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Chapitre 106 Montrouge et Saint-Acheul.

Laissons Rosenha à son amour, le duc de Reichstadt à son rêve, Sarranti et le général Lebastard de Prémont à leur espoir, et revenons à Paris, c’est-à-dire au véritable centre des événements qui composent notre récit. Un grand travail nous y attend, et nous comptons sur la patiente curiosité de nos lecteurs pour nous aider à l’accomplir.

Il s’agit de faire halte un instant, et, pendant cet instant, de jeter un regard investigateur sur cette année 1827, dont nous ouvrons les portes, et qui est une des plus remarquables du siècle.

Dès le premier chapitre de ce livre – et remarquez, chers lecteurs, que nous en sommes déjà séparés par trois volumes, c’est-à-dire par la durée d’un roman ordinaire –, dans le premier chapitre de ce livre, où l’auteur lève le rideau sur le théâtre de son drame, il a essayé de donner à ses lecteurs une idée de ce qu’était le Paris physique et moral de cette époque.

Il est temps de dire maintenant, à cette heure où la lutte des quatre grands partis : royaliste, républicain, bonapartiste et orléaniste, va commencer, il est temps de dire ce qu’était la France politique, philosophique et artistique de cette même époque.

Nous allons le faire aussi rapidement que possible ; et, cependant, qu’on ne presse pas trop notre marche : nous sommes arrivés à la voie étroite qui conduit à 1830. Comme sur la route de Daulis à Thèbes, nous allons rencontrer le Sphinx, et, Œdipe moderne, forcer le terrible oiseau-lion de nous dire l’énigme des révolutions.

Lecteurs, ou plutôt amis, accomplissez donc patiemment avec nous ce pieux pèlerinage que nous faisons vers le passé ; c’est dans le passé qu’il faut chercher le secret de l’avenir. Le présent a presque toujours un masque, et le passé, évoqué à la voix de l’histoire, sortant de son tombeau comme Lazare, le passé répond seul avec sincérité.

Revenons donc pour un instant à ce passé, qui est notre père, qui sera l’aïeul de nos enfants et l’ancêtre de nos petits-fils.

D’ailleurs, nous l’oublions trop, ce me semble, cette genèse de notre siècle. Une des grandes maladies de notre époque, où l’on vit si vite au milieu des troubles, où l’on est si rapidement emporté des événements aux catastrophes, c’est l’oubli. Or, l’oubli, c’est presque toujours l’ingratitude.

Cet axiome que nous hasardons nous serait surtout applicable dans le cas où nous oublierions cette grande année 1827. – En effet, l’année 1827, c’est le mois d’avril du XIXe siècle : comme, dans le mois d’avril, s’éveille et palpite le printemps qui, au mois de mai, brisera de sa tête fleurie la couche de glace dont la terre est encore recouverte, dès l’année 1827, s’éveille et palpite la liberté, qui jaillira tout armée et resplendissante du sol volcanique de 1830.

Qu’y a-t-il de caché derrière les vapeurs lointaines qu’elle entrevoit en ouvrant les yeux ? Elle l’ignore ; mais la grande occupation de ce rêve, qui précéda sa vie, c’est la lutte contre tout ce qui peut l’empêcher de fleurir et de fructifier.

Dans un livre que nous venons d’écrire[1], mais qui n’a pas encore paru, nous avons passé la revue d’une autre époque gigantesque aussi, magnifique aussi pour la France ! Cette revue, c’était celle de la première moitié du XVIe siècle, où tout se meut, où tout se transforme, où tout se renouvelle.

Eh bien, en 1827 aussi, c’est la renaissance ; renaissance politique, philosophique, artistique ; c’est le combat à outrance de la lumière contre les ténèbres, de la liberté contre l’oppression, de l’avenir contre le passé.

Le présent n’est souvent que le champ de bataille.

L’arène, c’est Paris.

C’est de Paris, foyer lumineux, que partent tous les rayons qui vont illuminer les mondes, éclairant les uns, embrasant les autres !

Pourquoi cela ?

Parce que c’est un peuple de croyants qui s’agite ; tous ces hommes vaincront certainement, car ils combattent en toute sincérité, et croient ce qu’ils désirent.

Nous sommes un peu, aujourd’hui, à la révolution de 1830, ce que le Directoire était à celle de 1789 ; nous la raillons : et nous en vivons. Mais les générations futures – c’est notre espoir du moins –, plus impartiales toujours que les contemporains, rendront justice aux grands hommes de toute sorte qui donnent à la première moitié de ce siècle un si éblouissant éclat.

