Chapitre 134 Le parc où le rossignol ne chantait pas.
Salvator écouta jusqu’à ce que le bruit du trot du cheval se fût éteint, et, alors, il regarda autour de lui.
Il était dans un immense parc et dans la partie la plus boisée de ce parc.
Brésil semblait n’attendre qu’un ordre pour se remettre en chemin. Il était assis ; mais le frissonnement de son corps trahissait son impatience et ses yeux brillaient dans l’obscurité comme des feux follets.
La lune glissait dans un ciel nuageux, et tantôt éclairait vivement la terre, tantôt, en disparaissant derrière une vague de vapeur sombre, replongeait la terre dans l’obscurité.
Salvator, ne sachant pas où le chien allait le conduire, attendit un de ces moments de ténèbres qui lui permettrait de se risquer dans les éclaircies.
Ce moment ne tarda point à arriver.
Ce serait mentir, peut-être, que de dire que le cœur ne battait point au jeune homme ; mais, comme la conscience du motif qui l’amenait le faisait calme, il eût été impossible de voir sur son visage le reflet des pensées qui l’agitaient.
Seulement, il détacha son fusil de son épaule, passa la baguette dans chacun des canons pour s’assurer que les bourres adhéraient aux balles, souleva les batteries pour inspecter l’amorce, mit le fusil dans son bras au lieu de le garder en bandoulière, et, profitant d’un moment où le ciel et la terre étaient redevenus sombres :
— Allons, mon bon chien, allons, dit-il, en route !
Le chien s’élança en avant et Salvator suivit le chien.
Mais ce n’était pas chose facile : les broussailles et les jeunes plants avaient poussé de tous côtés et faisaient des fourrés où le gibier devait demeurer avec délices, mais où l’homme manœuvrait difficilement.
À tout instant, un bruit rapide et brusque s’élevait dans les broussailles, à la droite, à la gauche de Salvator, et derrière lui. C’était quelque lièvre ou quelque lapin qui détalait, tout étonné d’être troublé dans son gîte.
On arriva à une allée où l’herbe avait poussé à un pied et demi de hauteur.
Cette allée conduisait à une espèce de prairie. Au fond de cette prairie, on voyait une surface noire qui, tout à coup, étincela comme un miroir d’argent.
La lune sortait des nuages et éclairait l’eau calme et profonde d’un étang.
Autour de cet étang, et, de place en place, comme des fantômes immobiles, se détachaient des statues mythologiques.
Brésil semblait avoir hâte d’arriver à cet étang ; mais Salvator, ne sachant pas si la maison à laquelle devait attenir ce parc était habitée ou non, longea le bois de manière à rentrer rapidement dans le fourré, au premier sujet de crainte, et retint l’ardeur de son chien qui, obéissant à sa parole, marchait à dix pas devant lui, sans plus s’écarter que s’il eût été maintenu par un collier de force.
Il y avait quelque chose de profondément funèbre dans l’aspect de tous les objets qui frappaient les yeux de Salvator.
— Je serais bien surpris, murmura-t-il, s’il ne s’était pas commis dans cet endroit quelque crime épouvantable. L’ombre y est plus noire qu’autre part, la lumière y est plus blafarde qu’ailleurs, les arbres ont un air affligé qui serre le cœur. N’importe ! puisque nous y sommes, allons toujours.
Et, un nuage plus épais que les autres ayant de nouveau passé sur la lune, Salvator résolut de profiter des ténèbres que ce voile aérien répandait sur la terre pour se hasarder à traverser l’intervalle découvert qui séparait la lisière du bois du bord de l’étang.
Cependant, à l’extrémité du bois, Salvator s’arrêta et retint Brésil.
Devant lui, de l’autre côté de l’étang, s’élevait, comme une masse sombre et gigantesque trouée par une seule lumière brillant derrière la vitre d’un petit cabinet, le château de Viry.
Le château était donc habité – malgré l’état du parc, qui semblait une forêt vierge, malgré l’état des chemins, qui semblaient des prairies abandonnées –, puisqu’une lumière brillait à une fenêtre.
C’était une double précaution à prendre.
Salvator plongea tout autour de lui ce regard du chasseur habitué à voir dans les ténèbres et se résolut à pousser l’investigation jusqu’au bout.
