‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 41 sur 70 · Chapitre 125 Où M. Jackal commence à comprendre que c’est lui qui se trompe, et que l’empereur n’est pas mort.

Chapitre 125 Où M. Jackal commence à comprendre que c’est lui qui se trompe, et que l’empereur n’est pas mort.

L’aspect de ces lieux n’avait pas été sans faire éprouver à M. Jackal une certaine sensation nerveuse dont il n’avait pas été le maître.
M. Jackal était brave, nous l’avons dit, et, dans plus d’une circonstance, le lecteur a déjà pu apprécier sa bravoure ; seulement, il y a certaines conditions de localités, de ténèbres, d’atmosphère, qui font passer un frisson dans le cœur des plus courageux.

Le frisson passa dans le cœur de M. Jackal ; mais c’était un homme qui mettait dans l’exercice de son état cet amour-propre d’exécution et cet orgueil de réussite qui font, d’un métier, un art. Puis M. Jackal était curieux : il voulait absolument savoir quels étaient ces hommes qui se réunissaient à cent pieds sous terre pour crier « Vive l’empereur ! »

Cependant, comme M. Jackal ne poussait pas le courage jusqu’à la témérité, il acheva de prendre toutes les précautions nécessaires à sa sûreté, gagna un enfoncement qui paraissait lui offrir un abri encore plus sûr que l’ombre de ce pilier derrière lequel il s’était blotti d’abord, fit jouer, à tout hasard, dans sa gaine le poignard qu’il portait toujours sur lui, et, voyant, au geste de l’orateur, qu’il allait parler, et, aux gestes des spectateurs, qu’ils allaient écouter, il ouvrit ses oreilles et ses yeux aussi grands qu’ils les pouvait ouvrir.

Des chut ! prolongés se firent entendre, et l’orateur commença d’une voix grave et sonore qui fit que, dès les premières paroles, M. Jackal comprit qu’il ne perdrait pas un mot de son discours.

— Frères, dit-il, je viens vous rendre compte de mon voyage à Vienne…

— À Vienne ! murmura M. Jackal ; à Vienne en Autriche ou en Dauphiné ?

— Je suis arrivé la nuit dernière, continua l’orateur, et c’est pour vous communiquer une nouvelle de la plus haute importance que je vous ai fait convoquer pour ce soir, par le ministère de notre chef, à une assemblée extraordinaire…

— Une assemblée extraordinaire ! fit M. Jackal. En effet, l’assemblée que j’ai sous les yeux ne ressemble à aucune de celles que j’ai vues jusqu’à présent.

— Deux hommes dont il suffit de prononcer les noms pour éveiller en vous des souvenirs de gloire et de dévouement, M. le général Lebastard de Prémont et M. Sarranti, sont arrivés à Vienne, il y a deux mois…

— Voyons, voyons un peu, dit M. Jackal ; il me semble que je connais aussi ces deux noms-là, moi ! Sarranti, Lebastard de Prémont… Ah ! oui, Sarranti ! il est revenu des Grandes-Indes… Si l’honnête M. Gérard n’est pas mort, il va être bien heureux d’apprendre des nouvelles de l’assassin de ses neveux ! Diable, ceci devient intéressant.

Et, au risque de se trahir par le bruit de l’aspiration, M. Jackal se fourra dans le nez une énorme prise de tabac. L’orateur continuait ; mais, tout en se livrant à sa voluptueuse occupation, M. Jackal ne perdait pas un mot de ce qu’il disait.

— Ils ont tous deux traversé les mers pour venir nous aider dans nos projets. Le général Lebastard de Prémont met à la disposition de la cause toute sa fortune, c’est-à-dire des millions, et M. Sarranti, investi de toute la confiance du roi de Rome, est chargé par lui d’organiser sa fuite…

Un murmure de joie circula dans l’assemblée.

— Oh ! oh ! fit M. Jackal, écoutons ! écoutons !

— Or, voici ce qui a été arrêté, et ce dont je suis chargé de donner communication à la vente suprême…

— Ah ! dit M. Jackal – qui ne pouvait s’empêcher de faire, ne fût-ce que pour lui-même, de l’esprit à sa manière –, je m’explique maintenant pourquoi il fait si noir : nous sommes en pleine charbonnerie ! Je croyais cette mine éventée depuis l’affaire des sergents de La Rochelle… Suivons le filon !

— Notre projet, continua l’orateur, est d’enlever le prince, de l’amener à Paris, de combiner son arrivée avec une émeute, de jeter tout à coup par les places et par les carrefours son nom, si puissamment populaire, et, à l’aide de ce nom, de soulever tous les cœurs restés fidèles à la vieille gloire française.

— Ouf ! dit M. Jackal, ces gens n’étaient donc pas si fous que je le croyais quand ils criaient : « Vive l’empereur ! »

— Le prince, vous le savez, demeure dans le château de Shœnbrunn, où il est exposé à toutes sortes de vexations de la part de la police autrichienne…

Un murmure d’indignation parcourut l’assemblée.

— Bon ! fit M. Jackal, voilà qu’ils injurient la police de M. de Metternich, à présent ! Mais ces gens-là ne respectent rien !

— Il habite la partie droite du château, appelée l’aile de Meidling. Toute approche nocturne est expressément défendue, empêchée d’ailleurs : une sentinelle est placée au-dessous des fenêtres du duc, non pas pour faire honneur au fils de Napoléon, mais pour garder le prisonnier de l’Autriche…

Quelque chose comme un rugissement de colère s’éleva du groupe des soixante conspirateurs.