Je sais – et madame Roland, qui, ignorante de sa propre grandeur, se plaint, dans ses Mémoires, qu’il n’y ait pas un seul grand homme dans cette grande année 92, année des géants ! madame Roland est là pour me servir d’exemple –, je sais, dis-je, que les ombres des grands hommes du passé s’interposent toujours entre nous et les grands hommes du présent, et nous empêchent de voir nos contemporains sous leur véritable jour ; mais un quart de siècle nous sépare déjà de l’année 1827 : nous pouvons donc regarder en arrière, et voir distinctement, comme du sommet d’une montagne, ceux que nous n’avions entrevus que vaguement en bas, tandis que nous voyagions avec eux dans la vallée ou dans la forêt.

Le germe de la révolution de 1830 est déposé dans les flancs de la France dès les premiers mois de l’année 1827. Ces tressaillements qu’éprouve la grande nation, et qui la font frissonner à la fois de terreur et d’espérance, c’est la vie qui commence à battre dans le fruit de ses entrailles.

L’enfantement sera lent, laborieux, pénible ; les douleurs dureront trois ans, mais l’accouchement sera beau sous le soleil de Juillet !

L’année 1827 est féconde en iniquités, je le sais bien : il faut aux nations de ces rudes accoucheurs pour que les idées se fassent événements.

Abordons donc franchement cette succession de servitudes et de corruptions, de mensonges et de violences, de persécutions et de fraudes qui illustrent l’année de l’incarnation.

Le gouvernement de Charles X, sous la pression des jésuites de Montrouge et de Saint-Acheul, s’enfonce dans la voie tortueuse d’où il ne pourra plus sortir ; car il est muet aux plaintes, sourd aux avertissements. Un jour, ce sont les indépendances les plus saintes qu’il flétrit ; le lendemain, ce sont les vertus publiques qu’il exile, les services rendus qu’il méconnaît, les illustrations qu’il souille, le bien qu’il éloigne, le mal auquel il fait signe de venir.

Esprit chagrin et anxieux, envahisseur et jaloux, despote et tracassier, le jésuitisme, accoudé comme un spectre sombre, se tient sous le dais du trône, derrière le fauteuil royal. Personne ne le voit : tout le monde le devine ! C’est de là qu’il souffle dans l’oreille du roi ses anathèmes contre toutes les gloires, ses jalousies contre toutes les fortunes, ses haines contre toutes les intelligences, son opposition à toutes les pensées généreuses. Il redoute toute âme libre, tout esprit élevé, toute existence indépendante ; il a raison : tout ce qui n’est pas son serviteur ou son esclave est son ennemi !

Or, les circonstances étaient graves, et la lutte promettait d’être acharnée.

L’opinion publique et les pouvoirs inamovibles résistaient vigoureusement à l’envahissement de cette théocratie ; mais le roi, mais le ministère, mais tous les fonctionnaires du gouvernement recevaient le mot d’ordre de Montrouge et de Saint-Acheul, et le suivaient aveuglément.

On flairait vaguement, dans une époque où l’on eût cru cela impossible, quelque chose comme une guerre de religion. Où cette guerre allait-elle éclater ? On n’en savait rien ; cependant, selon toute probabilité, le champ de bataille serait en Portugal, et, pour soutenir cette guerre, l’argent de tous les cloîtres, de tous les couvents, de toutes les associations jésuitiques de l’Italie, de la France et de l’Espagne affluait dans la péninsule.

Le jubilé de 1826 venait d’être clos à Valence par un autodafé : l’hérétique Ripoll avait été brûlé comme si l’on eût été encore au XVe siècle… C’était le gant jeté aux idées libérales ; c’était la trompette du défi sonnant devant le palais de Windsor. Que risquait l’Espagne ? n’avait-elle pas la France, l’Italie et l’Autriche pour alliées ? Les chefs de la sainte ligue ne s’appelaient-ils pas Ferdinand VII, Charles X, Grégoire XVI et François II ?

Nous avons perdu de vue cette époque, et nous sommes étonnés quand l’un de nous, traversant les plaines mortes du passé, y réveille un semblant de vie en évoquant les souvenirs et en forçant les événements à reparaître devant nos yeux.

C’était bien une nouvelle Ligue, comme nous l’avons dit.

On faisait, de la Gallicie à la Catalogne, le dénombrement des célibataires, des hommes mariés, des veufs, de tout ce qui, en un mot, était en état de porter le mousquet ; on enrôlait des moines de tous les ordres, auxquels on apprenait à faire l’exercice, à marcher au pas militaire, à ressusciter les processions de 1580 ; on rassemblait les épées, les lances, les armes à feu, les munitions de guerre, les munitions de bouche ; on faisait des quêtes dans les églises.

