‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 38 sur 70 · Chapitre 122 Le lierre et l’ormeau.

Chapitre 122 Le lierre et l’ormeau.

Cette permission donnée par M. Jackal, Gibassier commença en effet.
— Vous me permettez de donner un titre à cette romanesque aventure, n’est-ce pas, mon bon monsieur Jackal ? Les titres ont cela de bon, qu’ils résument en quelques mots l’idée prédominante du poème, du roman ou du drame.

— Vous parlez de la chose en écrivain consommé, dit M. Jackal.

— Monsieur, j’étais né pour être homme de lettres.

— Mais vous n’avez point raté votre vocation, il me semble : n’avez-vous pas été condamné une fois pour fausse lettre de change ?

— Deux fois, monsieur Jackal.

— Donnez donc un titre à votre aventure ; mais faites vite, le plancher de notre parloir n’étant pas des plus secs !

— Je l’appellerai le Lierre et l’Ormeau, titre emprunté, si je ne m’abuse, au bon la Fontaine ou à tout autre fabuliste[1].

— Il n’importe.

— Je m’ennuyais au bagne… Que voulez-vous ! je n’aime pas le bagne ; je ne puis pas m’y faire, soit que la société qu’on y rencontre ne me convienne en aucune façon, soit que la vue de mes frères souffrants me remplisse l’âme de tristesse et de commisération ; enfin, tant il y a que le séjour du bagne ne me sourit point. Je ne suis plus de la première jeunesse et les illusions dont je me berçais naguère en songeant que j’habiterais Toulon, ce Chanaan[2] des forçats, ces illusions se sont envolées ! Je n’entre plus au bagne qu’avec fatigue, avec ennui, avec dégoût, comme un homme blasé ; le bagne n’a plus rien de séduisant pour mon imagination. La première fois qu’on y va, c’est une maîtresse inconnue ; la seconde fois, c’est votre légitime, c’est-à-dire une femme dont les charmes n’ont plus aucun secret pour vous et que la satiété est tout près de vous faire prendre en exécration… J’arrivai donc, cette fois, à Toulon, plein de mélancolie, morose, presque spleenétique… Encore, si l’on m’eût envoyé à Brest ! je ne connais pas Brest ; le séjour de Brest m’eût rajeuni, réconforté peut-être… Mais point ! j’eus beau adresser, sous prétexte d’hygiène, pétition sur pétition au ministre de la justice : son Excellence fut inexorable. Je repris donc ma chaîne ; et il est probable que je l’eusse apathiquement traînée jusqu’à ma dernière heure, si la société d’un camarade jeune, naïf et bon, comme je l’ai été moi-même autrefois, ne m’eût tout à coup rendu à mes premiers enthousiasmes d’amour et de liberté.

M. Jackal, qui avait légèrement toussé quand Gibassier avait rappelé sa naïveté et sa bonté primitives, profita de la halte qu’en orateur habile faisait son interlocuteur.

— Gibassier, lui dit-il, si l’Amérique perdait son indépendance, je suis sûr que c’est vous qui la retrouveriez.

— Je n’en doute pas plus que vous, monsieur Jackal, répondit Gibassier. Je disais donc que le jeune homme auquel j’étais accouplé, avec lequel j’allais à la fatigue, mon compagnon de chaîne en un mot, était un enfant de vingt-trois à vingt-quatre ans. Il était blond, frais et rose comme une paysanne normande ; la limpidité de ses yeux, la sérénité de son front, la pureté virginale de son visage, tout, jusqu’à son nom de Gabriel, faisait de lui une sorte de martyr, lui donnait, enfin, je ne sais quel air solennel qui l’avait, à l’unanimité, fait surnommer l’ange du bagne. Ce n’est pas tout : sa voix était en harmonie avec son visage ; on eût dit le son d’une flûte ; c’est au point que, moi qui adore la musique, ne pouvant pas me donner là-bas le luxe d’un concert, je le faisais parler rien que pour écouter sa voix.

