Chapitre 115 Profil de Galilée Copernic.
Les tréteaux du sieur Galilée Copernic étaient situés, comme nous l’avons dit, sur l’emplacement qui s’étendait alors, et s’étend encore aujourd’hui, du théâtre de Madame-Saqui, devenu le théâtre des Funambules, au théâtre du Cirque-Impérial, appelé autrefois Cirque-Olympique, ou, plus populairement Cirque-Franconi.
Ces tréteaux, élevés à une hauteur de cinq ou six pieds, avaient pour horizon une immense toile peinte, divisée en plusieurs compartiments, où étaient représentés des femmes colosses, des nègres blancs, des géants, des nains, des phoques, des sirènes, des combats de coqs, des scorpions avalant des buffles, un squelette jouant du théorbe, Latude s’évadant de la Bastille, Ravaillac assassinant Henri IV rue de la Ferronnerie, enfin le maréchal de Saxe remportant la victoire de Fontenoy. – Les batailles du temps de la République et de l’Empire étaient expressément défendues. – En outre, une collection de toutes les toiles passées et présentes des foires connues étaient appendues aux vergues des tréteaux et se balançaient au vent comme des voiles latines ; si bien que l’établissement de M. Galilée Copernic ressemblait à une immense jonque chinoise naviguant dans l’océan de la foule.
Ces tréteaux – il y a nécessité de revenir à eux –, ces tréteaux, qui présentaient une superficie praticable de sept ou huit pieds de large sur une vingtaine de pieds de long, étaient splendidement éclairés par une rampe de quatorze lampions dégageant une épaisse fumée qui s’élevait, comme un péristyle, de ce temple consacré au dieu de l’art.
On les avait allumés à cinq heures, et la vue de cette illumination avait un peu calmé la foule, qui attendait déjà depuis une heure ; mais, comme il y avait plus de vingt minutes que les lampions étaient allumés, qu’ils brûlaient et fumaient, et que, malgré l’affiche, qui annonçait positivement, pour quatre heures précises, grande parade jouée par M. Phénix Fafiou et M. Galilée Copernic, personne ne paraissait, la foule, quoiqu’elle ne payât aucunement, poussait des cris d’indignation et des hourras de fureur.
Au reste, une chose que j’ai remarquée depuis que je fais du théâtre, et que je soumets bien humblement à l’appréciation des philosophes et à l’analyse des savants, c’est que moins un spectateur a payé, plus il est exigeant, et qu’aux premières représentations, les critiques les plus amères et les sifflets les plus acharnés viennent presque toujours de ceux qui, pour entrer, n’ont pas eu la peine de mettre la main à la poche de leur gilet.
La foule, qui attendait depuis une heure vingt minutes, et qui était, ce soir-là, on ne sait pourquoi, trois fois plus nombreuse qu’à l’ordinaire, la foule se croyait donc en droit de protester contre ce crime de lèse-foule par des vociférations menaçantes et des jurons empruntés aux différents catéchismes poissards ayant cours à cette époque et publiés à l’usage des jeunes gens de bonne famille.
Enfin, vers cinq heures et demie, le sieur Galilée Copernic lui-même, entendant les cris d’indignation poussés par les spectateurs qui ne voyaient rien, par les auditeurs qui n’entendaient rien ; le sieur Galilée Copernic, jugeant, au balancement imprimé à sa baraque, que l’orage était sérieux et que la multitude commençait à devenir houleuse, apparut enfin sur les tréteaux, vêtu de son costume de Cassandre.
Mais cette vue, qu’on eût crue faite pour calmer l’agitation, sembla, au contraire, l’augmenter. Malgré la majesté avec laquelle le sieur Galilée Copernic se présentait à la foule, celle-ci éclata en huées et en sifflets ; huées si violentes, sifflets si aigus, que le malheureux saltimbanque ne put, pendant cinq minutes, articuler une seule parole.
Ce que voyant, il se retourna et réunit ses deux mains en entonnoir devant sa bouche, demandant à l’intérieur un objet quelconque, que lui passa la main blanche de mademoiselle Musette. – Cet objet était une clef de porte cochère, dont le son domina bientôt d’une façon si triomphante les sifflets de la foule, que la foule, émerveillée, se tut, laissant maître Galilée Copernic siffler tout seul. On eût dit un solo de boa au milieu d’un concert de serpents à sonnettes.
Enfin, comme on se lasse de tout, même de siffler, le sieur Galilée Copernic éloigna la clef de sa bouche, et, comme lui seul troublait le silence, le silence régna de nouveau.
