‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 48 sur 70 · Chapitre 132 L’homme qui connaît son chien, et l’homme qui connaît son cheval.

Chapitre 132 L’homme qui connaît son chien, et l’homme qui connaît son cheval.

Au bout de dix minutes, Salvator était rue Mâcon, et il ouvrait la porte de cette petite salle à manger dont les fresques pompéiennes avaient tant émerveillé Jean Robert la première fois qu’il les avait vues.

Au bruit qu’il fit en entrant, à sa manière d’ouvrir la porte de la salle à manger, sans doute Fragola reconnut son bien-aimé Salvator ; car, en même temps que la porte de la salle à manger, la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et les deux beaux jeunes gens se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre.

Il était six heures, le dîner attendait.

— Nous allons dîner vite, dit Salvator ; j’ai un petit voyage à faire.

Fragola laissa glisser le long du corps du jeune homme les deux bras dont elle avait enveloppé son cou.

— Un voyage ? dit-elle avec tristesse, mais avec résignation.

— Oh ! sois tranquille, ma bien chérie, il ne sera pas long. Demain, au jour, je serai ici.

— Maintenant, reste à savoir s’il n’est pas dangereux, demanda Fragola.

— Je crois pouvoir te répondre que non.

— Bien sûr ?

— Bien sûr.

— Alors, me donnes-tu congé ?

— Sans doute !

— Carmélite est justement revenue à Paris aujourd’hui ; nous lui avons loué, avec Lydie et Régina, un petit appartement, afin qu’elle n’ait à s’occuper de rien. Nous y avons fait transporter tous les meubles du pavillon de Colomban. Madame de Marande donne un grand bal ce soir ; Régina se marie, ou plutôt s’est mariée ce matin : ce sera une triste soirée pour Carmélite si elle la passe seule, et, avec ta permission…

Salvator coupa la parole sur les lèvres de Fragola.

— J’irai lui tenir compagnie, ajouta-t-elle en souriant.

— Va, mon enfant, va !

Malgré cette permission, les bras de Fragola, qui s’étaient renoués autour du cou de Salvator, resserraient leur chaîne au lieu de l’élargir.

— Tu as encore quelque chose à me demander ? dit le jeune homme en souriant.

— Oui, répondit Fragola en faisant de haut en bas un signe de sa charmante tête.

— Eh bien, dis.

— Carmélite est toujours horriblement triste, et il me semble que, si je lui racontais une histoire presque aussi triste que la sienne, plus triste même dans les commencements, et qui a néanmoins fini par une grande joie, cela la consolerait.

— Et quelle histoire voudrais-tu donc lui raconter, à ta pauvre amie, ma bonne Fragola ?

— La mienne.

— Raconte, mon enfant, dit Salvator, et, pendant que tu parleras, les anges écouteront.

— Merci !

— Et où loge Carmélite ?

— Rue de Tournon.

— Que va-t-elle faire, pauvre créature ?

— Tu sais, elle a une voix magnifique.

— Eh bien ?

— Eh bien, elle dit qu’une seule chose peut, sinon la consoler, du moins lui faire supporter la vie.

— Oui, elle veut chanter, elle a raison. C’est des cœurs brisés que sortent les chants sublimes. Dis-lui que je me charge de son maître de chant, Fragola. Je sais l’homme qu’il lui faut, et je l’ai sous la main.

— Oh ! toi, tu es comme ce Fortunatus[1] dont tu me racontais un jour l’histoire, et qui avait une bourse dont il tirait les uns après les autres tous les objets qu’il désirait.

— Alors, désire quelque chose, Fragola.

— Oh ! tu sais bien que je ne veux que ton amour.

— Et, comme tu l’as tout entier…

— Je désire une seule chose, le conserver.

Et la jeune fille, se souvenant que Salvator lui avait recommandé de se hâter, l’embrassa une dernière fois et entra dans la cuisine, tandis que lui entrait dans la chambre à coucher.

Dix minutes après, tous deux rentraient dans la salle à manger, Fragola ayant mis la table en état de recevoir des convives, Salvator ayant revêtu un costume complet de chasseur, veste, gilet, pantalon à grandes guêtres et casquette de velours.

Fragola regarda Salvator avec étonnement.

— Tu vas à la chasse ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Je croyais la chasse fermée.

— Elle l’est, en effet ; mais je vais à une chasse ouverte en tout temps, à la chasse à la vérité.

— Salvator, dit Fragola en pâlissant légèrement, si je ne regardais pas comme un crime de la Providence qu’il t’arrivât un malheur, je n’aurais pas un instant de tranquillité en voyant la singulière vie que tu mènes.

— Tu as raison, dit Salvator avec cette solennité que l’on remarquait parfois en lui ; je suis sous la protection du Seigneur ; tu n’as donc rien à craindre.

Et il tendit la main à Fragola.

De cette main, Fragola essuya une larme.

— Eh bien ? demanda Salvator.

— Oui, oui, je suis folle, mon bien-aimé. D’ailleurs, il y a une chose qui me rassure ; c’est que tu sors en chasseur, et, par conséquent, avec ton fusil…

— Et avec Roland.

— Oh ! alors, je suis tout à fait tranquille ; et la preuve, tiens ! Et l’enfant sourit de ce charmant sourire aux lèvres roses et aux blanches dents, qui n’appartient qu’à l’adolescence.

Tous deux se mirent à table en face l’un de l’autre. À défaut de leurs mains, leurs pieds se touchaient ; à défaut de paroles, ils échangeaient des sourires.

Pendant le dîner, Salvator eut un soin tout particulier de Roland ; seulement, il lui échappa de l’appeler Brésil, ce qui fit bondir le chien de joie.

