‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 40 sur 70 · Chapitre 124 qui, à la volonté du lecteur, fait ou ne fait point partie du roman.

Chapitre 124 qui, à la volonté du lecteur, fait ou ne fait point partie du roman.

Que nos lecteurs nous permettent, arrivés où nous en sommes – c’est-à-dire au moment où M. Jackal, complètement caché dans l’ombre que projette un des piliers massifs qui soutiennent la voûte colossale, s’apprête à écouter le nouvel orateur –, que nos lecteurs nous permettent de jeter un regard sur ces catacombes où nous aurons plus d’une fois, dans le cours de ce livre, occasion de descendre à la suite des conspirateurs.

Nous retrouverons M. Jackal au même endroit, et nous tâcherons que notre excursion soit assez courte pour qu’à notre retour, l’orateur n’ait pas encore commencé son discours.

Vers la fin de l’hiver dernier, sachant que nous aurions à décrire les catacombes, nous avions manifesté le désir de les visiter. Alors, sur la demande d’un de nos plus célèbres mathématiciens, M. Bertrand – qui était déjà, au reste, un de nos savants les plus célèbres à l’âge où l’on bégaye d’ordinaire les premières lettres du livre de la science –, M. l’ingénieur en chef des mines, nous envoya un permis de visite et de circulation dans les catacombes.

Le jour fixé pour la visite arriva ; et, comme toujours ou presque toujours en pareil cas, il me fut impossible de profiter de la permission de M. l’ingénieur en chef des mines : ce travail éternel qui me cloue à mon bureau refusait de me contresigner un congé de quelques heures.

J’appelai M. Paul Bocage, mon premier aide de camp ; je lui tendis la permission, et je lui dis :

— Allez là, cher ami ! je verrai par vos yeux aussi bien et peut-être mieux que par les miens.

Le même soir, Paul Bocage revint. Il voulut me raconter ce qu’il avait vu.

— Je n’ai pas le temps de vous écouter, lui dis-je. Établissez-vous là, et faites-moi votre rapport.

Voici donc le rapport de Paul Bocage ; nous le mettons textuellement sous les yeux de nos lecteurs.

Rapport au mæstro sur les catacombes.

Aujourd’hui 12 octobre 1853, à une heure de l’après-midi, nous partîmes pour la barrière d’Enfer, par une de ces belles journées de soleil dont l’hiver semble avoir accaparé le privilège. Avec nous était une jeune, grande et belle personne aux yeux bleus, qui s’en venait gaiement visiter cette souterraine nécropole, avec l’insouciance des roses qui fleurissent autour des tombeaux, avec cet audacieux sourire du défi de la jeunesse à la mort.

En arrivant au pavillon de la barrière d’Enfer, on nous donna à chacun – il y avait une soixantaine de personnes environ –, on nous donna à chacun une bougie et un avis : la bougie, c’était pour voir clair dans les souterrains ; l’avis, c’était de ne pas allumer la bougie.

Ces deux dons contradictoires nous surprirent momentanément, mais nous furent bientôt expliqués.

Nous attendions là depuis une heure environ, quand la porte de l’escalier qui conduit aux catacombes s’ouvrit tout à coup, et donna passage à une centaine d’ombres qui semblaient avoir forcé la porte de leur tombe pour revoir la lumière du jour.

Les visages de toutes les personnes qui firent tout à coup irruption dans la cour où nous attendions étaient pâles, verts, jaunes, violets, décomposés, de ce ton livide que peuvent produire sur la chair les dix premières heures de la mort.

Ces ombres, ou plutôt ces visiteurs, qui nous avaient précédés, et au nombre desquels était un bel Égyptien que les gens qui savent tout appelaient autour de nous, je ne sais pas pourquoi, Reschid-Pacha – ces visiteurs pâles et hâves avaient passé deux heures à fouler des ossements, à côtoyer des crânes, des tibias, des fémurs, des squelettes entiers ; et, comme s’il n’était pas permis de toucher impunément aux dépouilles des êtres, ils avaient gardé quelque chose de la teinte cadavéreuse de leurs sinistres hôtes.