Il en profita pour s’avancer jusque sur la rampe, et, après avoir salué avec une suprême dignité :
— Milords et messieurs, dit-il, j’imagine que ce n’est pas à moi que ces sifflets sont adressés.
— Si ! si ! à toi et à Fafiou ! crièrent cent voix !
— Oui, oui, oui, à tous les deux ! répéta la foule. À bas Copernic ! à bas Fafiou !
— Milords et messieurs, reprit Copernic dès que le silence fut rétabli, il y aurait injustice à me rendre responsable d’un retard qui vous blesse ; car, à quatre heures précises, revêtu de mon costume de Cassandre, j’étais prêt à avoir l’honneur de paraître devant vous.
— Eh bien ! alors, pourquoi n’y avez-vous point paru ? crièrent les mêmes voix. Où étiez-vous ? que faisiez-vous ?
— Où j’étais et ce que je faisais, milords et messieurs ?
— Oui, oui, oui, où étiez-vous ? d’où vient le retard ? vous manquez au public ! Des excuses ! des excuses !
— D’où vient ce retard mystérieux ? d’où il vient, milords et messieurs ? Faut-il vous le dire ? oui, je crois qu’il convient de vous donner cette marque de déférence.
— Parlez ! parlez ! parlez !
— Eh bien, puisqu’il faut vous le dire, ce retard vient d’un malheur immense, épouvantable, inouï, arrivé il n’y a qu’un instant à votre artiste de prédilection, à notre camarade, à notre ami Phénix Fafiou, qui, comme chacun sait, devait remplir le rôle de valet, rôle indispensable dans une pièce à quatre personnages seulement, et où le valet joue le premier rôle.
Un grand mouvement se fit dans la foule, qui prouva qu’elle n’était pas insensible au malheur, quel qu’il fût, arrivé à Fafiou.
Copernic indiqua par un signe qu’il voulait continuer, et les spectateurs, impatients d’être tirés de leur angoisse, se hâtèrent de faire silence.
Cassandre reprit :
— Mais quel malheur est donc arrivé à Phénix Fafiou ? allez-vous me demander d’une seule voix. Milords et messieurs, il lui est arrivé un malheur comme il peut en arriver à vous, à moi, à monsieur, à madame, à nos amis, à nos ennemis ; car nous sommes tous mortels, ainsi que me le disait un jour confidentiellement le prince de Metternich.
Nouveau tumulte dans la foule.
— Oui, milords et messieurs, s’écria Copernic, profitant de la sensation produite par ses paroles pour s’emparer complètement de la foule, oui, Fafiou, votre artiste chéri, a failli mourir tout à l’heure !
À cette nouvelle, plusieurs spectateurs et un grand nombre de spectatrices poussèrent un long et lugubre gémissement. Copernic remercia la foule de la main et du regard, puis continua en ces termes :
— Voici le fait, milords et messieurs, le fait dépouillé de tout artifice et mis sous vos yeux dans toute sa terrible simplicité. Depuis quelque temps, on avait remarqué avec inquiétude que Fafiou se retirait dans les coins, que Fafiou devenait triste, que Fafiou maigrissait ; l’œil se cernait visiblement ; les pommettes devenaient de jour en jour plus rouges et plus saillantes ; les dents se décharnaient, et le menton se rapprochait sensiblement du nez, qui, pareil à celui du malheureux père Aubry, que j’ai connu sur les bords du Mississippi, inclinait tristement vers la tombe !… Qu’avait Fafiou ? quelle douleur poignante ravageait sourdement cet artiste de choix ? son estomac se détériorait-il ? sa poitrine s’affaiblissait-elle ? Non ; la croissance de Phénix Fafiou était achevée. – Était-ce la misère, la simple misère, qui le poursuivait ? était-il obligé d’aller dans les rues nu-tête, faute de chapeau ; de marcher pieds nus, faute de souliers ; d’aller en bras de chemise, faute d’habit ? Non ; vous avez pu vous en convaincre par vous-mêmes, Fafiou a un tricorne neuf, des souliers neufs, une veste neuve, que je l’ai autorisé à prendre parmi mes vieux habits. – Fafiou avait-il à pleurer un parent chéri ? menait-il au fond du cœur le convoi de son père ou de sa mère ? son oncle était-il décédé sans rien lui laisser, ou son neveu était-il mort en lui laissant des dettes ? Non, milords et messieurs ; Fafiou n’avait ni père ni mère, Fafiou n’avait pas de famille. – Mais, alors, demanderez-vous, milords et messieurs, alors, qu’avait donc Fafiou ?… Ce qu’il avait, messieurs ? ce qu’il avait ?