— Brésil ? répéta Fragola avec un accent interrogateur.

— Oui, j’ai eu des nouvelles de la jeunesse de notre ami, dit en riant Salvator. Avant de s’appeler Roland, il s’est appelé Brésil. Ne prétends-tu pas quelquefois qu’avant de m’appeler Salvator, j’ai porté un autre nom, et qu’avant d’être commissionnaire, j’ai été autre chose ? Il en est de Roland comme de moi, chère Fragola. Tel maître, tel chien.

— Tu es mystérieux comme un roman de M. d’Arlincourt[1].

— Et toi, tu es belle et charmante comme une héroïne de Walter Scott.

— Saurai-je l’histoire de Roland ?

— Dame ! s’il me la raconte.

— Comment, s’il te la raconte ?

— Oui, tu sais que je cause quelquefois avec Roland.

— Et moi aussi ; il m’entend et me répond.

— Belle malice ! toi, n’est-ce pas moi ?

— Et il t’a déjà dit quelque chose de son histoire ? demanda Fragola, qui mourait de curiosité.

— Il m’a dit qu’il s’appelait Brésil. – N’est-ce pas, Roland, que tu m’as dit que tu t’appelais Brésil ?

Roland fit un ou deux tours sur lui-même, comme s’il courait après sa queue, et aboya joyeusement.

— Devines-tu où nous allons, Brésil ? demanda Salvator.

Le chien grommela.

— Oui, tu le devines.

— Trouverons-nous ce que nous cherchons, Brésil ?

Brésil grommela de nouveau.

— Alors, tu es prêt à me conduire ?…

Pour toute réponse, le chien se dirigea vers la porte, se dressa sur ses pattes de derrière, et se mit à gratter le panneau.

Il eût répondu à Salvator : Suis-moi, que ces deux mots n’eussent pas été plus expressifs.

— Tu vois, dit Salvator, Brésil n’attend plus que moi. À demain matin, ma belle chérie. Remplis ta mission de consolatrice. Peut-être vais-je faire mon devoir de vengeur.

Ce dernier mot fit pâlir pour la seconde fois Fragola ; mais Salvator ne reconnut sa crainte qu’à un embrassement plus tendre et à un serrement de main plus expressif.

Au moment où Salvator mettait le pied dans la rue, sept heures sonnaient à Notre-Dame.

Salvator se dirigea vers le pont Saint-Michel, Brésil marchant fièrement à vingt pas de lui.

À cette époque, si rapprochée qu’elle soit de nous, il n’y avait encore que trois façons de faire un voyage de cinq lieues : à pied, à cheval ou en voiture.

On n’apercevait que dans le lointain de la civilisation la fumée des chemins de fer.

Aller à pied à Juvisy, c’eût été certainement pour un employé un exercice salutaire ; mais, pour un homme comme Salvator, c’est-à-dire ayant l’habitude de la marche, cet exercice n’offrait absolument rien de récréatif.

Restait le cheval ou la voiture. Un chasseur, avec ses guêtres, son carnier et son fusil, a toujours une étrange tournure à cheval, et surtout sur un cheval de louage. Salvator n’eut donc pas un instant l’idée d’aller à cheval.

Restait la voiture.

Sur la place du Palais-de-Justice, vis-à-vis le poteau où l’on exposait les condamnés à la marque, stationnait une espèce de caisse, ou coucou, ou voiture, à volonté, nommée de ce dernier nom sans doute parce qu’elle n’allait qu’à l’endroit où la volonté de son conducteur était de la faire aller.

La destination habituelle de celle-là était la Cour-de-France, et, plus d’une fois, le passant, en voyant, affichés sur les vitres d’une des boutiques devant laquelle stationnait le susdit coucou, ces trois mots : Fromage de Viry, le passant, quel qu’il fût, avait été tenté de prendre une voiture conduisant à un pays qui fait de si bons fromages.

En effet, les fromages de Viry, crème double, ont joui et jouissent encore, auprès des véritables amateurs, d’une réputation incontestable et incontestée, comme il appert des cartes des trois ou quatre restaurateurs célèbres de Paris.

Salvator connaissait donc bien la voiture qui menait au pays fortuné ; de son côté, le conducteur connaissait parfaitement Salvator. Il en résulta que le prix fut bien vite fait, et que, moyennant la somme de cinq francs, Salvator eut le droit de disposer, pour lui et son chien, de la voiture pendant toute la nuit.

Cet arrangement terminé, Salvator fit signe à Roland, qui, sans faire de cérémonies, s’élança d’un seul bond dans la voiture, et, en chien bien élevé, s’allongea immédiatement sur la banquette.

Salvator monta après lui, s’accouda dans un des angles, étendit ses jambes sur la première traverse, accommoda son fusil du mieux qu’il put pour épargner les secousses à deux excellents canons de Reynette, et, ces précautions prises, donna congé au conducteur en disant :

— Quand vous voudrez.

Mais ce n’était point le tout que le conducteur voulût : il fallait, à la volonté du conducteur, ajouter celle du cheval.

Or, jamais cheval ne parut moins disposé à obéir aux injonctions de son conducteur que ne l’était l’animal efflanqué qui venait de recevoir de la Providence la mission de conduire Salvator à la recherche du crime mystérieux dont la reconnaissance de Rose-de-Noël avec Brésil lui avait donné le soupçon.

Enfin, après dix minutes de lutte, l’animal vaincu se décida à se mettre en route.

— Ah ! dit le conducteur avec l’assurance d’un homme qui connaissait son cheval à fond, en voilà un qui, s’il a jamais douze mille livres de rente, n’achètera pas un coucou !

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