Je regardai ma compagne ; ses yeux bleus ne se rembrunirent pas ; l’incarnat de ses joues ne s’affaiblit point ; elle était enjouée, pleine de vie et de force ; elle s’appuya sur mon bras, et, en voyant que nos compagnons commençaient à entrer, elle me dit gaiement, comme si nous allions assister à la représentation de quelque pièce de la Foire :

— Suivez le monde !…

Et nous entrâmes.

Je serais bien tenté de faire un rapide historique des catacombes ; mais j’aime mieux montrer l’effet avant de dire la cause. Je vais donc décrire d’abord les catacombes telles que je les ai vues, empruntant la description locale à l’excellent livre de M. Héricart de Thury, ingénieur des mines et inspecteur des travaux souterrains, livre publié vers 1815. – À cela près de quelques ouvrages de consolidation faits depuis cette époque, ces vastes cryptes sont en ce moment dans le même état où M. Héricart de Thury les a décrites.

Disons, en passant, qu’en entrant dans ce souterrain, nous avions le cœur serré et le cerveau rempli de l’histoire de toutes les catacombes du passé[1], depuis celle du pays de Chanaan, où Abraham, étranger dans Hébron, demande aux habitants la permission de déposer Sara dans les tombeaux de leurs ancêtres (Advena sum et peregrinus apud vobis ; date mi jus sepulcri vobiscum, ut sepeliam mortuum meum. – Genèse, chap. XXIII) ; depuis, disons-nous, les catacombes de Chanaan jusqu’aux cavernes souterraines des Indiens de Mayras, près de la rivière des Amazones.

Trois escaliers conduisent de la surface du sol dans les catacombes de Paris : le premier est situé dans la cour du pavillon occidental de la barrière d’Enfer ou d’Orléans (c’est celui par lequel nous sommes descendus) ; le second, à la Tombe-Issoire : il fut fait lors de l’établissement, et condamné vers l’année 1794, époque de la vente du domaine de la Tombe-Issoire ; le troisième, enfin, dans la plaine de Montsouris, sur le bord de la voie Creuse ou ancienne route d’Orléans, à peu de distance de l’aqueduc souterrain d’Arcueil. – Trois portes ferment l’enceinte des catacombes : l’une à l’ouest, connue sous ce nom, et par laquelle on arrive communément ; la seconde, à l’est, appelée la porte du Port-Mahon : elle n’est point ouverte au public et n’est destinée qu’au service du monument ; la troisième, au sud, près la Tombe-Issoire, dont elle a pris le nom.

C’est par l’escalier de la barrière d’Enfer que l’on descend le plus généralement ; c’est donc de ce point que nous allons tracer l’itinéraire du touriste dans les catacombes, en lui faisant observer en passant les objets et les curiosités les plus remarquables de la route.

Le pied de l’escalier est appuyé sur la masse de pierres, qu’on peut reconnaître avant de descendre les dernières marches ; la hauteur totale, de la surface au sol de la galerie, est de dix-neuf mètres quatorze centimètres, qu’on descend au moyen de quatre-vingt-dix marches.

À sept ou huit mètres de l’escalier, on trouve la galerie de l’Ouest, qui est à l’aplomb de la rangée occidentale des arbres de la route d’Orléans. Cette route était entièrement encavée : l’inspection en a fait remblayer partout les excavations ; et, suivant son système de consolidation, elle s’est ménagé, de gauche à droite, à l’aplomb des deux rangées des arbres, une grande galerie de service avec des traverses qui recoupent le massif du dessous de la chaussée de distance en distance.

Dans la galerie de l’est de la route d’Orléans, on reconnaît les exploitations ou les travaux des anciens. En suivant cette galerie vers le nord, on voit, dans la partie inférieure du banc d’appareil qui lui sert de ciel, un échantillon remarquable du criblage ou forage des couches.

L’extrême nord, qu’on suit dans une longueur de cinquante ou soixante mètres, à cause des éboulements et des fontis qui se trouvent sur la ligne directe de l’escalier aux catacombes, ramène sous la demi-lune intérieure du côté du pavillon oriental de la barrière d’Enfer, près des murs et contre-murs qui ont été construits pour fermer la communication des vides de l’intérieur et de l’extérieur de Paris, à l’effet d’empêcher la contrebande, qui se faisait autrefois par-dessous terre, au préjudice de l’octroi.