Et, cependant, il n’avait aucune certitude ; de vagues soupçons, inspirés par les terreurs muettes de Rose-de-Noël, voilà tout. – Pourquoi cette persistance ? pourquoi volontairement s’en aller ainsi à la recherche de l’inconnu ? Parce qu’il lui semblait que cet inconnu, c’était quelque crime horrible, et qu’il n’allait pas à sa recherche volontairement, comme nous l’avons dit, mais fatalement poussé par cette Providence qu’on appelle le hasard, et qui donne aux gens de bien une faculté supérieure, une puissance de divination extraordinaire.
Un massif d’arbres verts s’élevait à quelques pas de l’étang ; le massif d’arbres offrait un abri. C’était vers l’étang que semblait tendre le but de la course de Brésil.
Salvator laissa la lune briller et s’éteindre de nouveau ; puis, profitant du moment où elle se cachait, il gagna le massif, suivi pas à pas de Brésil, à qui il avait ordonné de se tenir derrière lui.
Une fois caché dans le massif de sapins, Salvator caressa de la main le cou de Brésil, et lui dit ce seul mot :
— Cherche !
Aussitôt Brésil s’élança vers l’étang, disparut dans les roseaux qui faisaient une ceinture à sa rive, puis reparut derrière cette ceinture de roseaux, nageant la tête hors de l’eau.
Il nagea ainsi pendant une vingtaine de pas environ.
Puis il s’arrêta, nagea en cercle, au lieu de nager diagonalement, puis il plongea.
Salvator ne perdait pas de vue un seul des mouvements du chien ; on eût dit qu’il devinait ses intentions avec la même intelligence, disons mieux, avec le même instinct que Brésil devinait les siennes.
Salvator se dressa sur la pointe des pieds pour mieux voir.
Au bout de quelques secondes, Brésil reparut.
Puis il replongea.
Mais, comme la première fois, il reparut sans rien ramener à la surface.
Alors il nagea vers le bord, en traçant une ligne qui faisait l’angle en la comparant à celle qu’il avait suivie pour atteindre le milieu de l’étang. Arrivé au bord, Brésil, comme s’il suivait une piste, fit cinq ou six pas, le nez sur le gazon.
Puis il leva la tête, poussa un hurlement sourd et lamentable, et reprit sa course vers le bois.
Il passait à vingt pas du massif où était caché Salvator.
Salvator comprit que ce n’était pas sans raison que Brésil revenait sur ses pas et rentrait dans le bois.
Il fit entendre un simple sifflement entre ses dents serrées. Le chien s’arrêta, pliant sur ses jarrets comme fait un cheval dont son cavalier serre le mors.
Salvator ne voulait pas perdre de vue Brésil, pour n’avoir pas besoin de l’appeler.
Il regarda donc de nouveau autour de lui, et, reconnaissant que tout était silencieux et solitaire, il franchit l’intervalle qui séparait le massif du bois avec autant de bonheur qu’il avait franchi celui qui séparait le bois du massif.
Brésil se remit en marche. Salvator le suivit et disparut bientôt avec lui dans le taillis.
Il savait que tous ces mouvements de son chien, si contradictoires qu’ils parussent, avaient une raison d’être.
Je ne sais qui a dit qu’à la chasse, c’était le chien qui était le chasseur, et le chasseur qui était le chien. C’est peut-être moi ; c’est peut-être aussi mon ami Léon Bertrand[1], ce grand chasseur devant l’Éternel, qui sait, depuis vieux temps, tous les mystères de la vénerie et toutes les ruses de la race canine. Répétons cette vérité, antique ou nouvelle : la vérité ne saurait trop être dite.
En rentrant dans le bois, chien et maître traversèrent une plate-bande où commençaient à renaître les premières plantes du printemps, comme si, malgré la sombre fatalité qui pesait sur cette maison maudite, la nature, bonne et miséricordieuse, lui pardonnait en fleurissant.
On arriva à une allée qui bifurquait à son extrémité.
Là, le chien s’arrêta encore et parut hésiter.
Un des chemins conduisait au jardin potager ; l’autre, à un sentier qui s’enfonçait dans le bois. Après quelques secondes d’hésitation, ou plutôt de réflexion, Brésil se décida pour le sentier qui conduisait dans le bois. Salvator s’engagea dans le sentier derrière le chien. Ils marchèrent ainsi pendant une ou deux minutes. Au bout de ce temps, le chien s’arrêta encore. Puis, au lieu de continuer à suivre le sentier, il entra dans un massif que dominait un grand arbre, et à la lisière duquel s’élevait un banc qui paraissait, de ce côté, le but d’une promenade. Salvator entra dans le massif derrière Brésil. Là, le chien fureta un instant à travers les branches et les feuilles mortes qui couvraient la terre. Puis il appuya ses naseaux contre le sol, aspirant bruyamment les émanations qui s’en échappaient. Enfin, arrivé au centre d’un cercle décrit par lui-même, il s’arrêta immobile, fixe et dans l’attitude de la contemplation. On eût dit qu’il essayait de voir dans la terre.
