Chapitre 129 Mignon.
Nos lecteurs se rappellent probablement que nous avons laissé M. Jackal et Carmagnole emportés par le galop de quatre chevaux, brûlant le pavé, sous le fouet de deux postillons.
Laissons M. Jackal et Carmagnole courir en poste sur la route d’Allemagne ; mettons entre eux et nous la frontière de France, et revenons à cette maison de la rue de l’Ouest, devant laquelle nous avons vu s’arrêter, un matin, la voiture armoriée de la princesse Régina de Lamothe-Houdon.
Faisons comme elle, entrons sous la voûte de la porte cochère ; mais, au lieu de nous arrêter là comme elle, montons les trois étages d’une maison nouvellement bâtie, et arrêtons-nous en face d’une porte garnie de clous et sculptée comme une porte arabe.
Maintenant, agissons en amis, tournons le bouton sans frapper, et nous nous trouverons sur le seuil de l’atelier de notre ancienne connaissance, Pétrus Herbel.
C’était un adorable atelier que celui de Pétrus ; atelier de peintre d’abord, mais aussi de musicien, de poète et de prince ; car le vulgaire se trompe en pensant que les peintres ont le privilège exclusif des ateliers. Dès cette époque, tout ce qui pense, tout ce qui compose, tous les manœuvres de l’esprit, en un mot, se sentaient à l’étroit dans ces espèces de ratières qu’on appelle des cabinets de travail. Il semble que, pour s’élever à sa véritable hauteur, la pensée, cette esclave reine, a besoin, comme les grands aigles, d’espace et d’air. Or, un temps sera, nous l’espérons, où les propriétaires, devenus eux-mêmes des gens d’esprit, comprendront le bienfait des ateliers et forceront les locataires qui ne le comprendraient pas encore à les habiter par ton, sinon par préférence ou par besoin.
À cette époque où l’atelier pittoresque succédait à peine à l’atelier classique, celui de Pétrus pouvait être pris pour type du logement d’un Raphaël de la nouvelle école.
Nous avons dit, d’ailleurs, que c’était un atelier qui pouvait également convenir à un peintre, à un musicien, à un poète et à un prince.
Le lecteur nous est témoin que nous avons nommé le prince le dernier, la noblesse du génie étant, à notre avis, plus vieille même que celle de M. le comte de Mérode, qui prétend descendre de Mérovée, même que celle de M. le duc de Lévis, qui prétend être parent de la Vierge ! Nous ne contestons pas ces deux descendances ; mais la noblesse de Shakespeare et de Dante est bien autrement antique et respectable, à notre avis. L’un descend d’Homère ; l’autre de Moïse.
En entrant chez Pétrus, on était étonné, surpris, charmé. Tous les sens tressaillaient, car tous les sens étaient éprouvés à la fois : l’ouïe, par les gémissements de l’orgue ; l’odorat, par le parfum du benjoin et de l’aloès brûlant dans des cassolettes turques ; la vue, par l’aspect des mille objets divers qui tiraient l’œil de tous côtés.
C’étaient des prie-Dieu du XIVe siècle avec des sculptures à clochetons, des peintures roides et à couleurs vives, chefs-d’œuvre du règne de Charles IV, de Louis XI et de Louis XII, dont on ne connaît pas plus les auteurs qu’on ne connaît les architectes et les statuaires de nos plus belles cathédrales ; c’étaient des bahuts de la renaissance, de Henri III et de Louis XIII, avec des incrustations d’écaille, de nacre et d’ivoire ; c’étaient des statuettes détachées des tombeaux des ducs de Bourgogne ou de Berry, moines priant, saintes mélancoliques, saints Georges et saints Michel domptant des dragons, les uns peints comme les apôtres de la Sainte-Chapelle, les autres dorés comme les évangélistes de Montréal ; c’étaient, suspendues au plafond, des cages hollandaises comme on en voit aux fenêtres des femmes de Miéris, des lampes de cuivre aux becs contournés comme on en trouve dans les intérieurs de Gérard Dow ; c’étaient des armes de toutes les espèces, de toutes les époques, de tous les pays, depuis la framée des rois chevelus jusqu’à ces belles et bonnes carabines qui, à cette époque, commençaient à sortir des ateliers de Devisme, depuis le casse-tête primitif, l’arc et les flèches empoisonnées des sauvages de la Nou-velle-Zélande, jusqu’aux sabres recourbés des pachas turcs et les pistolets à crosse d’argent ciselé des soldats arnautes ; c’étaient, au milieu de tout cela, soutenus par des fils invisibles qui leur donnaient l’air de voler de leurs propres ailes, des oiseaux de mer et de terre, d’Europe et d’Afrique, d’Amérique et d’Asie, de toutes tailles et de toutes couleurs, depuis le gigantesque albatros, qui se laisse tomber des nues sur sa proie comme un aérolithe, jusqu’à l’oiseau-mouche, qui semble une escarboucle ou un saphir emporté par le vent ; puis des plâtres, reproduction des chefs-d’œuvre de Phidias et de Michel-Ange, de Praxitèle et de Jean Goujon, des torses moulés sur nature, des bustes d’Homère et de Chateaubriand, de Sophocle et de Victor Hugo, de Virgile et de Lamartine ; enfin, sur tous les murs, des études d’après Le Poussin, Rubens, Vélasquez, Rembrandt, Watteau, Greuze, des esquisses de Scheffer, de Delacroix, de Boulanger et d’Horace Vernet.
