‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 43 sur 70 · Chapitre 127 Où il est prouvé que la fortune vient encore en dormant.

Chapitre 127 Où il est prouvé que la fortune vient encore en dormant.

Au fond d’un des grands dortoirs de l’Hôtel-Dieu, à côté de la petite chambre de la sœur de garde, dans un cabinet faisant pendant à cette chambre et servant de succursale à l’infirmerie, reposait, depuis deux heures à peu près, ce forçat blasé que nous avons présenté à nos lecteurs sous le nom de Gibassier.

Ses blessures pansées – et hâtons-nous de le dire pour rassurer nos lecteurs, ces blessures n’étaient pas dangereuses –, il s’était endormi, écrasé par la fatigue et cédant à ce besoin de sommeil que l’homme éprouve à la suite d’une certaine quantité de sang perdu.

Toutefois, son front était loin d’exprimer cette quiétude et cette sérénité qui sont les anges gardiens du sommeil des honnêtes gens. Il était facile de lire sur le visage de Gibassier les effets d’une lutte intérieure ; le souci de son avenir était écrit en lettres majuscules sur son front haut, vaste, lumineux, et dont les proportions eussent déconcerté les naturalistes et les phrénologues.

Couvrez le visage d’un masque pour en cacher l’expression bassement cupide, et ce front pourra appartenir à un Goethe ou à un Cuvier inconnu.

Il était tourné de face, par rapport à la porte d’entrée, et de dos, par rapport au compagnon qui, assis dans l’angle de la chambre et dans la ruelle du lit, faisait la lecture dans un livre relié en veau, et semblait marmotter des prières pour le salut éternel, ou, du moins, pour le repos momentané du forçat endormi.

Ce n’étaient cependant pas des prières que murmurait ce garde-malade, qui n’était autre – nos lecteurs sans doute l’ont déjà reconnu – que le méridional Carmagnole.

M. Jackal, on se le rappelle, lui avait recommandé tout particulièrement Gibassier, et Carmagnole, chargé de sa garde, l’avait, il faut lui rendre justice, veillé avant son sommeil, et même depuis qu’il dormait, avec la tendresse dévouée d’un frère ou avec la sollicitude non moins attentive d’un garde du commerce.

Cette surveillance n’avait pas, au reste, été difficile à exercer, puisque Gibassier dormait déjà depuis près de deux heures et paraissait devoir dormir encore pendant un certain temps ; c’était même, sans doute, contre les probabilités d’un long sommeil du prisonnier, que Carmagnole avait tiré de sa poche un petit volume à tranche rouge, relié en veau, et intitulé les Sept Merveilles de l’Amour.

Nous ignorons ce que pouvait contenir ce livre, écrit en langue provençale ; disons cependant qu’il semblait faire sur le poétique Carmagnole une agréable impression : sa lèvre inférieure pendait comme celle d’un satyre, son œil étincelait de désirs, et son visage, du crâne au menton, rayonnait de félicité.

En ce moment, la sœur de garde entrouvrit la porte du cabinet, passa doucement la tête, regarda son malade avec une expression de charité toute chrétienne, et se retira en voyant que Gibassier dormait encore.

Quelque minutieuse précaution qu’eût prise la bonne religieuse, le bruit qu’elle fit en refermant la porte réveilla Gibassier, qui avait le sommeil du lièvre ; il ouvrit l’œil gauche et regarda d’abord du côté droit ; puis, enfin, il ouvrit l’œil droit et regarda du côté gauche.

Alors, se croyant seul :

— Ouf ! dit-il en se frottant les yeux et en se mettant sur son séant, j’étais en train de rêver que j’étais écrasé par la roue de la Fortune… Que peut signifier ce rêve ?

— Je vais vous le dire, maître Gibassier, répondit derrière lui Carmagnole.

Gibassier se retourna vivement et aperçut le Provençal.

— Ah ! dit-il, je crois, autant que me permet de me le rappeler le trouble de mes idées, que j’ai eu le plaisir de faire route, cette nuit, en compagnie de Votre Excellence.

— Justement, reprit Carmagnole avec un accent qui ne laissait aucun doute sur son origine.

— C’est à un compatriote que j’ai l’honneur de parler ? demanda Gibassier.

— Je croyais que Votre Seigneurie était du Nord, repartit Carmagnole.

— Oh ! dit philosophiquement Gibassier, la patrie n’est-elle pas le coin de terre où sont nos amis ? Je suis du Nord, c’est vrai ; mais mon pays de prédilection, c’est le Midi. Toulon est, en réalité, ma patrie adoptive.