Après avoir suivi, environ pendant cent mètres, la galerie pratiquée sous la contre-allée du boulevard Saint-Jacques, du côté du midi, sous un ciel fracturé, fendu, lézardé, diversement incliné, ruisselant de gouttes d’eau qui étincellent comme des diamants à la lueur des torches, on trouve les grands ouvrages de consolidation de l’aqueduc d’Arcueil.

On laisse à sa gauche les murs et contre-murs faits contre la fraude des droits d’octroi ; on suit l’aqueduc d’Arcueil, un des ouvrages dus à la passion de Marie de Médicis pour l’architecture. Cet aqueduc, construit par Jean Coing, maître maçon, suivant un traité passé le 18 octobre 1612, pour la somme de quatre cent soixante mille livres, fut commencé le 11 juillet 1613, et achevé en 1624. Il avait pour but de recueillir les sources situées dans le plateau de Rungis et de Cachant, et que l’empereur Julien avait anciennement fait conduire à son palais des Thermes, rue de la Harpe, par un aqueduc dont on voit encore à Arcueil des restes remarquables, derrière les constructions de Marie de Médicis. Ce premier aqueduc, dont l’ancien cours a été en partie reconnu dans la plaine de Montsouris et de la Glacière – cette prairie si chère à tous les patineurs de Paris –, avait été ruiné par le fait de l’exploitation des carrières.

Le nouvel aqueduc d’Arcueil fut construit avec une magnificence vraiment digne des Romains, comme nous l’avons dit, par Marie de Médicis, qui en posa la première pierre avec Louis XIII, en présence des principaux seigneurs de sa cour, du gouverneur, du prévôt et des échevins de la ville de Paris, le 13 juillet 1613.

Depuis Arcueil jusqu’à Paris, l’aqueduc forme une grande galerie souterraine qui fut établie, dans quelques parties de la plaine de Montsouris, sur des carrières très anciennes et alors inconnues ; les infiltrations, les pertes d’eau, les tassements et les affaissements qui en furent la suite, l’éboulement d’une portion de l’aqueduc, l’inondation de toutes les carrières, et l’interruption du service des fontaines de Paris que les eaux de Rungis alimentent, nécessitèrent de très grands travaux de restauration.

Les premiers ouvrages de consolidation datent de 1777 ; ils furent faits en grandes pierres d’appareil auxquelles on a, depuis, substitué une maçonnerie en moellons de roche, à mortier de chaux et de sable, comme moins dispendieuse et plus facile à exécuter dans les souterrains, et, d’ailleurs, très suffisante pour le but qu’on se proposait.

L’endroit le plus favorable, pour bien juger et reconnaître ces opérations sur le chemin des catacombes, est à quatre-vingt-dix mètres au sud du boulevard Saint-Jacques. Dans cet endroit, on voit à découvert le massif fait sous le cours de l’aqueduc, les deux galeries longitudinales de l’est à l’ouest, et leurs murs de contrefort. Une ligne rouge au ciel de la galerie indique le milieu du chenal.

Le chemin le plus direct pour se rendre de cet endroit aux catacombes, c’est de suivre tout le cours de l’aqueduc dans l’une ou l’autre de ces galeries inférieures sur une longueur de deux cent cinquante mètres ; mais on prenait ordinairement le chemin des doubles carrières, dit du Port-Mahon, pour voir les grandes excavations faites par les anciens. C’est donc celui que nous allons prendre.

On se dirige au sud-ouest par une galerie irrégulière de deux cents mètres environ de longueur, pratiquée dans les vides et remblais des anciens. Cette galerie, après quelques sinuosités, va aboutir à l’aplomb de l’ancienne route d’Orléans, près du boulevard extérieur de la barrière Saint-Jacques ou d’Arcueil, en passant sous l’aqueduc de l’empereur Julien.

Malgré les piliers de pierre et les remblais de terre, les tassements ont fait éprouver leur puissance avec tant de force sur cette partie, que la grande construction n’a pu résister, et que tous les piliers voisins sont également écrasés.

Plus loin, on voit une longue suite de piliers en pierre sèche, grossièrement ébauchés, élevés de gauche et de droite sur deux lignes de remblais, travaux exécutés en 1790 par l’ordre de Louis XVI.