— En un mot, dit M. Jackal, une attraction indicible vous attirait vers votre compagnon.

— Attraction, c’est le mot… D’abord, j’étais attiré vers lui par ma chaîne ; mais ce n’est pas la chaîne, il s’en faut, qui fait l’amitié ! Il y avait, en outre, une sympathie mystérieuse qui est restée une énigme pour moi… Il parlait peu : mais, bien différent en cela des autres, chaque fois qu’il parlait, c’était pour dire quelque chose ; un jour, c’était pour laisser tomber une sentence morale – il savait son Platon par cœur, et il en tirait des adages qui le consolaient sur la terre d’exil – ; un autre jour, il se livrait à des outrages et à des diffamations envers les femmes, outrages et diffamations dont je vous prie de croire que je le reprenais, monsieur Jackal ! D’autre fois, au contraire, il s’enthousiasmait hautement pour le sexe tout entier, à l’exception d’une seule créature qui, disait-il, était la cause première de sa fausse position : aussi la maudissait-il à cœur joie !

— Et quel était son crime, à lui ?

— Un crime de rien, une bêtise de jeune homme, un mauvais faux.

— À combien d’années était-il condamné ?

— À cinq ans.

— Et il songeait à faire son temps ?

— En entrant au bagne, ce fut d’abord son idée : il appelait cela une expiation ; mais, précisément parce qu’on l’appelait l’ange du bagne, un jour il se rappela qu’il avait des ailes, et songea à les déployer et à s’envoler.

— Vous êtes tout à fait poète, Gibassier !

— J’étais président de l’Académie de Toulon, monsieur Jackal.

— Continuez.

— Une fois l’idée de recouvrer sa liberté éclose en lui, il changea tout à coup de visage et d’allure : de tranquille, il devint grave ; de mélancolique, il devint sombre. Il ne m’adressait plus la parole qu’une ou deux fois par jour, et ne répondait à mes questions qu’avec le laconisme d’un Spartiate.

— Et vous ne deviniez pas la cause de ce changement, avec un esprit aussi profond que l’est le vôtre, cher monsieur Gibassier ?

— Oh ! que si fait ! de sorte qu’un soir, en rentrant de la fatigue, j’échangeai avec lui les paroles suivantes :

« – Jeune homme, je suis un vieux de la vieille ; je connais les bagnes comme maître Galilée Copernic connaît les principales cours de l’Europe ! J’ai vécu avec des bandits de toutes les nuances, des forçats de toutes les encolures ; j’ai expérimenté la matière, et je puis dire à première vue : “Voilà un confrère qui pèse trois, quatre, cinq, six, dix, vingt ans de travaux forcés.”

« – Eh bien, me demanda Gabriel de sa voix douce, où voulez-vous en venir, monsieur ?

« Il m’appelait monsieur et ne me tutoyait jamais.

« – Appelez-moi milord tout de suite ; j’aime mieux cela, lui répondis-je. Eh bien, où j’en veux venir, monsieur, c’est fort simple. Je suis un physionomiste de seconde force… » Et, en ne m’attribuant que le second rang, je pensais à vous, monsieur Jackal. »

— Vous êtes bien bon, mon cher Gibassier ! mais je vous avoue que, pour le quart d’heure, j’aimerais mieux une chaufferette que vos compliments.

— Croyez, monsieur Jackal, que, si je possédais ce meuble, je m’en dessaisirais en votre faveur.

— Je n’en doute pas… Allez toujours.

Et M. Jackal aspira une prise de tabac, afin de se réchauffer le nez à défaut des pieds. Gibassier reprit :

— Je suis donc un physionomiste de seconde force, dis-je à Gabriel, et je vais vous prouver, mon jeune ami, que je sais quelles pensées vous agitent.

« Il écouta attentivement.

