‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 39 sur 70 · Chapitre 123 Où étaient passé les soixante hommes que cherchait M. Jackal.

Chapitre 123 Où étaient passé les soixante hommes que cherchait M. Jackal.

M. Jackal demeura un instant en contemplation devant le forçat. Il éprouvait une satisfaction visible, une satisfaction d’artiste, à se retrouver, avec les quatre as dans la main, en face de cet habile joueur.

— C’est bien, en effet, dit-il, votre noble visage, Gibassier. Les années ont passé sur votre front comme des ombres légères, ne laissant nulle trace ! Et, à propos d’ombres, faites-moi donc le plaisir de prendre cette lumière et de m’éclairer : j’ai un mot pressé à écrire.

Gibassier prit le rat-de-cave ; M. Jackal tira un carnet de sa poche inépuisable, déchira une feuille de papier, et se mit à écrire sur son genou à l’aide d’un crayon, tout en invitant Gibassier à continuer.

— La suite de mon histoire est lugubre, dit le forçat. Étant riche, j’ai eu des amis ; ayant des amis, j’ai eu des ennemis ! Cette fortune, amassée au prix de mes sueurs, m’a rendu le point de mire de tous les déshérités ; de sorte que, hier au soir, au moment ou je revenais de chez mon banquier, j’ai été pris au collet, terrassé, assassiné, dépouillé, et, finalement, précipité dans ce puits, où j’ai eu l’honneur de vous rencontrer.

M. Jackal se releva, prit le bout de la corde qui l’avait aidé à descendre, y attacha avec une épingle le papier sur lequel il venait d’écrire ses instructions, et cria à ses argousins :

— Tirez !

Le papier, comme un papillon de nuit, s’envola du fond du puits vers la terre, et la corde, veuve de son léger fardeau, redescendit rapidement.

Un des argousins s’en alla sous un réverbère et lut :

« Je vais vous envoyer un individu que vous garderez précieusement ; il vaut son pesant d’or !

« Le susdit individu aux mains de quatre d’entre vous – qui le conduiront à l’hôpital et le garderont à vue –, vous me redescendrez la corde. »

— Votre histoire est fort touchante, cher monsieur Gibassier, dit l’inspecteur ; mais, après les heures orageuses que vous avez passées, vous devez avoir besoin de repos. Les nuits sont encore fraîches en cette saison : permettez-moi de vous offrir un abri plus sûr, un logement plus hygiénique que celui-ci.

— Vous êtes mille fois bon, monsieur Jackal !

— Point du tout… entre vieilles connaissances.

— Alors c’est à charge de revanche.

— La reconnaissance vous pèse-t-elle déjà ?

— Peut-être, dit philosophiquement Gibassier, est-il plus difficile de recevoir un service que de le rendre.

— Les anciens ont écrit là-dessus de fort belles choses, Gibassier ! Mais, en attendant que nous reprenions ailleurs cette intéressante conversation, arrangez-vous pour vous attacher à cette corde le plus solidement possible. Vous savez où le bât vous blesse : c’est à vous de vous accommoder de votre mieux.

Gibassier fit un nœud coulant au bas de la corde, passa ses deux pieds dans l’œillet, puis s’accrocha des mains à la corde, et cria :

— Tirez !

— Bon voyage, mon cher Gibassier ! dit M. Jackal, suivant avec un vif intérêt une ascension que, dans peu d’instants, il allait faire lui-même. – Bien ! ajouta-t-il lorsque le forçat eut disparu à fleur d’air.

Puis, haussant la voix :

— Renvoyez vivement la corde ! cria-t-il ; je commence à trouver le plancher humide.

La corde redescendit ; M. Jackal passa le porte-mousqueton dans sa ceinture, s’assura que les ardillons étaient bien bouclés, cria de nouveau : « Tirez ! » et commença l’ascension à son tour.

Mais, à peine s’était-il élevé à la hauteur de dix mètres, qu’il cria :

— Halte !

La corde obéissante s’arrêta.

— Ouais ! dit M. Jackal, que vois-je donc là ?

En effet, il lui était difficile de se rendre compte de ce qu’il voyait, tant ce qu’il voyait se présentait à lui sous un aspect fantastique.

Au travers d’une énorme éraillure pratiquée à l’une des parois du puits, le regard de M. Jackal plongeait sous des voûtes sombres comme celles d’une carrière, coupées par de grandes portions d’ombre et de lumière : la lumière venait d’une dizaine de torches attachées aux piliers d’une espèce de carrefour et éclairant une réunion d’une soixantaine d’hommes.

