‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 49 sur 70 · Chapitre 133 À travers champs.

Chapitre 133 À travers champs.

Nous aurions grand plaisir à raconter la conversation de Salvator, du conducteur et du chien : le récit de cette conversation montrerait une fois de plus au lecteur la réputation universelle de Salvator ; mais nous aurons tant d’occasions de faire ressortir les qualités éminentes de notre héros, que nous négligerons les détails.

On arriva à Juvisy : il était dix heures du soir, à peu près. Salvator sauta à bas de la voiture ; Roland sauta après lui.

— Passez-vous la nuit ici, monsieur Salvator ? demanda le conducteur.

— Probablement, mon ami.

— Faut-il que je vous attende ?

— Jusqu’à quelle heure comptes-tu rester toi-même ?

— Mais cela dépendra… Si j’avais l’espoir de vous ramener, j’attendrais bien jusqu’à quatre heures du matin.

— Eh bien, alors, si tu te contentes de la même somme pour me reconduire que pour m’amener…

— Oh ! vous savez bien, monsieur Salvator, que je vous reconduirais pour le seul plaisir de vous rendre service.

— Eh bien, alors, c’est dit : attends jusqu’à quatre heures, et, que je sois ou non revenu à quatre heures, voici dix francs, cinq francs pour l’aller, cinq francs pour le retour.

— Mais pardon : si cependant je ne vous ramène pas ?…

— Eh bien ! les cinq francs seront pour m’avoir attendu.

— Va comme il vous fait plaisir ! et l’on boira à votre santé par-dessus le marché, monsieur Salvator.

Salvator fit un signe de tête en manière de remerciement et disparut par une petite ruelle qui donnait sur la plaine, en appelant son chien. Roland – ou Brésil, comme on voudra l’appeler, car nous lui donnerons indifféremment ces deux noms – était une bête d’une admirable intelligence : depuis le moment du départ, il semblait avoir compris où l’on allait et même dans quel but on y allait. Aussi Salvator se laissait-il en quelque sorte conduire par lui.

Au bout de cinq minutes, il était aux fontaines de la Cour-de-France.

Il traversa la route et s’engagea dans la plaine.

Salvator continuait de le suivre.

Roland coupa à travers champs et conduisit Salvator au fossé où, sept ans auparavant, Salvator l’avait trouvé blessé, sanglant, et le corps traversé d’une balle.

Arrivé là, le chien se coucha et poussa un sourd gémissement, comme pour dire : « Je me souviens de ma blessure » ; puis, se levant, il vint lécher la main de Salvator, comme pour dire : « Je me souviens de mon sauveur. »

Maintenant, veut-on connaître exactement la localité où nous transportons notre drame ? veut-on voir d’avance le terrain que nous allons parcourir ?

Rien de plus facile.

Le village de Juvisy ou la Cour-de-France, qui en est distante d’une centaine de pas seulement, forme juste le sommet de l’angle des deux lignes du chemin de fer de Corbeil et d’Orléans ; c’est-à-dire qu’en allant de Paris à Essonne, et en s’arrêtant à Fontainebleau, on a, à sa gauche, la ligne du chemine de fer qui conduit à Corbeil, et, à sa droite, la ligne du chemin de fer qui conduit à Étampes et à Orléans.

Là, le pays est peu pittoresque.

Mais avancez de cent pas à gauche, c’est-à-dire du côté de la Seine, vers ce petit bourg de Châtillon, qui, de loin, fait l’effet d’une seule cabane de pêcheur, assise sur la berge de la rivière ; alors vous découvrirez d’immenses horizons de monticules et de forêts ; alors, s’il vous prend la fantaisie de détacher un bateau du rivage et de côtoyer la Seine au clair de lune, il vous arrivera, à travers la forêt de Sénart, qui semble lever ses mille bras au ciel, des bruits tristes comme des plaintes, des murmures mélancoliques comme des prières.

La forêt de Sénart prépare aux grès de Fontainebleau, comme les grès de Fontainebleau préparent aux rochers de la Suisse.