Après plusieurs sinuosités dans les remblais des anciennes carrières, on trouve un escalier pratiqué dans les tailles d’un atelier inférieur. Un des ouvriers de l’inspection des carrières, le nommé Decare, dit Beauséjour, ancien militaire vétéran, reconnut cette carrière en 1777 par un éboulement de couches de pierres qui la séparaient de la carrière supérieure. L’étendue du local et sa disposition naturelle engagèrent cet homme à y former un petit atelier particulier, où il venait prendre ses repas, tandis que les autres ouvriers remontaient à la surface de la terre.

Peu après son établissement dans cette double carrière, Decare, se rappelant sa longue captivité dans les casemates des forts du Port-Mahon, résolut d’en faire un plan en relief dans les couches des bancs de lambourdes, qui, d’ailleurs, assez tendres, sont effectivement susceptibles d’être sculptées[1].

Decare se mit donc à l’œuvre. Il travailla sans relâche à son relief du Port-Mahon pendant cinq années consécutives, de 1777 à 1782. Quand il l’eut terminé, il fit un vestibule orné d’une grande mosaïque en silex noir.

Au bout de ces cinq années de travaux exécutés dans l’ombre, le silence et la solitude, l’entrée de son atelier étant à peu près impraticable pour tout autre que lui, Decare voulut compléter ses travaux par la construction d’un escalier commode, taillé dans la masse. Une fois le projet conçu, il se mit à l’œuvre. L’escalier avançait ; malheureusement, en élevant le dernier pilier, il se fit un terrible éboulement, et le courageux Decare, dangereusement blessé, périt peu de temps après.

Pour conserver la mémoire de ce grand ouvrier, de cet artiste inconnu, on fit graver l’inscription suivante sur une table de pierre, près du relief du Port-Mahon, avec la plaque d’honneur des vétérans :

Cet ouvrage fut commencé en 1777,

par Decare, dit Beauséjour,

vétéran de sa majesté,

et fini en 1782.

On avait conservé sa table et ses bancs de pierre dans un endroit qu’en termes de carrières on nomme taille, chambre ou atelier, et que le malheureux Decare appelait son salon. En 1787, le comte d’Artois[1] et plusieurs dames de la cour, qui visitaient le Port-Mahon, déjeunèrent dans ce salon sur la table de Decare. Depuis, le relief a disparu, ou à peu près, mutilé par la main des hommes, ou noyé sous les larmes des voûtes. Il en reste pourtant encore assez de vestiges pour faire juger de la patience, de la mémoire et du talent naturel de cet ouvrier, qui fût peut-être devenu, au soleil, un de nos plus grands sculpteurs.

Le Port-Mahon n’est pas la seule curiosité que cette carrière offre aux visiteurs : on y voit encore les traces d’un éboulement du plus pittoresque effet dans les bancs de pierre qui séparaient les deux carrières. Les rochers sont rompus, fracassés, isolés les uns des autres, épars çà et là comme si la tempête avait passé dans ces souterrains et les avait entassés confusément, pêle-mêle, les uns au-dessus des autres, prêts à s’abîmer ; une faible pierre, un moellon, arrêté dans sa chute, a été saisi au passage et étreint par deux blocs énormes lors du grand éboulement : il semble la clef de voûte de cet édifice étrange. Vu à distance, cet ensemble de rochers rappelle les récits les plus sauvages des côtes de Bretagne. Si votre conducteur vous abandonnait tout à coup au milieu de ces ruines, les terreurs de l’inconnu vous monteraient au cœur ; car nulle part le mot du chaos n’est écrit en caractères plus terribles et plus ineffaçables !

À cent mètres environ de l’escalier de Decare, à la rencontre de deux chemins, on voit un grand pilier taillé dans la masse par les anciens, et, sur le bord du chemin, un autre pilier revêtu d’incrustations d’albâtre calcaire gris et jaunâtre.

À quatre-vingt mètres de là, on trouve le vestibule des catacombes, construit en 1811. Ce vestibule, dans lequel on arrive par un corridor de six mètres de longueur, est de forme octogone. Deux bancs de pierre ont été placés sur les grands côtés, et, de gauche et de droite de la porte, sont deux piliers qui portent l’inscription du cimetière Saint-Sulpice :

Has ultra metas requiescunt,

Beatam spem expectantes[1].

Sur le linteau de la porte d’entrée des catacombes, on lit, taillée dans la roche même, cette phrase, en douze syllabes, de l’abbé Delille :

Arrête ! c’est ici l’empire de la mort !