L’assemblée avait lieu à deux cents pas, à peu près, de M. Jackal ; ces hommes paraissaient réunis pour une affaire de la plus haute importance, car ils se pressaient autour d’un orateur qui parlait avec feu et gesticulait avec énergie.

— Tiens, tiens, tiens ! fit M. Jackal.

Puis, après quelques secondes de contemplation :

— Où diable sont ces hommes, et que font-ils là ?… se demanda le chef de police.

Et, en effet, ainsi éclairés par le reflet des torches, n’eût été le costume moderne, on les eût pris pour les sorciers de la ballade arrivant au sabbat.

M. Jackal tira de sa poche une lunette, chef-d’œuvre de l’ingénieur Chevalier, laquelle, dans son plus grand développement, atteignait six ou huit pouces de long, et qu’il portait toujours avec lui, la braqua sur le singulier spectacle qu’il avait devant les yeux, et chercha à deviner ce dont il était question.

Grâce au reflet des torches et à la perfection de son instrument, M. Jackal put voir que la physionomie de chacun des individus qui composaient le nocturne conciliabule exprimait le ravissement le plus complet. Tous étaient dans l’attitude où sont les membres d’une assemblée quand un orateur célèbre fait un discours sympathique : les oreilles tendues, les lèvres entrouvertes, les yeux fixés vers le personnage qui discourait, chaque visage dénotait l’attention la plus soutenue, et cette attention, comme nous venons de le dire, semblait s’élever par degrés jusqu’au plus complet ravissement.

Soit que l’orateur eût la voix faible, soit qu’il parlât doucement avec intention, soit enfin que la distance à laquelle M. Jackal se trouvait du groupe fût trop grande, l’inspecteur de la sûreté publique, quelque attention qu’il prêtât, et si fin et si exercé que fût chez lui le sens de l’ouïe, n’avait pas encore, au bout de cinq minutes d’attention, pu entendre un traître mot de ce qui se disait dans le groupe mystérieux.

Au reste, une partie de ces personnages semblait à M. Jackal ne lui être pas complètement inconnue ; néanmoins, il eût été bien embarrassé de mettre un nom sur les figures, ou même d’assigner une profession quelconque à aucun de ceux qu’il avait sous les yeux.

Vêtus à peu près uniformément de grandes redingotes brunes ou bleues boutonnées jusqu’au menton ; la lèvre supérieure presque généralement ombragée d’une moustache longue, épaisse et grisonnante ; il n’était pas difficile, pour un physionomiste comme M. Jackal, de reconnaître là de vieux militaires. Ceux qui n’avaient pas de moustaches – le nombre en était minime –, bien qu’ils affectassent les mêmes dehors que leurs compagnons, étaient tout simplement des bourgeois paisibles, et la placidité de leurs figures, que ne pouvait rébarbativer l’enthousiasme dont ils étaient atteints, témoignait suffisamment de leurs professions peu belliqueuses.

M. Jackal avait certainement vu celui-ci, honnête boutiquier de la rue Saint-Denis, sur le pas de sa porte, souriant aux passants, essayant d’attirer la pratique dans son magasin par un regard affable, par une mine engageante ; il avait vu cet autre dans une antichambre quelconque, soit la chaîne au cou comme huissier, soit la chaîne au pied comme solliciteur ; enfin, aucun de ces hommes ne lui était entièrement étranger, quoique nul ne lui fût particulièrement connu.

Mais ce qu’il connaissait encore moins que les personnages, c’était le décor du théâtre.

Accrochons-nous à la corde de M. Jackal – elle est assez solide pour nous porter tous deux, et même tous trois, cher lecteur –, et tâchons de reconnaître la mystérieuse et funèbre localité où se passe la scène que nous avons à décrire.

Avez-vous quelquefois traversé la halle aux vins, et avez-vous eu la curiosité d’inspecter un de ces longs tunnels qu’on appelle les caves ? En regardant d’une extrémité à l’autre, et en voyant le jour au bout de ces voûtes gigantesques, il semble que l’on doive mettre des heures à parcourir cette longue et ténébreuse avenue qui vous sépare du point lumineux que vous apercevez : eh bien, le décor que M. Jackal avait sous les yeux représentait un de ces immenses souterrains aboutissant à une sorte de carrefour éclairé, comme nous l’avons dit, par les torches des personnages qui le peuplaient momentanément.

— Ah ! mordieu ! j’y suis ! s’écria tout à coup M. Jackal en se frappant le front d’un geste si brusque et si inconsidéré, qu’il faillit perdre l’équilibre, et que le choc qu’il imprima à la corde lui fit faire, pendant quelques secondes, un mouvement de rotation semblable à celui d’un poulet qui rôtit au bout d’une ficelle.

