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Chapitre 126 La charbonnerie

Les républicains du royaume de Naples, sous le règne de Murat, animés d’une haine égale contre les Français et contre Ferdinand, s’étaient réfugiés dans les gorges profondes des Abruzzes, et avaient formé une alliance sous le nom de carbonari.

En 1819, le carbonarisme italien prit un grand développement par ses affiliations avec les patriotes de France. Cet accroissement éveilla l’attention et les soupçons du gouvernement de la Restauration.

Un fait surtout l’étonna.

Le carbonaro Querini fut poursuivi criminellement pour tentative d’homicide : dans l’instruction, on découvrit qu’il n’avait fait qu’exécuter un jugement de alta vendeta en frappant un carbonaro accusé d’avoir révélé le secret de l’association.

Informé de ce fait par les magistrats, le ministre de la justice avait fait arrêter le cours des poursuites.

« Une enquête et des mesures trop sévères, écrivait-il, décèleraient une crainte que de pareilles sociétés ne peuvent inspirer, sous une forme de gouvernement où les droits du peuple sont reconnus et assurés. »

Le ministre dissimula sa propre pensée : la charbonnerie, au contraire, était alors l’objet des plus opiniâtres investigations ; mais il craignait que des poursuites exécutées avec trop d’éclat ne fussent un avis aux nombreuses ventes de Paris et des départements de se tenir plus que jamais sur leurs gardes.

Le berceau de la charbonnerie française était un café de la rue Copeau ; et ses fondateurs étaient Joubert et Durier, qui, après l’avortement du complot du 19 août 1820 – à la suite duquel M. Sarranti avait quitté la France –, avaient, de leur côté, été chercher en Italie un refuge contre la police de la Restauration. Reçus alors carbonari, durant leur séjour à Naples, ils avaient, à leur retour, fait connaître à plusieurs de leurs amis l’organisation de la charbonnerie napolitaine.

Dans une réunion qui se tint rue Copeau, au coin de la rue de la Clef, chez un étudiant en médecine nommé Buchez, et à laquelle assistaient M. Rouen aîné, avocat, les étudiants en droit Limperani, Guinard, Sautelet et Cariol, l’étudiant en médecine Sigond et les deux employés Bazard et Flottard – dans cette réunion, disons-nous, Durier communiqua les statuts et règlements de la charbonnerie.

Les dix jeunes gens réunis ce jour-là convinrent de rallier tous les membres épars des diverses conjurations formées jusque-là, et de les soumettre à une même direction, en constituant une société française de carbonari.

Trois d’entre eux : Bazard – le grand organisateur de cette société –, Buchez et Flottard, se chargèrent d’introduire, dans les règlements de la charbonnerie italienne, les dernières modifications que nécessitaient les mœurs du pays où elle était importée.

On se mit sur-le-champ à l’œuvre, et voici quelles furent les principales dispositions des statuts de la charbonnerie en France :

La société entière se composait de trois ventes : la haute vente, la vente centrale, la vente particulière. – La haute vente, autorité suprême, absolue, souveraine, invisible, inconnue, était unique ; le nombre des ventes centrales et particulières était illimité.

Chaque réunion de vingt carbonari formait une vente particulière.

Trois ventes particulières se trouvaient donc réunies sous les yeux de M. Jackal.

Chacune de ces ventes isolées élisait dans son sein un président, un censeur, un secrétaire-caissier recevant les cotisations et un député.

Le but de toute vente particulière était le renversement de la monarchie – but commun et en vue duquel la charbonnerie avait été fondée. On s’occupait peu de reconstruire, de reconstituer : chasser les jésuites, chasser le roi, briser le joug, voilà où voulait atteindre d’abord tout carbonaro, quelque sympathie qu’il eût pour telle ou telle forme de gouvernement.

Bonapartistes, orléanistes, républicains se trouvaient donc confondus, et, si M. Jackal avait eu les cent yeux d’Argus, il eût vu, sans doute, rayonner au fond des catacombes, dans quelque angle opposé à celui des bonapartistes, les torches des orléanistes et des républicains.

Chaque vente particulière, comme nous l’avons dit, avait un député.

La vente centrale, de même que la vente particulière, se composait de vingt membres, lesquels membres n’étaient autres que les vingt députés élus par vingt ventes particulières.

Le député de cette vente était délégué près de la haute vente, laquelle se composait de toutes les notabilités militaires et parlementaires de l’époque ; elle ne formait pas de réunion, et le député de la vente centrale n’était jamais délégué qu’auprès d’un de ses membres.

Aussi les affiliés eux-mêmes ne savaient-ils à peu près aucun des noms des membres de la vente suprême, et à peine, aujourd’hui, est-on certain d’en connaître la moitié.

Les principaux étaient : la Fayette, Voyer-d’Argenson, Laffitte, Manuel, Buonarotti, Dupont (de l’Eure), de Schonen, Mérilhou, Barthe, Teste, Baptiste Rouer, Boinvilliers, les deux Scheffer, Bazard, Cauchois-Lemaire, de Corcelles, Jacques Kœchlin, etc.