La forêt de Sénart est le Fontainebleau de Paris, et Fontainebleau est la Suisse de la France.

À présent, si, au lieu de prendre à gauche, vous prenez à droite, c’est-à-dire du côté d’Étampes et d’Orléans, le pays est tout différemment accidenté.

Alors vous rencontrez Savigny, célèbre par son magnifique château, bâti du temps de Charles VII ; Mortan, célèbre par son beurre ; Viry, célèbre par ses fromages ; dix petits bourgs juchés au sommet de verdoyants monticules ou perdus au fond d’une petite vallée, au milieu de groupes d’arbres qui semblent se serrer les uns près des autres pour leur faire rempart ; puis, dominant tout le paysage, la tour de Montlhéry qui, de loin, comme une sentinelle attentive, veille jour et nuit, l’arme au bras, l’œil ouvert, au point le plus élevé de l’horizon ; une petite rivière, la rivière d’Orge, jetée à travers tous ces villages comme une écharpe moirée, bariolée, changeante, où, tout le jour, le battoir des jeunes filles des villages voisins retentit sur la rive, comme à minuit le battoir des lavandières des légendes. Enfin, mille accidents de terrain inattendus : des saules qui trempent leurs cheveux blonds dans les ruisseaux, et qui font, quand le vent les balance, jaillir au soleil des gouttes étincelantes comme des diamants ; des maisons blanches, des sentiers verts, un air pur, une brise fraîche qui semble l’haleine d’un pays vierge, tout donne à ce charmant coin de terre un parfum de douceur et de sérénité que l’on chercherait vainement ailleurs.

Un dernier mot, une dernière coïncidence.

Les deux petits villages de Viry et de Savigny ressemblent, à s’y tromper, à leurs deux homonymes, c’est-à-dire aux deux villages de Viry et de Savigny situés à deux lieues de Genève.

C’est entre ces deux premiers bourgs – à droite du sommet de l’angle que forme aujourd’hui la bifurcation du chemin de fer, absent à cette époque –, que se trouvait le fossé que Roland venait de reconnaître, d’une façon si intelligente, pour lui avoir servi de lit de douleur.

— Ah ! fit Salvator, c’est donc là, mon bon chien ?

— Oui, fit Brésil en poussant un gémissement.

— Mais nous ne sommes pas venus seulement pour reconnaître cette place, n’est-ce pas, mon pauvre Brésil ?

Le chien releva la tête, regarda son maître ; ses yeux brillèrent dans la nuit comme deux escarboucles et il s’élança en avant.

— Oui, oui, murmura Salvator, tu as compris, mon brave compagnon. Ah ! combien d’hommes qui te méprisent comme une brute sont, cependant, moins intelligents que toi ! Viens, ou plutôt, allons… Je te suis.

Brésil semblait s’éloigner du fossé avec joie. L’animal conservait-il, comme eût fait l’homme, le sentiment de la douleur passée au fond de sa mémoire ?

Tant il y a qu’il suivit pendant quatre ou cinq cents pas la route de Juvisy ; puis, arrivé à une petite butte, il s’arrêta et flaira la terre autour de lui.

Cette butte était côtoyée par un sentier qui conduisait à un pont. Arrivé devant cette butte, Roland semblait hésiter.

— Cherche, Roland, cherche ! dit Salvator.

Roland s’arrêta comme découragé.

— Allons, Brésil, reprit Salvator, allons, mon bon chien !

Ce nom de Brésil parut lui rendre son courage.

— Cherche ! continua Salvator, cherche !

— Un moment, maître, sembla répondre le chien ; il faut que, moi aussi, je me souvienne.

Salvator s’approcha de lui avec de douces paroles, le caressant tout ensemble de la voix et de la main. Mais Brésil, comme un chien absorbé par une grande pensée et comprenant l’importance de la résolution qu’il allait prendre, semblait indifférent à cette voix et à ces caresses qui le rendaient si heureux d’ordinaire.