« – Quand vous êtes arrivé ici, la nouveauté, le pittoresque, le côté original du bagne vous a séduit comme l’aspect d’un site inconnu, et vous vous êtes dit : “Eh bien, avec un peu de philosophie et mes souvenirs de Platon et de saint Augustin, peut-être m’accoutumerai-je un peu à cette vie simple, frugale, naïve ; à cette existence de pasteurs.” Peut-être, en effet, si vous aviez été doué d’un tempérament lymphatique, vous y fussiez-vous habitué comme un autre ; mais, vif, ardent, passionné comme vous êtes, vous avez besoin d’espace et de grand air, et vous songez que cinq années – dont une bissextile – à passer ici, sont cinq de vos plus belles années perdues sans retour. Or, par une déduction toute logique de cette pensée, vous désirez vous soustraire au plus vite à la destinée à laquelle une justice marâtre vous a condamné… Ou je suis un faux Gibassier, ou voilà le sujet de votre méditation.

« – C’est la vérité, monsieur, répondit franchement Gabriel.

« – Je ne trouve rien de blâmable dans une pareille méditation, mon jeune ami ; seulement, permettez-moi de vous dire qu’elle dure depuis un mois ; que, depuis un mois, vous êtes fort maussade ; que cela m’ennuie d’avoir un disciple de Pythagore à l’autre bout de ma chaîne, et qu’à mon avis, le moment est arrivé de festinare ad eventum, comme dit Horace. Expliquez-moi donc quels sont vos projets et vos moyens d’exécution.

« – Mon projet est de recouvrer ma liberté, répondit Gabriel ; quant aux moyens d’exécution, je les attends de la Providence.

« – Allons, vous êtes encore plus jeune que je ne pensais, jeune homme !

« – Que voulez-vous dire ?

« – Je veux dire que la Providence est une vieille usurière qui ne prête qu’aux riches…

« – Monsieur, interrompit Gabriel, ne blasphémez pas !

« – Dieu m’en garde !… Si cela me rapportait quelque chose, je ne dis pas. Mais où diable avez-vous vu que la Providence s’occupât des malheureux ? Le mot de notre destinée est en nous, et il y a un vieux proverbe qui dit : “Aide-toi, le ciel t’aidera !” Ce vieux proverbe, mon cher monsieur Gabriel, est d’une justesse parfaite. Donc, présentement, la Providence n’a rien à voir ici, et c’est en nous-mêmes qu’il faut chercher les moyens d’évasion ; car il va sans dire, jeune homme, que vous ne vous en allez pas sans moi : vous m’intéressez à ce point, que je ne vous quitte pas d’une semelle, morbleu ! Ne songez pas à limer un de vos anneaux sans que je m’en aperçoive : je ne dors jamais que d’un œil ; d’ailleurs, vous avez le cœur bien placé, et vous comprenez qu’il serait par trop ingrat d’abandonner un vieux compagnon. Ne tentez donc rien seul, attendu que nous sommes enlacés l’un à l’autre comme le lierre à l’ormeau ; ou, je vous le déclare, mon cher ami, au premier demi-tour à droite ou à gauche que je vous vois faire sans m’en prévenir, je ne suis pas cafard, moi, je vous dénonce !

« – Vous avez tort de me dire cela, monsieur : je comptais vous proposer de fuir ensemble.

« – Bien, jeune homme ! ce point arrêté, procédons méthodiquement. En premier lieu, votre franchise me plaît, et je vais vous donner une preuve d’affection que je pourrais dire paternelle, en vous confiant mes plans et en vous emmenant avec moi, au lieu d’être emmené par vous.

« – Je ne vous comprends pas, monsieur.

« – Naturellement, jeune homme ; car, si vous me compreniez, je ne me donnerais pas la peine de m’expliquer. Savez-vous, d’abord – je vais voir tout de suite où vous en êtes –, savez-vous quel est le premier élément d’une évasion ?

« – Non, monsieur.

« – C’est, cependant, l’alpha du métier.

« – Faites-moi la grâce de me l’apprendre, alors.

« – Eh bien, c’est une bastringue.

« – Qu’est-ce que c’est que cela, une bastringue ?

« Il ne savait pas ce que c’est qu’une bastringue, monsieur Jackal ! »

— J’espère, Gibassier, que vous ne l’avez pas laissé dans une pareille ignorance ?