— De ce côté, il était, par conséquent, impossible de parvenir auprès de lui. Vous connaissez, mes frères, toutes nos tentatives infructueuses jusqu’aujourd’hui. Il a donc fallu, en quelque sorte, que l’ombre de notre grand empereur planât au-dessus de cette prison pour nous ouvrir les portes du cachot de son fils…

De bruyantes approbations éclatèrent.

L’orateur fit signe d’écouter.

— Chut ! silence ! répéta-t-on de tous côtés.

— C’est donc muni d’un plan conçu et tracé par l’empereur lui-même que M. Sarranti a pu pénétrer jusqu’à l’héritier du grand homme. Or, après avoir cherché, pendant près d’un mois, tous les moyens de fuite, on s’est arrêté à celui-ci. Le duc a la permission de se promener chaque jour à cheval deux ou trois heures ; il lui est arrivé quelquefois de ne rentrer qu’à la nuit. Il a décidé avec M. Sarranti qu’il sortirait un après-midi pour faire sa promenade ordinaire, et que, cette fois, au lieu de rentrer, il viendrait rejoindre M. Lebastard de Prémont, qui l’attendrait, avec des voitures, des chevaux et vingt hommes bien armés, au pied du mont Vert. Des relais seront préparés sur toute la route pour l’envoyé de Rundjet-Sing ; l’or donnera des ailes aux chevaux. Le jour de la fuite est soumis à la volonté de la vente suprême. M. Lebastard de Prémont recevra l’avis et le fera passer au duc ; la veille du jour de la fuite, M. Sarranti partira, afin de précéder le prince à Paris d’au moins vingt-quatre heures. La présence de M. Sarranti sera donc le signal d’un soulèvement à Paris et dans les principales villes de France, parmi le peuple et dans l’armée. Voici de quelle façon le signal doit être transmis au prince…

— Oh ! mais, murmura M. Jackal, si préoccupé, qu’il ne songeait même plus à tirer sa tabatière, voilà qui devient de plus en plus intéressant !

— Écoutez ! écoutez ! firent les conspirateurs.

L’orateur continua :

— Entre la porte grillée de Meidling et le mont Vert, est une villa qui porte, inscrit à son fronton, le mot grec Χαιρε. Il est convenu que le jour où la dernière lettre de ce mot manquera sera le jour de la fuite. Une fois le premier relais franchi, il n’y aura plus à s’inquiéter de rien : des relais sont établis sur toute la route, depuis Baumgarten jusqu’à la frontière. N’ayons donc nulle inquiétude de ce côté ; seulement, prenons un parti au plus vite. Encore quelques mois, et le royal enfant aura peut-être perdu les forces nécessaires pour accomplir ce projet : quoique jouissant, à cette heure, d’une excellente santé, il porte sur son front les traces du martyre qu’il subit depuis tant d’années !

Les conspirateurs parurent redoubler d’attention ; quant à M. Jackal, il ne respirait pas.

— Dans un des carrefours de ces souterrains, continua l’orateur, est réunie une vente centrale. Je vous prie de déléguer, séance tenante, un député auprès d’elle, afin de l’instruire de nos projets. Un jour, une heure, une minute de retard peut tout faire avorter ! Avant huit jours, selon toute probabilité, M. Sarranti sera à Paris. Veuillez donc prendre une décision rapide : l’avenir de la France, celui du monde, dépend de cette décision, puisque chacun de nous représente une vente, et que chaque vente représente des milliers d’hommes.

Tous les membres de l’assemblée se pressèrent autour de l’orateur comme des officiers qui s’avancent à l’ordre.

— Diable ! diable ! fit M. Jackal, mais c’est donc une mine de charbon que ces catacombes ? J’avoue que j’aimerais à ouïr ce qui va se débiter dans la vente centrale ; mais comment faire ?

M. Jackal jeta un regard autour de lui.

— Le pays est vaste, sinon aéré… Ma foi ! ils ont choisi là un joli petit endroit, bien tranquille, bien retiré ! Et moi qui les traitais de fous !… Ah ! l’on se rassied : ils ont pris un parti, à ce qu’il me semble.

Et M. Jackal prêta une attention tellement profonde, qu’il paraissait aussi immobile que le pilier de granit auquel il était appuyé.

Celui qui avait parlé le premier, celui que M. Jackal n’avait pas entendu, et qui, assis sur une pierre élevée, semblait le président du groupe que le hasard avait placé sous les yeux de l’inspecteur de police ; celui-là seul resta debout, et, faisant signe à l’orateur – qui s’était rassis avec les autres – de venir à lui, il lui dit à demi-voix quelques mots qu’à son grand regret M. Jackal ne put entendre. Mais le mouvement qui s’exécuta aussitôt dans l’assemblée lui fit comprendre le sens de ces paroles.

En effet, l’orateur, après avoir remercié ses frères par un signe de tête – ce qui prouvait qu’on venait de lui accorder quelque chose d’important – l’orateur prit une torche et se dirigea vers une espèce de grotte où il ne tarda pas à disparaître, au désespoir croissant de M. Jackal.

Toutefois, ce départ était bien facile à expliquer, et M. Jackal connaissait trop bien la charbonnerie pour ne pas comprendre que l’orateur venait d’être nommé député auprès de la vente centrale.

Mais, comme nos lecteurs ne sont peut-être pas aussi bien renseignés que M. Jackal, qu’ils nous permettent de leur dire, en quelques mots, quelle était l’organisation de la charbonnerie.

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