Et on entre dans l’ossuaire.

Je regardai ma belle compagne : j’espérais vaguement que ce vers de l’abbé Delille produirait sur elle un certain effet ; mais, soit que ma compagne ne prît pas la mort au sérieux, soit qu’elle prît le vers de l’abbé Delille au plaisant, je ne la vis point sourciller ; et je pénétrai avec elle dans les catacombes, enviant et admirant cette puissance de la beauté, de la force et de la jeunesse, qui ne doute de rien.

Je me rappelai que, quelques mois auparavant, j’avais vu deux Anglaises déjeuner sur le vieux gazon de la rue des Tombeaux, à Pompéi.

Après avoir examiné la collection minéralogique, la collection pathologique et la crypte de Saint-Laurent, on voit l’autel des Obélisques, copié sur un tombeau antique découvert entre Vienne et Valence, sur les bords du Rhône. À droite et à gauche de l’autel, sont deux piédestaux construits en ossements.

Plus loin, on aperçoit un monument sépulcral appelé le sarcophage du Lacrymatoire, ou le tombeau de Gilbert, à cause des vers qui servent d’inscription :

Au banquet de la vie, infortuné convive,

J’apparus un jour, et je meurs...

Je meurs, et sur la tombe où lentement j’arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs !

À quelques pas de là, on vous fait remarquer une lampe sépulcrale, lampe en forme de coupe antique, portée sur un piédestal ; à droite de la lampe, un grand pilier cruciforme, ou la croix triangulaire, appelé le pilier du Memento, parce que, sur ses trois faces, il présente ces paroles vraies, quoique peu consolantes.

Memento quia pulvis es,

Et in pulverem reverteris !

À quoi bon s’escrimer à sortir de la poussière, pour y rentrer tôt ou tard ?… Enfin !…

Derrière le pilier du Memento, est celui de l’Imitation, qui a reçu ce nom de ses quatre inscriptions, tirées de l’Imitation de Jésus-Christ.

On arrive à un endroit dit la fontaine de la Samaritaine ; ce nom a été donné à une source découverte dans le sol des catacombes par les ouvriers, qui y avaient établi un réservoir pour recueillir l’eau nécessaire à leur usage. Cette fontaine avait été désignée d’abord sous le nom de source du Léthé ou de l’Oubli, à cause de ces vers de Virgile :

… Animæ quibus altera fato,

Corpora debentur Lethaei ad fluminis undam

Securos latices et longa oblivia potant !

que l’abbé Delille (déjà nommé) a traduits de cette malplaisante façon :

... Tu vois ici paraître

Ceux qui, dans d’autres corps, un jour doivent

/ renaître ;

Mais, avant l’autre vie, avant ses durs travaux,

Ils cherchent du Léthé les impassibles eaux ;

Et, dans le long sommeil des passions humaines,

Boivent l’heureux oubli de leurs premières

/ peines.

M. Héricart de Thury – dans le livre duquel je prends, comme je vous l’ai dit, tous ces détails – n’a probablement pas été ravi de ce madrigal funèbre de l’abbé Delille ; car il y a fait substituer ces paroles, dites par Jésus-Christ à la femme samaritaine, près du puits de Jacob, aux portes de la ville de Séchar :

« Omnis qui bibit ex aqua hac, sitiet in æternum. Qui autem biberit ex aqua quam ego dabo ei, non sitiet in æternum ; sed aqua quam ego dabo ei fiet in eo fons aquæ salientis in vitam æternam. » – (Évangile selon saint Jean, chap. IV, vers. 13-14.) (Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; au lieu que celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra, en lui, une fontaine d’eau qui rejaillira jusque dans l’autre vie.)

Quatre poissons rouges, cyprins dorés ou dorades chinoises, ont été jetés dans le bassin de la Samaritaine, le 15 novembre 1813. Depuis ce temps, ces dorades se sont parfaitement apprivoisées : elles répondent aux signes et à la voix du conservateur. Elles paraissent avoir fait quelques progrès ; mais elles n’ont, jusqu’à ce jour, donné aucun signe de reproduction (je le crois bien !) ; leur belle couleur s’est conservée ; elle est aussi vive que le premier jour sur trois d’entre elles, mais la quatrième présente quelques nuances qui la distinguent des autres. – Les ouvriers de l’inspection croient avoir remarqué que ces dorades indiquent d’avance les changements de temps, et qu’elles restent à la surface de l’eau ou occupent le fond du bassin, suivant que le temps se met à la pluie ou au beau, au froid ou au chaud. C’est possible, après tout, et on aurait mauvaise grâce à contester à ces malheureux poissons ce dédommagement hygrométrique.