— Oui, oui, qu’avait-il ? cria la foule.
— Il avait ce que nous sommes tous exposés à avoir, grands comme petits, riches comme pauvres ; Fafiou avait des peines de cœur ! Fafiou était amoureux !… J’entends quelques militaires murmurer : « Ce n’est pas vrai ; Fafiou a le nez en trompette, et l’on n’est pas amoureux avec un nez en trompette ! » Je me permettrai de dire à MM. les militaires de tous grades, depuis les caporaux jusqu’aux maréchaux de France, qu’ils me paraissent bien dédaigneux, et pour le nez de Fafiou, et pour l’instrument sur lequel ce nez est modelé. Par quelle injustice l’homme qui aurait le nez en trompette demeurerait-il étranger aux félicités de ce monde, et qu’elle est la loi, divine ou humaine, qui concède le privilège exclusif de la volupté à ceux qui ont le nez en perroquet, au détriment de ceux qui ont des nez en cor de chasse ? Fafiou, du côté du nez, est bâti incomplètement, je vous l’accorde ; mais Fafiou est, au nez près, bâti comme les autres hommes ; et, pour un nez plus ou moins aquilin, plus ou moins retroussé, vous lui dites : « Va-t’en ! » vous lui lâchez le mot Raca ! Fi ! messieurs ! vous n’y songez pas sérieusement : Fafiou peut être impropre, mais Fafiou n’est pas insensible à l’amour. Et ce qui le prouve, milords et messieurs, c’est que, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, Fafiou est amoureux, amoureux à lier, amoureux fou ! – Tel était, milords et messieurs, le secret de la maigreur et de la mélancolie de Fafiou. Dans cette occurrence, que fit-il, qu’imagina-t-il, le malheureux ? Je n’y songe pas sans frémir, et ne vous le dis pas sans frissonner… Il pensa à se détruire par l’eau, par la poudre, par le feu, par la corde ou par le poison ! Les moyens d’accomplir son sinistre projet ne manquaient donc pas à Fafiou ; il n’avait, au contraire, que l’embarras du choix ; mais il y a moyen et moyen, comme me le disait un jour confidentiellement M. le comte de Nesselrode.
« Il y avait, d’abord, je le répète, le moyen de la rivière ; la rivière coule pour tout le monde, et Fafiou pouvait se jeter à l’eau du haut du pont Notre-Dame ; mais, songeant avec terreur qu’il savait nager, et qu’il faisait dix degrés de froid, il comprit qu’il ne se noierait pas, et qu’il s’enrhumerait ! Il dut donc renoncer au mode de trépas ouvert à tout autre, fermé pour lui. – Il avait le moyen de l’arme à feu ; il pouvait se brûler la cervelle ; mais Fafiou réfléchit qu’il avait tellement peur de la détonation, qu’au moment où le coup se ferait entendre, il s’enfuirait à toutes jambes ; si bien que la balle partirait en l’air, et retomberait sans l’avoir atteint ! – Il avait le moyen de la flamme ; il pouvait, comme Sardanapale, se coucher sur un bûcher, s’y faire apporter son déjeuner, son dîner ou son souper, mettre le feu au bûcher, et se faire consumer en consommant ; mais, se rappelant, d’une part, qu’il se nommait Phénix Fafiou, et ayant, d’autre part, lu, dans Pline et Hérodote, que le phénix renaissait de ses cendres, il lui sembla complètement inutile de décéder le dimanche pour renaître le lundi ou le mardi. – Il avait le moyen de la corde ; autrement dit, il pouvait se pendre ; mais, réfléchissant tout à coup à la foule de gens dont il allait faire le bonheur, en leur laissant ce talisman infaillible que l’on appelle la corde de pendu, un sourire de misanthropie vint effleurer ses lèvres et il renonça à ce philanthropique moyen ! – Restait le poison, le poison fatal, le poison sombre ; car, messieurs, que ce soit le poison de Mithridate, le poison d’Annibal, le poison de Locuste, le poison des Borgia, le poison des Médicis, ou le poison de la marquise de Brinvilliers, le poison est toujours du poison, ainsi que me le disait un jour, en confidence, M. le prince de Talleyrand. Il s’arrêta donc à ce dernier moyen, au poison fatal, au sombre poison, et, quand je le vis arriver tout à l’heure, pâle, défiguré, pantelant, hideux, je tremblai de tous mes membres, et devinai, au premier aspect, qu’il venait de se suicider. Je lui demandai, en conséquence, avec affection :
« – Qu’as-tu donc, drôle ! pour nous faire attendre ainsi, le public et moi, depuis une heure ?