Il y avait, à Montrouge, une imprimerie qui fournissait des pamphlets à tous les couvents, à toutes les congrégations, à tous les séminaires grands et petits, et ce qui dominait avant tout dans ces pamphlets, c’était la pensée de Rome contre l’Angleterre : il n’y aurait de religion possible que quand l’Angleterre serait détruite !

— Chose étrange ! Napoléon avait eu une pensée dans le but de l’émancipation ; les Bourbons l’avaient dans le but de l’asservissement du monde. – On voulait frapper la puissance britannique dans l’Inde, par la Russie ; en Hanovre, par la Prusse ; dans les Pays-Bas et la Confédération germanique, par la France ; en Irlande, par la population catholique ; en Écosse, par la nationalité ; et, en Angleterre même, par l’anarchie et la sédition.

La guerre contre la Grande-Bretagne était donc le cri de ralliement de cette conjuration qui, depuis dix ans, marchait dans l’ombre, que la faiblesse des ministres qui s’étaient succédé n’avait osé abattre, et que la complicité du ministère existant investissait de toute la force de l’organisation. Cette guerre devait éclater à propos de la rive gauche du Rhin, que l’on rendrait à la France : ce qui, d’une guerre religieuse au fond, ferait à la surface une guerre politique.

Ce pouvoir, d’abord occulte, sombre, mystérieux, s’était formé en dehors de la Charte, et commençait à s’étaler dans toute sa puissance ; sûr de l’esprit du roi, il bravait l’opinion du pays : les jésuites n’ont pas de patrie ! Il méprisait les lois : les jésuites n’ont d’autres lois que les statuts de leur ordre ; et, proscrits de droit et en apparence, ils étaient, par le fait et en réalité, les maîtres absolus de toute la France. On leur avait proposé de révoquer l’édit qui les bannissait : ils avaient refusé, disant qu’accepter, c’était se soumettre à la Charte, et, par conséquent, à des institutions qu’ils proclamaient impies, révolutionnaires, nulles surtout.

Amis du roi, oracles des ministres, instituteurs des enfants, confesseurs des femmes, dépositaires des secrets de toutes les familles, ils disposaient à leur volonté de la fortune publique, des réputations privées ; se regardant comme les seuls pairs et les seuls magistrats du royaume, ils méprisaient la pairie et la magistrature et s’efforçaient de les rendre méprisables. Ils sentaient que la résistance était là : la magistrature était inamovible, la pairie croyait l’être. La chambre des députés leur paraissait un pouvoir intrus, une espèce de concile schismatique ; ils se regardaient comme les légitimes représentants du pays ; ils avaient dit à M. de Villèle : « Soutenez-nous, et nous vous soutiendrons. » M. de Villèle les soutenait, et les jésuites tenaient fidèlement leur promesse.

Le ministère n’était pour la congrégation qu’un instrument destiné à détruire tout ce qui lui faisait ombrage, une sorte d’exécuteur docile de ses œuvres hautes et basses, un délégué auquel elle remettait momentanément ses pouvoirs, un plénipotentiaire chargé de plier, de courber, de briser au besoin l’esprit de la nation, un éditeur responsable prêt à exercer toutes les rigueurs qu’elle commandait, un bouc émissaire destiné à écarter d’elle, à un moment donné, toutes les haines qu’elle avait soulevées.

Elle avait, au reste, dans M. de Villèle, l’homme qu’il lui fallait.

M. de Villèle était bien sa véritable créature ; elle savait que, ne végétant au pouvoir que par son influence, il devait lui obéir aveuglément ; que c’était un de ces plébéiens à moitié nobles, un de ces nobles à moitié plébéiens qui, n’ayant aucun appui dans de hautes notabilités sociales, était obligé d’en chercher un ailleurs, et de le prendre partout où il le trouvait. Il l’avait trouvé dans une faction pour laquelle il avait peu de goût, il faut l’avouer, mais qui en avait peut-être encore moins pour lui. – Les alliances les plus durables se font, non par la communauté des principes, mais par celle des intérêts.