— Une bastringue, jeune homme, lui répondis-je, c’est un étui de fer-blanc, de sapin ou d’ivoire – la matière n’y fait rien –, de six pouces de long et de dix ou douze lignes d’épaisseur, pouvant contenir à la fois un passeport et une scie faite avec un ressort de montre.

« – Et où cela se trouve-t-il ? demanda Gabriel.

« – Cela se trouve… Enfin, n’importe, voici le mien. »

« Et, à son grand ébahissement, je lui montrai l’étui en question.

« – En ce cas, nous pouvons fuir ? s’écria-t-il naïvement.

« – Nous pouvons fuir, lui dis-je, de même que vous pouvez, de vos pieds légers, aller vous promener jusqu’à l’endroit où la sentinelle fera feu sur vous.

« – Mais alors, demanda Gabriel découragé, à quoi vous sert cet ustensile ?

« – Patience, jeune homme ! chaque chose viendra à son tour. J’ai l’intention d’aller passer le carnaval à Paris ; ensuite, j’ai reçu une lettre d’intérêts qui me force à aller faire un tour dans la capitale, et cela d’ici à une quinzaine de jours. Je vous offre de m’accompagner.

« – Nous allons donc fuir ?

« – Sans doute, mais avec les précautions nécessaires, trop ardent jeune homme ! Vous avez du courage et de la résolution, n’est-ce pas ?

« – Oui.

« – Un ou deux hommes à laisser derrière nous, sur notre chemin, ne vous effrayeront pas ?

« L’ange Gabriel fronça le sourcil.

« – Dame ! on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, comme disait la cuisinière de feu Lucullus ; c’est à prendre ou à laisser. Il y a un homme ou deux à renverser en passant ; il faut me dire : “Monsieur Gibassier, ou milord Gibassier, ou signor conte Gibassiero, je les renverserai.”

« – Eh bien, soit, je les renverserai ! dit résolument mon compagnon.

« – Bravo ! dis-je ; vous êtes digne de la liberté, et je vous la rendrai.

« – Comptez sur ma reconnaissance, monsieur.

« – Appelez-moi mon général, et n’en parlons plus… Quant à la reconnaissance, nous en reparlerons sur des bords plus fortunés. En attendant, voici ce dont il s’agit. Vous voyez bien cette herbe ?

« – Oui.

« – Je la tiens de la main d’un ami ; je vais la partager avec vous.

« Et je lui en offris la moitié en lui disant solennellement :

« – Qu’ainsi mon âme soit séparée de mon corps, si je ne vous rends pas à votre liberté native !

« – Qu’est-ce que c’est que cette herbe ? demanda Gabriel.

« – C’est une herbe merveilleuse avec laquelle vous allez vous frotter le corps. À peine votre chair sentira-t-elle le contact de cette graminée bienfaisante, que vous verrez sourdre de toutes parts des centaines de boutons de la nuance des roses du Bengale ; cela vous démangera d’abord un peu, puis beaucoup, puis enfin, d’une façon insupportable, et que, cependant, il faudra supporter.

« – Mais quel est le but de cette friction ?

« – C’est, mon cher ami, de vous faire croire atteint d’une des maladies dites urticaire, érésipèle ou autres dont les noms scientifiques ne me reviennent pas, afin d’être envoyé à l’hôpital. Une fois là, vous êtes sauvé, mon bonhomme !

« – Sauvé ?

« – Oui ; je suis étroitement lié avec un des infirmiers de l’hôpital… Rapportez-vous en à moi, et attendez patiemment. »

— Je sais bien des choses, mon cher Gibassier, interrompit M. Jackal ; mais je ne sais pas encore comment, même avec l’aide d’un infirmier, on s’échappe d’une infirmerie gardée par tout un poste.

— Vous êtes aussi impatient que l’ange Gabriel, monsieur Jackal, reprit Gibassier. Mettez-y un peu de patience, et, dans cinq minutes, vous saurez le dénouement.

