‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 47 sur 70 · Chapitre 131 Où Jean Robert donne sa langue au chien.

Chapitre 131 Où Jean Robert donne sa langue au chien.

Au moment où Salvator rentrait dans l’atelier, Justin venait de trouver la dernière note du chant de Mignon : on avait allumé les candélabres de l’orgue, et, prêt à chanter, le compositeur appuyait ses doigts sur le clavier et son pied sur la pédale.

Mais, aux premiers accords que le musicien tira de l’instrument, aux premières notes que sa voix fit entendre, Roland, soit qu’il aimât, soit qu’il détestât la musique, commença un accompagnement de cris plaintifs et de grattements acharnés qui rendaient impossible d’entendre une seule mesure.

— Mais, dit Jean Robert, n’est-ce donc pas Roland qui est à la porte ?

— Si fait, dit Salvator.

— Faites-le entrer.

— Ah ! oui, faites-le entrer ; je veux le voir, dit Rose-de-Noël.

— Babolin, va ouvrir à Roland.

Babolin, enchanté de faire la connaissance du chien de Salvator, courut à la porte et ouvrit en disant :

— Viens, Roland !

Roland n’avait pas besoin de cette invitation ; en deux bonds, il fut près de Salvator. Mais, tout à coup, au lieu de caresser son maître, comme il semblait s’y apprêter, il s’arrêta et tourna ses regards vers Rose-de-Noël.

— Eh bien, Roland, demanda Salvator, qu’y a-t-il donc ? Et toi, qu’as-tu, Rose-de-Noël ?

Cette demande était faite, comme on le voit, de compte à demi au chien et à l’enfant.

En effet, le regard du chien était devenu extraordinaire, flamboyant, magique en quelque sorte, et celle sur laquelle le regard de Roland s’arrêtait fixait à son tour sur le chien deux yeux étonnés, étranges, hagards pour ainsi dire, et dont le rayon se croisait avec celui qui jaillissait des yeux de l’animal.

Deux ennemis prêts à s’élancer l’un sur l’autre ne se regardent pas d’un œil plus fixe et plus enflammé ; et, cependant, ce n’était point la colère, c’était l’étonnement qui brillait dans les yeux du chien ; ce n’était point la haine, c’était une sorte de crainte joyeuse qui brillait dans les yeux de la petite fille.

Les yeux de la petite fille semblaient dire : « Oh ! mon bon chien, est-ce bien toi ? »

Les yeux du chien disaient : « Est-ce bien toi, petite fille ? »

Puis, tout à coup, comme si la reconnaissance était suffisamment faite, et comme si Roland ne doutait plus, au moment où Rose-de-Noël tendait les bras vers lui, il bondit vers Rose-de-Noël.

Le chien et l’enfant se rencontrèrent et roulèrent à terre, l’enfant ayant les bras passés autour du cou du chien.

Quoique Salvator connût bien le doux caractère de Roland, il crut à une folie comme les chiens en ont parfois, et poussa un cri en même temps que, frappant du pied, il disait d’une voix impérative :

— Ici, Roland !

On sait si Roland comprenait et aimait son maître ; on sait s’il lui obéissait aveuglément, à lui, qui était non seulement son maître, mais encore son sauveur. Eh bien ! Roland n’entendit rien, ne comprit rien : il ouvrit sa gueule énorme comme pour dévorer l’enfant.

Justin et Jean Robert crurent le chien enragé.

Chacun d’eux sauta sur une arme et se précipita vers l’animal.

Mais Rose-de-Noël devina leur intention.

— Oh ! s’écria-t-elle, ne faites pas de mal à Brésil ! Personne ne pouvait comprendre ce cri, mais chacun pouvait voir que la petite fille ne courait aucun danger.

D’ailleurs, le chien venait de se coucher près d’elle et se roulait sur ses pieds avec des hurlements de joie qui firent sortir Pétrus de sa chambre.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il.