« – Monsieur Copernic, me répondit Fafiou, j’ai mis fin à mes jours.
« Cette franchise me toucha. Mais, en même temps, une chose m’étonna, je dois l’avouer ; ce fut d’apprendre de sa propre bouche la déplorable nouvelle de sa mort. Cependant, comme j’ai vu des choses cent fois plus surprenantes encore que celle-là, je continuai mes investigations.
« – Et de quelle façon, lui demandai-je d’une voix très émue pour mon âge et pour ma position, de quelle façon as-tu mis fin à tes jours ?
« – En m’empoisonnant, me répondit Fafiou.
« – Avec quoi ?
« – Avec du poison.
« J’avoue que cette réponse me parut, comme sublimité, laisser bien loin derrière elle le qu’il mourut du vieil Horace, et le moi de Médée.
« – Et où as-tu trouvé du poison ? repris-je avec le calme d’un homme qui connaît cent trente-deux sortes de contrepoison.
« – Dans l’armoire de votre chambre à coucher, me répondit Fafiou d’une voix caverneuse.
« À ces mots, ma perruque se dressa sur ma tête, et ma barbe, que je venais de faire, repoussa subitement. Je pâlis de la tête aux pieds et j’oscillai sur ma base.
« – Malheureux ! m’écriai-je en entrecoupant mes paroles, je t’avais défendu d’ouvrir cette armoire !
« – C’est vrai, monsieur Copernic, me répondit Fafiou d’un air désespéré ; mais je vous avais vu y enfermer les deux pots.
« – Ne t’avais-je donc pas prévenu, misérable ! que ces deux pots contenaient de la marmelade d’arsenic, que le grand shah de Perse, dont je suis le premier médecin, m’avait fait demander pour le débarrasser des rats qui infestent son palais ?
« – Je le savais, répondit Fafiou avec une sauvage énergie.
« – Et tu en as mangé un ?
« – J’ai mangé les deux.
« – Même les pots ?
« – Non, monsieur, mais leur contenu.
« – Tout entier ?
« – Tout entier.
« – Malheureux ! m’écriai-je.
« Et je répétai trois fois cet adjectif, qui me paraissait caractériser à merveille la situation de Fafiou. Si bien, milords et messieurs, que cet empoisonnement, la cause qui l’a amené, les incidents de différente nature qui en ont été la conséquence, les larmes que le suicide de Fafiou a fait jaillir des yeux de tous ses camarades dont il est idolâtré – ces choses, et beaucoup d’autres encore, messieurs, qu’il est inutile de porter à votre connaissance, ont, à mon grand regret, momentanément retardé la représentation. Si vous n’êtes pas impitoyables, comme j’aime à me l’imaginer ; si une certaine émotion, soulevée par ce déplorable récit, fait tressaillir vos cœurs au fond de vos poitrines, vous pardonnerez aisément ce retard pour cause de décès, et vous nous permettrez de reprendre tranquillement le cours de nos représentations et de vous jouer, ce soir, comme l’affiche l’annonce :
Deux lettres très pressées
comédie-pochade en un acte
dans laquelle Phénix Fafiou remplira le rôle de Gille et votre serviteur celui de Cassandre.
« Mais, me direz-vous – les foules sont pleines de ces questions inattendues –, mais, me direz-vous, comment se fait-il, d’une part, que Fafiou soit moissonné, et que, d’autre part, et nonobstant, il remplisse le rôle de Gille ? La réponse est facile, milords et messieurs, et j’ai résolu, dans plusieurs cours de l’Europe, et particulièrement dans la cour des Fontaines, des questions bien autrement insolubles que celle que vous me faites l’honneur de m’adresser ! En effet, milords et messieurs, peu de mots me suffiront pour vous expliquer ce problème. – Quelques-uns de vous ont probablement ouï parler de la gourmandise proverbiale de Fafiou. Nul de la société qui ne l’ait rencontré, dans les carrefours de la capitale, grignotant, selon la saison, des pruneaux, des marrons, des nèfles, des noix ou des châtaignes. L’influence désastreuse que cette incessante absorption de chatteries a dû nécessairement avoir sur le tube intestinal de notre malheureux ami, je ne veux pas la sonder, je ne m’en informe à personne, je ne désire pas la connaître ; mais l’influence de cette gourmandise immodérée sur mon garde-manger, voilà ce que je ne saurais passer sous silence ; voilà ce que je n’ai besoin de demander à personne ; voilà ce que je ne connais que trop bien par moi-même.