Finissons en répétant que les éléments dont se composait le carbonarisme étaient loin d’appartenir aux mêmes doctrines politiques, et que bourgeois, étudiants, artistes, militaires, avocats, quoique marchant dans des voies différentes, étaient dirigés par la même cause, c’est-à-dire par une haine ardente contre les Bourbons de la branche aînée.

Au reste, nous tâcherons de les montrer à l’œuvre.

Et maintenant que nos lecteurs savent aussi bien que M. Jackal que l’orateur vient d’être délégué à la vente centrale comme député, reprenons notre récit.

Après le départ du député, ce fut un brouhaha effroyable ; chacun des membres voulut parler sans attendre son tour ; les uns, cherchant à se faire entendre, poussaient des cris féroces ; les autres agitaient leurs torches comme si elles eussent été des sabres et des épées ; enfin, ce fut une confusion terrible, et les rayons des torches agitées, en se dirigeant en mille sens divers, devinrent l’image de pensées confuses et divergentes de tous les membres de cette mystérieuse assemblée.

— Oh ! oh ! murmura M. Jackal, on dirait qu’ils sont déjà à la tête du gouvernement : ils ne s’entendent plus.

Au bout d’une demi-heure de ce tumulte, on vit, au fond de la grotte, derrière le président, sourdre la lumière d’une torche, et l’orateur ou plutôt le député à la vente centrale reparut.

Il ne prononça qu’un mot ; mais ce mot, comme le quos ego de Neptune, suffit pour rendre le calme aux flots tumultueux.

— Convenu ! dit-il.

Tout le monde applaudit, et trois fois fut poussé de nouveau ce cri de « Vive l’Empereur ! » que M. Jackal avait entendu dès son entrée dans les catacombes.

Puis la séance fut levée.

Alors tous les conspirateurs, les uns après les autres, montèrent sur la pierre qui avait servi de fauteuil au président et s’enfoncèrent dans la grotte où nous avons vu entrer l’orateur.

Cinq minutes après, le silence et l’obscurité de la mort régnaient seuls sous ces épaisses voûtes.

— Je crois que je n’ai plus rien à faire ici, dit M. Jackal, que ce silence et cette obscurité ne remplissaient pas précisément d’enjouement. Remontons sur la terre ferme ; il ne serait pas de bon goût de faire attendre plus longtemps notre féal Gibassier.

Et M. Jackal, s’assurant qu’il était bien seul, alluma son rat-de-cave, et se dirigea vers cette gerçure du puits qui était venue si inopinément trahir, aux yeux exercés du chef de police, ce rassemblement séditieux composé d’hommes qu’il croyait évaporés, volatilisés, évanouis.

— Eh ! fit M. Jackal, sommes-nous toujours là-haut ?

— Ah ! c’est vous, monsieur Jackal, s’écria Longue-Avoine ; nous commencions à être inquiets.

— Merci, prudent Ulysse ! dit M. Jackal. La corde est-elle solide ?

— Oui, oui, répondirent en chœur les voix des cinq ou six agents qui gardaient l’entrée du puits.

— Alors enlevez ! dit M. Jackal, qui, pendant ce temps, avait passé le porte-mousqueton dans l’anneau de sa ceinture.

Aussitôt ce dernier mot prononcé, M. Jackal se sentit enlever de terre avec une force et une volonté qui indiquaient à la fois et le désir que les argousins avaient de ramener leur chef à eux, et le désir qu’ils avaient de l’y ramener sans incident.

— Ah ! il était temps ! dit M. Jackal en remettant le pied sur le pavé de Sa Majesté Charles ; un quart d’heure plus tard, j’étais rongé par les rats qui émaillent ce charmant endroit.

Les argousins s’empressèrent autour de M. Jackal.

— C’est bien, c’est bien, dit celui-ci ; je suis sensible à votre empressement, mes amis ; mais nous n’avons pas de temps à perdre. Où est Gibassier ?

— À l’Hôtel-Dieu avec Carmagnole, qui est chargé de ne pas le perdre de vue.

— Bien, dit M. Jackal. Reporte la corde chez toi, Longue-Avoine. Referme avec soin la porte du puits, Maldaplomb. Et vous autres, en marche, s’il vous plaît !… Dans une demi-heure, rendez-vous, tout le monde, à la préfecture.

Et la petite troupe se mit silencieusement en chemin par la rue des Postes et la rue Saint-Jacques, se dirigeant vers l’Hôtel-Dieu.

On arriva sur le seuil de l’hôpital juste au moment où M. Jackal, aspirant bruyamment une prise de tabac, se livrait à ces réflexions humoristiques :

— Quand je pense que si, moi, Jackal, il ne me plaisait pas d’y mettre bon ordre, nous aurions probablement l’Empire la semaine prochaine… Et ces idiots de jésuites qui se croient maîtres absolus du royaume ! Et cet honnête homme de roi qui chasse sur la terre, tandis qu’on est en train de le chasser dessous !

Pendant ce temps, la porte de l’Hôtel-Dieu s’était ouverte au bruit de la sonnette tirée par un des agents.

— C’est bien, dit M. Jackal en abaissant ses lunettes sur son nez ; allez m’attendre à la préfecture.

Et le chef de la police de sûreté entra dans l’hôpital, dont la porte se referma lourdement derrière lui.

Quatre heures sonnèrent à Notre-Dame.

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