— Quelque chose d’étrange, dit Salvator, mais sans aucun danger.

— Mais voyez donc votre chien, Salvator !

— Oui, je le vois.

Il fit signe à Pétrus de se taire, et à Jean Robert et à Justin de s’éloigner. Babolin battit en retraite de son côté. L’enfant et le chien restèrent seuls au milieu de l’atelier. C’était à qui des deux pousserait les plus joyeux cris.

— Oh ! mon beau, mon bon, mon cher Brésil ! disait la petite fille, c’est donc toi ! te voilà donc ! tu m’as donc reconnue ?... Moi aussi, je te reconnaissais !

Et le chien, de son côté, répondait par des cris, des hurlements, des culbutes qui indiquaient que sa joie n’était pas moindre que celle de l’enfant.

Il y avait à la fois quelque chose de touchant et de terrible dans cette scène.

Tout à coup, Salvator, qui avait inutilement appelé le chien du nom de Roland, eut l’idée de l’appeler Brésil, comme avait fait la petite fille.

Brésil se retourna.

— Brésil ! répéta Salvator.

Brésil, d’un bond, fut près de son maître, se dressant sur ses pattes de derrière, lui appuyant les pattes de devant sur les épaules et secouant sa tête avec une expression de bonheur qu’on n’eût jamais cru que pouvait rendre la physionomie d’un chien.

Puis, prenant Salvator à belles dents par sa veste de velours, il le tira du côté de Rose-de-Noël.

— Brésil ! Brésil ! répétait l’enfant en frappant ses mains l’une dans l’autre.

— Mais tu te trompes, Rose-de-Noël, dit Salvator avec intention. Mon chien ne s’appelle pas Brésil ! Il s’appelle Roland.

— Ah bien, oui ! Voyez plutôt : viens ici, Brésil ! Et de nouveau le chien quitta son maître et bondit vers l’enfant. Il n’y avait pas à demeurer dans le doute : Rose-de-Noël et Brésil s’étaient vus, Rose-de-Noël et Brésil s’étaient connus.

Mais quand ?

Sans doute, à cette époque que Rose-de-Noël ne se rappelait jamais sans épouvante, et dont les événements avaient produit sur elle une si profonde impression, que ces événements, même à Salvator, son meilleur ami, elle n’avait jamais voulu les raconter.

La curiosité de tous ceux qui assistaient à cette scène, et même celle de Pétrus, si préoccupé qu’il fût de sa propre situation, était vivement excitée.

Jean Robert voulait adresser quelque questions à Rose-de-Noël ; mais Salvator lui saisit la main et lui fit signe de se taire.

Il se rappelait cette exclamation échappée à Rose-de-Noël dans son délire : « Oh ! ne me tuez pas, madame Gérard ! »

Il se rappelait que la Brocante lui avait dit avoir trouvé un soir Rose-de-Noël fuyant à travers champs à la hauteur du village de Juvisy ; elle était vêtue d’une robe blanche couverte de sang qui coulait d’une blessure qu’un instrument tranchant lui avait faite au cou.

Il se rappelait, enfin, en rapprochant les époques, que, le même jour ou le lendemain, il avait, en chassant dans la plaine de Viry, trouvé sur le bord d’un fossé un chien percé d’une balle, qu’il avait pansé ce chien, l’avait guéri ; et, ne sachant quel nom lui donner après sa guérison, l’avait baptisé du nom de Roland.

Or, voilà que Roland s’appelait Brésil de son vrai nom, et que Brésil connaissait Rose-de-Noël.

Restait à savoir s’il y avait quelque rapport entre Brésil et cette madame Gérard qui, si l’on en croyait les cris de délire de l’enfant, avait voulu tuer Rose-de-Noël.

Toutes ces réflexions passèrent rapides comme la pensée dans l’esprit de Salvator.