« Or, ayant pensé que l’heure était arrivée de tendre un piège à la gloutonnerie ruineuse de Fafiou, je me mis à réfléchir sur la façon dont le piège devait être tendu. Vous comprenez bien que l’on n’a pas pris le vin blanc avec les diplomates les plus distingués du continent sans avoir conservé un reflet de leur astucieuse perspicacité et de leur merveilleuse imagination… Une princesse étrangère, à laquelle j’avais eu le bonheur de sauver la vie dans une maladie où elle était restée abandonnée de tous les médecins, m’avait envoyé, à la fin de l’automne dernier, deux pots de confitures de poires, confitures pour lesquelles, dans un moment d’abandon, je lui avais avoué ma faiblesse mais, me rappelant instantanément que le nommé Fafiou, qui raffole de toute chose, raffolait encore plus que moi des confitures de poires, je résolus de tendre le piège susdit à la crédulité de ce pitre, et je lui confiai, sous le sceau du secret, que ces deux pots étaient remplis d’une gelée d’arsenic que j’avais spécialement composée pour le grand shah de Perse, dans le but que je vous ai dit. Fafiou n’avait point alors de projets sinistres sur sa personne, et il frissonna rien qu’en voyant les pots ! Mais, depuis, étant tombé dans le désespoir que vous savez, il songea à ces deux pots, d’abord avec une terreur moins grande ; puis, enfin, lorsqu’il se fut tout à fait habitué aux idées du suicide, avec sang-froid et même avec joie…
« Vous comprenez tout, maintenant, milords et messieurs. Arrivé au comble du désespoir, décidé à mourir, Fafiou mangea les deux pots qui contenaient chacun une livre de marmelade. Les premiers symptômes furent ceux de l’empoisonnement ; mais, grâce aux prompts remèdes que j’ai apportés à sa situation, je crois pouvoir vous répondre que la vie de notre camarade Phénix Fafiou ne court plus aucun danger. Nous allons donc, dans quelques secondes, avoir l’honneur de commencer la représentation. – Allllez, la musique ! »
À cette invitation, on entendit partir de l’intérieur de la baraque des sons de trombone, de clarinette, de grosse caisse et de tambour assez semblables au bruit qui part d’un atelier de chaudronnerie.
Sur cette harmonie imitative, le sieur Galilée Copernic salua profondément le public et disparut, au milieu des applaudissements et des cris joyeux de la foule, que ce récit de son Cassandre bien-aimé avait remise en bonne humeur ; car il y a trois choses changeantes sous le ciel, dit l’Ecclésiaste : la foule, les femmes et les flots !
Au moment où la musique faisait rage, annonçant que la parade tant attendue allait commencer, arrivèrent des deux côtés du boulevard, c’est-à-dire dans la direction de la Bastille et de la porte Saint-Martin, plusieurs personnages vêtus de longs manteaux bruns comme on les portait à cette époque, lesquels personnages se mêlèrent à la foule et se confondirent bientôt avec elle.
Pour un passant inattentif, ces différents personnages pouvaient paraître étrangers les uns aux autres ; mais, pour un observateur intelligent, il était de toute évidence que ces hommes se connaissaient à un titre quelconque, car chacun d’eux, à son arrivée, échangea de loin avec ceux qui étaient déjà là un imperceptible signe de reconnaissance. Bientôt, cependant, comme nous l’avons dit, s’enfonçant dans cette masse compacte, s’isolant les uns des autres, ils parurent n’être venus là que pour assister à la représentation de la parade, et personne ne fit attention à cette partie hétérogène de spectateurs mêlée au public ordinaire du sieur Galilée Copernic.
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La symphonie discordante achevée derrière le rideau de fond, Gille et Cassandre, c’est-à-dire Fafiou et Copernic, apparurent sur les tréteaux.
Ce fut, pendant dix minutes, un immense éclat de rire et des tonnerres d’applaudissements.
Chacun des deux artistes s’avança jusqu’à la rampe et fit trois saluts en s’inclinant respectueusement à chaque salut ; puis Fafiou alla s’adosser à la toile de fond, tandis que Cassandre, qui ouvrait la pièce, étant demeuré sur la rampe, commença le monologue suivant – échantillon de la littérature en plein air qui florissait en l’an de grâce 1827, lequel a été sténographié par un de nos amis, et que nous sommes heureux de pouvoir mettre, dans toute sa sincérité, sous les yeux de nos lecteurs.