ne me tutoies plus, Croc-en-Jambe ? dit la Gibelotte.

— Non, je vois que j’ai agi légèrement en vous donnant le titre d’ami !

— Puisque je te dis que je rabats les quatorze centimes.

— Non, non, non, je ne veux pas qu’on les rabatte, moi !

— Nous allons les manger.

— Je n’ai pas faim : j’ai soif.

— Alors, nous allons les boire.

— Ça, je veux bien.

— Tu n’es donc plus fâché contre moi ? dit la Gibelotte en remplissant le verre de son débiteur.

— Non, c’était pour rire ; et la preuve…

— Allons donc !

— La voici…

— Tais-toi, dit la Gibelotte, je ne veux pas de preuve.

— Mais si je veux t’en donner une, moi !

— Eh bien ! reconnais d’abord les cent soixante-quinze francs, dit le tueur de chats en tirant un papier de sa poche.

— Qu’est-ce que tu me demandes ? Je ne sais pas écrire.

— Fais ta croix.

— Et la preuve, reprit Croc-en-Jambe, poursuivant son idée, c’est que, si tu veux me donner seulement dix francs, je les reconnais, tes cent soixante-quinze francs.

— Bon ! je suis déjà trop en avance.

— Cent sous ?

— Impossible.

— Trois francs ?

— Réglons d’abord les vieux comptes.

— Quarante sous ?

— Voilà la plume : fais ta croix.

— Vingt sous ?… On n’est pas digne d’avoir un ami, quand on risque de perdre son ami pour vingt sous !

— Allons, les voilà, tes vingt sous, dit la Gibelotte.

Et il tira de sa poche une pièce de quinze sous.

— Ah ! je savais bien que tu y viendrais, dit Croc-en-Jambe en trempant sa plume dans l’encre.

— Et toi aussi, tu y viens ! dit la Gibelotte en lui avançant le papier. Croc-en-Jambe s’apprêtait à faire sa croix, mais une ombre s’interposa entre le jour et lui : cette ombre, c’était celle de Salvator.

Le jeune homme allongea la main par la fenêtre, prit l’obligation que Croc-en-Jambe se disposait à certifier de ce symbole qui, chez les gens du peuple, a plus de valeur qu’une signature, la déchira en mille morceaux, et, jetant sur la table soixante-quinze francs cinquante centimes :

— Voici la somme qui vous est due, la Gibelotte, dit-il. C’est moi qui suis désormais le créancier de Croc-en-Jambe.

— Ah ! monsieur Salvator, s’écria le chiffonnier en s’épatant sur la table, vous avez là un débiteur dont, ma parole, je ne voudrais pas pour un sou !

En ce moment, une jolie petite voix se fit entendre, comme pour contraster avec la voix avinée de Croc-en-Jambe.

— Monsieur Salvator, disait la voix, qui appartenait évidemment à une jeune fille, voulez-vous porter cette lettre-là rue de Varennes, no 42 ?

— Au troisième clerc de M. Baratteau, toujours ?

— Oui, monsieur Salvator ; il y a réponse… Voilà cinquante centimes.

— Merci, ma belle enfant ; votre commission va être faite, et lestement, soyez tranquille !

Et Salvator, effectivement, partit de son pied le plus léger, laissant la Gibelotte dans le plus profond étonnement, étonnement qui n’était égalé que par la satisfaction qu’éprouvait le tueur de chats d’être rentré dans ses soixante-quinze francs cinquante centimes.

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