— Eh bien, soit ! dit-il à Rose-de-Noël, Roland ne s’appelle pas Roland, il s’appelle Brésil.

— Mais certainement qu’il s’appelle Brésil.

— Je le crois. Seulement, peux-tu me dire où tu as connu Brésil.

— Où j’ai connu Brésil ? répondit Rose-de-Noël en pâlissant.

— Oui, peux-tu me le dire ?

— Non, non, répondit l’enfant, pâlissant de plus en plus, non, je ne le peux pas.

— Eh bien, dit Salvator, je le sais, moi !

— Vous le savez, fit Rose-de-Noël en ouvrant ses yeux d’une grandeur double de leur grandeur ordinaire.

— Oui ; c’est chez…

— Ne le dites pas, mon bon ami Salvator ! ne le dites pas ! s’écria l’enfant.

— C’est chez madame Gérard.

Rose-de-Noël jeta un cri, chancela, et se laissa aller presque évanouie dans les bras de Salvator.

Brésil jeta un hurlement lugubre…

Si lugubre, que ceux qui étaient là sentirent un frisson passer dans leurs veines. Quant à Rose-de-Noël, son front s’était couvert de sueur, et ses lèvres étaient devenues violettes. Salvator s’effraya lui-même de l’effet qu’il avait produit.

— Allons, dit-il, il faut mettre cette petite dans un fiacre avec Babolin et la reconduire chez elle. Qui s’en charge ?

— Moi ! dirent à la fois Jean Robert et Justin ; mais pourquoi pas vous ?

— Moi, j’ai autre chose à faire.

— Puis-je aller avec vous ?… demanda Jean Robert à Salvator.

— Où cela ?

— Où vous allez.

— Non.

— Je crois, cependant, qu’il y a quelque chose comme un roman dans ce qui vient de se passer là.

— Quelque chose de mieux qu’un roman, mon poète : il y a une histoire, et qui m’a l’air même d’une terrible histoire !

— La saurons-nous, cette histoire ?

— C’est probable, puisque vous y jouez un rôle.

— Mon cher Salvator, dit Justin, n’oubliez point que le cœur d’un de vos amis souffre, et si, au milieu de tout cela, vous apprenez quelque nouvelle de ma pauvre chère Mina…

— Soyez tranquille, Justin ; vous êtes, vous et Mina, dans ce coin de ma pensée où je mets mes plus chers amis.

Et, donnant la main à Pétrus en même temps qu’il échangeait avec lui un signe d’intelligence, il prit Rose-de-Noël dans ses bras – car, quoique revenue à moitié à elle, l’enfant était incapable de marcher –, descendit avec elle les trois étages, la mit dans un fiacre qu’alla chercher Jean Robert, et, sous la garde de Babolin et des deux jeunes gens, la renvoya chez elle.

— Comprenez-vous quelque chose à ce qui vient de se passer, Justin ? demanda Jean Robert.

— Non ; et vous ?

— Absolument rien ! Aussi, comme il est dit dans les jeux innocents, je donne ma langue au chien ; bonne affaire pour Brésil !

Brésil avait voulu d’abord monter dans la voiture avec la petite Rose-de-Noël, puis il avait voulu la suivre ; mais, chaque fois, Salvator l’avait retenu, et, chose singulière ! plutôt avec le raisonnement, comme s’il eût retenu un homme, qu’avec un ordre, un commandement, un juron, comme on retient un chien.

Puis, la voiture qui emportait Rose-de-Noël disparue, il avait redescendu l’allée de l’Observatoire en murmurant :

— Allons, viens, Brésil, viens avec moi ! Il faut bien que tu m’aides à retrouver l’assassin de cet enfant.

Et, comme si Brésil eût compris, il n’avait plus fait mine de suivre la voiture de sa petite amie, se contentant de tourner deux ou trois fois la tête du côté où elle avait disparu et de lui adresser à chaque fois un hurlement plus tendre que douloureux !

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