— Et pourquoi donc l’avez-vous quitté, alors ?

— Que voulez-vous ! reprit Gibassier avec mélancolie, c’est toujours la vieille histoire de l’Enfant prodigue ! J’ai voulu revoir le monde, jouir de la vie ; en un mot, me donner quelques mois de récréation.

— Votre début, cependant, ne me semble pas des plus récréatifs.

— J’ai été victime de ma loyauté !… j’ai cru à l’amitié ; on ne m’y reprendra plus !… Mais vous prétendiez tout à l’heure m’expliquer mon songe ; seriez-vous parent ou allié de quelque magicienne ?

— Non ; mais des études sérieuses que j’ai faites moi-même avec un académicien de Montmartre, qui s’est fort occupé de chiromancie, géomancie et autres sciences exactes, une disposition naturelle au sommeil somnambulique, et un tempérament nerveux m’ont mis à même d’expliquer les songes.

— Alors parlez, cher ami, et expliquez-moi le mien. Je voyais la Fortune venir à moi avec une telle rapidité, que je ne pus me ranger. En me heurtant, elle me renversa, et elle allait me passer sur le corps et m’écraser, quand la bonne sœur Sainte-Barnabée ouvrit la porte et me réveilla. – Qu’est-ce que cela signifie ?

— Rien de plus simple, dit Carmagnole, et un enfant expliquerait la chose aussi bien que moi. Cela signifie purement et simplement qu’à partir d’aujourd’hui, votre fortune va devenir écrasante.

— Oh ! oh ! fit Gibassier, dois-je vous croire ?

— Comme le Pharaon crut Joseph[1], comme l’impératrice Joséphine crut mademoiselle Lenormand[1].

— Mais, s’il en est ainsi, dit Gibassier, permettez-moi de vous offrir une part dans les bénéfices.

— Ce n’est pas de refus, dit Carmagnole.

— Eh bien ! quand commençons-nous à partager ?

— Quand la Fortune vous prouvera que j’ai raison.

— Mais quand me prouvera-t-elle cela ?

— Demain, ce soir, dans une heure peut-être ; qui sait ?

— Pourquoi pas tout de suite, cher ami ? et si la Fortune est à notre disposition, nous serions bien fous de perdre une heure !

— Ne la perdons pas, alors.

— Bon ! et qu’y a-t-il à faire ?

— Appelez la Fortune, et vous allez la voir entrer.

— Vraiment ?

— Parole d’honneur.

— Elle est donc là ?

— C’est-à-dire qu’elle est à la porte.

— Ah ! mon cher monsieur, je suis si moulu de ma chute, que je ne saurais aller lui ouvrir moi-même ; rendez-moi le service d’y aller pour moi.

— Volontiers.

Et Carmagnole, se levant avec le plus grand sérieux, quitta sa place, remit dans sa poche les Sept Merveilles de l’Amour, et, entrouvrant la porte par laquelle la sœur de charité avait passé sa tête, prononça quelques mots que Gibassier n’entendit point et prit pour des paroles cabalistiques.

Après quoi, Carmagnole rentra gravement dans la chambre.

— C’est fait, Votre Honneur, répondit Carmagnole en reprenant sa place.

— La Fortune est convoquée ?

— Elle va venir en personne.

— Oh ! que je regrette donc de ne pouvoir aller au-devant d’elle !

— La Fortune est sans façon, et il est inutile de se déranger pour elle.

— De sorte que nous allons l’attendre… patiemment, dit Gibassier, qui, voyant le sérieux de Carmagnole, commençait à croire que son interlocuteur sortait de la fantaisie.

— Vous ne l’attendrez pas longtemps : je reconnais son pas.

— Oh ! oh ! il me semble qu’elle a des bottes fortes !

— C’est qu’elle a du chemin à faire pour venir jusqu’à vous…

La porte s’ouvrit sur ces derniers mots de Carmagnole, et Gibassier vit entrer M. Jackal en costume de voyage, c’est-à-dire vêtu d’une polonaise et chaussé de bottes fourrées.

Gibassier regarda Carmagnole d’un air qui voulait dire : « Ah ! c’est cela que tu appelles la Fortune, toi ? » Carmagnole comprit, car il répondit avec un aplomb qui commença à faire douter Gibassier :

— La Fortune même !

M. Jackal fit signe à Carmagnole de se retirer, et Carmagnole, obéissant à ce signe, opéra sa retraite, après avoir lancé un coup d’œil affectueux à son associé.