Tout à coup, il releva la tête comme illuminé, regarda Salvator, et sembla lui dire :

— J’y suis, maître.

— Va, mon bon Brésil ! va ! dit Salvator.

Le chien s’élança de la butte et descendit rapidement le sentier en pente qui conduit au petit pont dont nous avons parlé.

C’est un petit pont de deux arches et qui a nom le pont Godeau.

Salvator le suivait avec la rapidité du chasseur qui sent son chien sur une voie.

Arrivé là, le chien entra dans une allée de pommiers en fleurs. L’obscurité empêchait qu’on ne vît ces beaux arbres tout empanachés de leur neige rosée ; mais l’atmosphère était toute parfumée de leur odeur.

Salvator suivit Brésil dans ce nouveau chemin, véritable chemin normand, verdoyant et frais.

Brésil marchait précipitamment, sans s’arrêter une seconde, sans regarder en arrière.

On eût dit qu’il se sentait suivi de près par son maître.

Il est vrai que, tout en le suivant, Salvator lui disait bas, mais avec cette voix stridente qui excite si bien la recherche des chiens :

— Cherche, Brésil ! cherche !

Le chien allait toujours.

En ce moment, il se fit une éclaircie au ciel. La lune sortit d’un profond océan de nuages noirs, et l’on arriva devant la grille du parc.

Alors, chose étrange ! au moment où la lune se montrait, la lune claire, large et haute, le chien se retourna, regarda le ciel et hurla lamentablement.

Il fallait avoir le calme courage de Salvator pour ne pas se sentir pris du frisson de la terreur au milieu de cette nuit silencieuse, à cette heure où la lune donne à chaque objet des aspects fantastiques, et où l’on n’entend d’autre bruit que les aboiements lointains des chiens qui veillent dans les fermes et le murmure des branches sèches qui se froissent les unes les autres, avec un cliquetis pareil à celui des squelettes que le vent balance à des gibets.

Salvator comprit la pensée du chien.

— Oui, dit-il, mon bon Brésil, oui, c’est par une nuit pareille, n’est-ce pas ? que tu as quitté cette maison… Cherche, Brésil ! cherche ! c’est pour ta petite maîtresse que nous travaillons.

Le chien demeura immobile devant la grille.

— Eh bien, oui, je vois bien, dit Salvator, c’est derrière cette grille qu’était la maison où tu fus élevé avec ta petite maîtresse, n’est-ce pas ?

Le chien semblait comprendre. Il longeait la grille tantôt allant de gauche à droite, tantôt allant de droite à gauche, agitant bruyamment sa longue queue et en frôlant chacun des barreaux.

On eût dit un de ces beaux lions du Jardin des Plantes, sillonnant avec majesté le plancher de sa cage.

— Allons, Brésil ! allons ! dit Salvator, nous ne pouvons passer la nuit ici. N’y a-t-il pas une autre entrée ? Cherche, mon bon chien ! cherche !

Alors Brésil parut prendre un parti. On eût dit qu’il reconnaissait lui-même que, de ce côté, l’entrée était impossible. Il se mit donc à longer rapidement le mur pendant l’espace de cent cinquante pas ; puis il s’arrêta et se dressa, appuyant son museau contre la pierre.

— Oh ! oh ! dit Salvator, il y a quelque chose ici, à ce qu’il paraît.

Il s’approcha du mur, regarda avec attention, et, malgré le frissonnement des branches d’un arbre dont l’ombre s’interposait entre lui et la clarté de la lune, il vit se dessiner, au milieu de la teinte grise et uniforme du mur, une plaque irrégulière de plâtre dessinant un cercle de quatre ou cinq pieds de tour, à peu près.

— Bon ceci, ami Brésil, bon ! dit Salvator ! il y avait là une brèche que tu es étonné de ne plus trouver ; elle a été fermée depuis, mon bon chien. Tu es sorti par cette brèche, tu comptais rentrer par le même chemin ; mais le propriétaire y a mis bon ordre. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

Le chien regarda Salvator comme pour lui dire :

— C’est bien cela, en effet. Maintenant, comment allons-nous faire ?

