Chapitre 130 Le rendez-vous.
Salvator s’avança lentement, et, à mesure qu’il s’avançait, Pétrus se levait comme malgré lui.
— Eh bien, demanda Pétrus, est-ce fini ?
— Oui, répondit Salvator.
Pétrus chancela.
Salvator s’avança rapidement comme pour le soutenir ; Pétrus vit l’intention et s’efforça de sourire.
— Inutile ; je savais que cela devait arriver, dit-il.
Et il passa encore une fois son mouchoir de batiste sur son front humide.
— J’ai quelque chose à vous dire, continua Salvator à voix basse.
— À moi ? demanda Pétrus.
— À vous seul.
— Venez dans ma chambre, alors.
— Te gênons-nous, Pétrus ? demanda Jean Robert.
— Allons donc !… J’ai à causer avec M. Salvator ; je passe dans ma chambre ; restez ici, vous autres. Justin a sa musique à faire.
Et il entra le premier dans sa chambre, en faisant signe à Salvator de le suivre et en lui laissant le soin de refermer la porte. Puis, là, comme s’il était arrivé à la fin de ses forces, Pétrus se laissa tomber sur un fauteuil en s’écriant :
— Oh ! elle, elle, cet ange ! la femme de ce misérable ! Il n’y a donc pas de Providence en ce monde !
Salvator regarda un instant le jeune homme, qui, la tête entre ses mains, retenant à peine ses sanglots, tressaillait convulsivement.
Il se tenait debout devant lui et son œil exprimait une profonde pitié.
Cet homme devait connaître la mesure de toutes les souffrances pour les avoir épuisées.
Alors il tira lentement de sa poche une lettre finement pliée dans une enveloppe de papier satiné, et, la présentant à Pétrus avec une certaine hésitation :
— Tenez, dit-il.
Pétrus écarta ses mains de son visage, secoua la tête, et ramena sur Salvator ses yeux un instant hagards.
— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.
— Vous le voyez, une lettre.
— Une lettre de qui ?
— Je l’ignore.
— Mais enfin, où vous l’a-t-on remise ?
— En face de l’hôtel de Lamothe-Houdon.
— Qui vous l’a remise ?
— Une femme de chambre qui cherchait un commissionnaire et qui m’a trouvé là.
— Cette lettre est pour moi ?
— Voyez : « À Monsieur Pétrus Herbel, rue de l’Ouest. »
— Donnez.
Pétrus prit vivement la lettre des mains de Salvator, jeta un regard sur l’adresse, et, devenant pâle comme un mort :
— Son écriture ! s’écria-t-il ; une lettre d’elle, à moi, aujourd’hui ?
— Je m’en doutais, dit Salvator.
— Oh ! mon Dieu ! que peut-elle donc m’écrire ?
Salvator indiqua la lettre avec un geste qui voulait dire : « Lisez. »
Pétrus décacheta la lettre en tremblant ; elle ne contenait que deux lignes : ces deux lignes, il essaya à plusieurs reprises de les lire, mais un nuage de sang voilait ses yeux.
Enfin, avec un violent effort, en se rapprochant de la fenêtre pour concentrer sur le papier les derniers rayons du jour qui commençait à s’éteindre, il parvint à lire ces deux lignes.
Sans doute elles contenaient quelque chose de bien étrange, car, à deux fois différentes, il reprit :
— Mais non, mais non, impossible ! cela n’y est pas, c’est une hallucination.
Enfin, saisissant Salvator par le bras :
— Écoutez, lui dit-il, tout à l’heure je vous donnerai cette lettre à lire afin que vous me disiez si je suis fou ou si j’ai mon bon sens ; mais, en attendant, dites-moi la vérité… Quelque incident imprévu que vous ne connaissiez pas vous-même a fait manquer le mariage ?
— Non, dit Salvator.
— Ils sont mariés ?
— Oui.
— Vous les avez vus ?
— Je les ai vus.
— À l’autel ?
— À l’autel.
— Vous avez entendu le prêtre les bénir ?
— J’ai entendu le prêtre les bénir. Ne m’aviez-vous pas dit d’aller là, et de ne perdre aucun détail de la cérémonie, de les suivre jusqu’à l’hôtel de Lamothe-Houdon, et de ne revenir qu’à la nuit vous rendre compte de tout ?
— C’est vrai, mon ami, et, avec votre admirable bonté, vous avez consenti.
— Si je vous raconte un jour mon histoire, dit Salvator avec un doux et triste sourire, vous comprendrez que tout homme qui souffre peut disposer de moi comme d’un frère.
— Merci… Alors vous l’avez vue ?
— Oui.
— Toujours bien belle, n’est-ce pas ?
— Mais bien pâle ; plus pâle encore que vous, peut-être.
— Pauvre Régina !
— Lorsqu’elle est descendue de voiture, à la porte de l’église, ses genoux ont plié sous elle, et j’ai cru qu’elle allait tomber ; son père l’a cru aussi, car il s’est avancé pour la soutenir.
— Et M. Rappt ?
— Il s’est avancé de son côté ; mais elle s’est éloignée de lui en se jetant pour ainsi dire au bras du maréchal. M. Rappt a donné le bras à la princesse.
— Alors vous avez vu sa mère ?
— Oui, une étrange créature, allez ! belle encore, et qui a dû être magnifique ; une pâleur singulière, comme si du lait, au lieu du sang, coulait dans ses veines, pliant sous elle-même, inhabile à marcher comme les femmes chinoises dont on a brisé les pieds, inquiète et clignotant des yeux à la vue du soleil comme un oiseau de nuit.