— Eh bien, demanda Salvator, qu’y a-t-il donc là, mon bon Brésil ?
Le chien courba la tête jusqu’au sol, y appuya son museau, et resta aussi immobile que s’il n’eût point entendu la question de son maître.
— C’est ici, n’est-ce pas ? c’est ici ? demanda Salvator, mettant un genou en terre et touchant du bout du doigt la place indiquée par l’intelligent animal.
Le chien se retourna vivement, regarda son maître avec ses grands yeux expressifs, poussa un faible gémissement, et se remit à flairer.
— Cherche ! dit Salvator.
Roland, en grognant sourdement, posa ses deux pattes rapprochées l’une de l’autre à l’endroit où Salvator avait posé le doigt. Puis il flaira de nouveau. Le cri d’Archimède se présenta au souvenir du jeune homme.
— Euréka ! dit-il, comme le mathématicien de Syracuse[1].
Puis, pour encourager le chien :
— Cherche ! dit Salvator, cherche !
Alors Brésil se mit à gratter la terre avec une fureur telle, qu’on eût dit que le bout de toute cette course dans les ténèbres, de cette chasse nocturne, c’était là, et non autre part.
— Cherche ! répéta Salvator, cherche !
Et, avec la même furie, le chien continua de fouiller la terre.
Après dix minutes de ce travail, qui semblèrent un siècle à Salvator, Brésil recula précipitamment. Tout son corps semblait agité d’un tremblement de terreur.
— Qu’y a-t-il donc, mon bon chien ? demanda Salvator toujours incliné sur un genou.
Le chien le regarda et sembla dire :
— Mais vois donc toi-même !
Salvator essaya, en effet, d’y voir ; mais la lune était cachée, et ses yeux cherchaient vainement à percer l’obscurité, plus profonde encore dans le trou creusé par le chien qu’à la surface de la terre.
Il allongea la main et atteignit le fond du trou : il essayait de voir avec la main, ne pouvant voir avec les yeux. Ses doigts se retirèrent crispés. Il venait de toucher quelque chose de doux, de fin, de soyeux. Il trembla à son tour comme avait tremblé le chien, plus fiévreusement, plus terriblement que s’il avait rencontré la dent d’une vipère. Cependant, il fit un effort sur lui-même. Il remit la main sur l’objet terrible.
— Oh ! murmura-t-il, il n’y a pas à s’y tromper, ce sont des cheveux !
Le chien accroupi gémissait ; l’homme, la sueur au front, hésitait à tirer à lui cette chevelure. La lune, qui venait de sortir de son nuage, donnait à l’un et à l’autre un aspect fantastique.
En ce moment, le chien se rapprocha du trou, y fourra la tête tout entière, et Salvator sentit qu’il léchait tendrement ces cheveux entre ses doigts.
— Oh ! murmura-t-il, qu’est-ce que cela, mon pauvre Brésil ?
Mais Brésil releva la tête, et, au lieu d’écouter son maître, au lieu de continuer à lécher ces cheveux au-dessous desquels Salvator sentait se modeler un crâne, il dirigea son regard vers le chemin en faisant claquer ses dents les unes contre les autres.
Salvator tourna la tête comme lui, mais il ne vit rien. Alors il appuya son oreille contre la terre, et entendit un bruit de pas qui s’approchait. Puis il releva la tête, et, cette fois, il lui sembla voir comme un fantôme suivant l’allée et s’approchant de son côté. Brésil voulait s’élancer en grondant ; mais Salvator le saisit par la peau du cou, et, l’aplatissant au sol :
— À terre, Brésil ! dit-il, à terre !
Et il se coucha lui-même, côte à côte du chien, tout en ayant soin de placer son fusil à la portée de sa main. Alors, quel que fût le silence, l’oreille d’Argus elle-même n’aurait pu entendre ni l’haleine de l’homme ni le souffle du chien. Minuit sonna à l’horloge du clocher de Viry, et les tintements du bronze passèrent en frémissant dans l’air.
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