— Oui, comment allons-nous faire ? répéta Salvator. Outre que je ne possède aucun des outils dont on se sert pour perforer un mur, on ne manquerait pas de m’accuser d’effraction, et j’en aurais pour mes cinq ans de travaux forcés, ce que tu ne peux vouloir, mon bon Brésil… Et cependant, mon brave ami, oui, je suis aussi curieux que toi de visiter ce parc ; d’abord, parce que je m’imagine, je ne sais pourquoi, qu’il renferme quelque secret important.

Le grognement de Roland, ou plutôt de Brésil, sembla corroborer ces paroles.

— Eh bien, Brésil, je ne demande pas mieux, moi, dit Salvator, s’amusant, en artiste et en observateur, de l’impatience de son chien ; voyons ! trouve le moyen, toi, puisque tu te fâches. J’attends, mon bon Brésil, j’attends.

Brésil semblait ne pas perdre un mot de ce que disait son maître. Aussi, ne pouvant, à lui tout seul, appliquer le moyen, se contenta-t-il de l’indiquer.

Il plia sur ses jarrets de derrière et s’élança avec tant de force, que l’extrémité de ses pattes arriva au chaperon du mur.

— Tu es la suprême sagesse, mon cher Brésil, dit Salvator, et tu as parfaitement raison. Il est inutile d’enfoncer un mur quand on peut passer par-dessus. Ce n’est plus de l’effraction, ce n’est que de l’escalade. Escaladons, mon bon chien, escaladons ; et passe le premier ; tu es chez toi ici, à ce qu’il me semble du moins : c’est à toi de me faire les honneurs. Allons, hop !

Et, avec ses deux bras dont nous avons vu Salvator si vaillamment se servir à l’endroit de Barthélemy Lelong, dit Jean Taureau, dans l’un des premiers chapitres de cette histoire, avec ces deux bras aux muscles d’acier, il enleva le chien géant à la hauteur du mur aussi facilement qu’une marquise ou une duchesse élève un king’s-charles jusqu’à ses lèvres.

Le chien, élevé ainsi, touchait avec ses deux pattes de devant l’arête du mur ; mais il lui fallait un point d’appui pour s’élancer.

Salvator baissa la tête en arc-boutant, l’appuya contre la muraille, posa chacune des pattes de derrière du chien sur chacune de ses épaules, et, posant Brésil bien en équilibre sur cette base qui semblait un socle de granit :

— Allons, saute, Brésil ! dit-il.

Et Brésil sauta.

— Maintenant, dit-il, à mon tour.

Et, assurant solidement son fusil sur son épaule, il atteignit, en sautant, le chaperon du mur, y resta suspendu par les mains, puis, à la force des poignets et en s’aidant des genoux, il arriva, avec une facilité qui indiquait son habitude de la gymnastique, à se mettre à califourchon sur la muraille.

Il en était là, lorsqu’il entendit le trot d’un cheval et qu’il vit s’approcher rapidement un cavalier enveloppé d’un manteau.

Le cavalier suivait lui-même le chemin qui longeait le mur.

Salvator se hâta de rejeter tout son corps dans le parc, soutenu par l’admirable vigueur de ses bras ; sa tête seule dépassa le mur. Un arbre projetait son ombre sur lui, et, à moins d’une attention toute particulière, empêchait le cavalier de le voir.

Au moment où le cavalier passa à quatre pas de Salvator, la lune brillait de tout son éclat, de sorte que Salvator put distinguer les traits d’un jeune homme de vingt-neuf à trente ans.

Ces traits le frappèrent sans doute d’un grand étonnement ; car, d’un mouvement calculé des mains et des genoux, il se rejeta en arrière, et, lâchant le haut du mur, il tomba à côté de Brésil en disant :

— Lorédan de Valgeneuse !

Puis, après un moment de silence et d’immobilité auquel l’impatient Brésil semblait ne rien comprendre :

— Que diable, ajouta-t-il, mon cher cousin vient-il faire ici ?

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