— Mais elle, Régina ?
— Eh bien, cette marque de faiblesse est la seule que je lui aie vu donner. Par un effort suprême de sa volonté, elle est redevenue à l’instant même cette jeune fille maîtresse d’elle-même que vous connaissez ; elle s’est avancée d’un pas assez ferme jusqu’au chœur, où deux fauteuils et deux coussins de velours rouge aux armes de Lamothe-Houdon attendaient les deux futurs époux. Tout le faubourg Saint-Germain était là ; et, au milieu de tout cela, ses trois amies de Saint-Denis, priant pour celle qui avait tant besoin de prières.
Pétrus prit ses cheveux à pleines mains.
— Oh ! la pauvre créature ! dit-il, sera-t-elle malheureuse !
Puis, faisant un effort :
— Après ? demanda-t-il.
— Après, la messe a commencé : c’était une messe solennelle. Le prêtre a fait un long discours pendant lequel deux ou trois fois Régina a regardé autour d’elle ; on eût dit qu’elle avait à la fois la crainte et l’espérance que vous fussiez là.
— Qu’aurais-je été y faire ? demanda Pétrus avec un soupir. Un instant – comme les hommes qui ont fumé de l’opium ou mangé du hachisch – j’ai fait un rêve, un rêve délicieux… Je suis réveillé, et vous voyez la réalité, mon ami !
Pétrus se leva, fit quelques tours dans sa chambre, et, revenant en face de Salvator :
— Mais cette lettre ? dit-il ; par grâce, mon cher Salvator, comment vous a-t-elle été remise ?
— Pendant le discours du prêtre, j’ai regagné le boulevard des Invalides et j’ai attendu le retour des époux ; à deux heures, ils sont rentrés. Là encore, en descendant de voiture, Régina a regardé autour d’elle. – C’était vous qu’elle cherchait encore des yeux, j’en suis sûr ; c’est moi que ses yeux ont rencontré. – M’a-t-elle reconnu ? C’est probable ; mais il m’a semblé qu’elle me faisait un signe. Peut-être me trompé-je…
— Vous croyez que c’était moi qu’elle espérait voir ?
— C’était vous. – J’ai attendu… j’ai attendu pendant une heure, pendant deux heures. Quatre heures ont sonné aux Invalides. Alors la petite porte placée à côté de la grille s’est ouverte ; une femme de chambre est sortie et a regardé autour d’elle. J’étais caché derrière un arbre ; j’ai deviné que c’était moi qu’elle cherchait et je me suis montré. Je ne me trompais pas ; elle a tiré une lettre de sa poche, et vivement : « Cette lettre à son adresse », a-t-elle dit ; puis elle est rentrée. J’ai lu votre nom et je suis accouru.
— Eh bien, dit Pétrus, maintenant, voulez-vous voir ce que contient cette lettre ?
— Si vous me jugez digne de partager votre secret, et si vous me croyez capable de vous rendre un service, oui.
— Eh bien, dit Pétrus en présentant la lettre à Salvator, lisez, mon ami, et dites-moi si j’ai mal vu ou si je suis fou.
Salvator s’approcha à son tour de la fenêtre, car le jour baissait de plus en plus, et lut à demi-voix :
« Promenez-vous ce soir, de dix à onze heures, devant l’hôtel ; quelqu’un ira vous prendre, et vous introduira chez moi.
« Je vous attendrai.
« Régina. »
— Il y a donc bien cela ? répéta Pétrus, qui avait écouté avec plus d’attention que le condamné qui écoute la lecture de sa grâce.
— Il y a mot pour mot ce que je viens de vous lire, Pétrus.
— Eh bien, que pensez-vous de ce rendez-vous ?
— Je pense qu’il s’est passé quelque chose de terrible dans cette maison, que Régina a besoin d’un défenseur, et que, vous tenant pour un brave cœur et pour un honnête homme, elle a jeté les yeux sur vous.
— C’est bien, dit Pétrus ; ce soir, à dix heures, je serai devant l’hôtel.
— Avez-vous besoin de moi ?
— Merci, Salvator.
— Eh bien, allez ; mais faites-moi une promesse.
— Laquelle ?
— C’est de ne prendre aucune arme.
Pétrus réfléchit un instant.
— Vous avez raison, dit-il ; j’irai complètement désarmé.
— Bien ! du calme, de la prudence, du sang-froid.
— J’en aurai ; mais rendez-moi un service.
— Dites.
— Emmenez Jean Robert et Justin, mettez en voiture Babolin et la petite Rose-de-Noël ; j’ai besoin d’être seul.
— Soyez tranquille ; je me charge de tout.
— Vous reverrai-je demain matin ?
— Le désirez-vous ?
— Oui, ardemment… bien entendu, cependant, que je ne vous dirai du secret que la partie dont je pourrai disposer.
— Mon ami, un secret vaut toujours mieux dans un seul cœur que dans deux ; gardez donc le vôtre si vous pouvez ; un proverbe arabe dit : « La parole est d’argent, mais le silence est d’or. »
Et, serrant la main de Pétrus, Salvator rentra dans l’atelier juste au moment où Roland, qui s’ennuyait probablement de l’absence de son maître, et le sentant se rapprocher de lui, poussait une sorte de tendre gémissement et grattait à la porte de l’atelier avec la même délicatesse qu’un courtisan du XVIIe siècle eût gratté à la porte de Louis XIV.
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