Quand l’œil étonné, inquiet même à l’aspect de tant d’objets divers, se laissait guider par l’oreille, et cherchait l’instrument et le musicien dont les sons mélodieux et les doigts savants emplissaient l’appartement de flots d’harmonie, le regard pénétrait dans l’enfoncement d’une fenêtre aux vitraux de couleur, dont l’embrasure servait de cadre à un orgue, et il s’arrêtait sur un jeune homme de vingt-huit à trente ans, au visage pâle, aux traits mélancoliques, qui laissait errer ses doigts sur le clavier en improvisant des accords d’un sentiment exquis mais d’une tristesse profonde.
Ce musicien, cette espèce de maître Wolfram, c’est notre ami Justin. Depuis plus d’un mois, il a demandé à tout le monde des nouvelles de Mina, et, malgré les promesses de Salvator, il n’a rien appris.
Il semble attendre, pour en faire la musique, des vers qu’un autre jeune homme compose ou plutôt traduit. Cet autre jeune homme, au teint basané, aux cheveux crépus, à l’œil intelligent, aux lèvres charnues et sensuelles, c’est notre poète Jean Robert. Il pose et traduit tout à la fois.
Il pose pour un tableau de Pétrus et traduit des vers de Goethe.
En face de lui, est une adorable enfant de quatorze ans à peine, avec un de ces costumes de fantaisie qu’elle aime tant à porter, des sequins d’or au cou et sur le front, une écharpe rouge autour de la taille, une robe à fleurs d’or et de charmants petits pieds nus, des yeux de velours, des dents de perle et des cheveux d’ébène tombant jusqu’à terre.
C’est Rose-de-Noël dans le costume de Mignon.
Elle danse, pour son vieil ami Wilhelm Meister, la danse des œufs, qu’elle a refusé de danser dans la rue pour son premier maître.
Wilhelm Meister compose pendant qu’elle danse, la regarde, sourit, et en revient à ses vers.
Nous avons dit que Wilhelm Meister, c’était notre poète.
À côté de Rose-de-Noël, couché à terre, et expliquant le sourire mélancolique de l’enfant, est cet autre petit Mohican du bon Dieu que nous avons vu chez le maître d’école et chez la Brocante, Babolin, vêtu d’un costume de baladin espagnol. Il complète le merveilleux tableau de genre que Pétrus est en train de fixer sur la toile et qui tient, comme art, le milieu entre un Isabey et un Decamps.
Pétrus est toujours ce jeune homme moitié artiste, moitié aristocrate, à la belle et noble figure que nous connaissons. Seulement, cette figure est couverte d’un voile de tristesse profonde qu’attriste encore, au lieu de l’égayer, le sourire amer qui passe de temps en temps sur ses lèvres.
Ce sourire amer, c’est la pensée intérieure et inconnue qui éclate ; elle n’a rien de commun avec ce qu’il fait ni avec ce qu’il dit.
Ce qu’il fait, nous le répétons, c’est un tableau représentant Mignon dansant, devant Wilhelm Meister, la danse des œufs.
Ce qu’il dit, c’est :
— Eh bien, Jean Robert, cette chanson de Mignon est-elle achevée ? Tu vois bien que Justin attend.
Ce à quoi il pense, ce qui fait qu’un sourire amer se dessine sur ses lèvres, c’est qu’à cette heure même où il achève son tableau, auquel il travaille depuis trois semaines, où il demande à Jean Robert : « As-tu fini ? », où il essuie avec un mouchoir de batiste son front où perle la sueur, c’est qu’à cette heure même, disons-nous, la belle Régina de Lamothe-Houdon épouse le comte Rappt à l’église Saint-Germain-des-Prés.
Maintenant, vous le voyez, il y a cependant une certaine analogie entre ce qui se passe et le tableau que fait Pétrus.
Rose-de-Noël, qui pose pour Mignon, c’est un souvenir de cette belle Régina, qu’il aime d’un si profond amour et qui lui échappe en ce moment même pour jamais. Un instant, la vie sombre de la pauvre petite bohémienne s’est éclairée au reflet éclatant de la vie de Régina. Pour avoir un prétexte de s’occuper, ne fût-ce qu’indirectement, de la fille du maréchal, de la femme du comte Rappt – car Régina va être la femme de son rival –, Pétrus a cherché cette Rose-de-Noël dont il avait déjà esquissé le portrait sans la connaître ; il l’a trouvée, et, avec l’aide de Salvator, l’a enfin décidée à venir poser chez lui.