On voit, enfin, les tombeaux de la Révolution, l’escalier des catacombes basses, le pilier des nuits Clémentines – ainsi nommé à cause des quatre strophes qui le décorent, et qui sont tirées du poème sur la mort de Ganganelle (Clément XIV) –, et on sort des catacombes par la porte de l’Est ou de la Tombe-Issoire, au-dessus de laquelle on lit ce vers de Caton :

Non metuit mortem, qui scit contemnere vitam !

vers célèbre qui m’a toujours semblé une naïveté, celui qui n’aime pas la vie n’ayant d’autre parti à prendre que d’aimer la mort.

Tel est l’itinéraire qu’on parcourt maintenant. À quelques travaux et quelques éboulements près, les catacombes sont, je le répète, dans le même état pittoresque que du temps du bon Héricart de Thury.

Peu de Parisiens les ont visitées ; et pas un Parisien, cependant, le guide du voyageur à la main, ne quitterait Naples sans avoir vu Pompéi et Herculanum. Pourquoi ? Je ne saurais le dire, sinon que le Parisien ressemble aux hommes mariés qui ne visitent que la femme des autres. Parlez de tous les pays à un Parisien : de l’Italie, de la Suisse, de l’Allemagne, de l’Europe entière ; mais ne lui parlez pas de Paris ; sur sa ville natale, il est d’une ignorance crasse. – Je puis le dire, je suis de Paris. – Il ne connaît dans sa ville que son quartier ; dans son quartier, que sa rue ; dans sa rue, que sa maison ; et dans sa maison, que son étage. Sortez-le de là, rien !… J’ai demeuré rue Saint-Jacques pendant sept ans, sur le même palier qu’un individu dont je n’ai su le nom qu’en lisant le Siècle, à l’article des décès.

Il n’est donc pas étonnant que les Parisiens n’aient jamais visité les catacombes, et que plus des deux tiers ignorent jusqu’à leur existence ! Quoi qu’il en soit, c’est un des plus beaux décors que je connaisse, et je l’ai visité comme un pays connu depuis longtemps.

Dans ce quartier Saint-Jacques, où fleurissaient autrefois, aux fenêtres des mansardes, ces belles demoiselles qu’on appelait des grisettes, les catacombes sont connues au moins par ouï-dire. Il n’est pas un propriétaire qui, en faisant un trou dans son puits, ne puisse, comme M. Jackal, pénétrer dans ces souterrains.

Du temps que j’étais enfant, je voyais, le dimanche, venant du côté de la porte Saint-Jacques, près du Panthéon, et se rendant à la barrière, des groupes de jeunes gens et de jeunes filles amoureusement enlacés. Où allaient-ils ainsi, joyeux, jeunes, chantants, vivants ?… Pendant longtemps, je l’ai ignoré. Le soir, quand on oubliait de me coucher, je les voyais revenir, non plus gais ni souriants, mais pensifs, les jeunes filles languissantes, les jeunes gens songeurs. J’appris, quelque temps après, qu’ils revenaient des catacombes.

Eh quoi ! ces beaux jeunes gens, si étroitement enlacés qu’ils me semblaient des frères et des sœurs ; eh quoi ! ils avaient fait, de ces souterrains funèbres, des retraites d’amour ? de ces tombeaux, des lits de joyeux hyménée ? Oui, pour une pièce de trente ou quarante sous, le gardien de l’escalier ouvrait la porte… et ils entraient allégrement, n’écoutant aucune des recommandations du gardien, et ils s’enfonçaient chacun dans un de ces immenses souterrains, grands comme des villes, songeant bien à mourir vraiment, eux, jeunes, forts, amoureux ! Et la vue de ces milliers d’ossements ne les arrêtait pas !

Sur un des piliers de l’entrée de la crypte de Legouvé, ils lisaient ce vers de Ducis :

Nos jours sont un instant : c’est la feuille qui tombe !