Le mouvement finit par se calmer, et M. Jackal en fut quitte pour la perte de ses lunettes, qui tombèrent au fond du puits.

Mais l’homme de justice fouilla dans cette poche fantastique que nous avons déjà dite, en tira un étui, et, de cet étui, dégaina une seconde paire de lunettes qui s’ajusta, non pas sur le nez, mais sur le front ; seulement, les verres de ces lunettes, au lieu d’être teintés de bleu, étaient teintés de vert.

— J’y suis ! répéta M. Jackal, et voilà mes soixante gaillards !… Je sais, maintenant, où ils sont passés : nous sommes dans les catacombes… Ah ! ah ! ah ! et le préfet de police qui prétend en connaître toutes les issues !

Et, en effet, M. Jackal était dans le vrai : cette voûte qui se déroulait sous ses yeux, ce carrefour qui en bornait la perspective, c’était un coin de l’immense et funèbre souterrain qui s’étend de Montrouge à la Seine, et du jardin des Plantes à Grenelle. Quant à M. le préfet de police, comme le faisait judicieusement observer M. Jackal, il avait bien tort lorsqu’il prétendait connaître toutes les issues du vaste ossuaire : les issues des catacombes dépendent, numériquement, du caprice du premier habitant de la rive gauche, puisque, pour ajouter une issue nouvelle aux mille issues qu’elles ont déjà, il suffit – dans le faubourg Saint-Marcel, par exemple – de creuser un trou de vingt-cinq à trente pieds.

Au moment où M. Jackal venait de faire, à sa grande joie, bien qu’un peu tardivement, cette importante découverte, il entendit le bruit éclatant de bravos et d’applaudissements suivis de ce cri, quelque peu séditieux à cette époque :

— Vive l’empereur !

— Vive l’empereur ? répéta M. Jackal se mêlant innocemment à la sédition. Ah çà ! mais ils sont stupides : il y a six ans qu’il est mort, l’empereur !

Et, comme pour éclaircir ses idées, avec une difficulté inouïe dans sa position, M. Jackal fouilla à sa poche, en tira sa tabatière, et se fourra avec rage une prise de tabac dans le nez.

Le même cri fut poussé une seconde fois, et plus énergiquement encore que la première.

— Volontiers, dit M. Jackal ; mais je vous répète que l’empereur est mort… M. de Béranger a même fait une chanson là-dessus.

Et il se mit à fredonner :

Des Espagnols m’ont pris sur leur navire

Aux bords lointains où tristement j’errais...

M. Jackal savait toutes les chansons de Béranger. Il fut interrompu dans son fredonnement par un troisième cri de « Vive l’empereur ! »

Puis tous les personnages, un instant agités et confus, reprirent leurs places, à l’exception d’un seul, qui resta debout et qui sembla vouloir faire un discours comme le premier orateur.

— Après tout, dit M. Jackal continuant de rêver à ce que pouvait être cet étrange conciliabule, ces braves gens sont peut-être de vieux militaires inoffensifs qui vivent là depuis 1815 et qui ne savent pas encore la mort de leur empereur… Il y aurait vraiment charité à leur apprendre cette nouvelle. Quel malheur de ne pouvoir assister de plus près à leurs ébats et d’être privé du plaisir de leur conversation, qui doit être aussi pittoresque que celle d’Épiménide[1], si, comme je le présume, ils vivent depuis douze ans dans ce pays-ci !

Tout à coup, une idée vint à M. Jackal.

— Mais, reprit-il, pourquoi donc n’entendrais-je pas ce que va dire l’orateur ?

Puis, relevant la tête vers l’orifice du puits :

— Tenez-vous toujours ferme, là-haut ? cria-t-il.

— Oh ! n’ayez pas peur, monsieur Jackal !

— Eh bien, descendez-moi d’un pied ou deux.

L’ordre fut aussitôt exécuté que donné. Alors, grâce à sa canne, avec laquelle il pouvait toucher les parois du puits, M. Jackal donna à la corde un mouvement d’oscillation pareil à celui du balancier d’une pendule, mouvement qui, arrivé à un certain point, lui permit d’atteindre la fissure du puits, de s’accrocher à une pierre, et de mettre le pied sur le même terrain que ceux dont il voulait surprendre les secrets.

Une fois sur la terre ferme, il décrocha le porte-mousqueton de sa ceinture, et, se penchant vers le puits, où pendait de nouveau la corde :

— Tenez-vous là, enfants ! cria-t-il aux argousins, et ne bougez pas que je ne vous le dise.

Puis, à pas aussi légers que l’animal dont le nom se rapprochait du sien, M. Jackal s’avança vers le carrefour où se tenait la réunion napoléonienne.

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