On peut juger de l’ascendant du pouvoir mystérieux de Saint-Acheul par la publicité de certaines pratiques religieuses qui eurent lieu à Paris même à l’occasion du jubilé de 1826. M. de Quélen avait annoncé l’ouverture de ce jubilé dans un mandement tout à la fois politique et religieux, qui signalait avec violence les séductions pestilentielles et le poison des écrits pernicieux circulant dans les veines de la société de manière à infecter jusqu’à la troisième et la quatrième générations ; « effets déplorables, disait le prélat, d’une licence qui alarme, et que condamnent même les plus zélés partisans de cette liberté raisonnable dont il est si difficile aux plus sages de marquer jusqu’à présent les justes bornes et de régler l’exacte mesure. »

Outre les stations particulières qu’un certain nombre de dévots firent en troupe et les pieds nus, il y eut quatre grandes processions où l’on vit figurer Charles X, la famille royale, des députations de tous les corps civils et militaires ; on remarqua de hauts dignitaires de la couronne mêlés aux longues files des pénitents. Un maréchal de France troqua son bâton contre un cierge ; enfin, un avocat illustre se pendit à un cordon du dais, sachant que c’était la seule sonnette qui ouvrît le ministère des grâces royales.

Le parti prêtre s’était donc emparé du présent et du passé, et commençait à étendre la main pour poser ses jalons dans l’avenir.

« Il n’y a pas, disait M. de Montlosier, dans son fameux Mémoire à consulter, il n’y a pas jusqu’au placement des domestiques dont on n’ait eu le soin de s’emparer. Les villageois de la campagne, les officiers de la cour, la garde royale, n’ont pu échapper à la contagion ; et il est à ma connaissance, ajoutait-il, qu’un maréchal de France, après avoir sollicité pour son fils une place de sous-préfet, n’a pu l’obtenir que sur la recommandation du curé de son village ! »

Après le jubilé, c’est-à-dire après les manifestations obtenues, tout prit à la cour de Charles X un aspect, non seulement plus religieux, mais aussi plus triste, et nous dirons même plus menaçant ; on se serait cru, par un bond en arrière, transporté à la cour de Louis XIV, la veille de la révocation de l’édit de Nantes. Les spectacles et les bals, totalement supprimés aux Tuileries, avaient été remplacés par des conférences, des sermons, des exercices de piété. Le vieux roi passait sa vie à chasser et à prier. Qu’on ouvre au hasard un journal du temps, au commencement, à la fin, au milieu de l’année, on y trouvera infailliblement cette phrase invariable, quotidienne, stéréotypée, cette phrase que les imprimeurs avaient fait clicher, pour s’épargner les frais de composition :

« Ce matin, à sept heures, le roi a entendu la messe à la chapelle. – À huit heures, Sa Majesté est partie pour la chasse. »

Cependant, parfois on variait la formule, et, de temps en temps, par crainte de monotonie sans doute, on mettait :

« Ce matin, à huit heures, Sa Majesté est partie pour la chasse.

— À sept heures, elle avait entendu la messe dans ses appartements. »

On eût dit que les populations devaient être transportées de joie, saisies d’admiration en lisant tous les matins cette intéressante nouvelle, et l’on a peine à comprendre comment elles ont pu se révolter contre un roi si fort dévot devant les jésuites, et si grand chasseur devant Dieu !

M. le duc d’Angoulême, qui, depuis la mort de Louis XVIII, n’avait plus d’autre volonté que celle de son père, se modelait en tout sur lui, conformait sa vie à la sienne, se livrant aux mêmes pratiques religieuses et chasseresses.

Madame la duchesse d’Angoulême devenait de jour en jour plus sombre et plus austère ; une jeunesse malheureuse lui faisait une vieillesse rigide. Jamais ses plus familiers ne la voyaient sourire ; elle portait sur son front comme un reflet des événements du passé, comme un pressentiment des catastrophes de l’avenir ; il semblait qu’elle éventât le danger et vît, ainsi qu’un fantôme funèbre, grandir l’exil à l’horizon.

Madame la duchesse de Berry, jeune, spirituelle, bienveillante, cherchait seule, comme nous l’avons déjà dit au début de ce livre, à rompre la monotonie de cette vie monacale, essayant de donner quelques fêtes, tantôt à l’Élysée, tantôt à son château de Rosny ; maintenant sa popularité en répandant quelques aumônes toujours bien placées, en visitant certaines fabriques, en faisant des emplettes dans certains magasins et en se montrant de temps en temps au théâtre ; mais c’était inutilement : cette activité, qui semblait fébrile au milieu de la morne torpeur qui l’entourait, était impuissante à vivifier cette cour tombée dans la léthargie religieuse, la plus profonde de toutes les léthargies !

Et plus le temps marchait, plus le vieux roi se livrait aveuglément à ce courant qui l’entraînait vers le gouffre.

Quos vult perdere Jupiter

Dementat[1] !

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