Et ils effeuillaient cette fleur de la vie qu’on appelle le premier amour, sans respect du passé, sans souci de l’avenir. – Le présent des amoureux n’est-il pas éternel ?

Un soir, le gardien attendit vainement le dernier groupe… En vain il appela, en vain il descendit, en vain il parcourut les innombrables souterrains de cette nécropole : rien !…

Descendez encore aujourd’hui dans les catacombes, marchez plus de temps que la durée de votre torche, et en vain vous aurez pris mille points de repère, vous ne vous retrouverez pas, vous ne reviendrez pas plus de là qu’un caillou jeté dans un gouffre !

C’est ainsi que les catacombes engloutirent les deux amoureux.

Le gardien pleura amèrement ; mais c’est la mère de la fillette qui fut à plaindre ! Son chagrin traversa toute notre rue ; ses sanglots arrivaient jusqu’à ma fenêtre… – Un jour, je vous conterai ce drame en détail, maestro, et vous frémirez !

Les plaintes de cette mère et de beaucoup d’autres obligèrent le gouvernement à fermer au public l’entrée des catacombes, et il fallut des permissions extraordinaires pour les visiter.

Je les ai visitées cinq ou six fois, et, comme je vous l’ai dit, c’est un pays connu pour moi ; seulement, il diffère pour moi des pays connus, en ceci, que je l’ai trouvé plus grand chaque fois que je l’ai revu. Un récit écrit (celui-ci est déjà trop long) ne vous donnerait pas une idée nette des impressions que produit sur le visiteur le pays des catacombes : je préfère vous les raconter de vive voix. Comme vous le dites si justement, le récit écrit est mort ; le récit parlé est vivant.

Je finirai en vous faisant un historique rapide des catacombes.

On ne saurait déterminer précisément à quelle époque remonte l’origine de ces grandes voies souterraines, c’est-à-dire de ces carrières qui ont reçu, au XVIIIe siècle, le nom de catacombes ; on retrouve les premiers vestiges d’extraction de pierres au bas de la montagne Sainte-Geneviève, sur les rives de l’ancien lit de la Bièvre, dans l’emplacement de l’abbaye Saint-Victor, du Jardin des Plantes et du faubourg Saint-Marcel.

Jusqu’au XIIe siècle, les palais, les temples et les autres monuments publics de Paris furent construits en pierres extraites des carrières de ce faubourg et celles qui furent ensuite ouvertes au midi des remparts de Paris, vers les places Saint-Michel, de l’Odéon, du Panthéon, des Chartreux, des barrières d’Enfer et de Saint-Jacques.

En 1774, plusieurs éboulements et graves accidents attirèrent l’attention du gouvernement, et firent connaître l’étendue et l’imminence d’un péril inconnu jusque-là : la rive gauche était tout simplement menacée d’être engloutie, un jour ou l’autre, à une centaine de mètres, dans ces souterrains.

Du reste, la légende, à peu près historique, que j’ai entendue raconter autrefois dans le quartier Saint-Jacques, vous donnera l’idée de ces accidents.

Le jour même où le conseil d’État, ayant eu connaissance de l’alarme générale, venait de se faire rendre compte de l’état des carrières par MM. Soufflot et Brebion, membres de l’académie d’architecture, et de créer l’administration générale des carrières, dont M. Charles Axel-Guillaumot avait été nommé le premier inspecteur général, ce jour-là même, son installation fut signalée par un événement qui jeta la consternation dans Paris.

On était au mois de mai de l’année 1777. Un homme d’un certain âge et une femme d’un âge certain respiraient à leur fenêtre de la rue d’Enfer, à peu près où demeure notre ami M. Bertrand (faisons des vœux pour qu’il ne lui arrive rien de semblable !) ; un couple respirait donc à sa fenêtre les premières délices du printemps.

L’homme dit :

— Une belle matinée !

La femme répond :

— Pas si belle que cela !

Le mari reprend :

— Tu n’es jamais de mon avis !

— C’est vrai, dit la femme, et ce n’est pas au bout de vingt-huit ans de mariage que je t’approuverai en quoi que ce soit.

— Il y a donc vingt-huit ans que nous sommes mariés ?

— Vingt-huit ans juste… Cela t’a paru court ?