— Allez ! je vous écoute, dit M. Jackal en bourrant son nez de tabac, et, vous le voyez, avec cette patience que vous me recommandez, et dont il semble que je fais preuve, dans la conviction qu’il y a toujours quelque chose à apprendre avec vous, cher monsieur Gibassier.

— Vous êtes bien honnête, monsieur Jackal, dit le narrateur.

Et il continua :

— Gabriel se frictionna tant et si bien, qu’au bout de deux heures, il était couvert de boutons de la tête aux pieds ! On l’envoya à l’hôpital. C’était justement l’heure de la visite : le médecin le déclara atteint d’un érésipèle de la plus belle venue. Le lendemain du jour où Gabriel avait fait son entrée à l’hôpital, je subis, de mon côté, une attaque d’épilepsie si effrayante, que les carabins me déclarèrent d’abord hydrophobe, et m’envoyèrent à mon tour à l’hôpital. En vain je protestai, en vain j’invoquai le témoignage de mes camarades, constatant que je n’avais jamais essayé de les mordre, je fus traîné de force à l’infirmerie : j’étais enchanté ! Mon ami l’infirmier était prévenu de longue main : comme il était déferré, il allait et venait à sa convenance ; cela veut dire qu’il allait de mon lit au lit de Gabriel, et venait du lit de Gabriel au mien – le tout pour nous porter des paroles d’encouragement.

« Un matin, le brave homme vint m’annoncer que tout était prêt, et que, dès le même soir, nous pourrions fuir. La journée se passa à convenir sans affectation de nos faits et gestes. Vous connaissez, au moins par ouï-dire, la distribution des salles de l’hôpital ? À l’extrémité de celle où l’on nous avait placés, Gabriel et moi, se trouvait une petite pièce qui servait de salle des morts. Mon infirmier était le dépositaire de la clef de cette salle, qui ne s’ouvrait jamais que pour donner entrée aux corps des forçats décédés. Nous pouvions donc, l’obscurité venue, nous introduire dans cette salle ; les seuls meubles dont elle fût ornée, et qui la rendaient semblable à un amphithéâtre de dissection, étaient des tables de marbre noir sur lesquelles on couchait les cadavres ; sous une de ces tables, l’infirmier et moi, nous avions creusé un trou par lequel, avec les draps de nos lits, nous pouvions descendre dans des magasins appartenant à la marine.

« L’heure arrivée, et pendant le sommeil de nos camarades de chambre, Gabriel, qui se trouvait le plus près de la porte, descendit de son lit le premier, et, semblable à une ombre, se dirigea lentement et vaporeusement vers la salle des morts. Je le suivis de près… Par malheur, ce jour-là, on avait déposé sur une des tables le corps d’un de nos vétérans du bagne ; le pauvre Gabriel, qui prenait encore les morts au sérieux, eut la mauvaise chance de poser, en tâtonnant, sa main sur le cadavre, au lieu de la poser sur le marbre. Une venette épouvantable s’empara de lui, de sorte qu’il faillit tout faire découvrir !… Heureusement, au cri qu’il poussa, je devinai ce qui se passait, et, tâtonnant à mon tour, après l’avoir inutilement appelé, je le découvris, adossé à la muraille et grelottant de terreur.

« – En route, mon gentilhomme ! lui dis-je ; tout est prêt ; partons !

« – Oh ! c’est horrible ! s’écria-t-il.

« – Quoi ? lui demandai-je.

« Il me raconta ce qui venait de se passer.

« – Allons, pas d’attendrissement poétique, lui dis-je ; nous n’avons pas une minute à perdre… Filons !

« – Impossible… les jambes me manquent.

« – Mille tonnerres ! c’est fâcheux ; car il est assez difficile de vous en passer pour fuir.

« – Partez seul, mon cher monsieur Gibassier.

« – Jamais, mon cher monsieur Gabriel !