Et, vous le voyez, Rose-de-Noël pose, enchantée du beau costume que lui a fait faire Pétrus, et regardant avec ses grands yeux étonnés et ravis cette magique reproduction de sa personne sur la toile.
Il faut le dire aussi, aucun peintre, aucun poète, ni Pétrus, qui voulait reproduire son image, ni Goethe, qui l’avait rêvée, personne n’eût pu imaginer, et encore moins formuler une Mignon semblable à celle que Pétrus avait là sous les yeux.
Imaginez la misère enfant, ou plutôt l’enfance misérable, avec sa beauté naïve, son insouciance d’or, et, cependant, à travers cette beauté et cette insouciance, je ne sais quoi de mélancolique et de songeur.
Vous rappelez-vous cette fiévreuse beauté, cette grelottante jeune fille assise dans la barque de ce beau tableau d’Hébert qu’on appelle la Malaria ?...
Non, n’imaginez rien, ne supposez rien ; voyez avec les yeux de votre imagination, et vous verrez mieux qu’il ne nous est donné de vous faire voir.
Maintenant, à qui ressemblait cette Mignon de Pétrus ?
C’était difficile à dire.
Si Rose-de-Noël eût été consultée, elle eût dit certainement, en voyant la petite bohémienne du tableau, que la Mignon de Pétrus ressemblait à la fée Carita ou plutôt à mademoiselle de Lamothe-Houdon.
Tandis que – expliquez la chose comme vous voudrez, lecteurs –, si Régina eût été interrogée, elle eût trouvé incontestablement que cette Mignon ressemblait à Rose-de-Noël.
D’où vient cela ?
C’est que Pétrus regardait Rose-de-Noël et pensait à Régina. Or, c’était en regardant Rose-de-Noël et en pensant à Régina qu’il venait de dire à Jean-Robert : « Eh bien, Jean Robert, cette chanson de Mignon est-elle achevée ? Tu vois bien que Justin attend. »
— La voici, dit Jean Robert.
Justin se tourna à moitié sur son tabouret, Pétrus abaissa son appuie-main et sa palette sur son genou, Rose-de-Noël alla regarder par-dessus l’épaule de Jean Robert les pattes de mouche raturées qui représentaient les trois couplets de la chanson de Mignon, si populaire en Allemagne, et Babolin se souleva sur ses coudes.
— Lis ; nous écoutons, dit Pétrus.
Jean Robert lut :
Connais-tu le pays où les citrons fleurissent,
Où l’orange jaunit sous son feuillage vert,
Où les jours sont de flamme, où les nuits
/ s’attiédissent,
Où règne le printemps en exilant l’hiver ?
Ce doux pays où croît le myrte solitaire,
Où le laurier grandit dans un air embaumé,
Dis-moi, le connais-tu ? Non ? Eh bien, c’est la
/ terre
Où je veux retourner avec toi, bien-aimé !
Connais-tu la maison où s’ouvrit ma paupière,
Où ces dieux de granit qui faisaient mon effroi,
En me voyant rentrer, de leurs lèvres de pierre
Murmureront : « Enfant, qu’avait-on fait de toi ? »
Chaque nuit, comme un phare, en mon rêve étincelle
Sa vitre, qui s’allume au couchant enflammé.
Cette maison, dis-moi, la connais-tu ? C’est celle
Où j’aurais voulu vivre avec toi, bien-aimé !
Connais-tu la montagne où l’avalanche brille,
Où la mule chemine en un sentier brumeux,
Où l’antique dragon rampe avec sa famille,
Où bondit sur les rocs le torrent écumeux ?
Cette montagne, il faut la franchir dans la nue,
Car c’est de son sommet que le regard charmé
Découvre à l’horizon la terre bien connue
Où je voudrais mourir avec toi, bien-aimé !
À ce dernier vers, Justin poussa un soupir, Rose-de-Noël essuya une larme, et Pétrus tendit la main à Jean Robert.
— Ah ! donnez-moi ces vers bien vite, dit Justin ; je crois que je ferai là-dessus de la bonne musique.
— Et vous m’apprendrez à les chanter, n’est-ce-pas ? dit Rose-de-Noël.
— Sans doute.
Pétrus allait dire aussi quelque chose, lorsqu’on frappa à la porte trois coups espacés d’une certaine façon.
— Ah ! dit Pétrus en pâlissant, c’est Salvator.
Puis, d’une voix à laquelle il essayait de rendre sa fermeté :
— Entrez, dit-il.
On entendit alors la voix de Salvator qui disait :
— Couche là, Roland !
Puis la porte s’ouvrit et Salvator parut avec son costume de commissionnaire. Roland resta couché sur le palier en dehors de la porte.
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