Le mari haussa les épaules, baissa les yeux vers les pavés, semblant ainsi les prendre à témoin des infortunes dont il avait été victime pendant ces vingt-huit ans de mariage.

La femme reprit :

— Avoue que tu serais bien heureux d’être débarrassé de moi.

— C’est vrai ! dit franchement le mari.

— Que tu donnerais beaucoup de livres pour me voir à cent pieds sous terre, continua aigrement la femme.

— C’est-à-dire, répondit l’homme marié, que je donnerais ma fortune entière, ma vie même, pour que la terre t’engloutît à trois fois autant de pieds que nous avons vécu d’années ensemble !

Comme il disait ces mots, l’ange du mariage plana au-dessus de ces deux compagnons ; il déploya ses ailes d’un brun fauve, et, décrivant autour de leur tête des cercles gigantesques, d’un coup d’aile il effleura la maison, qui s’engloutit bruyamment à vingt-huit mètres de profondeur au-dessous du sol de la cour, c’est-à-dire à trois fois autant de pieds que leur mariage avait duré d’années ! Et ainsi allèrent se dénouer dans la mort ces deux âmes indissolublement nouées dans la vie.

Ce drame bourgeois éveilla de plus belle, quoique un peu tard, l’attention du gouvernement, et on commença un travail de réparation d’après un système qui est encore à peu près celui que l’on suit aujourd’hui.

L’idée de faire une nécropole de ces carrières est due à M. Lenoir, lieutenant général de police ; ce fut lui qui en provoqua la mesure, en demandant la suppression de l’église des Innocents et l’exhumation de son cimetière, dont les cadavres envoyaient des miasmes mortels aux habitants de ce quartier. On comprend, en effet, les odeurs fétides que devait dégager ce cimetière, qui contenait les dépouilles de millions d’individus, et que Philippe-Auguste avait déjà eu l’intention d’entourer de murs.

En 1780, c’est-à-dire après deux ou trois cents ans de réclamations – car, dès 1554, des médecins de la Faculté avaient demandé la suppression du cloaque –, en 1780, on songea à faire droit à cette requête séculaire, considérant que le nombre des corps, excédant toute mesure et ne pouvant se calculer, avait exhaussé le sol de plus de huit pieds au-dessus des rues et des habitations voisines.

La quantité des corps déposés annuellement était, en effet, si effrayante, que le dernier fossoyeur, François Poutrain, en avait déposé, pour son seul compte, plus de quatre-vingt-dix mille !

On s’attendrit pendant cinq ans encore sur les malheurs qu’occasionnait cette pourriture, et, le 9 novembre 1785, le conseil d’État prononça enfin la suppression du cimetière des Innocents.

Les anciennes carrières situées sous la plaine de Montsouris, au lieu de la Tombe-Issoire ou Isouar – ainsi appelé du nom d’un fameux brigand qui régnait dans les environs – semblèrent, par leur proximité de la ville, leur étendue, leur silence mystérieux, un endroit favorable pour l’établissement d’un cimetière souterrain.

Cette opération eut lieu en trois époques différentes : du mois de septembre 1785 au mois de mai 1786 ; du mois de décembre 1786 au mois de février 1787 ; et du mois d’août 1787 au mois de janvier 1788.

C’est donc à une mesure de salubrité qu’on doit l’établissement de cette merveilleuse ville souterraine qu’on appelle les catacombes, élevée à la mémoire des ancêtres :

Memoriæ majorum !

En sortant de là, ma compagne et moi, nous avons béni le soleil comme des Indiens.

Je regardai le visage de cette belle personne : il me paraissait impossible qu’une émotion quelconque ne se trahit pas au sortir de cet intérieur des tombeaux… Rien ! absolument rien ! le front avait toute sa splendeur ; l’œil, toute sa sérénité. La bouche seule exprimait quelque chose ; un certain pli qui n’était pas coutumier, une contraction de la lèvre inférieure décelait clairement cette pensée :

— Pouah ! c’est très laid, ce que nous avons vu là, et je ne comprends pas que des amoureux aient choisi un pareil autel pour leur sacrifice !

Tel est le rapport de Paul Bocage, rapport fidèle, j’en mettrais ma main au feu – Paul Bocage ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.

Maintenant qu’on connaît le décor, nous allons faire mouvoir les personnages.

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