« Et, allant à lui, je le forçai de s’approcher du trou, de s’accrocher au drap, et je le descendis comme on vous a descendu vous-même ici tout à l’heure. Lui descendu, j’attachai un des coins du drap au pied de fer de la table et je descendis à mon tour… Nous étions, comme je vous l’ai dit, dans les magasins de la marine, situés au rez-de-chaussée du bâtiment dont l’hôpital occupe le premier étage. J’allumai un rat-de-cave, et je me mis à la recherche d’une dalle, sur laquelle mon infirmier avait tracé une lettre à la craie, et sous laquelle il avait dû cacher deux déguisements complets. Je trouvai la dalle marquée de la lettre G ; cette délicate attention de mon infirmier me fit verser une larme d’attendrissement qui tomba, comme un hommage de reconnaissance, sur l’initiale de mon nom ! Je soulevai la pierre, et j’aperçus un uniforme de gendarme complet, armement, équipement et perruque. »

— Un seul ? demanda M. Jackal.

— Un seul… C’était là que je me réservais de tâter mon camarade. J’eus l’air désespéré.

« – Un seul habit ! m’écriai-je, un seul !

« Gabriel fut sublime.

« – Endossez-le, me dit-il, et partez !

« – Partir ! Et vous ?

« – Moi, je resterai ici pour expier mon crime.

« – Allons, dis-je, vous êtes un brave compagnon ! Je n’avais, pour l’accomplissement de mon projet, besoin que d’un seul costume de voyage : deux m’eussent fort embarrassé ; mais je voulais voir jusqu’à quel point un ami pouvait compter sur vous… Aidez-moi à m’habiller, si cela ne vous humilie pas trop d’être le valet de chambre d’un gendarme.

« – Et moi ?

« – Vous, vous restez comme vous êtes.

« – Avec ce costume ?

« – Oui, vous ne comprenez donc pas ?

« – Non.

« – Laissez-moi vous lier les mains, alors.

« – Je comprends de moins en moins.

« – Je suis un gendarme ; vous êtes un forçat que l’on transfère, des bagnes, dans une prison quelconque… nous trouverons bien le nom d’une prison, que diable ! les prisons ne manquent pas en France. Au point du jour, nous sortons, l’un conduisant l’autre.

« – Ah ! fit-il.

« Il avait compris.

« Nous restâmes cachés dans les magasins, et, le lendemain, au point du jour, dès que le canon annonça l’ouverture du port, nous nous dirigeâmes, mon prisonnier et moi, vers la grille de l’arsenal ; elle venait d’être ouverte : les ouvriers de la marine arrivaient en foule. Je me frayai, pour Gabriel et pour moi, un passage au milieu d’eux, et nous franchîmes la grille sans obstacle. Le pauvre Gabriel tremblait de tous ses membres ! En moins de dix minutes, nous avions traversé la ville, et nous prenions la route du Beausset[1].

« À quelques portées de fusil de Toulon, nous entrâmes dans un bois ; à peine y avions-nous fait dix pas, que trois coups de canon, tirés à intervalles égaux, annoncèrent aux habitants de Toulon et des villages voisins qu’une évasion venait d’avoir lieu. Nous nous jetâmes dans le plus épais du fourré ; nous nous couvrîmes de branches et de fougères et nous demeurâmes immobiles, attendant la nuit pour traverser le bourg du Beausset.

« Par bonheur, une pluie torrentielle vint à tomber au moment où les gendarmes commençaient à fouiller le bois : arrivés à vingt pas de nous, ils se mirent à pester si cruellement contre l’intempérie de l’atmosphère, qu’ils nous parut à peu près sûr qu’ils allaient abandonner la recherche à laquelle ils se livraient, pour se réfugier dans le plus prochain cabaret. En effet, vous n’en entendîmes plus reparler de toute la journée. Vers les huit heures du soir, nous reprîmes notre route ; nous franchîmes le Beausset, et, le matin à quatre heures, nous avions atteint l’inextricable forêt de Cuges. Nous étions sauvés ! Je n’ai pas besoin de vous dire, mon bon monsieur Jackal, les divers incidents dont fut émaillée notre route, du bois de Cuges jusqu’ici : vous avez trop d’expérience pour vous figurer que nous cheminions par des sentiers de fleurs. Nous sommes arrivés sains et saufs, ce qui est le principal, et vous voyez qu’à cela près de quelques coups de couteau et d’une chute de cent pieds dans un puits, je me porte à merveille. »

— C’est prodigieux, cher monsieur Gibassier !