Une fois seul avec Gibassier, M. Jackal regarda autour de lui pour s’assurer s’il n’y avait pas dans la chambre d’autre habitant que Gibassier, et, prenant une chaise, il vint s’asseoir au chevet du lit du malade, et entama la conversation en ces termes :

— Vous vous attendiez sans doute à ma visite, cher monsieur Gibassier ?

— Le nier serait mentir effrontément, mon bon monsieur Jackal ; d’ailleurs, vous me l’aviez promise, et, quand vous promettez une chose, je sais que vous ne l’oubliez pas.

— Oublier un ami serait un crime, répondit sentencieusement M. Jackal.

Gibassier ne répondit point, mais s’inclina en signe d’assentiment. Il était évident qu’il redoutait M. Jackal et se tenait sur la défensive.

De son côté, M. Jackal avait cet air paterne qu’il savait si bien prendre lorsqu’ils s’agissait de confesser ou d’enjôler ce qu’il appelait une pratique.

Ce fut M. Jackal qui prit le premier la parole.

— Comment vous trouvez-vous depuis que nous ne nous sommes vus ?

— Assez mal ; merci.

— N’aurait-on pas eu pour vous tous les soins que j’avais recommandés ?

— Au contraire : je n’ai qu’à me louer de tout ce qui m’entoure, et de vous le premier, mon bon monsieur Jackal.

— Et, ayant à vous louer de tout ce qui vous entoure, vous trouvant dans un bon cabinet bien sec, dans un bon lit bien chaud – et cela, en sortant du fond d’un puits humide et malsain –, vous avez l’ingratitude d’accuser la Fortune !

— Nous y voilà, dit Gibassier.

— Ah ! mon cher monsieur Gibassier, continua le chef de police, que faut-il donc faire pour vous prouver qu’on est votre ami ?

— Monsieur Jackal, répondit Gibassier, je serais indigne de l’intérêt que vous me témoignez si je ne vous donnais pas à l’instant même l’explication de mes paroles.

— Donnez-la-moi donc, dit M. Jackal en prenant avec bruit et volupté une énorme prise de tabac. J’écoute.

— Quand j’ai dit que je me trouvais mal, je savais parfaitement ce que je disais.

— Communiquez moi votre pensée.

— Je me trouve bien pour l’heure présente, mon bon monsieur Jackal.

— Alors, que vous faut-il de plus ?

— J’aimerais à avoir un peu de sécurité pour l’avenir.

— Eh ! mon cher Gibassier, qui est sûr de l’avenir ? La seconde qui vient de s’écouler ne nous appartient plus ; celle qui va venir ne nous appartient pas encore.

— Eh bien, c’est cette seconde qui va venir dont je suis inquiet, je ne vous le cacherai pas.

— Et que craignez-vous ?

— Je trouve l’endroit où je suis délicieux… Relativement à l’endroit d’où je sors, c’est un paradis terrestre ! mais vous connaissez mon caractère capricieux…

— Dites blasé, Gibassier.

— Blasé, si vous voulez. Si bien que je sois ici, je ne pourrai pas plus tôt me bouger, que l’envie me prendra d’en sortir.

— Eh bien ?

— Eh bien, je crains, au moment où me prendra cette fantaisie, de trouver quelque obstacle inattendu qui me forcera de rester ici – ou quelque volonté brutale qui me contraindra d’aller tout autre part que ne serait mon intention.

— Je pourrais vous répondre que, puisque vous vous trouvez bien ici, le mieux serait d’y rester ; mais je connais votre humeur changeante, et je ne veux pas discuter de vos goûts. Je préfère donc vous répondre franchement.

— Oh ! mon bon monsieur Jackal, vous n’avez pas idée avec quel intérêt je vous écoute !

— Alors, laissez-moi vous dire une chose : c’est que vous êtes libre, cher monsieur Gibassier.

— Hein ? fit Gibassier en se soulevant sur son coude.

— Libre comme l’oiseau dans l’air, libre comme le poisson dans l’eau, libre comme l’homme marié quand sa femme est morte !

— Monsieur Jackal !

— Libre comme le vent, comme le nuage, comme tout ce qui est libre, enfin !

Gibassier secoua la tête.

— Comment ! dit M. Jackal, vous n’êtes pas encore content ?… Ah ! par ma foi, vous êtes difficile, alors !

— Je suis libre ? je suis libre ? répéta Gibassier.

— Vous êtes libre.