— N’est-ce pas ?

— C’est-à-dire que, si j’étais préfet de police, je vous donnerais un brevet d’évasion et une récompense honnête ; par malheur, je ne le suis pas, et, si mes sympathies d’artiste sont flattées, mon opinion d’inspecteur de la sûreté publique les combat avec tant d’énergie, que je vous avoue que je ne sais encore à qui demeurera la victoire : cela tiendra probablement à la sincérité dont vous ferez preuve. Permettez-moi donc de continuer mon interrogatoire, ne fût-ce que pour faire l’expérience de ce que disait Carmagnole, et pour voir si, comme le prétend le proverbe, la Vérité est au fonds du puits. Veuillez m’expliquer d’abord, cher monsieur Gibassier, comment vous vous trouvez ici.

— Je m’y trouve fort mal, monsieur Jackal, dit Gibassier, se méprenant ou feignant de se méprendre au sens des paroles de l’inspecteur ; et, si ce n’était l’honneur de votre compagnie…

— Ce n’est pas cela : je vous demande par quelle cause vous êtes ici.

— Ah ! oui, je comprends… Eh bien, mon bon monsieur Jackal, je venais d’hériter d’une somme de cinq mille francs.

— C’est-à-dire que vous veniez de voler cinq mille francs.

— Aussi vrai que vous êtes mon sauveur, monsieur Jackal, je ne les avais pas volés : je les avais, au contraire, gagnés loyalement, laborieusement, à la sueur de mon front.

— Alors c’est vous qui avez travaillé dans l’affaire de Versailles… Je vous avais reconnu à la façon habile dont la porte avait été refermée.

— Qu’appelez-vous l’affaire de Versailles ?… demanda Gibassier appelant à son secours l’air le plus innocent qu’il put prendre.

— Quel jour êtes-vous arrivé à Paris ?

— Le dimanche gras, monsieur Jackal, juste pour voir passer le bœuf, qui était magnifique cette année. On dit qu’il avait été nourri dans les gras pâturages de la vallée d’Auge ; cela ne m’étonne point : la vallée d’Auge est dans une admirable situation, abritée d’un côté par…

— Laissons la vallée d’Auge, si cela vous est égal.

— Volontiers.

— Voyons, maintenant : comment avez-vous passé le dimanche gras ?

— Assez gaiement, monsieur Jackal ; nous avons fait, avec cinq ou six camarades que nous avons retrouvés à Paris, quelques bonnes folies.

— Et le lundi ?

— Le lundi, je l’ai passé en visites.

— En visites ?

— Oui, monsieur Jackal, quelques visites officielles et une visite de digestion.

— Vous parlez de la journée ?

— Oui, monsieur Jackal, je parle de la journée.

— Mais le soir ?

— Le soir ?

— Oui.

— Diable !

— Qu’y a-t-il ?

— Il est vrai, dit Gibassier comme s’il se parlait à lui-même, que je ne puis rien refuser à mon sauveur.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous me demandez de lever pour vous le voile épais de ma vie privée ; je vais le lever. Le lundi, à onze heures…

— Inutile ! Passons sur les mystères de votre vie privée, et continuons.

— Je ne demande pas mieux.

— Qu’avez-vous fait le lendemain, jour du mardi gras ?

— Oh ! je me suis livré à un plaisir bien innocent ; je me suis promené sur l’esplanade de l’Observatoire avec un faux nez.

— Mais vous aviez une raison pour vous promener sur l’esplanade de l’Observatoire avec un faux nez ?

— Dédain ! mépris ! misanthropie ! pas autre chose… J’avais été, le matin, regarder passer les masques sur les boulevards, et je les avais trouvés pitoyables. Hélas ! encore une de nos vieux us qui va disparaître, monsieur Jackal ! Je ne suis pas ambitieux ; mais, si j’étais seulement préfet de police…

— Vous avez été à Versailles, Gibassier !

— Je ne m’en cache pas.

M. Jackal laissa errer sur ses lèvres un indéfinissable sourire.

— Qu’alliez-vous faire à Versailles ?

— Me promener.

— Vous promener à Versailles, vous ?

— Que voulez-vous, monsieur Jackal ! j’aime cette ville, toute pleine des souvenirs du grand roi : ici, c’est une fontaine ; là, un groupe…

— Vous n’étiez pas seul à Versailles ?

— Eh ! qui donc est absolument seul sur la terre, mon bon monsieur Jackal ?

— Je n’ai pas de temps à perdre à écouter vos sottises, Gibassier. C’est vous qui avez dirigé l’enlèvement de la jeune fille du pensionnat de madame Desmarets ?

— C’est la vérité, monsieur Jackal.

— Et, en récompense, vous avez reçu les cinq mille francs en question.

— Vous voyez bien que je ne les ai pas volés ; car, enfin, si je n’étais pas condamné aux galères à perpétuité, j’en aurais au moins pour vingt ans de plus.

— Qu’est devenue cette jeune fille, une fois aux mains de M. Lorédan de Valgeneuse ?

— Comment ! vous savez donc ?…

— Je vous demande ce qu’est devenue cette jeune fille, après que mademoiselle Suzanne vous l’a eu livrée.

— Ah ! monsieur Jackal, si M. Delavau vous perdait, quelle perte pour lui et pour la France !

— Encore une fois, Gibassier, qu’est devenue cette jeune fille ?

— Quant à cela, je l’ignore entièrement.

— Faites attention à ce que vous dites !

— Monsieur Jackal, foi de Gibassier, nous l’avons mise en voiture, la voiture est partie, et nous n’en avons plus entendu parler. J’espère que ces jeunes gens sont heureux, et que, par conséquent, j’aurai, pour ma part, contribué au bonheur de deux de mes semblables.

— Et vous, qu’êtes-vous devenu depuis ce jour ? L’ignorez-vous aussi ?

— Je suis devenu économe, mon bon monsieur Jackal ; et j’ai cherché, sachant que la clef d’or ouvre toutes les portes, à me créer un état honorable au milieu de cette intelligente et laborieuse cité de Paris. Or, j’ai passé en revue toutes les professions, et n’en ai trouvé qu’une à mon goût.

— Peut-on savoir laquelle ?

— Celle d’agent de change… Malheureusement, je n’avais pas les capitaux nécessaires pour acheter soit un quart, soit un demi ; mais, pour être prêt à tout événement, dans le cas où la Providence, comme dit le pauvre Gabriel, jetterait les yeux sur moi, j’allai chaque jour à la Bourse m’initier aux mystères du grand œuvre. Je compris l’agiotage, et je rougis honteusement d’avoir si mal volé toute ma vie, en voyant combien il était plus facile de gagner son existence de cette façon ! Je fis donc la connaissance de plusieurs agioteurs distingués qui, reconnaissant en moi une perspicacité peu commune, me firent bientôt l’honneur de me consulter sur la hausse et la baisse, en me donnant une petite part dans leurs bénéfices.

— Et ces consultations vous réussirent ?

— C’est-à-dire, mon bon monsieur Jackal, qu’en un mois, je réalisai trente mille francs ! le double, le triple, le quadruple de tout ce que j’avais gagné dans ma laborieuse vie ; et, une fois à la tête de cette petite fortune, je devins honnête homme.

— Alors vous devez être méconnaissable, dit M. Jackal en tirant de sa poche un briquet phosphorique, et en allumant un petit rat-de-cave qu’il avait toujours sur lui, et qui éclaira le fonds du puits, de manière à ce qu’il pût, en effet, reconnaître le pénitent Gibassier, tout souillé de fange, tout couvert de sang.

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