— J’entends bien ; mais…

— Mais quoi ?

— À quelles conditions, mon bon monsieur Jackal ?

— À quelles conditions ?

— Oui.

— Des conditions, à vous, cher monsieur Gibassier ?

— Pourquoi pas ?

— Moi, vous rendre la liberté à vil prix !

— Le fait est que ce serait abuser de la position.

— Trafiquer de l’indépendance d’un ami de vingt ans, moi, moi, Jackal, qui vous ai jusqu’ici porté tant d’intérêt, que mon intention était de ne jamais vous perdre de vue ; de sorte, que, quand je vous eu perdu de vue, voilà un mois, je fus désespéré ! moi qui ai tout fait pour adoucir vos différentes captivités, moi qui vous ai sauvé depuis ?

— Du puits, vous voulez dire, cher monsieur Jackal.

— Moi qui ai fait veiller sur vous avec une sollicitude toute fraternelle, continua l’homme de police sans s’arrêter au coq-à-l’âne de Gibassier ; moi, abuser de sa position – vous avez dit cette phrase-là, Gibassier ! –, de la position d’un ami dans le malheur ? Ah ! Gibassier ! Gibassier ! vous me faites de la peine !

Et M. Jackal, tirant de sa poche un foulard rouge, le leva à la hauteur de son visage, non point pour essuyer ses larmes, dont les sources semblaient aussi taries que celles du Manzanares[1], mais pour se moucher bruyamment.

Le ton larmoyant avec lequel M. Jackal avait reproché à Gibassier son ingratitude avait attendri celui-ci.

Aussi répondit-il d’une voix dolente et avec la justesse d’intonation d’un comédien à qui l’on donne la réplique :

— Moi, douter de votre amitié, mon bon monsieur Jackal ? moi, mettre en oubli les services que vous m’avez rendus ?… Mais, si j’étais capable d’une pareille ingratitude, je serais un misérable sceptique sans cœur et sans entrailles ! mais alors, je renierais les choses les plus sacrées, les vertus les plus saintes ! Non, Dieu merci, monsieur Jackal, elle fleurit encore dans mon sein, cette plante céleste qu’on appelle l’amitié ! Ne m’accusez donc pas avant de m’avoir entendu ; et, si je vous ai demandé à quelles conditions je devais retrouver ma liberté, croyez que c’est moins par défiance de vous que par défiance de moi-même.

— Allons, essuyez vos larmes et parlez clairement, mon cher Gibassier.

— Ah ! reprit le forçat, je suis un grand pécheur, monsieur Jackal.

— Eh ! mon Dieu ! l’Écriture ne dit-elle pas que le plus grand saint pèche sept fois dans un jour[1] ?

— Il y a des jours où j’ai péché quatorze fois, monsieur Jackal.

— Vous ne serez canonisé qu’à moitié.

— Oh ! il faudrait pour cela que je n’eusse commis que des péchés.

— Oui, vous avez commis des fautes.

— Ah ! si je n’avais commis que des fautes…

— Vous êtes plus grand pécheur que je ne le supposais, Gibassier.

— Hélas !

— Seriez-vous bigame, par hasard ?

— Qui est-ce qui n’est pas un peu bigame et même polygame ?

— Vous avez peut-être tué monsieur votre père et épousé madame votre mère, comme Œdipe ?

— Tout cela peut arriver par accident, monsieur Jackal, et la preuve, c’est qu’Œdipe ne se croit pas coupable pour cela, puisque M. de Voltaire lui fait dire :

Inceste, parricide, et pourtant vertueux !

— Tandis que vous, c’est tout le contraire : vous n’êtes pas vertueux, quoique vous ne soyez ni inceste ni parricide.

— Monsieur Jackal, je vous l’ai dit, c’est moins le passé qui m’inquiète que l’avenir.

— Mais d’où diable vous vient donc cette défiance de vous-même, mon cher Gibassier ?

— Eh bien, s’il faut que je vous le dise, j’ai peur d’abuser de ma liberté dès qu’elle me sera rendue.

— De quelle façon ?

— De toutes façons, monsieur Jackal.

— Mais entre autres ?

— J’ai peur d’entrer dans quelque conspiration.

— Ah ! vraiment ?… Diable ! c’est sérieux ce que vous me dites là, Gibassier.

— On ne peut plus sérieux.

— Voyons, expliquez-vous…

Et M. Jackal s’accommoda sur sa chaise de manière à indiquer que la conférence allait durer un certain temps.

q

Page 1